Loi^es douze Taïiles
4. Labonlaye, seet. I, ch. 2 : « Injuria abs te afflclor indigna, pater; < nnn si improlram esse Gresphontem existimaveras , cur me huic ■ loeabas miptUsP Sin est probus, cur talem InvUum, \iiV\V%\& <i^V^^ « VngwreP
« c'est que mon père veuille se conduire si déloyalement « envers nos maris absents et nous arracher à eux; € voilà qui me déchire, qui me consume, me déses- « père^ »
A quoi sa sœur plus âgée lui répond : « Ne crains « rien , ma chère sœur, mon père ne voudra pas agir « ainsi ; mais enfin, s'il le veut, nous devons obéir, car « nous sommes forcées de faire ce que nos parents or- € donnent. »
Ce droit inique était si ancré dans les mœurs romaines, qu'on ne put pas l'en arracher d'un coup, et qu'il y fallut revenir à plusieurs fois avec précaution. Antonin, qui songea le premier à y porter atteinte, proposa cette innovation sous forme de conseil et en recommandant surtout de ne pas exiger du père, mais de lui persuader (ut patri, persuadeatur]^ qu'il voulût bien se relâcher sur ce point de la puissance paternelle^.
Les Sogas Scandinaves nous offrent sur ce sujet
1* Pin. — Spero quidem, et volo ; sed hoc, sorori crucior,
Patrem tuum, meumque, adeo unice qui unus
Civibus ex omnibus probus perhibetur,
Eum niinc improbi viri officio uti ;
Vins qui tantas absentibus nostris
Facit injurias immerito
Nosque ab his abducere volt :
Hœ res vitse me, soror, saturant :
Hœ mibi dividise et senio sunt.
Paneg. — Neu lacruma, soror : neu tuo id animo
Fac quod tibi tuus pater facere minatur.
Spes est eum melius facturum,
Neque est cur nunc sludeam bas nuptias mutarier.
Verum postremo in patris potestate est situm ;
Faciundura id nobis quod parentes imperant.
( Plaute, Stichus,)
2. a Si quis flliam suam, quœ mihi nupta sit, vclil abducere, anad-
« versus interdiclum (rinterdit était le droit du père) exceptio dandasit,
t si pater, concordans malrimonium, forte el liberis subnixum, velit
9 disBolvere? Et cerlo jure uUmuv TveYicxv^ <^Qx\^QT^«jciUaL malrimonia
des fiançailles la sanglante et farouche légende d'Halgerda^.
« En Islande, vivait chez son père une fille, belle de visage, grande de taille, altière de cœur, et d'une chevelure si magnifique qu'elle tombait en anneaux bien audessous de sa ceinture : son nom était Halgerda ; son surnom, Langbrok, la mâle vierge. Un habitant du pays voisin, Thorwaldus, vient la demander en mariage à son père. On agite les conditions ; le père les accepte, mais sans en parler à Halgerda, car il craignait son refus. Les pactes matrimoniaux conclus, le gendre paya à son beau-père le prix de mundium. Le mundium était le pouvoir du chef de famille germain sur les membres de sa famille, et quand il transmettait son pouvoir au mari, le mari lui en payait le prix. Thorwaldus acheta donc ainsi Halgerda, et, l'afiaire terminée, il retourna chez lui.
Le lendemain Halgerda voit entrer son père, qui lui dit : — Tu es fiancée à Thorwaldus, j'ai reçu le prix du mundium.
— Je vois bien maintenant, répondit-elle, que ta teudresse pour moi n'est pas telle que tu me la vantais, puisque je ne t'ai point paru digne d'être consultée sur cette affaire.
— Et moi, reprit le père, je ne donne pas à ton insolence le droit de faire obstacle à mes conventions, et si nous sommes divisés de sentiment, c'est ma volonté et non la tienne qui prévaudra.
« jare patriffi pofestatis turbentur ; quod tamen sic erit adhibendum, ut « patri persuadeatur, ne acerbe patriam potestatem exerceat. n{Ulp., lib. I, § 5. — Laboulaye, Droit romain,) 1. NialS'Saga, chap. I, 9, 10 et suir.
— Mon père, toi et ta race vous avez l'âme orgueilleuse, quoi de surpienant que j'imite ma famille?
Après ces mots, elle s'éloigne, et rencontrant son précepteur Thiostolfus, homme d'un caractère inflexible et sauvage, elle lui exposa son malheur.
— Prends courage, lui dit-il, tu seras mariée de nouveau, et cette fois on te consultera.
L'union se célèbre, et un mois plus tard, une querelle s'élève entre les époux; le mari, dans un instant de colère^ frappe sa femme au visage, de façon à faire jaillir le sang.
Halgerda s'assoit devant sa maison, la figure sanglante et l'âme ulcérée. Son précepteur Thiostolfus passe et la voit dans cet état.
— Qui t'a traitée ainsi?
— Mon mari; et toi, mon précepteur, tu n'étais pas là pour me défendre.
— Du moins, je te vengerai.
Quelques heures après, Halgerda le voit revenir, portant devant lui une hache teinte de sang.
— Ta hache est teinte de sang, lui dit-elle, qu'as-tu fait?
— J'ai fait en sorte que tu pusses épouser un autre homme.
— Tu dis donc que Thorwaldus est mort?
— Je le dis.
Sans ajouter une parole, Thiostolfus part et va diercher asile chez un parent d'Halgerda, et elle, i*entraDt dans son appartement, ouvrit son écrin, en tira des bijoux qu'elle distribua à ses serviteurs qui tous pleuraient de la voir partir, puis elle se dirigea vers le pays de son père.
— Pourquoi, lui dit-il en la voyant, ton mari ne facmpagne-t-il pas?
— 11 est mort.
— Comment?
— Par la main de Thiostolfus, mon précepteur.
— Ce qui est fait est fait, dit le père.
Deux ans s'écoulent, un riche habitant d'une île voile, Glumus, vient demander la main d'Halgerda.
— Je dois vous avouer, dit le père, qu'un premier iriage, que j'avais imposé à ma fille, n'a pas fini trèsureusement.
— Cela ne m'arrêtera pas, répond Glumus; la destinée in homme n'est pas celle de tous.
— Soit; mais, avant tout, il faut qu'Halgerda connaisse ites les conditions, il faut qu'elle vous voie et que l'acptation ou le refus soient laissés à sa décision. Halgerda paraît, elle est accompagnée de deux femmes ; i manteau bleu, d'un tissu très-fin, est jeté sur ses aules; autour de sa taille brille une ceinture d'argent . \nennent s'enrouler ses longs cheveux tombant de aque côté de sa poitrine. Son fi'ont s'incline avec grâce rs tous ceux qui sont présents; elle demande ce qu'il 1 de nouveau. Glunras se lève :
— Je suis venu vers votre père, dit-il, afin de vous imener à titre d'épouse, si telle est votre volonté.
— Je vous reconnais, reprit Halgerda, pour un homme linent; mais, d'abord, je veux s^tvoir les conventions i pacte.
Glumus lui ayant énumérë les propositions faites de trt et d'autre :
— Mon père, dit Halgerda, vous avez cette fois si gé- Teusement agi avec moi, que j'accéderai à votre dé%\x.
— Dressgns donc le contrat, reprit Hoskuldusj mon frère et moi nous appellerons des témoins de notre promesse, mais toi, tu seras ton témoin à toi-même, tu promettras seule pour toi.
On célébra le mariage par un festin royal auquel le précepteur assista, la hache sur son épaule, et les deux époux partirent pour le pays de Glumus.
Cet étrange récit nous fait deviner que les familles du Nord virent naître plus d*un drame mélancolique ou sombre, à propos de l'exclusion des fiancées de leurs propres fiançailles; et nous retrouvons cette loi inique dans toute sa rigueur chez les Francs et chez les Germains.
Là, en effet, non-seulement une fille avait besoin du consentement de son père ou de son plus proche parent pour se marier; mais, veuve, il lui fallait l'adhésion des parents de son mari rnort : elle avait été achetée par lui ainsi qu'Halgerda, elle était entrée dans l'ensemble de ses biens, et, comme telle, elle appartenait à ses héritiers. La veuve qui voulait cesser de l'être rassemblait donc dans sa chambre nuptiale neuf témoins et les parents de son mari, puis, les mains étendues sur son lit, qu'elle avait recouvert de sa courte-pointe et de son tapis, elle disait : « — Je vous prends tous à témoin que, pour avoir la paix de la part des parents de mon mari, je leur ai donné F Achasius, prix du mundium, et que je leur rends le lit conjugal, avec son marchepied pour y monter, les couvertures pour le décorer, et même les sièges que j'ai tirés de la maison de mon père. Après cette cérémonie, on descendait dans le mail : d'un côté étaient les nouveaux époux; de l'autre le plus proche parent du mari mort, portant à la main une épée et une chlamyde; au
milieu, rhomme de la loi : — Approchez-vous, leur disait-il. Toi, Reparius (c'était le titre du parent du mari mort), promets-tu de donner ta pupille, celle que tu diriges et défends, promets-tu de la donner à cet homme de race franque, ici-présent? — Je le promets. — Remetslui donc, avec ton droit de direction et de défense, Tépée et le vêtement de guerre. Et toi, homme de race franque, qui as reçu cette épée et ce vêtement, reçois en même temps sous le mundium marital Sempronia avec ses meubles, ses immeubles et tout ce qui lui appartient ^ » Sous la féodalité, nouvelle tyrannie. Qui mariait la jeune fille vassale de quelque royal fief? Son père? Oui; mais avant son père? Son seigneur. Oui; mais avant son
I seigneur? Le roi. Trois consentements pour que la fille pàt consentir. Lorsque, du temps de saint Louis, une jeune vassale de quelque royal fief était recherchée en I mariage, il fallait que son père allât demander à son lâgneur la permission de la marier; le seigneuf requénit du roi la permission de le permettre, et ce n'était Ip'après toutes ces adhésions successives, qu'enfin on rappelait, elle, à ce contrat qui engageait toute sa vie. hrfois même on lui arrachait ce reste de participation i4ison sort, et une loi sans pareille disait : « Tout seiilt gneur pourra contraindre sa vassale à prendre le mari a-i* qu'il voudra, dès qu'elle aura douze ans accomplis^. » ^1 Une enfant de douze ans t quelles malédictions seraient ^tBssi accablantes qu'un tel chiffre t
3 Restait cependant pour la jeune fille une dernière sernlude plus afi'reuse encore : c'est le droit de marquette,
^ 1. Nous empruntons cet intéressant passage à M. Laboulaye, His-
fimde la succession des Jemmes.
34 t. LitUetoD,
le droit du seigneur. En vain les défenseurs du passé nient-ils ce privilège comme une fable, ou Texpliquentils comme un pur symbole : le grave du Gange et * Boetius rétablissent comme un fait, dans des taxes qu'il suffit de citer sans les traduire ^ Ce n'était là, du reste, qu'une conséquence forcée de tout le système féo- • dal, qui faisait, avant tout, reposer le vasselage sur la personne.
Les jeunes gens payaient de leur corps en allant à la . guerre, les jeunes filles en allant à l'autel; et quelques seigneurs ne croyaient pas plus mal faire de lever une dîme sur la beauté des jeunes fiancées que de demander « moitié de la laine de chaque troupeau. Leurs vassales ^ étaient leur chose.
Rien ne prouve mieux cette croyance que l'unique et étrange restriction apportée au droit de mariage. Le sei- . gneur ne pouvait contraindre sa vassale à se marier ^ quand elle était sexagénaire, car la personne qui doit service de son corps est quitte de ce service lorsqu'elle ^ est si déchue (je laisse au texte de la loi sa crudité ca- ■ ractéristique), lorsqu'elle * est si déchue qu'elle semble ^ à moitié pourrie.
Yoilà comment les Romains, les Grecs, les barbares , et la féodalité ont entendu le droit de la femme sur sa ^ personne, et son consentement à son propre mariage. ^ Heureusement, au milieu de cette série de siècles et de ^ peuples oppresseurs de la jeune fille, s'élève un exemple ,
1 . Du Gange : c Marcheto, Marchetum, Marebeto mulierit dkitv ( virginalispudicitiseviolatio etdelibatio. » — Boetius : « Quidam domi- . DUS quem vidl, primam sponsarum carnalem cognitionem ut suam ' petebat. »> (Lib. XVII.)
2, Laboulaye^ Histoire de fa iuccession des femmes»
charmant de liberté et de dignité humaine : cet exemple, soyons^n fiers, c'est la Gaule qui nous le donne.
En Ligurie, quand plusieurs prétendants demandaient la main d'une jeune fille, ses parents les réunissaient dans la salle de festin. A la fin du repas, la jeune Liguric^e paraissait sur le seuil, tenant à la main un vase plein d'un doux breuvage; tout le monde attendait en silence. La jeune fille s avançait d'un pas, puis jetant les yeux autour d'elle, elle s'approchait de celui qu'elle avait préféré et lui versait à boire : c'en était fait, elle avait choisi, ils étaient époux.
Tel est le récit du passé. Où est le modèle du présent? ^oire loi imite-t-elle la loi antique et barbare, ou relefr'ons-nous de nos pères les Gaulois? Les jeunes filles lujourd'hui se marient^Ues, ou les marie-t-on?
Si l'on ne considère que les faits extérieurs, l'interro- ^lion est à peine possible. La fiancée signe elle-même wm contrat; le prêtre à l'autel, le maire à la maison commune, ne consacrent son union que quand elle a lit : J'y consens, et un non sorti de sa bouche annulerait ous les préliminaires accomplis. La loi a donc fait tout 3e qu'elle pouvait faire. En est- il de même des mœm*s? Pour en avoir la certitude, il nous faut aller plus loin {ue la réaUté extérieure. La réalité, en effet, n'est pres- |ue toujours que la moitié de la vérité; derrière le conlentement matériel de la jeune fille, derrière son oui verbal, peuvent se cacher bien des non de cœur. Écarons donc le voile si souvent trompeur des faits, desceu^ Ions dans les âmes, et demandons-nous si la réalisation In mariage est en accord avec le pouvoir légitime que a jeune fille doit avoir sur elle-même.
Qu'estœ aujaurd'inij que le mariage*?
L'union de deux créatures libres s' associant pour se perfectionner par Tamour.
Cette définition suppose le concours de deux volontés : celle de la fille d'abord; puis, comme les illusions de la jeunesse et de la passion pourraient la détourner du but de l'union conjugale, il s'établit au-dessous de son pouvoir un pouvoir relatif, mais sacré, borné au droit d'éclairer et de surveiller, mais fort de toute l'autorité que donnent et la raison et la tendresse : c'est le pouvoir des parents.
Ces deux pouvoirs s'exercent par des moyens et sur des points opposés.
L'un, c'est celui de la fille, considère surtout le présent; l'autre, l'avenir.
La sympathie ou la répulsion instinctive sont les mobiles du premier.
La vigilance, la défiance, la critique, sont les devoirs du second.
Celui-là s'inquiète du fond même du mariage, de l'union des âmes.
Celui-ci s'occupe des circonstances accessoires, mais importantes, la fortune, la naissance, la position des familles. En deux mots : la fille choisit, les parents consentent; ou, en termes plus justes, la fille choisit, les parents l'aident à choisir.
Le but ainsi tracé, quel est le rôle des parents? Exclure d'abord de leur maison tout homme que son caractèn rend indigne de leur enfant, rassembler ensuite autoui d'elle, s'ils le peuvent, plusieurs hommes difiérents d< position, mais égaux par l'amour du travail qui faii vivre, et par la probité qui fait bien vivre, puis la laisseï libre dans son choix, laisser sou cw^wt ^\ter où il la porte
On ne sait pas assez combien la liberté est un sentiment éducateur et favorable à la raison : la contrainte exalte notre confiance en nos propres forces; mais dès qu'un être jeune et droit se sent chargé de lui-même, cette responsabilité le remplit d'une salutaire terreur, et dans ce
\. silence de toute voix étrangère, il interroge, il écoute,
J il juge la voix intérieure qui s élève. A peine donc cette voix entendue, le premier mouvement de la jeune fille
' sera, soyez-en sûr, de courir à ceux qui lui ont toujours servi de guides, et de leur dire : t Mon âme a parlé, je crois, mais parlez à votre tour; éclairez-moi, éclairons-
) nous. » Chacun d'eux alors s'oubliera pour ne penser qu'à l'autre; les parents apporteront au conseil les sages avis de leur expérience, la fille les 1 umières que donne la tendresse, et il sortira de l'alliance sympathique de ces trois âmes, de cet harmonieux accord de confiance et de
• prudence, d'amour et de crainte, d'instinct et de réflexion, il sortira, disons-nous, une résolution, aléatoire sans doute comme toute détermination humaine, mais
■; qui devra cependant appeler les bénédictions du ciel,
I car elle a pour base l'amour du bien et la simplicité du
■ cœur.
'\ Les sceptiques nous répondront que ce n'est là qu'un
■ rêve, et voudront nous accabler sous le mot d'impos- ' sible ! Raison de plus pour tendre à ce but. L'homme
n'arrive à faire tout ce qu'il peut qu'eu aspirant même à ce qu'il ne peut pas, et l'idéal est une image placée
\ devant nous par la Providence pour que nous la poursuivions toujours, que nous ne l'atteignions jamais, et
I qie la poursuite de la perfection nous entraîne dans les champs sans limites de la perfectibilité. Avouons-le, le monde nous offre un spectacle bvvbvv
os LÀ FILLE.
différent de ce tableau. Je marie ma fille, tel est le mot de presque tous les parents, et le mot dit la chose. Alléguant toujom*s la jeunesse des fiancées, comme si cette jeunesse n'était pas le premier abus à réformer, ils substituent trop souvent leur goût ou les intérêts de leur vanité à l'intérêt de leurs enfants. Une jeune tille de noblesse ne peut se marier qu à un titre, une fille riche qu'à un million. Toutes les classes, se concentrant égoïstement en elles-mêmes , ne permettent pas à la sympathie de s'étendre au delà de leur cercle étroit, et dans ce cercle même elles commandent le choix qui satisfait le mieux à leurs mesquines passions. Une jeune fille pleurait dans le sein de sa mère sur la laideur de son fiancé : « J'en conviens, repartit la mère , tu as raison ; mais dans ce mariage, tout est si bien , excepté lui !.. » Et cette mère persista, et cette fille se maria, et l'on jura qu'elle avait consenti parce qu'elle avait dit oui. Une maxime insensée leur sert d'excuse : « Un homme, dit-on, est toujours assez bien. » Pour les étrangers, soit; mais pour sa femme, non. Une mère prudente rompit le mariage de sa fille pour un motif qui paraîtra bien frivole à quelques personnes graves, et qui, je l'avoue, me semble décisif. La fille semblait triste et préoccupée. « Qu'as-tu? — Je ne sais. — As-tu découvert quelque défaut dans ton fiancé? — Non. — Son caractère te déplaît-il? — Non. — Qu'as-tu donc? — Eh bien ! le jour du contrat, quand il s'est avancé vers moi pour m'embrasser, j'ai éprouvé... — De la répugnance? — — Oui... — Tu ne l'épouseras pasi... » s'écria la mère. Et elle fit bien. Les empressements d'un être qui déplatf peuvent changer, pour la femme, le mariage en une vé rjtable torture; chaque fois qu'elle voit ce visage s'ap-
proclier du sien , toute sa personne tressaille de répulsion. Les femmes, plus délicates de sensations que nous ne le sommes , s'indignent alors de ce privilège du mari comme d'une profanation delà tendresse. Ce qui., pour rhomme, ne serait qu'un sujet passager de dégoût, leur inspire à elles un sentiment d'horreur, horreur mêlée de je ne sais quel mépris pour elles-mêmes, qui exaspère leur âme jusqu'à la haine, et exalte parfois leur haine jusqu'au crime!
Malheur donc aux parents qui usent de leur irrésistible ascendant moral pour imposer à leur fille un mari qui lui déplaît; sur eux retombe la responsabilité de ses fautes ) Dans cette question fondamentale de la déplaisance ou de la sympathie, la jeune fille est juge suprême, tribunal sans appel. On voit entre un jeune homme et une jeune fille mille convenances extérieures de fortune, d'âge, d'éducation, et Ton se demande avec surprise pourquoi elle ne l'aime pas : c'est parce qu'elle ne l'aime pas ; c'est parce qu'il manque entre eux cette affinité qui ne tombe pas sous les sens, qui s'exerce de l'âme à l'âme , et fait précisément le lien des êtres : au contraire, tel autre moins beau, moins jeune peut-être, a pour lui l'avantage invisible, et emporte ce jeune cœur du premier regard. Une femme aimait un homme petit et contrefait, une de ses amies lui en témoignait son étonnement : « Vous a-t-il jamais dit qu'il vous ai- ; mât? répondit-elle. — Non. — Eh bien I vous ne pouvez pas me juger. » Le mot est profond. Il y a, en effet, tel homme qui n'est connu que de la femme qu'il aime, ou plutôt il n'est tout lui-même qu'auprès d'elle, et l'attrait qui les unit est d'autant plus puissant que, caclvé k \C)\\!^ 1 ksjeux e{ sorti des sources les plus profonàes dL\îLÇ«sv«>
il n'existe que pour les deux êtres qui l'éprouvent; elle voit en lui son ouvrage , il adore en elle sa créatrice.
Le droit de la fille et la dignité paternelle elle-même exigent encore l'abolition d'une loi immorale et cruelle : ce sont les sommations respectueuses. Respectueuses! Quel mensonger abus de la parole que ce mot! Respectueuses ! L'action la plus mortelle au respect filial! Respectueuses! La déclaration publique faite à un père qu'on méprise ses commandements! Cette loi n'a pu être proposée que par un homme qui n'avait pas de famille. Le caractère auguste des parents, la liberté des enfants, la morale publique, le bon sens, la repoussent avec la même énergie. Ou les enfants majeurs sont en état de choisir, ou ils ne le sont pas : s'ils ne le sont pas, exigez le consentement des parents; s'ils le sont, donnez-leur la possession d'eux-mêmes, et détruisez ce système inique qui, en réalité, ne pèse que sur les filles. En effet, que le fils fasse des sommations respectueuses, il n'encourt de la part du monde qu'une légère défaveur, bientôt effacée; mais si la jeune fille l'imite, on peut dire qu'elle se déshonore; la pudeur et l'affection filiale semblent également outragées par cet emportement d'une passion qui se dévoile elle-même aux yeux de tous. La jeune fille, affranchie par la loi, se trouve réenchaînée par l'usage : elle peut dire non, elle ne peut pas dire oui. Est-ce de la liberté? est-ce de la justice? Entre la jeune fille majeure qui a fait un choix et les parents qui le réprouvent, le tort doit-il toujours s'attribuer à la jeune fille? Souvent, au contraire, chez les parents, les motifs de résistance, au lieu de partir d'une sollicitude respectable même quand elle s'abuse, n'ont-ils pas pour principe àe^ pto\e\&«5xAi\^\fôv«.^des
Iculs intéressés? L'honneur enfin ne setrouve-t-il point jrfois du côté de la fiancée comme Tamour? Pourquoi »nc la placer, elle innocente, entre cette cruelle alteritive, ou de faire outrage publiquement à ceux qu'elle vère, ou de sacrifier son bonheur, peut-être une proesse sainte, à leur volonté injuste? Il faudrait que, uns des circonstances semblables, les parents en appessent à un conseil de famille, que la jeune fille majeure parût avec eux, qu'ils exposassent devant cette assemée d'amis, elle les raisons de son choix, eux les mo- Fs de leur refus , et que, si le suffrage général lui donût gain de cause, elle fût dispensée des sommations sspectueuses. Ainsi la loi ne ferait pas peser sur les hves un outrage, et ne permettrait pas aux enfants un rime de lèse-majesté paternelle I
Les devoirs et les droits de la fille et des parents sur î point délicat se trouvent exprimés d'une manière tiarmante dans une légende tirée d'une des grandes popées indiennes ; la poésie peut servir ici de guide à i raison.
Dans le royaume de Nishadadda\ commandait un june homme du nom de Nala; c'était le lion entre les ommes. Dans un royaume voisin, sous les yeux de son ère, croissait en silence, au milieu de cent jeunes ompagnes, la belle Damayanti; elle brillait dans ce barmant cortège (ainsi parle le poète) comme les clairs qui se détachent sur un ciel pur et sans nuage. tamayanti n'appartenait pas à la c( ste des prêtres; fille es rois, elle descendait de cetto ra^-e héroïque et guer-
I. Extrait du Mahabaratia. Voy. le Caiholiquc de M. le bâton EcluteiD.
rière que les Brahmanes et la loi de Manou ont fini par anéantir, et dont un des plus sacrés usages accordait à la jeune fille le droit de choisir son époux. Cependant les compagnes de Damayanti exaltaient sans cesse la beauté de Nala, et Nala trouvait toujours sur les lèvres de ses compagnons le nom de Damayanti. Il s'en émut, elle Taima , et un jour qu'enfoncé dans les profondeurs des forêts, il poursuivait une troupe de cygnes sauvages, un de ces oiseaux à l'aile d'argent lui parla en ces mots : « Prince, épargne-moi, et j'irai chanter tes louanges en présence de Damayanti pour qu'elle n'aime jamais que toi. > Le pnnce pardonna, l'oiseau partit, et arrivant avec ses frères au milieu de la troupe des jeunes filles, il attira Damayanti à sa poursuite, puis, quand elle fut seule : « Damayanti, lui dit-il, écoute-moi. Il est un prince nommé Nala, semblable aux dieux Gémeaux et d'une beauté incomparable. 0 femme à la taille légère, j'ai vu des dieux, des demi-dieux et des hommes , et je n'ai rien vu de semblable à celui qui t'aime. Tu es la perle des femmes; il est la couronne des hommes : ton hymen avec ce noble mortel sera aussi charmant que toi-même. > Ainsi se forma entre ces deux jeunes cœurs, par l'intermédiaire du messager céleste, le premier lien d'amour. Damayanti devient rêveuse; son père s'en aperçoit, et, pour connaître ou déterminer le choix de sa fille, il appelle à sa cour tout ce que les royaumes voisins comptent de princes célèbres par leur valeur ou leur beauté, Nala est du nombre. Damayanti à sa vue tressaille et fixe à trois jours le moment solennel où elle descendra de son trône, et, selon les prérogatives de sa caste, ira mettre la main dans la main de celui quelle aime. Le jour est venu.
LE CONSENTEMENT. :0:j
Mais un événement étrange vient renverser les espérances des deux amants. Quatre demi-dieux, épris de Damayanti, prennent pour la tromper les traits, le corps de Naia, et ils entrent avec lui dans la salle, le front couronné comme lui : on dirait cinq frères célestes. Damayanti parait à son tour, elle jette vivement les yeux sur les prétendants : ô ciel 1 cinq Nala sont devant elle; même costume, même visage, même expression de tendresse. Elle reconnaît le pouvoir des dieux et baisse la tête. Gomment distinguer celui qu'elle aime, parmi les rivaux divins qui se sont rendus semblables à lui? Alors, par une inspiration subite, joignant les mains et éclatant à la fois en sanglots, en prières et en paroles de commandement : « Comme il est vrai, s'écrie-t-elle, que de pensée ni d'action je ne suis point coupable^ je demande, en vertu de mon innocence, que les gardiens de l'univers se revêtent de leur forme céleste, et que je reconnaisse enfin le souverain des hommes! » Le charme est rompu : sereins et lumineux, sans poussière à leurs pieds, sans une goutte de sueur à leur front , couronnés de fleurs éclatantes , tels apparaissent à tous les yeux les quatre habitants du ciel d'Indra. Mais quelle métamorphose dans le jeune Nala! sa couronne est flétrie, ses pieds sont poudreux, son visage est baigné de sueur, et, près de fléchir, son corps est le seul qui projette de l'ombre/
A cette vue, Damayanti descend de son trône; elle saisit le bord du manteau de son amant et s'en fait un voile; elle découronne sa propre tête, et place sa fraîche guirlande sur la tête fatiguée du jeune homme; puis, lui prenant la main, elle lui dit : « Je suis ton épouse 1 1^
Tout esi véritablement exquis dans cette \&g^xiàfe, ^^•
les enseignements y abondent encore plus que les beautés. Ce père, qui rassemble autour de sa fille tous ceux entre qui elle peut choisir; ce manteau sous lequel Damayanti va se cacher, comme pour dire à Nala : Je veux vivre abritée par toi ; cette couronne fraîche qu'elle lui pose sur la tête, image charmante des consolations que réponse apporte à Tépoux, surtout cette muette acceptation de la souffrance commune et des sentiers pleins de poussière ; tous ces traits délicats redisent sousmille formes un seul motqui comprend tout, l'amour! Tous ils répètent : Il faut que la fiancée puisse dire à son fiancé : « J'aime mieux la terre avec toi que le ciel avec les dieux. » Qu'importe, en effet, à la jeune Indienne, le front éternellement pur des habitants célestes et leur inaltérable beauté! Ce qui l'attire, cette créature humaine, c'est le visage baigné de sueur, c'est le corps qui projette de l'ombre I Car, là seulement, il y a pour elle à guérir, à consoler, à aimer. Loin donc de nous ces théories insensées, qui veulent poser pour base du mariage la raison seule; c'est y poser l'adultère. L'homme qui arrive au mariage avec une àme refroidie et rassasiée, peut se contenter du commerce de cette paisible déesse de la raison; mais la jeune fille n'a pas encore aimé, elle; il faut qu'elle aime. L'amour sert de fondement légitime à toutes les associations humaines : la patrie, la famille, la société, l'humanité , ne sont des organisations complètes que le jour où être concitoyens, être parents, être hommes, signifie s'aimer : comment donc établir l'association éternelle de deux âmes sur un autre sentiment que l'amour? Et, par amour, nous n'entendons pas cette affection froide et sans sexe, qui se compose d'un mélange d'estme, A^ teieonnaissance,
le considération et de mille autres sentiments infé- 'ieurs, nous entendons Famour) Qu'il soit honnête, lonorable, solide, mais qu'il soit lui t Lui seul, en effet, >eut soutenir la femme dans cette noble carrière de levoirs et de douleurs ; lui seul, précepteur sublime, ui donne la force qui sait souffrir, et la force qui sait loulager. Or, il n'est pas d'autre juge possible de ce sentinent que celui qui l'éprouve ; le poser comme pierre l'assise du mariage, c'est donc proclamer le principe qui K>us a servi de guide.dans ce sujet délicat du consentenent... Les parents aident à choisir, la fille choisit.