CHAPITRE PREMIER
La vie de Tépouse offre au moraliste une tâche plus difficile encore que la vie de la jeune fille : les maux y sont plus réels et en même temps plus contestés, les remèdes plus nécessaires et cependant plus contradictoires. Quand on parle d'affranchir les jeunes filles, on a pour alliés tous les pères; quand on parle d'améliorer le sort des femmes, on a pour adversaires tous les maris. Soi-même, on hésite devant sa propre pensée; en obstacle aux plus légitimes désirs de réforme, viennent se poser de très-graves questions d'ordre général : l'unité dans le gouvernement domestique , l'éducation des enfants , le soin de la pureté morale des femmes. Demander l'égalité pour la jeune fille, ce n'est que réclamer pour elle l'accès à tout ce qui est beau et grand; sa robe virginale ne se souillera d'aucune tache dans ces sentiers nouveaux, et l'on peut porter une telle réforme dans la famille sans lui rien faire perdre de sa sainteté ni de sa douce paix. Mais appeler les épouses à l'é^^VW.^, ^'^^^V»
peut-être ébranler les fortunes, jeter la discorde dans l'union, compromettre l'avenir des enfants; plus encore, précipiter les feaunesreUdSHnames dans une dégradation de mœurs mille fois plus fatale pour elles que la sujétion : la raison semble donc d'abord absoudre la dépendance de l'épouse.
Mais lorsqu'au nom de cette raison même, on soumet ces théories générales de domination au contrôle des faits, lorsque, interrogeant sa conscience, on se demande ce que doit être le mariage, et (jue l'on compare ce type idéal gravé dans le cœur de tout honnête homme avec la réalité que nous présente le monde ; lorsque, descendant au fond des ménages, on voit tous les malheurs qui naissent de la seule omnipotence masculine, l'ignorance des femmes dans les affaires qui les touchent le plus, leur exclusion de l'administraiion de leui^ propres biens, le vide et l'ennui de* leur existence, leur incapacité pour défendre leurs enfants si elles deviennent veuves, leur impuissance à les protéger si elles ont pour maris des spéculateurs, des prodigues ou des débauchés ; lorsque l'on voit enfin le mari lui-même se corrompre par Texercioe de ce poavoir, et y perdre le sentiment de la dignité féminine; alors, devant de tels faits, on commence à douter de la légitimité de cette suprématie, et Ton sent le besoin de soumettre à l'analyse les principes sur lesquels elle prétend s'appuyer.
Ces principes, quels sont-ils? ^L'unité dans la direction de la femille. — L'autorité.
Wsons-le d'abord, nous reconnaissons et nous respeetons profondément le earactfere conservateur <le ces deux principes ; mais réclament-ils réellement la tontepaissance du mari? C'est ce qui demande examen.
II y a deux espèces d'unités : les unités riches et les unités pauvres.
L'arithméticpsie les comprend toutes deux. Un billet de banque est une unité, un cen tinte est aussi une unité. De même dans les gouTei*nements. Tantôt Tunité est le résultat d'une Yolonté unique agissant à la place de toutes les antres qu'elle absorbe, comme en Turquie : c'est l'unité c^fitime. Tantôt, commedans les Étatsaméricains, par exemple, l'unité est la fusion fraternelle de toutes les volontés en une seule ou en plusieurs qui les représentent : c'est l'unité million. ()r, l'unité qui embrasse une collecticHi d'êtres est d'autant plus véritable et d'autant plus forte , que tous ces êtres s'y trouvent représentés ; c'est la différence d'un faisceau d'armes à une seule arme, ou mieux encore d'un chœur de voix à une seule voix. Tous ne font qu'un ; mais tous sont dans cet un. Dès lors la conséquence se tire d'elle-même pour le ménage. Y établir l'unité , ce sera faire appel aux deux forces qui le composent, et toute théorie qui étouffera une des deux au profit de l'autre, sera le renversement de l'unité véritable. Nous sommes donc amenés à réclamer une part de pouvoirs pour l'épouse au nom d'un des deux principes qui semblent la lui refuser.
Passons au second principe, au principe d'autorité. L'autorité, depuis 89, a évidemment changé de caractère. Avant 89 , elle venait d'un droit primitif appelé droit divin, et avait pour objet unique l'avantage de celui qui la possédait. L'État, c'est moi, disait Louis XIV.' Pourquoi un roi était-il maître? Parce qu'il était roi.
Pourquoi un mari était-il maître? Parce qu'il était mari. Titre valait droit.
La civilisa^io/i moderne repose sur une antre T^e.
i44 L*ÉPOUSE.
L*autorité est établie, non plus au profit de celui qui Texerce, mais de celui qui la subit.
Elle tire sa légitimité et sa raison d'être, non d'ellemême, mais de ses bienfaits.
Elle n'est pas un droit, elle est un devoir, ou plutôt elle n'est un droit qu'en tant qu'instrument d'un devoir.
Qu'en résulte-Wl pour le ménage comme pour l'État?
D'abord, que le pouvoir n'appartenant primordialement à aucun être , le mari ne l'obtient qu'à titre du plus digne; puis, que ce pouvoir n'étant sacré que s'il estsalutaire, et n'étant salutaire, comme toute chose humaine, que s'il est surveillé, l'autorité du mari doit avoir des bornes et subir un contrôle au nom de la règle même du principe d'autorité. Or notre code conjugal viole ce principe; car le mari administrateur a un pouvoir sans limites et sans surveillance. Un général est sujet à la dégradation, un ministre à la mise en accusation, un roi même à la déchéance : seul, le mari gérant est inamovible^ et inviolable.
En présence de ces rigoureuses déductions, toute hésitation cesse , et l'on ne sent plus que le désir d'aller plaider la cause des sujettes devant les maîtres euxmêmes, de citer les maris au tribunal des maris. Voilà en effet les premiers qu'il faut convaincre. Il y a souvent plus d'irréflexion ou d'habitude dans leur résistance que d'esprit de domination; ils ne sont ce qu'ils sont, que parce qu'ils ignorent ce qu'ils pourraient être. C'est donc
1 . Les mots inamovible et sans limites peuvent eemblcr trop al>so-
lu8, puisque la femme a le droit, dans certains cas, de provoquer la
séparation de biens ; mais nous montrerons plus bas combien IMgno-
rânce où sont les femmes de leurs propres affaires leur rend difficile
cet àcte judiciaire.
L'ÉPOUSE. n5
dans leur cœur qu'il s*agit de renouveler l'idéal du mariage, en les faisant rougir de celui qu'ils se proposent, en les pénétrant de respect pour celui qu'ils doivent se proposer; il faut leur persuader de descendre, je me trompe, de monter de leur rôle de maîtres à celui d'initiateur^ à la liberté. Une fois les âmes placées dans cette sphère, les émancipations légales naîtront d'elles-mêmes; les sujétions pèseront plus à ceux qui les imposent qu'à celles qui les subissent : car, pour un cœur vraiment juste, élever ceux qui l'environnent, c'est s'élever luimême, et la pensée de ne sentir autour de soi que des êtres libres comme soi, la conscience de marcher côte à côte y à hauteur de cœur, avec la compagne de sa vie, renferme mille joies pures et fières que ne connaîtra jamais le stérile orgueil du commandement.
Un fait vient encore nous donner espoir et courage dans la poursuite de ces réformes, c'est la vue des progrès immenses déjà réalisés depuis dix-huit siècles dans la condition de l'épouse.
Semblable à une personne vivante, dont l'existence se déroulerait siècle à siècle au lieu de s'écouler par années, le personnage de l'épouse, dans l'Occident, se développe à nos yeux avec toutes les vicissitudes de fortune, de métamorphose intérieure, d'améliorations successives qui nous intéressent dans le récit d'une destinée individuelle; c'est une figure abstraite qui devient un être, et nous voyons se dégager un à un les principaux traits de ce type idéal qu'il appartient^ notre siècle de compléter.
Chaque peuple, chaque civilisation formule un progrès.
A Rome, l'administration, la possession et la propriété des biens étaient dévolues^ en quelques ciTcoxv^tdLWc^^^^
la femme (îomme au mari : voilà l'émancipation matérielle inaugurée. ^ Dans le même temps s'élève un précepteur des âmes, * Jésus, n régénère le cœur des femmes en le dotant à la fois de l'amour et de la chasteté. Voilà l'émancipation « morale qui commence.
Les nations barbares se précipitent sur le monde romain : qu'y venaientrelles faire? S'éclairer, mais éclairer; donner et recevoir. Dans le commerce de Faîtière Germaine, le type de l'épouse acquiert la dignité, la fierté et la force.
Arrive la féodalité, machine toute-puissante comme organisation matérielle : la femme y poursuit, dans le ménage, la conquête de ses droits pécuniaires, et à côté du ménage, comme nous le verrons, la continuation de son perfectionnement intérieur.
Cependant le besoin de l'idéal, déposé dans son coeur par le christianisme, l'enrichit de deux affections inconnues à l'antiquité, l'amour céleste qui fait les sainte Thérèse, l'amour humain qui fait les Héloïse.
Avec le monde moderne naît la chevalerie, qui complète l'œuvre; elle inspire à la femme le goût du beau; elle lui indique son véritable rôle dans le monde, l'excitation aux grandes choses, et quand du quaitorzième siècle jusqu'au nôtre lascienceet la conscience essayentde l'élever chaquejour à une place plus haute, elle se trouve toujours par son âme au-dessus de la place obtenue.
Tel est le récit que nous allons prendre pour base de
toutes nos demandes de réforme ; récit dHme éducation
et d'un affranchissement; histoire d'une âme qui s'éveille
etd'unedestinéequisefait; bic^raphiequi sera en même
temps un enseignemenl, Qu'e&W», «a ^ffct^ que. This-
^i ioire, sinon la voix de Dieu parlant par les actions de
I rhomrae? Et quel progrès plus légitime que celui qui
fi n'est que la conséquence de dix-huit siècles de progrès?