CHAPITRE PREMIER
Un lit de douleur est là, lit nu et grossier pour le riche comme pour le pauvre, pour les peuples du Nord comme pour ceux du Midi ; car il faut une couche dure pour cette dure opération.. . Une femme accouche. Auprès d'elle, son mari inquiet, sa mère tremblante, le médecin silencieux; tous les regards sont tournés vers celui-ci : on attend. Soudain part un faible cri, premier cri de la vie, Tenfant est né. — « Qu'est-ce? qu'est-ce ?deman(lct-on avec angoisse. — C'est une fille, » Pendant combien de siècles, chez combien de nations, ce mot : « C'est une fille ! » a t-il été une parole de désolation, même un signe de honte !
Chez les Juifs, la femme^ qui avait enfanté était ex-
I . Si une femme enfante un mâle , elle sera impure pendant ftept jours et elle demeurera encore trente-trois jours pour être puriGéc do la suite de ses couches ; si elle enfante une fille, elle sera impure pendant deux seninlnca^ et elle demeurera soixanie-tix jtytrs pour être purifiiîe de la suite de ses couches. » {Léviti'iue, Xll, 1-5.)
due du sanctuaire pendant quarante jours si elle avait un fils; mais, si elle avait une fille, pendant quatrevingts. Dans rinde, la réprobation jetée sur la fille naissante était une conséquence de la religion même. La religion indienne prêtait à la venue des enfants de bizarres et pieuses influences. Liant en elles toutes les générations par une solidarité touchante, elle voulait que les bonnes ou les mauvaises actions d'un homme ne fussent pas suffisantes pour le conduire après sa mort au séjour de joie ou au lieu de douleur : son salut ne dépendait pas de lui seul, il dépendait de ses descendants, et rame de Taïeul errait, désolée, autour de la demeure bienheureuse, tant que ses enfants n'avaient pas célébré en son honneur le sacrifice funèbre, le Sraddha. Or, cA sacrifice de piété, cette œuvre de salut, les filles ne pouvaient pas l'accomplir. Séparées de leur famille même, inutiles aux êtres les plus regrettés, leur stérile tendresse connaissait les maux de leurs pères, y croyait, en pleurait, et ne les pouvait soulager. Aussi dès la naissance, autour du lit de douleur, quelle attente, et, selon l'événement, quel contraste t Était-ce un fils qui naissait^? Avant qu'il eût crié, pour ainsi dire, quand il était encore attaché au sein maternel, le père courait chercher ce que la nature a de plus doux et ce que la terre renfw^me de plus précieux , du miel et de l'or. Il en enduisait les lèvres du nouveau -né, et au son des paroles sainte» récitées solennellement, il lui donnait les titres les plus expressifs qui devenaient ses noms; il l'appelait Pouttra*
1. Uiie cérémonie est prescrite à la naissance d'un enfant mâle. On doit lui faire goûter du miel, du beurre clarifié et de l'or, en récitant des paroles sacrées. (Lois de Manou, t. II, p. 29.)
2, {Lois de Manou^ liv. IX, v. 138.) Par la raison que le fils délivre
NAtSSANCE. l5
Sauveur de l'Enfer, ou bien V En font du devoir^ parce que, grâce à lui, la dette envers les aïeux se trouvait acquittée. Bien plus, la mère elle-même avait part à ces honneurs; et dans cette famille indienne, qui renfermait sept ou huit épouses de divers degrés , la mère d'un fils montait par la seule force de ce titre au premier rang. Était-ce une fille qui naissait, au contraire? Quel morne silence! pas de chants sacrés, pas de fête religieuse. Par quel aliment l'initiera-t-on à la vie? par le lait? par le miel? La loi religieuse ne le dit même pas. Que lui importe? c'est une (ille. Quel titre lui donnera-t-on? Aucun, puisqu'elle ne représente rien; seulement que son nom^ soit coulant et facile à prononcer, voilà tout ce que le législateur réclame pour elle. Quant à la mère, elle pleurait et elle tremblait; son séjour dans la maison de son mari devenait moins assuré par la naissance de cette enfant : la femme* qui ne mettait au monde que des filles pouvait être répudiée la onzième année. Voilà ce que dit Manou. A Athènes , le père d'une fille allait ordonner avec dépit de suspendre au-dessus de sa porte une quenouille de kine'*, au lieu des guirlandes d'olivier qui devaient dire à toute la cité : Un fils est né dans cette maison.
A Sparte, sur dix enfants abandonnés comme trop coûteux à élever, ou trop difficiles à établir, il y avait
son père du séjour infernal appelé Faut, il a été appelé Sauveur de Venjer [Pouttra] par Brahma lui-même.