CHAPITRE II
La première question qui se présente à nous est la question des biens. Ce seul point, en effet, résume par ou côté tous les autres; car rien ne marque la subalter- Aiié morale aussi vivement que la dépendance pécuniaire. Comment la loi punit-elle le prodigue? £n lui ôtant l'administration de ses biens. Comment la loi enchaine-t-elle l'incapable? £n lui ôtant Tadministration de ses biens. Comment la loi domine-t^Ue le mineur? En lui ôtant l'administration de ses biens. Ne plus pouvoir posséder ' , c'est être assimilé au mort civilement et moralement; car posséder, c'est user, c'est donner, c'est secourir, c'est agir, c'est vivre î Les questions de délicatesse et de dignité se troufent donc liées étroitement aux questions d'argent, et livrer au mari la fortune de la femme, c'est la condamner elle-même à une éternelle minorité morale, c'est le etéer, lui, maître absolu des actions et presque de l'âme de sa compagne.
Ces conséquences établies, examinons dans la question
1. J'emploie id le mot posséder dans le Bens d'être possesseur, et non pas dans le sens d'être propriétaire. La possession enlraîae avec eOe l'idée d'uMtfe.
des biens ce que les législations passées ont fait poui réponse, ce qu'a fait notre loi. *
Rome, grâce à sa constitution particulière et à son origine^, nous présente un singulier exemple d'émancipation féminine. A Rome, en effet, il se pratiquait deus espèces de mariages fort différentes : la première, nommée per coemptionem (par vente), livrait la femme, corps et biens, au pouvoir de son mari, ou bien, si elle étai< patricienne, un acte religieux, la confarréation, remplaçait la vente, mais sans rien changer aux effets. La jeune fille noble paraissait avec son fiancé devant le grand pontife de Jupiter, accompagnée de dix témoins; sa coiffure s'élevait en forme de tour, comme celle des vestales; elle portait sur la tête de la marjolaine et une couronne de verveine; un voile de pourpre ornait son visage; une ceinture de laine de brebis serrait sa tunique blanche. Alors, s' approchant du grand prêtre, elle recevait de sa main un gâteau de fleur de farine, d'eau et de sel, qu'elle partageait avec son mari; après cette sorte de communion, elle ne faisait qu'un avec lui, c'est-à-dire
1. Qu'éfaient, en effet, les épouses romaines? Des filles sabines, c'est-à-dire des reromes civilisées ravies par des barbares, et ces barbares admiraient en elles des êircs qui leur étaient supérieurs (voyei Plutarque, Vie de Rotnulus) : elles seules, en effet, étaient interreniies entre les deux peuples ; elles avaient désarmé la vengeance de leurs IVèrcs et de leurs pères , en les conduisant dan» leurs nouvelles demeures, et en leur montrant qu'elles y étaient maîtresses*. Les^rt- \isseurs avaient expié leur victoire par leur respect; ils avaient enlevé CCS femmes, comme les Grecs à Troie, les images de Pallas, pour les adorer; aussi un traité solennel, provoqué par Romulus lui-même", avait assuré la position des nouvelles épouses : les Romains*** s'engageaient à ne jamais contraindre leurs femmes à préparer la nourriture
* Plutarque, Vie de Romulus.
** Idem, ibid.
*'* DcDys d'ifaijcamasse, Uv. II.
POUVOIR DU MÂRl SUR LES BIENS. I4'i
qu'elle s'absorbait en lui : propriété de ses biens présents, droite sur ses biens à venir, administration des revenus, aliénation des immeubles, puissance même sur sa personne, tout passait du père au mari^ Elle était dans sa main, selon l'énergique expression de la loi romaine. Mais, à côté de ce mariage par cœmption et par confarréation, se pratiquait une autre union bien plus en rapport avec le principe de la famille romaine. Souvent la femme, au lieu d'entrer dans la famille de son mari ', restait dans la famille de son père (c'était une suite de cette formidable puissance paternelle dont nous avons parlé). De là une étrange conséquence pour la femme; son indépendance comme épouse sortit de sa sajétion comme fille. D'abord, son père vivant, elle eut et dut avoir une dot pour subvenir à ses dépenses dans le ménage : première propriété; puis, son père mort, les biens de l'hérédité vinrent l'enrichir; elle en jouissait, elle les régissait et les régissait seule; le mari n'y avait aucun droit ni de gestion, ni d'usage. Généralement il se trouvait dans la maison un esclave affecté à
dtmestiqoe, ni à tourner la meule pour moudre le grain ; leur seul oAfie devait être de filer de la laine. Bien plu8, des lois civiles et rc- Qlieoses consacraient leurs privilèges, et pendant les fêtes solennelles iHUtuées en leur honneur, et nommées Matronalia, tout homme qui les rencontrait devait leur céder le pas. On sent qu'assise sur de telles bues, la position de la Temme dans la maison conjugale prenait natareUement un caractère singulier , sinon d'indépendance complète, m BoiiM de dignité grave, et l'épouse romaine obtint le beau nom de ffliirone qui exprime à la Tois sa vertu et son autorité.
1. c Mulier viri conveniebat in manum, et vocabantur hœ nuptiœ « per eoemptionem, antper confarreationem. » (GaYus, 111, 24. — Doe- IhM.)
2. Duse formœ sunt uxorum : una matrumramilias earum quœ in « manu convenerunt ; altéra, earum quœ tantummodo u&ores habcn- « tur. » (Laboulaje^ »eel, U, cbap, 2.
cette gérance, et qui ne déjiendait que de l'épouse; c'est à elle qu'il rendait tous les comptes, à elle qu'il remettait le prix de vente, soit des bestiaux, soit des grains : on l'appelait l'esclave dotaP. Possédant ainsi un patrimoine indépendant; libre et par le fait de sa fortune, et par le fait de cette administration, la femme prenait rang d'égale, souvent même, et à tort, rang de supérieure dans le ménage. Parfois le mari, pour obtenir quelque somme d'argent, était forcé à des concessions qui diminuaient la puissance maritale*; d'autres fois il cherchait, soit à corrompre, soit à tromper ' l'esclave dotal, ruses et corruptions qui, une fois découvertes, ramoindrissaient aux yeux de sa femme, maîtresse désormais de lui et par ses besoins et par ses expédients. Enfin de grandes aifaires entreprises par le mari* l'obligeant parfois à des emprunts, il avait recours à sa femme. Elle lui ouvrait sa bourse, mais à des taux usuraires de complaisance; car, il faut bien le dire, opprimée par la loi dans plus d'une circonstance, comme, par exemple, dans la tutelle perpétuelle, elle se dédommageait de la servitude par le despotisme, et achetait, par ses prêts conjugaux, droit de caprices, d'humeurs fantasques, et même de pis encore. Quand le mari voulait se plaindre, la femme s'armait, comme d'une épée de guerre, de son acte de prêt : plus d'épouse, une créancière; et l'esclave dotal, chargé d'ordres impitoyables, venait poursuivre je pauvre mari, qui n'avait qu'à baisser la tête et à se
1. Plaute, Âsinairey actes I et IV. « Dotalem servum Sauream « u\or tua adduxit, cui plus in manu sil quam tibi. »