Idem, Deuxième traité sur la virginité
S, TertuUieDj Les femmes doivent-eiles être voilénf
répouse et du mariage achevait son développement à Taide des théories mêmes qui lui faisaient obstacle. Retour étrange I tandis que les fondateurs de Tascétisme frappaient Tamom* et le mariage d'une sorte de malédiction, Tamour, Télément immortel, trouvait dans la doctrine de Jésus un point d'appui pour devenir Tâme de la femme, et le mariage, méconnu sur la terre, réalisait ailleurs son idéal. Ailleurs que sur la terre! dirat-on; et où donc? Dans le ciel!
Ceci est un point des plus intéressants et des plus curieux de l'histoire des femmes.
Nous l'ayons déjà indiqué. Jésus est celui qui émancipa leur âme, et leur ouvrit cette vie du sentiment, où la passion même est comptée comme un motif de paràon ; aussi est-ce de lui que date une affection toute nouvelle dans le monde : l'amour de Dieu. Cette opinion semblera peut-être un blasphème* Elle n'est pourtant qu'une vérité. Les femmes juives tremblaieoi^t devant Jéhovah; les femmes païennes courbaient le front sous la foudre de Jupiter; les femmes chrétiennes aimèrent Jésus. Relisez le naïf et divin Évangile de saint Luc, vous voyez les femmes toujours mêlées à la vie et à la mort du Sauveur. A peine paraît-il, qu'elles sentent leur Dieu dans ce Dieu du cœur. Marthe, sœur de Lazare, le sert et le soigne ; Marie se couche à ses pieds et l'aime, pendant qu'il laisse tomber de sa bouche angélique cette parole profonde qui éclaire tout le poinide la question qui nous occupe : ^ Ha- € rie a choisi la meilleure part, et cette part ne lui sera € pas ôtée. » C'est une femme qui, au milieu d'une prédication de Jésus, s'écrie toutà coup avec une tendresse passionnée r « Heureuses les entrailles qui vous ont porté t € les mamelles gui vous omt nourri l » Ce ^ii\.\<&*§»l^Tca£L^^
qui, après sa descente au sépulcre, viennent regarder où , il est enseveli, et préparent des aromates et des parfums ^ pour Tembaumer. N'a-t-il pas absous la femme adultère; ^ relevé Madeleine novée de larmes, conversé avec la cour- : tisane égyptienne? Aussi, quand le troisième jour, Marie- ^ Madeleine vient au sépulcre avec les apôtres, et qu'ils voient tous que le corps est enlevé, les apôtres s'éloignent, mais Madeleine reste; elle se tient en dehors du tombeau et pleure, elle se penche vers le sépulcre vide / et pleure encore. Puis, apercevant deux anges vêtus de blanc assis à la place où avait été le corps de Jésus, qui lui disent : « Femme, pourquoi pleurez-vous ? — Je pleure, « dit-elle, parce qu'ils m'ont enlevé mon Seigneur, et je « ne sais où ils l'ont mis. » Que d'affection tendre dans ce mot qui va devenir le cri ou le soupir de toutes les femmes : mon Seigneur î C'en est fait, un nouveau sentiment les soutiendra désormais dans leurs luttes, les calmera dans leurs souffrances, les consolera de ne rien être et de ne rien faire, elles aimeront leur Seigneur. Que leur importent les brutalités de leurs maris, elles ont un autre époux dans le ciel (car les vierges et les religieuses ne sont pas les seules épouses de Jésus-Christ), elles ont un autre mariage où s'épanche et se spiritualise tout ce que leur âme a de force pour aimer. Grossier baron, tu te crois le mari de cette femme parce que tu la possèdes, mais ce n'est que son enveloppe extérieure que tu presses entre tes bras : son âme, désormais trop haute pour se contenter de la part matérielle que tu lui fais, son âme t'échappe et va s'unir à l'objet divin, au céleste martyr qu'elle aperçoit au pied de son lit, cloué sur la croix. Voilà son véritable bien- aimé; amour réel, profond, auquel elle est fidèle, et dout Jésus est jaloux.
Le martyre de Jésus a été le martyre de beaucoup de femmes du moyen âge; beaucoup d'entre elles ont souffert sa passion. Que de torrents de larmes ont coulé sur ce corps crucifié ! que d'étreintes Tont serré contre des cœurs brûlants et chastes 1 Jamais être visible, humain, fiit-il plus adoré, plus pleuré*? Sainte Thérèse meurt de regret de ne pouvoir mourir, c'est-à-dire de ne pouvoir le rejoindre. Catherine d'Oignies s'évanouit de douleur, si elle regarde trop longtemps le crucifix. Ainsi l'anathème jeté sur la passion enfantait la passion ; ainsi la réaction contre l'amour allait se perdre dans l'amour même. Seulement, renouvelée par le divin objet de leur adoration, l'âme des femmes se purifiait en s'enflammant. Leur éducation était faite, le flambeau était allumé, il ne s agissait plus que de ramener sur la terre quelques-uns de ces rayons qui remontaient tous vers le ciel.
Qui fut chargé par Dieu de cette mission ? La chevalerie. Seulement, comme nous l'avons dit, les mœurs de cette époque faisant obstacle au perfectionnement complet du mariage, et le rôle de l'épouse ne pouvant se dessiner au sein de l'union conjugale, il alla se former en dehors d'elle sous une autre figure.
Une page de la délicieuse biogi'aphie de Bayard par son écuyer explique ce fait*. « Le bon chevaHer avait été nourri en son jeune âge dans la maison du duc de Savoie, et comme jeunes gens fréquentent volontiers ensemble, il voyait souvent et bientôt aima une belle jeune fille qui était attachée à la duchesse comme de-
). Œuvres de sainte Thérèse, Cantiques ^ 2, Vie de Bayard, par son écuyer.
moiselle, ainsi que lui comme page. Cet amour étail égal dans les deux cœurs, et si profond, sans sortir de l'honnêteté, que, s'ils l'eussent pu, ils se seraient pris par nom de mariage, sans regarder à ce qui pourrait s'ensuivre à cause de leur pauvreté. Mais le duc de Savoie ayant donné Bayard à Charles YUI pour sod page, il fallut que les deux amants se séparassent, et quand, plusieurs années après , le chevalier revint à Carignan, il trouva que sa dame s'était mariée par ordre du duc au seigneur de Fluxas. Cependant elle lui voulut faire connaître, comme femme vertueuse, que cet amour honnête qu'elle lui avait porté dans sa jeunesse durait encore, et elle lui fit tant de courtoisies que plus n'eût été possible. « Monseigneur de Bayard, € mon ami, lui dit-elle , voici la première maison oii € vous avez été nourri ; ce serait grande honte si vous € ne vous y faisiez connaître, comme en France et en € Italie où il est si grand bruit de vous. » Le pauvre gentilhomme lui répondit : « Madame, dites-moi donc ce « qu'il faut que je fasse. «H me semble, monseigneur de € Bayard (mais que je ne vous ennuie point) que vous € feriez bien de donner un tournoi en cette ville. — Il € sera fait, madame. Vous êtes la dame en ce monde € qui a premièrement conquis mon cœur à son service; € je suis tout assuré que je n'en aurai jamais que la « bouche et les mains', car de vous requérir autre € chose je perdrais ma peine, et aussi, sur mon âme, € j'aimerais mieux mourir que de vous presser de dés- € honneur, mais bien vous prie de me donuisr un de € vos manchons. » Elle le fit. Le lendemain, une trom-
/. Ce mot ett emprunté aux totnnA^.dsLxafiselaisB.
FORMATION DE L'IDÉAL DU MARIAGE. 2ll
pette prockmait dans toutes lee villes d'alentour que moHfieigDeur Bayard ouvrirait à Carignan un grand tournoi dont le prix serait un manchon de sa dame, où pendait un rubis de cent ducats. Qui fut le vainqueui*? loos le devinez. Après le tournoi, les deux juges (lun d'eux était le chevalier de Fluxas] vinrent présenter le prix au chevalier; mais lui, rougissant de honte, le refusa, disant : « Que, à tort et sans raison lui était at- « tribué cet honneur ; que, s'il avait bien fait aucune « chose, madame de Fluxas en était cause, elle qui lui « avait prêté son manchon, et qu'à elle seule apparte- « nait le prix, i» Le seigneur de Fluxas, qui connaissait la grande honnêteté du bon chevalier, n'en entra aucunooaent en jalousie : il vint droit à sa femme avec le seigneur de Grammont, et tous deux lui apportèrent le rubis, le manchon et les paroles du chevalier. Elle, qui en savait tant sur l'honneur que c'était merveille, ne s'en effraya nullement, mais répliqua : « Monseigneur € de Bayard me fait le bien de dire que mon manchon € lui a donné le prix; je le garderai donc toute ma vie € pour l'honneur de lui. » Le soir, ce fut danses et fêles , mais le lendemain départ. Le chevalier alla prendre congé de sa dame; ce ne fut pas sans qu'il tombât quelques larmes de la part d'elle, et de son côté était le cœur bien serré. L'amour honnête a duré entre eux deux jusqu'à la mort; il n'était année qu'ils lie s'envoyassent présents l'un à l'autre. »
Voilà qui nous en dit plus sur le mariage de ces siècles que beaucoup de réflexions. Dans ce récit se révèle un fait bizarre comme une exception, général comme une règle : c'est qu'au moyen âge il y eut presque toujours pour la femme un iuax'v^<^^ ^\>^ ^^
mariage : elle réservait pour son mari sa personne, la fidélité matérielle, les services, les soins extérieurs; pour Tamant, Tâme, les pensées d'honneur, la vie spirituelle. Toute femme vertueuse, ainsi parle la chronique de Bayard, pouvait, je dis presque devait avoir un mari et un ami, rivaux sans haine, copropriétaires sans envie, car leurs royaumes ne se touchaient pas : on vient de voir comme le seigneur de Fluxas ne conçoit aucune jalousie contre le chevalier, car il connaissait son honnêteté î Pour ces hommes grossiers et sans finesse de cœur, l'adultère était une chose matérielle; la femme qui avait défendu son corps était fidèle, ils ne lui demandaient rien au delà. Du reste, l'amant était un personnage accepté et reconnu; il avait ses droits que la femme ne cachait pas et que le mari ne niait pas.
Quels étaient ces droits? Oii commençait cet empire? Où finissait-il surtout ? Nous avons bien dit : Au mari la personne, et à l'amant l'âme ; on pourrait craindre pour nos aïeux féodaux qu'il ne se fût glissé parfois quelque confusion dans le partage de ces deux royaumes, et que leurs femmes ne se fussent peut-être trompées de propriétaire.
Fausse inquiétude! Tous ces droits étaient réglés par arrêts judiciaires; il y avait pour cela un code, des tribunaux , une jurisprudence , voire des avocats. Au seizième siècle, un président, Martial d'Auvergne, a, sous le titre d'arrêts d'amour^, mis en scène avec toutes les formes judiciaires et audienciaires, des amants venant se plaindre à un grave président que leur dame
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leur eût refusé un regard ou un baiser, tandis que la défenderesse ' (ainsi s'appelle l'amante) allègue pour excuse que M. Danger était là. M. Danger^ c'est le mari. Cette satire suffirait pour prouver le fait comme le don Quichotte prouve la chevalerie; mais il est une autre autorité plus imposante et plus irrécusable, le manuscrit d'un chapelain de la cour de France du douzième siècle, qui constate et décrit l'existence de ces cours d'amour*. Les dames de Gascogne, la reine Éléoûore, la comtesse de Narbonne, la comtesse de Champagne, la comtesse de Flandre, étaient présidentes de cours d'amour. Il s'en tenait à Pierrefeu, à Digne, à Avignon; on pouvait appeler de l'une à l'autre, les dames seules y siégeaient comme juges, et les matières des jugements se devinent. Dans ces assemblées poé tiques et sentimentales, dans ces académies de cœur, si l'on peut parler ainsi , se débattait , s'établissait le compte des amants et celui des maris. « Le véritable amour peut-il exister entre personnes mariées? » demande-t-on à la cour, et la comtesse de Champagne répond : € Nous disons et assurons, par la teneur de « ces présentes, que l'amour ne peut étendre ses droits « sur les personnes mariées. En effet, les amants s'ac- « cordent tout, naturellement et gratuitement, tandis € que les époux sont tenus, par devoir, de subir réci- « proquement leurs volontés, et de ne se rien refuser « les uns aux autres. Que ce jugement, que nous avons « rendu avec une extrême prudence, et d'après l'avis € d'un grand nombre d'autres dames, soit pour vous
1 . Maître André, chapelain de la cour royale de France, douiièuie siècle. Manuscrit delà Bibliothèque royale , u^ B*lb%*
« d'une vérité constante et irréfragable. Ainsi jugé Tan « de grâce \ \ 74, le troisièioe jour des calendes de mai, « indiction septième. »
Ainsi, un mari n'avait pas le droit d'aimer sa femme, mais, en revanche, la femime avait le droit d'aimer un autre homme que son mari, et même, si elle était complètement bonnéta, dit le chapelain, elle le devait. Le mariage, selon un article de ce code, n'est pas une excuse légitime contre l'amour; car une demoiselle attachée à un chevalier par un amour convenable s'étant mariée à un autre, fut condamnée par jugement d'Ermengarde, vicomtesse de Narbonne, à continuer au premier son amour et ses bontés coutumières, la survenance du lien marital n'excluant pas le premier attacbement. Mais voici un arrêt plus curieux encore, et qui marque d'une manière décisive la différence de l'amour et du mariage. Un chevalier était épris d'une dame qui avait déjà un engagement; la dame, pour se délivrer de ses poursuites, lui promit de l'aimer ^ jamais elle perdait l'amour de son ami. Deux mois après elle épousa cet ami. Qu'arriva4-il? C'est que l'aspirant éconduit se présenta devani*elle, et la requit de tendresse, disant qu'elle n'avait plus le droit d'aimer son premier amant, puisqu'elle l'avait épousé. Survint un arrêt de la cour, arrêt d'une princesse, d'une reine, de la reine Éléonore, qui, après quelques détours, décida que si la dame donnait ce qu'elle avait promis, elle sei*ait louable (laudabiUs).
Sous ces établissements, d'appai>enoe ridicule et frivole, et où le bel esprit occupait saoïs doute une grande place, se cachait cependant un fait sérieux et digne de l'attention de l'historien : une protestation contre le mariage grossier de no& pèirQ&. \jà <^<^ àL^\%s£LQ>>a£ cen-
surait et réformait le code mati'imoiiial, ou plutôt il était, en partie ^ le code matrimonial lui-même. Plus sévère que le mariage, cette affection libre inspirait des devoirs réels et rigoureux aux deux amants. La loi civile disait : Une femme dont le mari est absent pendant dix ans, sans qu'on ait de ses nouvelles, a le droit de se remarier^. Le code d'amour disait : L'absence de l'amant, quelque longtemps qu'il la prolonge, quelque avare qu'il soit de messages ou de lettres propres à réjouir ou consoler sa dame, cette absence ne relève pas la femme de son attachement. La loi civile disait : La femme veuve, après un an et Un jour de veuvage, peut prendre un second mari ^. Le code de l'amour imposait à l'amie deux années de veuvage de cœur. Les lois féodales qui permettaient au mari de battre se femme, pourvu que ce ne fût que modérément, faisaient du mari un grossier possesseur; le code d'amour imposait à l'amant, comme une loi fondamentale, le respect.
Enfin, et là se trouve le point capital, les mœurs de la féodalité ne donnaient à l-épouse aucun pouvoir moral sur l'époux ; tandis que le code d'amour faisait de la femme, comme nous l'avons dit plus haut^, le guide et l'associée de Thomme.
Ainsi se réalisait en dehors du mariage, et en contradiction avec le mariage, ce qui constitue son essence intime, la fusion des âmes et le perfectionnement mutuel. En vain tombèrent les cours d'amour, l'humanité n'en avait pas moins reçu d'elles, et n'en garda pas