Mémoire sur l'éducation publique ^^, 39 et suiv
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Robespierre^ combaltit directement et fit rejeter la proposition de Sieyès; et, depuis, pas une ligne partie de sa main, pas une parole sortie de sa bouche ne vint prolester directement contre la dépendance des femmes dans la famille. Ce graiid apôtre de l'égalité n'oublia dans son plan d'émancipation que la moitié du genre humain.
Vient enfin le Code civil. Le Code fut conçu et discuté dans des circonstances fatales aux femmes. On sortait du Directoire; les imaginations étaient toutes pleines encore des mille désordres où les femmes s'étaient précipitées. Le moment ne convenait pas pour parler en leur faveur, et l'esprit général des penseurs et des législateurs y convenait moins encore. Quels étaient les représentants du régime nouveau, les sept ou huit codificateurs du conseil d'État? Des jurisconsultes tout imprégnés de l'esprit aride de la loi romaine; des philosophes disciples de Montesquieu ou de l'école sensualiste du dix-huitième siècle^; et enfin Bonaparte. La liberté féminine n'eut pas d'adversaire plus décidé : homme du Midi, le spiritualisme de la femme lui échappe; homme de guerre, il voit dans la famille un camp , et y veut avant tout la discipline ; despote, il y voit un État et y veut avant tout l'obéissance. C'est lui qui termina une discussion au Conseil par ces mots : « // y a une chose qui nest pas française, c'est quune femme puisse faire ce qui lui plaît, » Quand on rédigea l'article 213 : Za femme doit obéissance
t . Lairlaillier, Femmes de la révolution , Introdaction, p. 18.
2. Loin de nous la pensée d'attaquer Tensemble de notre Code civil , qui est un grand monument législatif ; mais toute œuirre humaine a uu fôt<^ faible, et dans le Code le côté faible, c^e&Wa^^xW^mQ':^^*
à son mari, Bonaparte demanda que le maire , en prononçant ces paroles devant les époux , fût revêtu d'un costume imposant, que son accent fût solennel, et que la décoration austère de la salle prêtant à renonciation de cette maxime une autorité terrible , pût la graver à jamais dans le cœur de la fiancée. Enfin, dans la célèbre délibération sur le divorce pour incompatibilité, lui seul entraîna l'opinion du conseil vers l'adoption de l'article, et ses arguments portèrent tous, non pas sur la nécessité d'arracher la femme au despotisme du mari, mais sur le besoin de fournir à l'époux trompé un prétexte honnête pour se délivrer d'une femme qui l'aurait trahi. Toujours l'honneur de l'homme! Quant au bonheur de la femme, il n'en est pas question une seule fois.
Enfin arrive la Restauration, et son philosophe, M. dé Donald, pose cette maxime : L'homme et la femme ne sont pas égaux et ne pourront jamais le devenir.
Il me semble que la définition que nous cherchions est faite, du moins polir le passé.
n y a dans le ciel des astres secondaires, des satellites, qui n'ont pas d'autre destination que de tourner autour d'astres supérieurs, afin de leur faire cortège; tel est le rôle de la lune autour de la terre. Eh bien, dans la pensée du monde, la femme est le satellite de l'homme; on connaît même tel astre, comme Jupiter, qui a quatre lunes pour lui tout seul; c'est l'image de la polygamie.
Résumons-nous. En dépit du christianisme qui a tant relevé la femme, tous les siècles qui nous précèdent l'ont définie: un être inférieur et relatif.
Cette définition doit^Ue être celle du dix-neuvième siècle?
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Les lois, qui sont sorties de cette définition, ont-traité là femme en être inférieur et relatif.
Ces lois doivent-elles rester entièrement celles du dixneuvième siècle?
Quel est le sort de la femme aujourd'hui?
Pas d'éducation publique pour les filles, pas d'enseignement professionmel ; pas de vie possible sans mariage, pas de mariage sans dot. Épouses, elles ne possèdent pas légalement leurs biens \ elles ne peuvent pas donner, elles ne peuvent pas recevoir, elles sont sous 1« coup d'un interdit éternel. Mères, elles n'ont pas le droit légal de diriger l'éducation de leurs enfants, elles ne peuvent ni les marier, ni les empêcher de se marier, ni les éloigner de la maison paternelle, ni les y retenir. Membres de la cité, elles ne peuvent être ni tutrices d'un autre orphelin que leur fils ou leur petit-fils, ni faire partie d'un conseil de famille, ni témoigner dans un testament; elles n'ont pas le droit d'attester à l'état civil la naissance d'un enfant! Parmi les ouvriers, quelle classe est la plus misérable? Les femmes. Sur qui tombent toutes les charges des enfants naturels? Sur les femmes. Qui supporte toute la honte des fautes commises par passion? Les femmes. Dans les classes riches, les femmes sont-elles plus heureuses? Pas toujours. Incapables pour la plupart, à cause de leur insignifiante édu^ cation, d'éleveï* leurs enfants 6u de s'associer aux travaux de leurs maris, c'est l'ennui qui les ronge, c'est l'oisiveté qui les tue, ce sont toutes les petites passions produites par cette oisiveté même qui rapetissent leurs âmes.
1 . Chacun des faits allégués dans celte énumération sera prouvé pair le texte même de la loi, à mesure que se dérouleront devant les yeuK dn lecteur (es diverses pliases de la vie de«feTA\ïs«&.
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Une telle subordination est-elle légitime? Est-elle nécessaire, telle est la question.
Les adversaires des femmes disent : La femme obéit, parce qu'elle doit obéir, et la preuve qu'elle doit obéir c'est qu'elle obéit. Ce qui fut éternellement d'institution humaine se montre, par cela seul , d'institution divine, et une subordination qui a toujours duré est une subordination équitable, car elle tient à la faiblesse même de l'être subordonné. Donc, celui qui réellement a fait la femme sujette, c'est celui qui l'a faite inférieure. Dieu; et en maintenant cette sujétion, on se conforme à la nature des êtres aussi bien qu'à la volonté de celui dont ils sortent.
Disciples légers de ces graves théoriciens, les hommes du monde soutiennent cette doctrine en la déguisant sous une ironique adoration. C'est au nom des grâces des femmes qu'ils protestent contre l'amélioration de leur sort; les instruire, c'est les déparer; ils ne veulent pas qu'on leur gâte leurs jouets. Ne reconnaissant, selon la doctrine de Rousseau, d'autre destination aux femmes que de plaire aux hommes, ils les traitent à peu près comme les fleurs auxquelles ils les comparent toujours: respirer leur parfum, vanter leur éclat, puis les rejeter quand Tun est évanoui et que l'autre est effacé, tel est leur système. Or, les deux tiers de la vie de la femme se passent à n'avoir pas encore ces charmes ou à ne les avoir plus; son sort, grâce à eux, se résume donc en deux mots : attendre et regretter.
Pour appui de ces doctrines, ils mettent en avant deux principes sacrés : « Innovez, bouleversez, disentils, messieurs les utopistes; nous, nous faisons ce qu'ont fait nos pères, nous sommes les hommes de la tradition.
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Refaites la femme à l'image de l'homme; nous, nous maintenons la ditîérence établie par le Créateur, nous sommes les hommes de la nature, »
La tradition et la nature I comment résister à de si imposantes autorités? Comment? En prouvant qu'elles plaident elles-mêmes pour les femmes.
Nous pourrions d'abord répondre : Que nous importe la tradition? que nous importe l'histoire? 11 est une autorité plus forte que le consentement du genre humain, c'est le droit. Quand mille autres siècles d'assujettissements viendraient s'ajouter à tous ceux qui sont déjà passés, leur accord ne pourrait abolir le droit primordial qui domine tout, le droit absolu de perfectionnement que chaque être a reçu par cela seul qu'il a été créé. Avant notre Révolution, quelques penseurs isolés s'intéressaient seuls à la liberté des noirs ; l'idée de leur émancipation n'a guère plus d'un demi-siècle de date ; c'est donc à dire que leur titre à la liberté n'existait pas il y a soixante ou quatre-vingts ans, et qu'il n'a commencé d'être que quand Penn et la Convention ont commencé d'en parler? La concordance de l'humanité entière sur la sujétion des femmes ne prouve qu'une chose, la longueur de cette sujétion, et conséquemment l'impérieuse nécessité de songer à la délivrance.
Si légitime que soit cet argument, laissons-le de côté, et disons avec les théoriciens de la tradition : Oui, toute réforme a tiré sa force et sa légitimité de sa liaison avec ce qui la précédait: nier le passé, c'est se nier soi-même. Diesposterior^ prions est dise ipuhis: aujourd'hui est l'élève d'hier.
Voilà bien les trois principes de cette théorie : qu'en conclure au sujet des femmes? Qu'il faut ^^ Vv^Vfôç ^'^ ^^\i-
courir à leur développement, car leur histoire n'offre qu'une suite non interrompue cFëmancipations successives, et leur destinée présente, qui est la sujétion si on la compare à l'avenir, est la liberté si on la compare au passé. Voilà donc les hommes de la tradition devenus malgré eux les hommes du progrès, puisque le progrès c'est la tradition.
Reste la nature, c'est-à-dire la différence (j'entends par différence l'ensemble dcsqualités particulières àThomme et à la femme qui les différencient l'un et l'autre). A Dieu ne plaise qu'à l'imitation de quelques socialistes, il nous vienne à l'esprit de la nier et de prétendre assimiler lés femmes aux hommes! ce serait le plus sûr moyen de les issujettir ; car un être déplacé de son rôle naturel est forcément inférieur, donc asservi. Oui, la femme nous apparaît comme une créature profondément dissemblable de l'homme ; mais, loin de voir le signe de son infériorité dans cette dissemblance, nous y trouvons la raison mémede son élévation à un sortmeilleur En effet, dedeuî choses l'une : ou bien on circonscrit la vie des femmes dans l'enceinte du foyer domesti{[ue, et l'on proclame que là bit leur royaume; alors, au nom de la différence, nous dirons : si là est leur royaume, elles doivent donc y être reines; leurs facultés propres leur y assurent donc l'autorité, et leurs adversaires sont forcés par leurs propres principes de les émanciper comme fdles, comme épouses, comme mères. Ou, au contraire, on veut étendre leur sphère d'influence, leur donner un rôle dans l'État (et nous croyons qu'il leur en faut un); eh bien! c'est encore dans cette dissemblance qu'il convient de le chercher. Lorsque deux êtres se valent, c'est presque toujours parce qu'ils diffèrent^ non parce qu'ils se ressemblent. Loin de déposséder
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les hommes, la mission des femmes sera donc de faire ce que les hommes ne font pas, d'aspirer aux places vides, de représenter enfin dans la cité l'esprit de la femme.
Ainsi, le dix-neuvième siècle doit selon nous définir la femme : un être égal à l'homme, mais différent de l'homme; et l'objet de ce livre se résume par ces mots Réclamer là liberté féminine au nom des deux principes mêmes des adversaires de cette liberté : la tradition et la différence, c'est-à-dire montrer dans la tradition le progrès, et dans la dififérence l'égalité.
Ce dessein se trouve d'accord tout ensemble avec l'histoire, avec la conscience et avec la nature. Comme l'his^ toire, il établit que la femme a toujours tendu à la liberté ; comme la conscience, qu'elle doit y tendre; comme la nature, qu'elle* doit y marcher par une autre roule que l'homme. /
Guidés par ce principe, avançons *sans= crainte. Dieu à créé l'espèce humaine double, nous n'ett utilisotts que la moitié; la nature dit deux, nou^ disons utt-: il faut dîï*e comme la nature. L'unité elle-même, au lieu d'y périr, sera seulement alors l'unité véritable, c'est-à-dire non pas l'ahsorption stérile d'un des deux termes au profit de l'autre, mais la fusion vivante de deux individualités fraternelles, accroissant la puissance commune de toute la force de leur développement particulier.
Enfin l'État y trouvera profit comme la famille.
L'esprit féminin est étouffé, mais il n'est pas mort : il vit, il éclate sourdement de toutes parts. Nous ne pouvons pas confisquera notre gré une force créée par Dieu, éteindre un flambeau allumé de sa main : seulemettU, détournée de son but, cette force, au lieu de créer, détruit; ce flambeau consume au lieu. d'éç\^\\fe\.
Ouvrons donc à larges portes rentrée du monde à cet élément nouveau, nous en avons besoin.
A côté des mots égalité et liberté, notre drapeau porte le mot sublime de fraternité; mais il ne suffît pas que ce mot soit écrit sur un lambeau d'étolfe, il ne suffît pas même qu'il passe dans les lois, c'est dans les cœurs qu'il faut le graver! Les femmes seules peuvent être les missionnaires de cette parole. La liberté et l'égalité sont des sentiments virils, c'est-à-dire jaloux, soupçonneux, et qui ne parlent qu'au nom du droit. La fraternité parle au nom de l'amour, et la fraternité c'est l'âme même des femmes. Que cette âme soit donc mêlée à la vie tout entière de la France ; qu'elle vivifie la famille, qu'elle circuledansla société; qu'elle attendrisse, qu'elle apaise, qu'elle réconcilie I... L'apostolat de la société moderne ne manquera ni de saints Pierres prêts à prendre le glaive contre l'ennemi, ni de saints Pauls tonnant par la parole; mais il nous faut aussi la voix touchante du disciple bien-aimé, du frère de cœur de Jésus, de celui qui dit : Aimez-vous les uns les autres... 0 divin saint Jean, tes seules héritières légitimes, ce sont les femmes!
Les femmes sont filles, épouses, mères, membres de la cité. Notre ouvrage suivra ces quatre grandes divisions naturelles, en se subdivisant, comme elles, en autant de chapitres que chacune de ces conditions offre de phases distinctes; puis, dans chaque chapitre, nous mettrons en présence le. passé, le présent, et, avec toute la réserve que nous commande notre insuffisance, l'avenir.