hisliiu/es, II, Î
ment de prévoyance, dont Dieu a fait le fond de Tamour paternel^ est précisément celui qui pousse le cri d'alarme à la naissance d'une fille. Tout père vraiment sensé , quand il reçoit pour la première fois dans ses bras la chère petite créature naissante, doit se demander avec une anxiété mille fois plus profonde que s'il s'agissait d'un fils, que deviendra-t-elle? La vie est si rude et si incertaine pour une fille I Pauvre, que de chances de misère I Riche, que de chances de douleurs morales ! Si elle ne doit avoir que son travail pour soutien, comment lui donner un état qui la nourrisse dans une société où les femmes gagnent à peine de quoi ne pas mourir ? Si elle n'a pas de dot, comment la marier, dans ce monde où la femme, ne représentant jamais qu'un passif, est forcée d'acheter son mari? Si elle ne se marie pas, comment la préserver au milieu de tant d'occasions de chute; et, si elle tombe, comment la relever, au sein de cet ordre de choses où chaque faute lui est comptée si durement ? La richesse, l'éclat de la position, la santé, la beauté, les dons de l'âme ne suffissent pas pour rassurer un père; car, il le sait, la vie de sa fille ne sera qu'une vie relative ; son bonheur et son développement même seront à la merci d'un autre : de là, dans le cœur paternel , le découragement. Cette enfant ne lui appartient pas plus qu'elle ne s'appartient à elle-même; jeune femme, il la perd; jeune fille, il sait qu'il la perdra; l'avenir qui manque à leur afiTection va parfois jusqu'à l'attiédir.
La tendresse, en effet, ne vit pas d'elle seule; s'aimer, sauf dauB les courts enivrements de l'amour, ce n'est pas seulement se dire : Je t'aime ; c'est travailler et penser ensemble. Une affection qui n'enveloppe pas notre vie
très, avaient chacune forcément besoin d'un maître qui fût dictateur pour être protecteur. De là réunion de toutes les forces dans une seule main et dans une main virile; de là toutes les propriétés^ territoriales léguées au fils, ou, à son défaut, au plus proche parent mâle; de là les vêtements de guerre, l'argent, les esclaves, le prix de l'insulte^ réservés à l'héritier mâle; de là, enlin, l'exclusion des filles de l'hérédité de l'alleu ; mais ce n'était qu'une législation d'état de siège, pour ainsi dire. Que la gueiTe cessât, et la loi devait tomber. Vers le septième siècle, lorsque le tumulte de l'invasion commence de s'apaiser, nous entendons sortir du sein de ces nations guerrières une voix qui s'élève tout à coup contre cette exhérédation des filles, voix de révolte et en même temps de supplication, voix éclatante de force et toute trempée de larmes, qui commence une révolution avec l'accent du missionnaire qui convertit, car c'est au nom de la tendresse qu'elle parle :
« A ma douce fille*! s'écrie un barbare en écrivant 4k son testament. Il règne parmi nous une coutume an- « cienne, mais impie, qui défend aux sœurs de partager € avec leurs frères l'héritage paternel; mais moi, son-
1. Lois des Thuringes. — Loi salique, LXIL — « Dum virilis sexus ex8titerit, femina in hsBreditalem aTiaticam non saocedat. » (Loi ripuaire, LYI. Collection des hhtoriens français.)
2. On sait que toute insulte se payait chez les nations germaniques. Le prix de l'insulte devait appartenir à celui qui la yengeait.
3. Marcuiti formulas. « Dulcissimae ûliœ, etc. Diuturna, sed impia» inter nos consueiudo tenetur, ut de terra paterna sorores cum fratribus portionem non liabeant ; sed ego , perpendens hano impielatem , sicut milii a Domino squaliter donati esiis filii, ita et cœtera a me sitis œqualiler diligendi, et de rébus meis post meum decessum œqualiter gratulemini ; ideoqueper hanc epistolam te,dulc\aa\iiiaL^\\«^tGAa^,^w\x^ germanoâ iuos, ûJios meoaiUoê^ in omni UœredUaVQ tga^) \sA3^ajB\^\£L^
« géant à cette iniquité, vous aimant tous également, « puisque Dieu vous a tous également donnés à moi u comme mes enfants, je veux qu'après ma mort vous € jouissiez tous également de ma fortune. Ainsi, et par « cet écrit, ma chère lille, je t'institue ma légitime héri- € tière, et te donne dans toute ma succession part égale € avec tes frères, mes lils; je veux qu'après ma mort tu « partages avec eux et l'alleu paternel, et les acquêts, « et les esclaves et les meubles, et qu'en aucune façon « te n'aies une part moindre que la leur; et maudit soit € celui qui voudrait porter atteinte à mon testament. » Quoi de plus touchant que cette page dans sa simplicité? Quel charme dans cette première ligne : A ma, douce fille/ Quelle affection dans chacun de ces mots ! Quel besoin de reconnaissance dans cette accumulation : Je veux que tu aies l'alleu, et avec l'alleu les esclaves ^ , et avec les esclaves les acquêts. On voit le père écrivant; et ce qui émeut surtout dans ce testament, c'est qu'il ne témoigne pas du cœur d'un seul père. Formule inspirée à Marculfe par un souvenir individuel, il devint bientôt l'expression des sentiments de tous; une nation entière proteste et gémit dans ces lignes : nouvelle manifestation de l'idéal que nous poursuivons.
cœlera legitimam esse consfituo hœrcdem, ut tam de alode paterna, quam de comparafo, vel mancipiis, aut prœsidio nostro, vel quodcumque morientes reliquerimus œqua lance cum flliis mets, germanis luis, dividere , vel exœquare debeas , et cœiera in nullo penilus portionem minorem quam ipsi non accipias, sed omnia inter vos dividere, vel exœquare œqualiter debealis. Si quis vero, etc. » — Les formules de Marculfe sont tout à la fois des souvenirs et des composilions, comme il nous l'apprend dans sa modeste dédicace : « Quœ apud majores nostros didici, vel ex sensu proprio cogitavi, in unum coaecrvavi. » 1 . Pourquoi faut-il que ce mot d'esclaves et cette idée d'esc]a?age viennent faire teche dans ce morceau \ouc\\m\\.^
Tout à coup, cependant, ce progrès s'arrête. Que s'estil donc passé? La féodalité a paru. Aux yeux de l'historien, la féodalité a tous les caractères d'un grand système : c'est la constitution de l'état politique par la constitution de la propriété; c'est le premier pas vers l'unité nationale par la formation de sept ou huit grands centres destinés à se fondre en un seul ; et au milieu des discordes produites par la passion de s'agrandir, s'élève un principe qui sert de lien à tout et prépare l'avenir, la hiérarchie. Mais cette hiérarchie, créant à la fois pour les mêmes individus le servage et la suzeraineté, la féodalité n'offre aussi, d'un autre côté, qu'un amoncellement de servitudes entassées les unes sur les autres, une réunion d'esclaves se dédommageant d'être serfs en étant tyrans. Or, dans cette prison à mille étages, il s'en trouve un dernier plus sombre que tous les autres : là
sont reléguées les femmes je me trompe, il en est
encore un dernier sous ce dernier : là sont reléguées les filles. On le conçoit : le vice de cette époque, vice nécessaire peut-être, étant la soif de l'agrandissement, tous les esprits tendant à une constitution, soit de propriété, soit de petite royauté, les créatures les plus faibles devaient servir de premières victimes à cette passion. Aussi, la féodalité créa-t-elle un personnage nouveau dans le monde, le représentant monstrueux de cette monstrueuse préoccupation , le fils aîné^ . Les barbares disaient : Pas de filles devant les fils; la féodalité dit : Pas d'enfant devant le fils aîné. Pour l'enrichir, c'est-à<lire pour grossir la puissance de la famille que seul il repré-
1 . La loi indienne parle du fils aîné, mais en ces termes : « 1/aîné, hrsqu^it est éminemment vertueux, peut prendre p^Ma^iVow ^^ ^^\x\moine en iolaJUé, n (Manou, iiv. iX.)
sente, on trouve mille moyens de déshériter les filles; une faute de leur part sufBt pour qu'on les dépouille. « Fille noble qui a eu des enfants sans être mariée est privée, de droit, de sa part dans la succession paternelle^. » C'est saint Louis qui parle ainsi. « Si une fille, pendant la vie de son père et de sa mère, mais à leur insu, est devenue grosse, elle est déshéritée à jamais, i Ce sont les Assises de Jérusalem^ qui disent cela. « Si un héritier a une sœur, il doit la marier, mais à son pouvoir, raisonnablement, et pourvu qu'elle n'ait pas fait esclandre à son lignage'. » Ainsi prononce la Coutume. Or, qu'entendait-on par faire esclandre à son lignage? Non-seulement vivre d'une façon mauvaise, déshonnétement, mais se marier contre la volonté du testateur, ou même* faire folle largesse. Ainsi, que le fils aîné se déshonorât par des rapts et des adultère, que celui qui portait le nom de la famille et restait chargé de sa dignité s'avilît en excès honteux, il était fils, il était aîné, il demeurait héritier. Mais qu'une pauvre fille, qui ne comptait pas dans cette famille, qui devait en quitter le nom demain, fût coupable d'un défaut qui touche à une vertu, la prodigalité, soudain la voilà déchue de ses droits, privée de son bien, réduite à s'aller ensevelir dans quelque couvent. Et qui la jugeait? Son frère. Qui lui succédait? Son juge. N'est-ce pas l'oubli des plus saintes lois de la justice? N'est-ce pas dépraver ce frère même par la facilité de la tentation? Aussi la spoliation ne se bornait-elle pas là. Saint Louis avait dit : Un père