CM
BEBVBlE.
Le Dante s'ëcriant dans sa douleur ardente « 0 terre de malheur, que toute gloire a fui! » Qu'il devait être beau quand il lisait le Dante Et quelle clarté pfure en ces jours t'aura Inîf
CAiriLLi:. ^
Du plus grand de ces jours te dirai-je Thistoire?
BERTHE
3hl parle!
CAMILLE, après nu moment de silence.
Une bien chère et bien triste mémoire Mes traits pour lui, ditron, étaient un souvenir), .1 nos graves leçons bientôt venant unir ^'amical abandon des liens de famille, Changeait le maître en père et l'écolière en fille. Jn jour, un jour d'hiver, sombre, humide et glacé, 1 arrive, tremblant de froid, le front baissé . ''ils de cette contrée heureuse et printanière )ii les nuits sont, dit-on, plus belles que nos jours^ )e nos hivers pour lui la brume coutumière iltait encor Texil,... l'exil de la lumière, li sous notre ciel gris il frissonnait toujours. )ès qu'il entre, selon ma moqueuse habitude ^rès du large foy^er du cabinet d'étude fc l'entraîne, en riant de son air tout transi; \Iais il lève la tète et mon cœur est saisi.
nERTHE.
Saisit
CAMILLE
D'étonnement, de tristesse, d'alarmes.
Ses yeux étaient gonfles et tout rouges de larmes; Une pâleur de mort sur son front s'étendait ; Bt son regard farouche, et son gant qu'il tordait, Fout révélait en lui quelque affreuse tempête |)ui dans son âme encor bouillonnait et grondait. Tremblante, auprès de lui je mets son cher poëte;
4iO UN SOUVENIR DE MAiilN.
Il Cil lit quelques vers, puis le jette : ma main Lui présente Silvio, Monli, môme dédain.
BERTHE
Qu'avait-il donc?
CAMILLE
Attends. Tout à coup il se lève :
• Que m'importent les vers de tous ces beaux esprits? *» Dit-il; « sont-ce donc là des hymnes de proscrits? « Non, le voilà le chant de la lyre et du glaive! « Et, tirant un vieux livre en ses habits caché, Il commence ce psaume incomparable, immense. Le plus douloureux cri que trente ans de souffrance Du cœur d'un peuple esclave aient jamais arraché! « Le long des fleuves d'Assyrie... »
BERTHE
Le chant des Juifs 1 le chant de la captivité!
CAMILLE
Lui-même ! et pas un mot, par Manin répété. Qui dans mon âme encor ne résonne et ne crie!
« Le long des fleuves d'Assyrie,
« Nous étions assis et pleurions;
« Nous pleurions, ô chère patrie,
« Car de toi nous nous souvenions I »
BERTHE
0 malheureux! Je vois, je vois couler ses larmes 1
CAMILLE
« Sionl Sion! belle de tant de charmesl
« Sion, objet de tant d'alarmes!
« Chère Sion I avant de t'oublier,
« Mes yeux oublieront la lumière,
« Et ma langue, comme une pierre, « Se séchera dans mon gosier I
« Nos maîtres nous ont dit : Esclaves, « Vos voix sont douces et suaves, « Chantez-nous... »
A ce mot « chantez-nous » il hésite, il s'arrête,
Et, froissant dans ses mains le livre du Prophète : ..
« Chanter I chanter! dit-il en marchant à grands pas,
« Voilà l'odieux mot que l'Europe répète :
« Vous êtes des chanteurs, des instruments de fête,
« La musique et les vers, voilà votre œuvre!... Ingrats!
« Parce que l'Italie a sur leur froide race
« Épanché ses trésors d'élégance et do grâce,
u Et qu'ils ont de nous seuls appris tout ce qui plaît,
(( Leur dédain, pauvre peuple, armé de ton bienfait,
« Te refuse un cœur d'homme, à toi qui les enchantes,
«Et nous accable avec nos qualités charmantes! »
BERTHE
Il a raison !
■ CAMILLE
« Eh bien! s'écria-t-il enfm, a Assez d'affronts! Debout! Faisons voir à la terre, a Que notre arme n'est pas un luth de baladin! « Des fusils! des canons! la bataille! la guerre I a Et jetons-leur le cri du Psalmiste divin : »
« 0 misérable Babylone!
« Heureux celui qui te rendra
« Tout ce que souffre et souffrira
(c Le peuple que Dieu t'id^ndomie^!
u Heureux, heureux les triomphants!
u Qui, de pleurs noyant ta paupière, c Écraseront <u)ntre la pierre...
a Le front de tes... petits.» enlantsL.. »
« Non, non, dit-il soudain en pâlissant d'effroi.
« Non, ne me croyez pas! Je blasphème 1 Qui? Moi!
« Moi, Manin, qui suis bon, humain ; moi, qui fas père 1
u xMoi!... Moi!... Parier d'enfants écrasés sur la pierfe.
« Et du meurtre mêler les sinistres accŒits
« Aux leçons dont j'entoure une enfant de seize ansi
« Pardonnez! pardonnez! chère et douce GamiHe,
« Si j'appelais leur mort, c'est qu'ils ont, eux aussi,
(f Tout tué parmi nous, tout brisé sans merci;
« C'est qu'ils nous ont ravi patrie, amis, famille,
« C'est qu'à pareil jour, moi, moi-môme... j'ai iperdu... »
Et sans pouvoir finir il s'enfuit éperdu...
Ce jour était le jour de la mort de sa fille!
BERTHE
Une fille 1... 11 avait une fi lie?
GAMIULK.
Vingt ans Vingt ans à peine.
BBBTHK.
Et morte! En quels liomT en qiiel temps
CAltlLLB.
En France, dans l'exil! Morte comme sa mère! Morte en le laissant seul sar la terre étranaèrel
Oh I c'en est trop, mon Dieu ! c'en est trop pour un cœur !
■ ■■IIBI !■ - --M--M^lll ■ ^^^^^^1 *| I I I I -
CAMILLB.
Eh 1 que dirais-tu donc si, comme moi, ma scBur,
Tu les avais pu voir, elle et son père, e.isombleî
Entre un père et sa fille, il est parfois, ce semble,
Un nœud mystérieux, plus puissant et plus doux
Que du père à son fils, de Tëpouse à Tëpoux;
La différence même et du sexe et de Tâge,
Certain rapport secret d'esprit et de visage,
Ce qu'un front de seize ans par son candide aspect
Répand autour de soi de calme et de respect,^ .
Enûn, je ne sais quoi de pur, de poétique.
Que le coeur sent bien mieux que la voix ne l'explique,
Et qui s'échappait d'eux comme u» rayonnement,
Faisait de leur tendresse un spectacle charmant.
BERTHE
Je le crois 1 Se sentir la-fi^le d'un tel père!
GAltlLLE.
Elle était tout ensemble et sa fiUe et sa mèro; Et leur amour croissait de toutes leurs douleurs 1 Tour à tour consolés ou bien consolateurs. Chacun, que ce fût Tange ou que ce fût l'apôtre, Séchait soudain ses pleurs s'il voyait pleurer l'autre ; Et dans ce doux mélange et de soins et d^appui, Elle pour l' affermir devenait forte, et lui. Lui, touchant abandon de l'amour paternelle, il faiblissait parfois pour s'appuyer sur elle.
BERTHE
Mais il avait donc tout : grâce, bonté, douceur?
CAMILLE
Hélas! il l'avait, elle! Et dans ce jeune cœur Il retrouvait si bien son héroïque flamme! C'était si bien l'enfant de son saug^ dâ sou ^«ikj^l
Ah ! lorsqu'il la voyait l'œil brillant de fierté,
Tressaillir et pâlir au nom de liberté,
Il lui semblait, orgueil et volupté suprême !
Voir paraître à ses yeux l'Italie elle-même,
Mais l'Italie heureuse et la jeunesse au front.
Pure de tout excès comme de tout affront,
Les mains libres, debout, belle, régénérée,
Telle qu'au monde, un jour, lui-môme il l'a montrée,
Et telle qu'à son heure, et quand le temps viendra.
Que nos cœurs en soient sûrs. Dieu la réveillera I
Mais elle !... son enfant! mourir en pleine vie! A notre âge! Gomment? par quel fléau ravie...
CAMILLE
Un fléau I Tu dis bien ! Mal étrange, inconnu , Fatal comme l'exil dont il était venu ! Ah ! si je te contais cet horrible martyre, Si je te disais... Non, je ne veux pas le dire 1 Non, ce fut trop affreux I Mais sache seulement Que pendant vingt-deux mois d'incurable tourment Lui seul dut la soigner, la veiller, la défendre. Qu'une aide mercenaire il ne pouvait la prendre. Trop pauvre pour payer, trop fier pour recevoir ! Et le matin, après ces nuits de désespoir. Quand la nature en lui succombait épuisée, Tout pâle d'insomnie, et la tête brisée. Il allait, se traînant plutôt qu'il ne marchait. Reprendre ses leçons et gagner son cachet. Pour pouvoir, de l'enfant qui dans ses bras expire. Alléger... hélas I non, prolonger le maityrel Mais ce martyre était tout ce qui lui restait : Il la voyait souffrir, oui,.,, mais il la voyait !•.. »
UN SOUVEiNIR DE MANIN. 446
De Camille, à ces mots, la voix tombe et s'arrête; Les pleurs la suffoquaient. Elle cache sa tôte Dans les bras de sa sœur qui sanglotait aussi, £t toutes deux longtemps demeurèrent ainsi, Honorant, dans leur âme héroïque et fidèle, Des douleurs de l'exil cet accompli modèle I Puis relevant les yeux, et d'un ton faible et lent, Toutes les deux, moitié pleurant, moitié parlant :
BERTHE
Combien survécut-il encor?
CAMILLE
Deux ans à peine.
Le revis-tu souvent ?
CAMILLE
Un jour chaque semaine.
BERTHE
Il était donc toujours maître d'italien ?
CAMILLE
Oui, puisqu'il n'avait rien, et qu'il n'acceptait rien.
BERTHE
Et ta vue à son cœur n'était pas douloureuse?
CAMILLE
Je lui faisais du bien.
BERTHE
Que je te trouv heureuse 1 Était-il très-change î
CAMILLE
Non, pas trop ; seulement, Il parlait bien plus bas, marchait plus lentement. Et semblait, par moment, respirer avec pelue.
4t6 UN SOUVENIR BE MÂiriN.
BBRTHS.
Ahl
GAlflLLB.
Gomme j*avais tu ^'il pcvdait presque htleme, Quand, Tescalier franchi, dans ifift einmbre il entrait, J'allais à lui, sitM qœ la porte^ s'ouvrait, Lui parlant la première,... avec cbi^ur,... deauttel De ma ruse Timocente il s'aperçut bien vite. Il voyait tout... Alors, de so» air fin et doux, Il me dit, souriant : « Vous êtes bonne, vous t « Mais le coup est porté, mon enfant, et peut-être « Vous faudrait-il bientôt choisir un autre maître. » Les leçons, en effet, jour à jour, s'espaçaient ; Quelques mots de sa main souvent les remplaçaient; Puis, un matin, sa plume elleHnême s*est tue. Et quelques jours plus tard... on votait sa statue! »
L'entretien s'éteignit de nouveau dans les pleurs. Mais bientôt, et tout bas^ la i^us jeune des sœurs Reprit : -* Je voudrais bien, Ganûlle, i son image Apporter mon offrande...
CAMILLE
Oui I mais un tel hommage Venu de notre part, peut-être étonnera.
BERTHE
Nous tairons nos deux noms et nul ne le saura..
CAMILLE
Excepté lui, j'espère I
BERTHE
Oh! ouil tiens! il me semble Qu'il nous voit de là-haut, toutes les deux, ensemble, Parlant de lui, pleuratil, et que son front viril
Se penche en souriant sur sa fille chérie.. Car il Ta retrouvée !... et dans une patrie Où l'on ne connaît pas l*exil.
e dialogue a été récité sur le théâtre par madame Ristori et lemoiselle Picchiottino , et dans le monde par mesdemoi- )s Stella Colas et Delaporte. Il suffirait aux personnes qui iraient le réciter aussi de faire les légers changements suits : les deux premières strophes qui sont eh récit sont mises iction ; c'est-à-dire qu'au lever du rideau Berthe est assise, it un livre qu'on peut supposer être la vie de Manin ; Cae entre sans que Berthe l'entende, tant elle est absorbée par Bcture. Elle s'approche, lui pose doucement sa main sur l'éle^ Berthe se retourne, et le dialogue commence.
la page 436, après la tirade de Berthe, il faut remplacer le t qui commence par ce vers :
« Berthe s'arrête alors, étonnée et confuse... » le dialogue suivant :
BBRTHE.
Plus durable et plus pur que la libertf"? môme La gloire de la mériter!...
CAMILLE
Qu'as-tu donc?
BERTHE
Je me sens étonnée et confuse Du langage inconnu qu'a trouvé ma douleur, Ma bouche l'ignorait, mon âge s'y refuse... D'où m' est-il donc venu? Je ne sais...
CAMILLE
De ton eîoMir*
BERTHE gaiment.
Eii bien! mon cœur voudrait en savoir davantage. Était-il jeune encor, chère sœur? Quel eiTet, Quand tu le vis d'abord, t'a produit son visage, etc., etc., elc
4. la page 444, il faut simplement supprimer les huit vers de rtWt commençant par ce vers :
u De Camille, ù ces mots, la voix tombe et s'arrête ; »
Et à la page 4iC, les deux autres vers de récit et réciter* ainsi :
CAMILLE
Puis, un matin, sa plume elle-même s'est tue, Et quelques jours plus tard... on votait sa statue!
BERTHE , après un silence.
Dis-moi, je voudrais bien, Camille, à son image Apporter mon offrande...
CAMILLE
Oui, mais un tel hommage Venu de notre part peut-être étonoera.., etc., etc., eU\