‹ Histoire morale des femmes (volume 2)Chapitre 62 sur 124 · Les Roit · texte numérisé non relu

Les Roit

sion, ni emtrer dans la chambre conjugale sans saluer d'abord avec respect les pieds de son maître^ t

Tel est le point de départ du mariage dans le monde; telle est la pauvre enfant dédaignée, dépravée, enchaînée, que rOrient légua à la civilisation occidentale comme Timage de l'épouse.

Rome releva ce type avili, et le seul mot de matrone exprime la sévère grandeur de l'épouse romaine. Plus tard, nouveau progrès : sous Tinfluence de la religion chrétienne, Tidée de chasteté pénétra dans le mariage, et ridée de tendresse spiritualiste dans le cœur de réponse; mais cependant, en dépit de ces améliorations, l'essence même de l'union conjugale, l'action morale de la femme aimée demeura longtemps un mystère. Dii Siècles après Jésus-Christ, sous la féodalité, le monde ne concevait pas encore Tidée du mariage; rien ne le prouve mieux que l'opinion que s'en formaient les cœurs les plus propres à le comprendre. Si une seule femme peut nous représenter l'épouse dans toute sa grandeur, c'est Héloïse. Passion sans bornes, passion sans mélange, enthousiasme pour le génie d'Abailard, soin jaloux de sa renommée, force d'esprit, puissante instruction pour s'associer à ses travaux, tout désigne en elle la fenmie du grand homme. Cependant elle n'a qu'une crainte, c'est de le devenir. Quand Abailard demande sa main à son oncle le chanoine, elle seule résiste et refuse; elle lui cite les saints et 1^ apôtres qui défendent le mariage aux sages, les philosophes païens qui l'interdisent aux phir losophes ; elle lui représente en termes>pleins d'une vivacité satirique tous les embarras qu'une femme et des

/. Digest of Hindii law, t. 11.

enfants apporèent aux études sérieuses : « Est- il un homme

< porté aux méditations, lui dit^lle, qui puisse suppor- € ter les yagissements des nouyeau-nés, les niaiseries € de la nourrice cpii les console, les désordres et l'agita-

< Uon des yalets? » Elle se jette à ses pieds en le suppliant ayee larmes de ne pas Fépouser : «Le nom de votre amie, f ou plutôt, si vous ne tous en indignez pas, le nom de c votre maîtresse, voilà tout ce que je veux*; et Dieu « m'est témoin que si Auguste, maître de Funivers, « m'offrait l'honneur du titre de son épouse, et me don- € nait avec ce litre le monde entier à gouverner, je trou- € verais plus de charme et de grandeur à être nommée « votre concubine que son impératrice. » Cependant la volonté d'Abailard et les menaces de son oncle, le chanoine Fulbert, la forcent enfin à ce mariage; elle n'y condescend qu'à la condition qu'il demeurera secret. Fulbert, pour relever la réputation de sa nièce, publie oelte union eackée; elle dément son oncle. Elle devient mèare et sa grossesse va dénoncer ou sa honte ou son mariage; elle accepte la honte et nie le mariage. « Je ne suis pas sa femme, » s'écrie-t-elle sans cesse. Pourquoi donc cette obstination à refuser ce titre et à se déshonorer? Là ne se montre pas seulement l'excès d'un amour qui ne veut rien devoir à la contrainte, et se révolte à l'idée d'imposer des chaînes à l'objet aimé; e^est encore, c'est surtout la crainte d'arrêter le génie d'Abailard, et d'éteindre, en s'en emparant pour elle, € ce brillant flambeau que Dieu avait allumé pour le

1. « Si uxoris nomen sanctius ac validias Yidetur, dulcius mihi semper exsistet amicae vocabulum; aut, si non indigneris, concubinac vel scorti. Ut quo me pro le ampUus humiliarem, inugi^otooi «.^\sÀ V^ consequerer gratiam, » (ij« httpe d'Héleïse.)

sion, ni emtrer dans la cliaia<bre conjugale sans salu^ d'abord a^ec respect les pieds de son maître^ t

Tel est le point de départ du mariage dans le monde; telle est la pauvre enfant dédaignée, dépravée, enchaînée, que rOrient légua à la civilisation occidentale comme l'image de réponse.

Rome releva ce type avili, et le seul mot de matrone exprime la sévère grandeur de l'épouse romaine. Plus tard, nouveau progrès : sous Tinfluence de la religion chrétienne, Tidée de chasteté pénétra dans le mariage, et ridée de tendresse spiritualiste dans le cœur de l'épouse ; mais cependant, en dépit de ces améliorations, Tessence même de Tunion conjugale, l'action morale de la femme aimée demeura longtemps un mystère. Dix Siècles après Jésus-Christ, sons la féodalité, le monde ne concevait pas encore l'idée du mariage; rien ne le prouve mieux que l'opinion que s'en formaient les cœurs les plus propres à le comprendre. Si une seule femme peut nous représenter l'épouse dans toute sa grandeur, c'est Héloïse. Passion sans bornes, passion sans mélange, enthousiasme pour le génie d'Abailard, soin jaloux de sa renommée, force d'esprit, puissante instruction pour s'associer à ses travaux, tout désigne en elle la femmedu grand homme. Cependant elle n'a qu'une crainte^ c'est de le devenir. Quand Abailard demande sa main à son oncle le chanoine, elle seule résiste et refuse; elle lui cite les saints et 1^ apôtres qui défendent le mariage aux sages, les philosophes païens qui l'interdisent aux phir losophes ; elle lui représente en termespleins d'une vivacité satirique tous les embarras qu'une femme et des

/. Digest of Hindu /aw, t. 11.

enfants apportent aux études sérieuses : « Est-il un homme < porté aux méditations, lui dit^Ue, qui puisse suppor- « ter les yagissements des nouyeau-nés, les niaiseries « de la nourrice (fui les console, les désordres et Tagita- € tion des yalets? » Elle se jette à ses pieds en le suppliant ayec larmes de ne pas Tépouser : «Le nom de votre amie, f ou plutôt, si vous ne tous en indignez pas, le nom de f votre maîtresse, voilà tout ce que je veux*; et Dieu « m'est témoin que si Auguste, maître de Tunivers, « m'offrait l'honneur du titre de son épouse, et me donf nait avec ce litre le monde entier à gouverner, je trou- 4 verais plus de charme et de grandeur à être nommée f votre concubine que son impératrice. » Cependant la ▼olonté d'Abailard et les menaces de son oncle, le chanoine Fulbert, la forcent enfin à ce mariage; elle n'y eondescend qu'à la condition qu'il demeurera secret. Fulbert, pour relever la réputation de sa nièce, publie cette union cackée; elle dément son oncle. Elle devient mère et sa grossesse va dénoncer ou sa honte ou son mariage; elle accepte la honte et nie le mariage. « Je ne suis pas sa femme, » s'écrie-t-elle sans cesse. Pourquoi donc cette obstination à refuser ce titre et à se (^honorer? Là ne se montre pas seulement l'excès d'un amour qui ne veut rien devoir à la contrainte, et se révolte à l'idée d'imposer des chaînes à l'objet aimé; c^est encore, c'est surtout la crainte d'arrêter le génie d'Abailard, et d'éteindre, en s'en emparant pour elle, f ce brillant flambeau que Dieu avait allumé pour le

1. « Si uxoris nomen sanctius ac validias Yidetur, dulcius mihi semper exsistct amicœ vocabulum; aut, si non indigneris, concubinai vel scorti. Ut quo me pro te amplius Iiumiliarem, ampUorem apud te consequerer graliam, » (ij* kiûre d'HélolM.)

20t L*ÉPOUSE.

monde». » Une entrave aux pieds de Thomme supérieur, voilà le mariage pour Héloïse ! Belle âme, aveugle à force de dévouement, qui ne devinait pas qu*Abailard soutenu par elle eût été deux fois Abailard ; que la présence continue de la femme aimée, que sa vigilance maternelle autour de nos actions et de nos travaux enrichit notre intelligence de toutes les délicatesses de rame féminine, et qu'enfin la pratique de la vie, une femme à soutenir, des enfants à élever, eussent donné peut-être à son égoïste amant ce qui lui a toujours manqué, le cœur d'un homme avec la tête d*un philosophe. Mais pouvait-elle juger autrement le mariage? Que lui représentait-il de tous côtés? N'était-il pas méconnu et comme avili à la fois par la brutalité de sentiment des barons féodaux, et par la sévère. condamnation de quelques sectes ascétiques du christianisme? Epouvantées des excès qu'avaient enfantés' les passions des sens, et par lesquels le corps humain avait comme déshonoré la nature humaine, ces sectes le déclarèrent boueet fange, et appelèrent tous ses désirs, honteux. De là à déconseiller le mariage, il n'y avait qu'un pas; ce pas fut. franchi. Saint Paul avait dit : « Celui qui marie sa fille ne commet « pas un péché, mais celui qui ne la marie pas fait une € bonne œuvre. Qu'il la marie pourtant, si elle ne peut « pas garder la continence, car il vaut mieux se marier « que de brûler ^ » Voilà toute la pensée de l'apôtre : le mariage n'est pas l'idéal de la nature humaine, l'accomplissement le plus parfait de la loi divine , c'est la satisfaction acceptée d'un besoin matériel comme la soif

i. Lettres d'Héloïse.

^. Saint Pâul, ÉpUre aux Corinthiens*

OU la faim. TertuUien va plus loin que saint Paul ; une indignation qu il croit sainte s'empare de lui à la vue de la femme^. Dans son emportement, qui calomnie même les caresses maternelles, il anathématise tout ce qui vient de Fépouse, tout jusqu'à ces êtres charmants qu'on aime avant de les connaître, les enfants. » Pas « d'enfants, dit-il, les enfants seront un encombre au « jour où il faudra avoir les pieds libres, et quand la « première trompette de l'ange sonnera, il n'y a que les « vierges qui s'élanceront sans gêne à sa voix, car elles « n'auront aucun fardeau nuptial qui tressaille dans « leur sein ou qui s'agite à leur mamelle % »

Saint Jérôme dépasse encore TertuUien. Ce fougueux martyr de lui-même, qui avait tant souffert par la chair, que, pour la dompter, il se couchait nu sur la terre nue, et demeurait des jours entiers sans nourriture; saint Jérôme réagit| contre cette chair maudite avec toute la fureur de la vengeance. Anathème sur le mariage I II n'en veut plus. « Mettons, mettons, s'écrie-til, la main à la ((COgnée*,et coupons par ses racines l'arbre stérile du € mariage. Dieu avait permis le mariage, j'en conviens;

1. « Femme , dit-il, lu devrais toujours 6lre vôlue de deuil et de haillons, n'offrant aux regards qu'une pénitente noyée dans les larmes et rachetant ainsi la faute d'avoir perdu le genre humain! Femme, tu es la perle du démon ! C'est toi qui as brisé les sceaux de l'arbre défendu , c'est toi qui, la première , as violé la loi divine , toi qui as corrompu celui que Satan n'osait attaquer en face, toi enfin à cause de qui J.-C. est mort. ») — Une déicide, un ange fatal éternellement attaché à l'homme pour le perdre, telle est la femme pour TertuUien, Aussi lui jette-t-il, avec une sorte de terreur, un voile sur le visage ; n veut qu'elle cache « son front toujours, partout, à tout âge : fille, à cause de son père ; épouse, à cause de ses frères ; mère, à cause de ses fils. » (TertuUien, Traité de ^ornement des femmes,)

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