‹ Histoire morale des femmes (volume 2)Chapitre 19 sur 124 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

l'éducation

L'expérience est une bonne maîtresse d'école pour la théorie. Préoccupé de la question si délicate de l'éducation des filles, je me rendis un jour chez un philosophe pratique de mes amis qui élève ses enfants lui-même à la campagne. Quand j'arrivai, il se promenait dans son jardin avec le comte de B..., jeune homme de vingt-huit ans environ, ennemi-né par la tournure de son esprit de toute idée de réforme, et apportant dans la conversation ce laisser-aller railleur et ce bon sens de surface qu'on prend si souvent pour de la raison. J'allafe aT£veçvfc\K«çvtretien sur le point qui m'intéressait, et àè\k\'\\vb\v«w^'5^^

de réilucation privée pour les filles, la nullité de Tédttcalion publique devenaient le sujet du discours, quand au détour d'une allée nous entendîmes une voix fraîche et jeune qui appelait : « Mon père ! mon père t — Mes anns, dit notre hôte en riant, avant tout les affaires sérieuses; ma fille m'appelle, j'y vais. » Il se leva, en effet, prêtant l'oreille et cherchant à reconnaître de quel côté venait la voix. Tout à coup un bruit de feuilles froissées et des pas qui se rapprochèrent rapidement anncmcèrent l'arrivée du nouvel auditeur ; puis les branches les plus basses qui formaient comme une salle de verdure s'écartèrent, et au milieu de nous sauta légèrement une grande jeune fille de quatorze ans qui s'écria : « Mon père, viens donc me... » La parole s'arrêta sur ses lèvres lorsqu'elle nous aperçut. Elle touchait à ce moment qui sépare pour les femmes l'enfance de l'adolescence, moment difficile, où les hommes commencent à les saluer avec respect, et où ce respect les embarrasse fort. Aussi, un peu confuse de sa brusque entrée, la jeune arrivée se tenait silencieusement au milieu de nous, tandis que son père (ces pères ne sont qu'orgueil), heureux de la voir si belle, et heureux encore de la faire voir, ne se hâtait point de la tirer d'embarras. Enfin : « Eh bien, grande enfant, lui dit-il, que me voulais-tu donc? — Je ne te voulais rien, mon père. — J'étais bien certain de ta réponse; et c'est parce que tu ne me veux rien que tu es arrivée ici, courant si fort que tu ne peux pas encore reprendre haleine. Voyons, pourquoi venais-tu? — Mon père, répondit^lle on se rassurant assez vite, comme toutes celles à qui Ton n'enseigne point l'embarras, je viens te demander de la part de ma mère combien de distance nous devons mettre entre Saturne et \3ïaa\fô. — "luVeo^N^sc^a» U calcul

écrit dans mon cabinet, près de la sphère céleste. Y^, mon enfant. » La jeune fille s'éloigna.

« Mon ami, dit le comte avec étonnement, pourquoi votre fille est-elle venue vous demander la distance de Saturne à Uranus?

l'hôte (riofU).

Pour le savoir, mon ami.

LE GOAITB.

Sans doute; mais à quoi bon?

l'hôte.

Pour établir sur notre terrasse avec des proportions exactes son petit système du monde.

LE COMTE

Comment, son système du monde?

l'hôte.

Ne vous ai-je pas conté cette mienne invention? J'en suis cependant très-fier. Quand j'eus montré à ma fille les premiers principes de l'astronomie...

LE COMTE

Votre fille sait l'astronomie!

l'hôte.

Non pas, non pas, elle l'apprend; nous n'en sommes encore qu'au premier cours, mais demain nous commencerons le second. Lors donc que les principes furent à peu près sus, j'imaginai, pour qu'elle ne les oubliât pas, de planter sur notre terrasse...

LE COMTE

Voyons, vous raillez, n'est-ce pas? Que voudriez-vous que votre fille fît de l'astronomie?

l'hôte.

Ce qu'on fait de toutes les sciences; ce qu'on fait de l'histoire, de la physique, deia chimie.

tera; si elle en profite, elle cessera d'être elle-même. Donc, dans les deux cas, elle périra.

l'hôte.

Elle y renaîtra, vous dis-je! Je crois, comme vous, que la loi de la différence est le fondement même de la créalion; mais cette loi n'éclatera jamais mieux dans toute sa grandeur que par une forte éducation donnée aux femmes. De même que des plantes différentes tirent d'une même terre des sucs différents ; de même que deux êtres ne s'assimilent pas les mêmes substances dans les mêmes aliments, mais semblent y prendre seulement celles qui conviennent à leur nature particulière; ainsi la femme et l'homme ne profiteront pas de la même manière d'une leçon dont ils profiteront tous deux Enseignez sans crainte l'histoire et les lettres à la jeune fille comme au jeune homme, elle n'y apprendra pas la même chose : ce qui, chez l'un, se convertira en raison et en force, nourrira, chez l'autre, le sentiment et la finesse; et ainsi, la diversité de leur nature se développera par l'identité même de leurs objets d'études. Entendons-nous cependant. Je dis identité dans les objets d'études, mais non dans le mode d'enseignement. En apprenant aux femmes les mêmes choses qu'aux hommes, il ne faut pas les leur apprendre de la même façon. Il faut les élever aussi bien que nous, mais autrement,

LE COMTE

Expliquez -moi ce mot : autrement.

l'hôte.

Deux exemples vous l'expliqueront. L'étude de l'histoire, et surtout de l'histoire de France, doit certainement être mise au premier rang de l'éducation des femmes. Mais, au lieu de les fatiguer par d'arides résu-

LE GOMTI::.

Parce que c'est un oiseau qui chante, un enfant qui joue, un cœur qui aime surtout. Est-ce qu'une femme qui sait le latin peut aimer?

•l'hôte.

C'est impossible, témoin Héloïse, qui n'écrivait à Abeilard qu'en latin.

LE COMTE

Ne me dites pas cela, vous me la gâtez. D'ailleurs si Héloïse avait le vice du latin, du moins elle n'avait que celui-là; mais l'astronomie! la chimie I la philosophie I peut-être aussi Est-ce qu'une femme peut être spirituelle avec tout ce fatras?

l'hôte.

C'est impossible, témoin madame de Sévigné, qui passait sa vie à lire Nicole et Arnauld. "^

LE COMTE

Tant pis pour elle. D'ailleurs, qu'est-ce que madame le Sévigné avec tout son génie? une mère auteur. Elle a nis son amour maternel en lettres et son cœur en postcriptum. Voilà où vous allez avec votre manie d'éducaion avancée. Ce n'était pas assez que les femmes fussent avantes, il faudra qu'elles soient écrivains.

l'hôte.

Eh ! quand quelques-unes écriraient, où serait le mal? le leur avez-vous pas dû depuis quelques années assez e pages éloquentes et de poésies délicates pour hésiter

briser la plume entre leurs mains? D'ailleurs le plus ûr moyen de modérer le désir d'écrire chez les femmes st peut-être de les instruire. Voyez-vous que leurs ourages soient jamais le résultat ou le résumé de travauiL t d'études ? Non, leurs livres ne peigtvftivV. o^'^Y'ïVix^'^^v^^

et dévorante oisiveté, leurs romanesques voyages dans les abîmes de rame. Ge n'est pas la science qui tient la plume chez elles, c'est rimagination L'imagination, cette qualité toute-puissante chez les êtres puissants et actifs, mortelle chez les natures faibles et oisives; cette ardeur fiévreuse qui nourrit l'esprit inoccupé de rêves, le cœur vide de chimères, et dévore ceux qu'elle ne fait pas vivre; l'imagination, cette conseillère perfide des matinées paresseuses, cette compagne de l'ennui qu'elle caresse et entretient, celte fée malfaisante qui désenchante de tout ce qui existe par tout ce qu'elle invente, et qui n'invente que des impossibles ! Que vous, jeune homme, qui ne rêvez que plaisir et séduction, vous la regrettiez, soit; moi, je suis père, et elle m'épouvante. Quand je regarde ma fille, quand je vois percer à travers sa physionomie juvénile les éclairs de l'âme orageuse des femmes, quand je vois appparaître dans ses regards déjà profonds la rêverie, la mélancolie, une sorte de terreur me prend ; et, éclairé par ma tendresse, je m'écrie : De la nourriture pour cette jeune tête ! une nourriture forte, substantielle! Plus la femme est une créature mobile, impressionnable, facile à tourner au bien et au mal avec les mêmes qualités, plus il lui faut pour contre-poids une éducation sérieuse et solide. Les médecins nourrissent-ils les gens nerveux avec des fruits . et des massepains? Mais c'est étouffer leur âme, dit-on, c'est émousser leur sensibilité ! Depuis quand la connaissance des belles choses, depuis quand l'étude habituelle et intelligente des œuvres de Dieu a-t-elle Bffacé chez la Créature son plus beau trait de ressemblance avec le créateur, la faculté d'aimer? Étouffer leur âme ) Oui,' réme des salons, la sensibiUié factice et maladive. Ohl

cdle4à y mourra, je le ctoîs, je l'espère; mais l'ftme telle que les femmes l'ont fait éclater dans les grandes révolutions, comme sous la Terreur, l'âme des filles, des épouses et des mères, celle-là trouvera, n'en doutez pas, soutien et aliment dans la puissante étude de la nature. Ce qui est grand nourrit ce qui est grand.

LE GO!rrE.

Hais, enfin, qu'embrasse ce programme d'éducation pour la fiUe?

l'hôte.

Ce que comprend le charmant livre de Fénelon : LEittcatUm des filles I ou, si vous l'aimez mieux, ce vers de Molière, dans Les femmes s,avantes:

le coBseûs qu'une femme ait des dartés de tout.

Des clartés de tout! on ne peut ni plus dire, ni mieux dire.

LE COMTE

Hais, c'est assimiler les femmes aux hommes; c'est méconnaître cette loi de la difîérence qui fait tout le charme de la vie et toute la richesse de la création. Gomment pouvez-vous croire que les mêmes études puissent convenir à deux êtres si différents? Regardezles : cette tête délicate et gracieuse peut-elle loger le même cerveau que ce front mâle et cette figure barbue? Ce corps blanc et faible peut-il renfermer le même conir que cette vigoureuse organisation musculaire? Cette voix suave et argentine est-elle destinée à exprimer les mêmes -sentiments que cet organe rude et sonore? De deux choses l'une, ou la fille ne profitera pas de votre éducation, ou •Ue en proSiera : si elle n'en protite çîi&, ^JiVa ^^jXvfâiâfef-

tera; si elle en profite, elle cessera d'être elle-même. Donc, dans les deux cas, elle périra.

l'hôte.

Elle y renaîtra, vous dis-je î Je crois, comme vous, que la loi de la différence est le fondement même de la création; mais cette loi n'éclatera jamais mieux dans toute sa grandeur que par une forte éducation donnée aux femmes. De même que des plantes différentes tirent d'une même terre des sucs différents ; de même que deux êtres ne s'assimilent pas les mêmes substances dans les mêmes aliments, mais semblent y prendre seulement celles qui conviennent à leur nature particulière; ainsi la femme et l'homme ne profiteront pas de la même manière d'une leçon dont ils profiteront tous deux Enseignez sans crainte l'histoire et les lettres à la jeune fille comme au jeune homme, elle n'y apprendra pas la même chose : ce qui, chez l'un, se convertira en raison et en force, nourrira, chez l'autre, le sentiment et la finesse; et ainsi, la diversité de leur nature se développera par l'identité même de leurs objets d'études. Entendons-nous cependant. Je dis identité dans les objets d'études, mais non dans le mode d'enseignement. En apprenant aux femmes les mêmes choses qu'aux hommes, il ne faut pas les leur apprendre de la même façon. Il faut les élever aussi bien que nous, mais autrement,

LE COMTE

Expliquez -moi ce mot : autrement.

Deux exemples vous l'expliqueront. L'étude de l'histoire, et surtout de l'histoire de France, doit certainement être mise au premier rang de l'éducation des femmes. Mais, au lieu de le^ îaU^xxev ^^\ d'avides résu-

mes, OU de charger leur mémoire de récits de guerres, de considérations politiques, de détails sur les traités de commerce, ou sur les finances, introduisez-les dans le monde des faits, des mœurs, des passions, c'est-à-dire dans la vie morale et intime. Que le passé leur parle de ce qui les intéresse dans le présent, et elles pénétreront dans les plus secrètes profondeurs du passé.

Il est un autre objet d'étude où je voudrais appliquer l'esprit des femmes, dans l'intérêt de cette science même, c'est l'histoire naturelle.

Madame Necker de Saussure, dans son beau livre sur l'éducation, a déjà indiqué une partie des progrès que pourrait réaliser dans cette science le génie des femmes; mais il est souvent un objet capital où leur concours serait un véritable bienfait, c'est la domestication des espèces animales. Le monde des créatures nous reste encore presque entier à conquérir; sur les milliards d'insectes différents qui peuplent l'univers, nous n'en avons utilisé qu'une espèce, les vers à soie; cinq ou six quadrupèdes, huit ou dix variétés de volatiles forment toutes nos richesses sur ce point : les femmes seules, par leur talent d'observation, leur esprit pratique, leur propreté, leur douceur patiente, leur instinct naturellement éducateur, multiplieraient ces dominations pacifiques; et la fermière, comme la femme riche, trouvant dans cette science, l'une un guide pour le gouvernement de la terme, l'autre une distraction pour son oisiveté, feraient de leur perfectionnement individuel un progrès pour l'humanité. Si les filles du canton de Jersey eussent reçu quelques notions d'histoire naturelle, la vaccine eût peut-être été découverte deux cents ans plus tôt.

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