Chapitre ûè 1 ^Amanie
moins dans sa conscience ce type précieux du rôle de la femme. La marche du temps fit le reste, et depuis cette époque, l'amour et le mariage se présentent aux âmes élevées comme deux frères invinciblement liés Tun à Tautre, incomplets l'un sans Tautre, et tout-puissants l'un par l'autre. En effet, en passant de la maîtresse à l'épouse, cette influence moralisatrice de la femme trouve soudain le caractère si nécessaire qui lui manquait alors, la continuité. L'empire de l'amante ne survit pas à la jeunesse qui le fait naître, et souvent il a la frivolité de cet âge, comme il a sa grâce éphémère; le mariage seul lui donne du sérieux et de la durée, le mariage fait un devoir de ce qui était un jeu, une règle pour la vie de cette loi d'un jour, une autorité calme de cette impétueuse domination. La femme ne peut avoir d'action salutaire sur l'homme que dans le ipariage, et ^« mariage seul peut faire de l'homme un être complet.
Sans doute, ce n'est encore que par couples isolés que Dieu produit à nos regards l'image de ces unions idéales; mais le bien commence toujours par être une exception avant de devenir une règle, et nous pouvons, sans craindre d'être appelés rêveurs, tracer le portrait de ces rares élus qui nous doivent servir de modèles.
Entre de tels époux, pas de commandement. Pas d'inférieur ou de supérieur, aux yeux du mari surtout; car son seul vœu est d'apprendre la liberté à sa femme et de lui ordonner de vouloir. Dans cette sainte alliance le mélange des qualités se transforme en échange; elle devient plus forte auprès de lui, il devient meilleur auprès d'elle; la tendresse, ce divin sentiment qui joint à toute i'ardeur de la pa?ss\oTi la douceur pénétrante de
FORMATION DE L'IDÉAL DU MARIAGE. 2l7
la sympathie, la tendreâSe s'insinuant entre leurs cœurs^ les fond pour ainsi dire en un seul. Us ont sans doute d'autres objets bien chers d'affection, des enfants, une mère, mais rien n'est pareil à ce qu'ils éprouvent l'un pour l'autre. Il n'y a qu'elle qui soit lui, il n'y a que lui qui soit elle ; les mêmes pensées arrivent sur leurs lèvres aux mêmes moments ; leurs visages, par l'habitude de sentiments semblables, contractent une sorte de ressemblance, et, à les voir, comme à les entendre, on sent entre eux une parenté plus puissante que celle du sang, la parenté de l'âme.
Une telle union ne craint pas même les années et leurs ravages. C'est le misérable emploi de la vie des femmes, c'est leur oisiveté et toutes les mesquines passions^ qu'elle enfante qui flétrissent leur visage avant le temps, qui flétrissent leur bonheur avec leur visage. Tant que dure la jeunesse (la jeunesse, le plus charmant des mensonges î ), la rondeur des lignes de la figure dissimule tout, et si un mauvais mouvement de l'âme y imprime un pli délateur, ce pli s'efface aussitôt sous l'élastique ressort de cette chair juvénile; mais, quand vient l'âge, chaque pensée habituelle creuse sa ride : c'est la vanité qui contracte les lèvres; c'est l'envie qui enfonce la bouche, et le désenchantement de l'époux, suit bientôt le déclin prématuré de la femme. L'épouse, dont nous avons dessiné le portrait, n'a rien à redouter de pareil de la main du temps. On reprochait un jour à Michel-Ange d'avoir représenté la vierge Marie encore belle dans un âge qui n'était plus la jeunesse : « Ne « voyez-vous pas, répondit-il, que c'est la beauté de « son âme qui a conservé celle de son visage? » Ainsi de l'épouse vraiment épouse; tout ce qu'd\ft ^ SaJyX. ^<^
bien pendant sa longue carrière dbnjugale et maternelle, tout ce qu'elle a pensé de pur et d'élevé, répand sur ses traits un charme de physionomie, une noblesse inconnue même au jeune âge; la finesse de son esprit, plus exercé, y ajoute une grâce piquante, et parfois le temps lui a, ce semble, autant apporté qu'emporté.
Vienne donc la vieillesse elle-même, elle n'altérera cette union que lorsqu'elle la brisera. Quand les enfants éloignés ou établis laisseront seuls auprès du foyer les deux vieux compagnons, la mémoire de cette vie commune si pure et si tendre, la conscience de s'être perfectionnés Tun l'autre, la certitude d'immortalité que donne une affection qui n'a jamais faibli, suffiront pour défendre leurs âmes du contact glacé de l'âge. Cette affection s'empreindra même d'une mélancolie solennelle à la vue de la terre qui s'éloigne, de Dieu qui s'approche, et ils s'aimeront à la fois comme des êtres qui vont se .({uitter, et comme des êtres qui se retrouveront!