CHAPITRE IV
Si l'on nous disait qu'il existe un pays oii la chasteté est mise à si haut prix pour les femmes qu'on l'appelle leur honneur; si l'on nous disait que la perte de cette vertu, anéantissant, ce semble, toutes les autres aux yeux du monde, flétrit non-seulement la coupable, mais sa famille, et qu'on a vu des filles tuées par leurs pères rien que pour cette faute; si l'on ajoutait que cette faute, lorsque la femme est mariée, la conduit devant les tribunaux ; lorsque la femme est servante, la fait chasser de sa place ; lorsque la femme est ouvrière, l'exile souvent de sa manufacture; lors(iue la femme est riche, la condamne au célibat, car l'homme qui oserait l'épouser serait accusé à son tour de se vendre lui-même; si l'on nous disait de plus que, dans cette contrée, les femmes sont jugées si légères d'esprit et si faibles de caractère, qu'elles restent mineures pendant tout le temps de leur mariage; si l'on nous apprenait que, chez ce peuple, la jeunesse des hommes n'a qu'un but, ravir cette vertu aux femmes; que tous, pauvres et riches, beaux et lalds^
Parce qu'elle ne sait rien. Pourquoi telle autre est-ell coquette^ capricieuse, vaine? Parce qu'elle ne sait rien Pourquoi dépense-t-elle, afin d'adieter un hijou, le pri d'un mois de travail de son mari? pourquoi le ruine t-elle par les dettes qu'elle lui cache? pourquoi le soi l'entralne-t-elle, fatigué ou malade, dans des fêtes qi lui pèsent? Parce qu'elle ne sait rien, parce qu'on n lui a donné aucune idée sérieuse qui pût la nourrii parce que le monde de l'intelligence est fermé devan
ses pas A elle donc le monde de la vanité et du dé
sordre! Tel mari qui se moque de la science eût et sauvé par elle du déshonneur.
Ainsi, monsieur le comte, ne redoutez pas le savoi pour les épouses et pour les mères; lui seul les rendr dignes de leur rôle! Mais ne dût-il jamais leur servi pour cet objet, je dirais encore, on le leur doit !
Un fait m*a toujours frappé et blessé : toutes les vertu que l'on cultive chez les jeunes filles, toutes les occasion de s'instruire qu'on leur donne, ont toujours pour obje le mariage, c'est-à-dire le mari. On ne voit et l'on n'é lève dans la jeune fille que l'épouse future. A quoi lu servira tel talent ou telle qualité quand elle sera ma riée? dit-on sans cesse. Son développement personne est un moyen, jamais un but. La femme n'existe-t^U donc point par elle-même? Nest^elle fille de Dieu qui si elle est compagne de l'homme? N'a-t-elle pas une âmi distincte de la nôtre, immortelle comme la nôtre, tenan comme la nôtre à l'infini par la perfectibilité? La re» ponsabilité de ses fautes et le mérite de ses vertus ne lu appartiennent-ils pas? Au-dessus de ces titres d'épouse et de mères, titres transitoires, accidentels, que la mor brise, que l'absence suspend, qui appartiennent aux une
et n'appartiennent pas aux autres, il est pour les femmes un titre étemel et inaliénable qui domine et précède tout, c'est celui de créature humaine : eh bien, comme telle, eHe a droit au développement le plus complet de son esprit et de son cœur. Loin donc de nous ces vaines objections tirées de nos lois d'un jour! C'est au nom de l'éternité que vous lui devez la lumière I »
Cette déclaration de principes coupa court aux sarcasmes du comte. Me tournant alors vers notre hôte : « Mon ami, lui dis-je, un mot encore. Vous avez parlé en père et en philosophe; laissez-moi parler en citoyen. Nul défaut dans votre réforme d'éducation, sinon d'être individuelle, donc exceptionnelle.. Or, l'exception ne compte que comme un espoir quand il s'agit d'un besoin général. Qu'importe qu'un . colon affranchisse ses esclaves! ce sont tous les esclaves qu'il faut affranchir. Qu'importe que la tendresse d'un père élève sérieusement sa fille ! ce sont toutes les filles qu'il faut élever. Cette oeuvre^ la société seule peut l'accomplir, une loi l'ordonneri
n existe des écoles primaires pour les femmes : Qu'on achève, qu'on crée une instruction secondaire, et des écoles professionnelles. L'État paye une Université pour les hommes, une École polyteclmique pour les hommes, des écoles des arts et métiers, pour les hommes, des écoles d'agriculture pour les hommes, des écoles normales pour les honunes! Et pour les femmes, que fondet-ilî... Des écoles primaires! Pourquoi s'arrêter là?
— Ah! bon Dieu! s'écria le comte, mais que demandez-vous donc? Vous voulez, donc des lycées pour les femmes I
— Nou3 avons vm grand malheur en France, \eçm-\6.
c'est que nous sommes toujours dupes des mots. Les meil* leures choses périssent parfois, chez nous, à cause de leur nom. Sous quel titre et sous quelle forme se produira cet enseignement? Ces institutions s'appelleront-elles lycées, athénées, conservatoires?... Je ne le sais pas, et je n*ai pas besoin de U savoir! mais ce que je sais, c'est qu'il est impossible que la France abandonne l'éducation des filles françaises à l'esprit étroit et mercantile des institutions particulières}... car, ]en définitive, il n'y a rien à innover, il ne s'agit que de faire bien ce qui se fait mal. Paris et la province sont pleins de couvents , de pensions de tous degrés, de cours publics de toutes valeurs, où l'on élève les jeunes filles. Mais comment? Je m'en rapporte à tous les pères! A Dieu ne plaise que je demande la destruction de l'enseignement privé! c'est pour le régénérer, c'est pour le contraindre à s'élever que je dis : L'État doit créer pour les femmes un enseignement supérieur qui les initie à tous les grands objets de la pensée moderne I L'État doit créer pour les femmes des écoles professionnelles qui les préparent à l'exercice sérieux et intelligent des professions auxquelles elles sont propres I II faut enfin que la France fasse de nos filles des Françaises ! Ne craignez pas l'affaiblissement de leur foi; un peu de science éloigne de Dieu, beaucoup de science y ramène.... Les femmes ne perdront pas leurs croyances dans l'étude, elles n'y perdront que leurs crédulités!... Vienne donc au pouvoir un homme d'État qui fonde cette institution, il fera plus pour son pays que s'il l'avait doté de bien des kilomètres de chemins de fer. Briser la barrière d'ignorance qui empêche l'union de tant de cœurs dans la famille, ce sera aussi percer son isthme de Suez! Enfin, voici une
LA SÉDUCTION. Gl
dernière considération qui en résume beaucoup d'autres. Savez-vous pourquoi il faut bien élever les femmes? Parce que c'est le meilleur moyen de bien élever les liommes!
Je m'arrêtai : le comte sourit, mon hôte me tendit la main; le père et le citoyen ne faisaient plus qu'un.