‹ Histoire morale des femmes (volume 2)Chapitre 50 sur 124 · Polhier, Traiié sur ie contrat de mariage, t. W, p. !l · texte numérisé non relu

Polhier, Traiié sur ie contrat de mariage, t. W, p. !l

attendant que l'un des deux maîtres cédât? Mais uu ,

abîme sépare l'autorité nécessaire de Tautorité absolue; ,

il convient que le mari ait le pouvoir directeur, soit, .

mais un pouvoir qui au besgin dans un cas extrême ^

puisse être contrôlé. Or, il n'y a pas deczar aussi omni- ;.

potent pour faire le mal qu'un mari cruel, le Code à la .

main : il viole la loi avec la loi même. Supposons, ce ,,

que nous voyons trop souvent , un homme qui a une /

maîtresse et qui veut l'installer dans le domicile con- ^

jugal au mépris de la loi. Que fait-il? Si elle est d'une ^

condition inférieure, il Ty introduit comme femme de ,^

charge; si elle est d'un état plus relevé, comme gou- .^

vernante de ses enfants. L'épouse, qui sait tout, mais ^

sans avoir de preuves, veut-elle s'y opposer? «Vous ^

« n'êtes rien dans cette maison, » lui dit-il. Le père, in- ^

digne, accourt; il vient parler au nom de Thonneur et ,^

du bonheur de sa fille. — « Vous n'avez aucun droit ^

sur votre fille. » La mère, éperdue, veut arracher son j

enfant à ce séjour ou le partager. — «Je ne le veux pas, .

répond le maître; je ne veux ni qu'elle vous suive, ni ^

que vous demeuriez auprès d'elle. » Que peut faire la „

femme? Demander la séparation pour sévices ou injures ^

graves? Eh I si elle n'ose pas, ne peut pas, ne veut pas la ^

demander! si elle consent elle-même à son ignominie! ,

Si le législateur a donné au mari un dernier pouvoir ^

qui la contraint à y consentir ! Âh ! il y a là un mystère r

de douleur devant lequel la pensée même recule ! r

Une femme ^ se trouvait ainsi, dans sa propre maison, ,.

entre son mari et sa rivale; depuis plusieurs mois elle •■ avait tout supporté, par pudeur d'abord, afin de ne pas

/• Gazette des Tribunaux^ aft«\t<i TVA^b^ull,

italer ses souffrances aux yeux du public, puis par souoission chrétienne, et enfin par un reste de tendresse; ;ar les femmes ont parfois ce surcroit d'infortune qu'elles le peuvent s'arracher du cœur un amour insensé pour ;elui qui les outrage. Un matin, entre chez elle, les yeux >leins de larmes, un vieux serviteur de sa famille. — « Qu'avez-vous? — Je n'ose le dire à madame. — Parez. — Madame, dit-il d'une voix étouffée, je viens vous lemander les clefs de l'office et de la cave; mon maître n'a défendu de recevoir désormais vos ordres, une autre loit commander ici. i A cette dernière insulte, la femme 3erd toute résignation : se voir avilir aux yeux de ses lomestiques mêmes, se voir retirer le gouvernement ie sa maison, comme à une femme improbe t.. . Elle ^'élance vers la chambre de la maîtresse de son mari, et avec toute l'autorité que donnent l'innocence et le droit : « Sortez, lui dit-elle, sortez, je vous chasse! » La rivale pâlit et sortit. Mais que s'ensuivit-il? Une demi-heure plus tard, la femme légitime était aux genoux de la concubine, lui demandant pardon, la suppliant avec larmes de rester et de rester comme maîtresse. Cette lâcheté semble révoltante! Eh bien, il n'y a pas une seule femme, si elle est mère, qui n'eût agi de même. Qu'on achève de lire et qu'on juge. Le mari, en apprenant cet éclat, avait couru chez sa femme et lui avait dit : « De par la loi, € l'autorité paternelle est tout entière entre mes mains. . . f Or, si vous n'allez à l'instant demander pardon à celle f que vous avez insultée ; si vous ne la déterminez pas € à rester, j'envoie votre enfant aux colonies, et vous ne f le reverrez jamais! » Ah ! je le dis du plus profond de mon cœur, un pays où la loi permet une telle barbarie., où Yon peut, le Code â Ja main, avilir et toclwtet i\xii\

, une épouse avec son affection de mère, ce pays-là est ! déshonoré, s*il ne réforme pas un tel code!

On répond : Mais il faut être un monstre pour se j livrer à de tels excès de pouvoirs, et la loi ne statue pas sur des monstres.

Sur qui donc statue-t-elle? Serait-ce sur des anges, par hasard? J*ai toujours cru que le Code de commerce supposait des fripons : pourquoi donc le code marital ne •■ supposerait-il pas des maris despotes? De quel droit met-elle entre les mains d'un homme une arme terrible et mortelle, en se disant : « Ce serait un monstre de méchanceté s'il s'en servait? » J'ajouterai même plus : il n'est nullement nécessaire pour cela qu'il soit un monstre, et il faudrait qu'il fût plus qu'un homme pour résister à toutes les occasions, sinon de despotisme barbare [les monstres seuls en effet en sont capables), du moins de suzeraineté absolue que lui laissent les loiâ. Les lois donnent tellement au mari l'idée de sa supériorité, elles lui apprennent si bien à se regarder comme le seul personnage important du ménage, qu'il prend trop souvent son égoïsme pour de la justice, et son je k veux pour de la raison. Un des plus hommes d'honneur que je connaisse, à qui l'on reprochait un jour de tenir sa jeune femme éloignée des plaisirs, et de consacrer toute sa fortune à la satisfaction de ses propres goûts d'antiquaire, répondit : c Que voulez^ouSy mon cher ? Dans tm bon ménage, il faut bien que quelqu'un ie sacrifie^ et il est juste que ce soit la femme. »

Pour excuse à de telles injustices, on met en avant un sophisme et un principe. Voici le sophisme :

€ Un code, dit-on, est sans doute l'expression la plus € générale des mœur»; mm ç\\)i& %«\xN«ii\. ^t^qcm» les

€ mœurs conlredisent les codes. Que d'existences, que « d'actions en dehors ou à côté des lois! Les lois ressemblent à ces faisceaux d'épines posés en travers des routes pour barrer le chemin; arrétent^ils la marche du passant? Nullement. Les uns prennent pied sur le faisceau et le brisent, les autres se font jour en le dérangeant un peu; le plus grand nombre saute pardessus : ainsi de la destinée des femmes. La charte conjugale proclame l'obéissance de l'épouse; mais en est-il une qui obéisse à son mari? En principe, sans doute; en paroles, toujours; mais en réalité? Qui le soutient les calomnie, et on leur ôterait le meilleur de leur vie si l'on rayait du Code ce terrible article. Quel plaisir plus vif, en effet, et mieux approprié à leur finesse, que d'être appelée l'esclave et de se sentir la dominatrice ! Domination de l'esprit sur la matière : domination impalpable, insaisissable, et d'autant plus digne d'envie. Notre grossier empire masculin repose» sur de lourds et massifs articles; mais la puissance de la femme, où réside-t-elle? Vous ne sauriez pas plus lui assigner de place qu'à l'âme elle-mcme. Elle vient d'un regard, d'un geste, d'une intonation, de tout ce qu'il y a de plus délicat dans l'organisation humaine. Proclamez la femme l'égale de l'homme, la lutte disparaît, et avec la lutte les joies de la conquérante; la voilà ennuyée comme une reine légitime. La femme n'est une créature si délicieuse que parce qu'elle ne peut rien et qu'elle fait tout, et la fable du lion amoureux doit passer pour une injure contre elle. Couper les griffes du lion, lui limer les dents, elle s'en garderait bien ; il faut qu'il soit rugissant et temble^ c^ue sa crinière hérissée se dresse et ondule sur ^aL\iè\j& ejc^tuoik!^

« les vagues mêmes de l'Océan ; il faut que son effroyable « gueule soit tout ouverte par Tappëtit du meurtre, pour « qu'arrive une petite main blanche et délicate qui passe « ses doigts dans cette crinière et la fasse tomber, qui « joue avec ces griffes et les fasse rentrer, et amène la « béte furieuse à se coucher comme un chien qui donne « une caresse. Brave lion I et il se croit le roi des ani- € mauxl La femme n'a pas même besoin d'être aimée « par sc>n mari pour le gouverner, il lui suffit de décou- « vrir la qualité qu'il croit avoir, ce qui n'est pas diffi- « cile, car nous croyons toujours en avoir au moins € deux. Ainsi se rétablit l'équilibre, et les plus maîtres « en apparence sont conduits en réalité par les ruses « adroites, par les flatteries habiles et par les caresses « bien placées. »

Nous n'opposons qu'une réponse a cet argument : c'est qu'il est complètement juste. Oui, les manèges habiles, les caresses bien placées rendent aux feiçmes la part d'empire que nous leur arrachons, et voilà pourquoi il leur faut à l'instant une part de liberté. Qu'est-ce en effet que cet empire conquis, sinon le mensonge et le trafic de la tendresse? Par là, tout devient faux dans quelques femmes, le son de la voix, les larmes, la colère elle-même. Perdant jusqu'à la grossière probité des mains, on en voit qui s'accordent avec les marchands, qui prennent les domestiques pour complices , afin de tromper, de dérober et de satisfaire à leur coquetterie avec leur improbité. Dieu avait créé la femme fine, vous la faites fausse; Dieu l'avait créée insinuante, vous la faites artificieuse; la femme telle que l'admire la société est un être déformé. Loin donc de nous, et ces lois qui violent les mœurs , et ces mcBvxT^ c^vv^ c^Tt^m^^oat les

lois! Rendons aux femmes la liberté, puisque la Jiberté est la vérité t ce sera du môme coup .affranchir les hommes. Une servitude crée toujours deux esclaves, celui qui tient la chaîne et celui qui la porte, et le monde fait payer aux maris leur toute-puissance par un préjugé plus lourd que toutes les sujétions de l'épouse.

Chaque jour, en effet, il se passe sous nos yeux un fait inexplicable, ce semble, pour la raison. Toutes les trahisons appellent sur celui qui est trahi la pitié ou la sympathie publique : un homme est dupé par son ami, on le plaint; un père est abusé par sa fille, on pleure avec lui; mais qu'un mari soit trompé par sa femme, on rit. Cependant une telle tromperie est peut-être pour cet homme plus que la mort elle-même, son cœur désespéré saigne; n'importe, on rit. Pourtant cette infortune s'appelle déshonneur, et, par suite d'une opinion insensée, la faute de la coupable devient la honte de l'innocent; n'importe, on rit, et telle est la force de ce ridicule, que, pour l'effacer, il faut que le mari se fasse tuer ou qu'il tue.' D'où vient cett« contradiction cruelle? Est-ce de la malignité humaine, qui se plaît au spectacle des maux d'autrui? Non, puisque aucun autre malheur n'excite ces sentiments de raillerie. Elle a une autre cause plus étrange, plus profonde, c'est l'autocratie maritale. L'homme s'est fait donner pleins pouvoirs par la loi ; il peut griller les fenêtres, verrouiller les portes : voilà Bartholo qui apparaît , et avec lui la comédie. Plus il a de clefs à la ceinture, plus l'évasion de la captive est piquante. Le mari est ridicule comme un geôlier qu'on trompe, parce que sa femme est désarmée et touchante comme une victime qu'on embastille. Voulez-vous ôter tout le comique du rôle ? ouvrez le& poTlb^.

Ouvrez les portes, et soudain la femme coupable tombe sous le coup du mépris public; ouvrez les portes, et le mari remonte à son rang d'homme de cœur trahi, et nous voyons disparaître enfin des mœurs publiques ce préjugé révoltant, qui met notre renommée aux mains d'un autre que nous-méme! Quoi! un homme a véca vingt ans pour le bien , il a servi son pays de sa plume ou de son bras, il a traversé, pur de toute tache, les épreuves difficiles d'une vie de travail, et parce qu'une femme ingrate, que dans sa tendresse il a peut-être été chercher au sein de la pauvreté, oublie tous ses bienfaits et se souille elle-même, voilà cet homme de bien déshonoré!.... Ah! de l'air!.... l'air de l'indépendance pour purifier le ménage de cette iniquité! Rendons à la femme la responsabilité de ses fautes; rendons au mari la disposition de son honneur, et que l'affranchissement soit pour tous les deux la justice.

Cet affranchissement, cette ind^endance, seront-ils absolus? Non, certes ; car une telle liberté serait la ruine de la famille. Nous ne cesserons de le répéter : il faut un pouvoir directeur, mais un pouvoir restreint.

Que les défenseurs légitimes du principe de l'autorité (car c'est lui qu'on oppose à toute réforme) cessent donc de s'alarmer. Loin d'affaiblh* la règle d'ordre, il s'agit de la rendre plus juste, plus salutaire, plus légitime, donc plus forte, par le contrôle. Tout contrôle est le salut de l'autorité qu'il limite. Â côté donc de la puissance maritale sur les actions delà femme, créons comme inspecteur et protecteur un conseil de famille. Cionvoqué avec prudence, et seulement dans les cas graves, animé de sentiments d'affection , ce tribunal n'aurait rien de J'eclat dangereux et irritant des» \\)L^«ai<»a^ ^^lîcs* IL

péiiéti'erait patiemment dans les détails qui échappent forcément à la justice. La femme , se sentant appuyée, aurait moins de caprices de révolte; le mari, se sentant surveillé, aurait moins de fantaisies d'arbitraire; la mo ralité de tous deux y gagnerait comme leur bonheur, et la création seule de ce tribunal suffirait peut-être pour prévenir la plupart des abus qui l'auraient fait créer.

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