I . Faarid» Uistoirg tU la littérature méridkmale, U
louse pour exciter les colères pontificales; Perdigon se fit l'exécuteur des sentences catholiques : c'est l'apostat de la gloire guerrière comme de la gloire poétique de 19 Provence.
Dante et Pétrarque, les deux chastes poètes de 1 amante, sont les plus ardents patriotes de l'Italie. La Divine Comédie est toute pleine de cris de colère contre les oppresseurs de la patrie. Dante pense à son pays au milieu de l'enfer; il y pense au milieu des joies du paradis : l'image de Tltalie le suit dans tous les mondes. Bien plus, ses soudaines transformations en Guelfe et en Gibelin, que sont-elles, elles-mêmes, sinon les agitations éperdues d'une âme vraiment italienne, qui, désespérée à la vue des douleurs de l'Italie, se tourne en suppliante vers tout ce qui peut la sauver, et adore d'avance, comme l'élu de Dieu, tout pacificateur?
Pétrarque est le digne frère d'Alighieri. Dans sa lettre à Rienzi bat le cœur d'un peuple tout entier. Laure et Rome, voilà les deux objets de toutes ses pensées. Son amour pour la langue latine n'est lui-même qu'une forme de son amour pour la patrie; il lui semble, en se servant de l'idiome des Gâtons et des Brutus, qu'il ressaisit quelque chose de cette antique et glorieuse république romaine qu'il rêve pour sa chère Italie : cœurs de platoniciens, cœurs de patriotes.
Quel est, au contraire, à la même époque, le défenseur de Vénus Pandémos? Un Florentin transfuge de Florence, un courtisan du roi Robert, un homme qui choisit pour cadre à des peintures licencieuses une des plus grandes calamités de son pays, un écrivain qui flétrit et méprise les femmes mêmes qu'il adore, l'auteui du Décaméron, Boccace. Laure et Béatrix étaient de sim-
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)les filles de la bourgeoisie que Dante et Pétrarque élevèrent au-dessus des reines elles-mêmes; Boccace aime me fille de roi; il la représente sous les traits dune sorte de courtisane ^.
Toujours rinsulte et les dédains mêlés à ces sensuels hommages! Crudelis et immemor voluptas; le voluptueux est ingrat et cruel.
L'Italie, dans les temps qui suivent, perd chaque jour davantage le sentiment de sa nationalité : aussi quels sont ses poètes? Le charmant, le licencieux Arioste; le Tasse, demi-chrétien et demi-païen. L'héroïne de la Jérusalem n'est-elle pas Armide; Armide qui emprunte h Vénus Pandémos jusqu'à sa ceinture tissue
Di tèneri degni, e di cari vezzi,
et fait de Renaud ce qu'Omphale fait d'Hercule. Que nous sommes loin du guide céleste de Dante î La peinture même des amours virginales d'Olinde et de Sophro- Die a je ne sais quoi de galant et de grossier à la fois. Attaché sur le même bûcher qu'elle, Olinde se réjouit
Del rogo esser consorle, se de! letto non fui,
de partager son bûcher, n'ayant pu partager son lit.
Quand les flammes l'enveloppent, il regrette que son âme ne s'exhale pas dans la bouche de celle qu'il aime :
L'anima mia nella bocca tua io spiri.
t . Boccace aimait la princesse Marie, la fille du roi Robert. C'est die qu'il nomma Fiametta dans le Décaméron, Son dernier ouvrage fat une amère satire contre les femmes.
Seul, au milieu de cette Italie sensualiste, Taustëre ^ Micbel-Ange soutient la grande tradition poétique du , . Dante. Ses sonnets et sa chaste vie sont déyouës à une ^ lutre Béatrix; mais fils tardif d'un âge qui n'est plus, il q. vit et meurt seul, semblable à un de ces débris gigan- J tesques du passé dont le présent s'éloigne avec une sorte de honte et de crainte; plus semblable encore à un exilé dont les jours s'écoulent, il est vrai, dans sa patrie selon l'espace, mais qui a perdu sa patrie selon le temps. J
Vers le milieu du quinzième siècle, la lutte entre les ]j deux amours s'était engagée en France. D'un côté, l'ob- ] scène et satirique Roman de la rose, Matheolus, Guillaume Alexis et son Blason des amours; de l'autre, une femme pure, jeune, belle, pleine de génie poétique et de science, Christine de Pisan^. Comme toujours, l'amour de la patrie se rencontre dans le même cœur avec l'amour platonicien. Au milieu des afi'reuses guerres civiles du règne de Charles YI, Christine écrit des lettres toutes trempées de larmes, à Isabelle, au duc de Bourgogne» au duc de Berri; leur criant comme Pétrarque : La paix! la paix! la paix ! Tout ce sang français qui coule lui arrache des cris de douleur comme s'il s'écoulait de son propre flanc. Quand Jeanne d'Arc paraît, Christine sort du monastère où* ses derniers jours avaient cherché abri, pour chanter l'hymne de la reconnaissance publique à l'héroïque libératiice; et tandis qu'une prêtresse de la Vénus vulgaire, Isabeau, présidait aux désastres de la France,
1 . La vie de ChristiDe de Piran et gei omnragei mériteraient une analyse délaillée, si notre sujet nous le permettait. Son livre des Trois vertus, la Cité des dameSy ses huit lettres contre le Roman, de la rose^ ses poésies, sont autant de protestations en faresT de TauMNir idéal. Jamais lea femmes n'ont en un plus digne apolagista et m pins noUe modèle.
h France se régnerait, sauvée et célébrée par la chaste ?ettvc et la chaste TÎerçe, Christine et Jeanne d'Arc.
Sotts Henri IV, Christine eut une noble héritière dans Il célèbre descendante des Pisani.
Combattre le sensualisme de Rabelais, de Villon, de Itrot, de Gauthier; débrutaliser son siècle, pour prendre sa propre expression; réformer la société par Tamour, en réformant l'amour par la chasteté; replacer les femmes à la tète de la civilisation, en commençant une croisade contre le vice au nom du sentiment, telle est l'œuvre qu'ose rêver cette femme de vingt ans! D'accord avec elle, la Providence envoie pour soutien à cette cause le plus grand génie de la France : cette femme, c'est la marquise de Rambouillet; cet homme, c'est Corneille! En effiet, Chimène poursuivant la vengeance d'un père sur la tête d'un amant, Emilie faisant de son amour la récompense du patriotisme, Pauline demandant à Sévère le salut de Polyeucte, ne nous représentent-^les pas des sœurs sublimes de Béatrix, des modèles divins de cet amour inspirateur des grandes choses et compagnon des grandes vertus? Le mot de ^gloire s'applique pour la première fois aux femmes aussi bien qu'aux hommes; il veut dire pureté pour les unes, comme honneur pour les autres : Pauline, Chimène, parlent de leur gloire, et madame de Sévigné, cette séduisante honnête femme, qui sut joindre tout le piluant de la légèreté au charme austère de la vertu, aadame de Sévigné, élève de Corneille, aimait sa gloire avec passion \ Disons-le donc, quand le maître et l'élève
1 . Nous renvoyons le lecteur, sur ce sujet , aux méaioire& û UvV^« resMots de M. Wakkenacr»
contestaient à Racine sa supériorité dramatique, ni relève n'écoutait la partialité, ni le maître n'obéissait à la jalousie; mais, pour tous deux, cet idéal sublime des passions théâtrales qui devait servir d'idéal à la vie se trouvait comme profané, rapetissé par la peinture complaisante, raffinée et égoïste de Tamour tel que nous l'offrent Roxane, Hermione et Phèdre. Où se trouve dans Racine l'amour éducateur? L'amour est tombé du ciel sur la terre.
Aussi les mâles vertus, les sentiments patriotiques respirent dans chacun des vers de Corneille. Dans Racine, ni cœur de héros, ni cœur de citoyen.
Les héroïnes de Corneille sont souvent des femmes de la classe privée, Camille, Chimène, Pauline, Théodore; mais le poëte les fait reines par le cœur. Racine place presque tous ses personnages sur le trône, Hermione, Roxane., Phèdre ; mais, par leur amour, il les ramène au niveau des femmes ordinaires. De là plus de vérité et de généralité sans doute, mais moins de grandeur et d'idéal. Enfin, chose digne d'attention, quoique déjà remarquée, Racine, si admirable dans la peinture de l'amour jaloux, est fade et froid dès qu'il veut faire parler l'amour jeune et tendre. Quoi de plus maniéré que Junie ou Aricie? Les peintres de l'amour austère ont seuls trouvé, ce semble, l'art de peindre les amours virginales. Corneille écrit à trente ans les divines tendresses du Cid ; à soixante la délicieuse et poétique scène de Psyché, et de sa plume s'échappent, dans la suite du Menteur ^ ces vers que lui pourrait envier le chantre de Roméo :
Le ciel, entre les cœurs, par un secret pouvoir, Sème rintelligence avaxil que de se voir;
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Il prépare si bien Tamant et la maîtresse,
Que leur âme, au seul nom, s'ëmeut et s'intéresse :
On s'estime, on se cherche^ on s'aime en un moment :
Ce que l'on s'entre-dit persuade aisément;
Et sans s'inquiéter d'aucunes peurs frivoles,
La foi semble courir au-devant des paroles.
La langue en peu de mots en explique beaucoup ;
Les yeux, plus éloquents, font tout voir tout d'un coup;
Et de quoi qu'à l'envi tous les deux nous instruisent,
Le cœur en entend plus que tous les deux n'en disent.
Sous Louis XIV, Tidéal qu'avait rêvé la marquise de lambouillet tombe; la Vénus vulgaire reparaît, et le UKe éblouissant des royales tendresses dissimule à •eine, sous une élégance extérieure, la grossièreté pro- }nde des mystères de Versailles et de Marly. Plus de uUe chaste pour les femmes, dès lors plus de rôle bienûteur pour elles, plus de respect. A côté des Amours es Gaules de Bussi-Rabutin et des Contes de la Fontaine, rillent les Satires de Boileau ; on prêle aux femmes DUS les vices, on leur interdit tous les travaux : la vélérablèmadamede la Sablière est travestie par Despréaux n une astronome de gouttière; Molière lui-même, le rand Molière, tout en ne frappant que sur les excès de 1 doctrine spiritualiste, achève de ruiner le spirituasme. Partout la maîtresse remplace Tamante.
Après Louis XIV, la Régence, c'est-à-dire le temple de énus corinthienne avec ses cinq cents prostituées pour rêtresses, transporté au milieu de la société française omme un tabernacle. Le torrent nous entraîne. Les ilenies de Crébillon fils, les théories de Diderot, le édaÎD moqueur de Voltaire, le dédain pYv\\o^o^\\\Q^\^
de Rousseau et de Montesquieu pour les fiBmmes achèvent le triomple d'Aphrodite Pandémos; pour poètes de l'amour, les élèves de Properce, Chaulîeu, Bcrtin,Pamy, André Chénier lui-même, qui ne fait souvent qu'unir le génie d'un Grec au cœur d'un Romain : il chante comme Anacréon et aime comme Tibulle. La femme n'est plus célébrée qu'à titre d'instrument déplaisir.
Mais tout à coup la Révolution éclate , et avec elle éclatent aussi mille traits inconnus de grandeur féminine. Soudain part du cœur d'un jeune homme un cri qui devient le cri de la conscience publique. Dans ses vers, échos des nobles imes, l'idéal de la femme remonte sur l'autel avec son divin caractère d'inspirateur : cet hymne de reconnaissance , je suis fier de l'écrire, c'est le Mérite des femmes.
Plus d'un talent supérieur avait déjà chanté les femmes, pourquoi donc aucun d'eux n'entendit-il ses vers répétés en chœur par autant de voix sympathiques? C'est que la poésie de ce jeune homme n'était pas seulement celle d'un véritable poète, c'était celle d'une grande cause. En acquittant la dette publique envers les héroïnes de la Révolution, son œuvre, supérieure pour ainsi dire à son mérite même, allait se rattacher en arrière à la belle tradition de Pétrarque et du Dante, et réédifier pour l'avenir l'image effacée de l'amour spiritualiste, de l'amante, guide inspiré et consolateur.
Enfin, dans des temps plus voisins de nous, quand l'école nouvelle régénéra et créa peut-être en France la véritable poésie lyrique, qui fut le guide de cette jeune armée? Béatrix! Les Méditations^ dans leur ravissant mélange de piété et d'amour* ne semblent-elles pas un dernier chant de la Otmne Comëdtef Où l'auteur des
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Feuilles d^outomne a-t-il puisé ses plus impérissables poésies , si ce n est dans le culte chaste des saintes tendresses de la famille? Qu'est-ce que Texquise création d'Éloa? qu'est-ce que tous ces accents inspirés cjui s'échappèrent de tant de jeunes lyres, sinon l'écho de cette belle parole de Pétrarque à Laure : a Toute vertu me vient de toi, comme tout arbre de sa racine. »
Ainsi s'est établie et prolongée, dans le monde, la lutte des deux Vénus , des deux amours. Un enseignement ressort pour nous de cette exposition : autant le rôle de l'amante a été grand pour la femme et bienfaiteur pour l'homme, autant l'empire de la maîtresse a été souvent fatal à l'un et mêlé de honte pour l'autre. Qu'en conclure? Qu'on doitjeterl'anathème sur l'un des deux amours? condamner toute affection qui regarde le corps? Non : les deux amours ont un rang et des droits inégaux, mais tous deux ont leurs droits et leur rang; tous deux représentent par un côté le dessein de Dieu sur l'union de l'homme et de la femme; tous deux sont donc légitimes. Il ne faut point proscrire la Vénus terrestre, car nous sommes sur la terre; mais il faut la purifier en l'alliant à la Vénus céleste, car nous aspirons au ciel. Qui peut sceller cette alliance? Le mariage. Le mariage est le seul sanctuaire où il y ait place pour ces deux cultes ; il purifie l'un et anime l'autre, il confond l'amante et la maîtresse dans un seul personnage, qui eèt l'épouse. Nous voici donc amenés , par la suite des idées mêmes, à l'examen de la société conjugale.