‹ Histoire morale des femmes (volume 2)Chapitre 69 sur 124 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Dans cette description du mariage idéal telle que nous venons de l'essayer, il manque un mot qui s'y trouve cependant sous-entendu à chaque ligne, le mot indissolubilité.

L'indissolubilité me semble le sceau suprême de l'institution matrimoniale; c'est vraiment te doigt de Dieu imprimé sur Tunion humaine; c'est la grande idée de rimmuable introduite dans cftWfc N\ft <A tout change;

LE DIVOilCB. 2i9

c'est Tespérance de Finfîni déposé dans ces cœurs où tout s'éteint, et Ton peut mettre au défi poêles et philosophes de représenter un type parfait du mariage et d'y placer le mot de divorce. Sublime comme principe éternel, la théorie de l'indissolubilité a joué, en outre, un grand rôle dans le monde comme institution temporaire et comme instrument social ; elle a sauvé, dans les mains de l'Église, le mariage et la femme.

Quand le christianisme parut, le mariage périssait à Rome par le divorce. On sait tous les excès de la Rome impériale ; « Telle Romaine, dit Sénèque, compte ses « années, non par le nombre des consuls, mais par le « nombre de ses maris. » — « Va-t'en, dit un affranchi « à sa femme, dans Juvénal, va-t'en, tu te mouches « trop, j'en veux épouser une qui ait le nez sec. »

Chez les barbares, le mariage périssait par la répudiation. La répudiation est le droit qu'a le mari de renvoyer sa femme, comme le divorce le droit commun aux deux époux de se séparer et de se remarier.

La Nial'Saga rapporte un exemple remarquable de ce pouvoir despotique. Un des hommes de la haute terre arrive avec sa femme à un festin nuptial. Le hasard place le mari auprès d'une jeune fille d'une beauté rare; ses yeux ne la quittent pas. Sa femme le raillant sur l'ardeur de ses regards : « Cette femme m'est insuppor** « table, s'écrie-t-il, je la répudie et j'épouse cette jeune « fille I » Il l'épousa.

Il ne fallut pas moins que la parole de Jésus-Christ, que Dieu lui-mi^ue, pour lutter contre le monde romain et contre le mojide barbare, pour renverser cette servitude et guérir cette dépravation.

Ce combat, ce duel de plusieurs siècles eu\*\^\%5Cv^fe

et la société se trouvent résumés avec toutes leurs dramatiques alternatives dans Thistoire de Philippe Auguste et d'Agnès de Méranie. Rien de plus touchant, non pas qu'Agnès, mais qu'Ingeburge, la première et véritable épouse ; rien de plus cruel que Philippe ; rien de plus noble qu'Innocent III. Ce n'est pas une femme, un mari, un prêtre; c'est l'épouse, l'époux et le civilisateur. Ingeburge était jeune, belle , fille du roi ' ; si élégante, qu'on la comparait à Diane; si pure, qu'on l'assimilait à Marie. Philippe Auguste la veut pour femme. Le roi de Danemark, frère d'Ingeburge, la lui accorde. Elle arrive précédée de sa renommée, et la dépassant encore. Philippe la reçoit à Amiens, la passion brille sur son visage; le jour du sacre est fixé, la cathédrale d'Amiens reçoit bientôt les royaux fiancés. Tout à coup, au milieu de la cérémonie, la figure du roi s'altère, il pâlit ; il détourne les yeux de la belle Ingeburge : ce qui se passe dans l'âme violente de ce demi-barbare, personne ne peut le dire ; mais il trouve repoussant ce qui lui semblait splendide de beauté; il abhorre ce qu'il adorait; Ingeburge lui apparaît comme un monstre. Le soir, la chambre nuptiale s'ouvre ; l'heure de. minuit venue, Philippe y pénètre ; puis un moment après il en sort, et jure qu'il ne sera jamais le mari de cette femme; que Satan est entre elle et lui. De là à un divorce il n'y a qu'un pas; il le demande, il l'appelle, et avec ce mélange d'impétuosité sans frein et d'astuce patiente , propre à ces races barbares, il prépare tout pour cette répudiation. Un prétexte est bientôt trouvé : Ingeburge

1. Bibliothèque de V école des Chartes, (Mémoire de M. Hercule Génad.)

est sa parente , on dresse un arbre généalogique qui le prouve; on choisit des évêques qui le déclarent; et, trois mois après cette union, un concile s'assemble pour la rompre. La triste fille du Nord y paraît; elle est seule ; pas un de ses parents autour d'elle, pas un conseil ; elle ignore même la langue de la France, et, pendant plusieurs heures, elle suit, pleine d'angoisses, sur la physionomie du roi, dans les regards des prélats, et comme à la trace du bruit de son nom qui se prononce parfois, ce drame où sa vie est engagée. Enfin la décision est rendue, et cette décision, c'est le divorce; on la communique par un interprète à Ingeburge. Alors se levant et éperdue de douleur, elle s'écrie avec un accent inimitable : « Mala Francia! mala Francial » Cette apostrophe inattendue, l'emploi même de cette langue étrangère qui peignait si vivement sa détresse et son impossibilité de se défendre, firent reculer les juges devant leur sentence ; mais Philippe les força de signer. Que fait Ingeburge ? Elle ajoute un cri plus pénétrant encore à son premier cri, et se retournant, pour ainsi dire vers un sauveur absent, mais assuré : « Roma I Romal » dit-elle, Rome répond. Philippe ne fléchit pas. Il avait chassé sa femme de son lit, il la jette dans un couvent ou plutôt dans une prison. Le Danemark la réclame, il la refuse; le saint-siége la défend, il le brave. Il épouse solennellement une autre femme, Agnès de Méranie, et cependant l'épouse légitime, la reine légitime, une fille de roi, qui avait apporté en dot la valeur d'une province, meurt de faim dans sa retraite, forcée, pour vivre, de vendre ses habits, ses meubles, plus encore, d'accepter des aumônes d'un de ses juges que le remords pressait. Est-ce tout? Non. Le ^^^e \\i\NSi<ysûîv»

ayant enfin cassé le divorce et provoqué une enquête sur la prétendue parenté des deux époux, Philippe renonce à ce moyen, il parle de maléfice; il n'a pas honte d'en appeler à Ingeburge elle-même pour attester que jamais elle n'a été sa femme. Et voilà cette pieuse créature obligée de jurer solennellement devant deux archevêques que Philippe est entré dans son lit; il faut qu'elle dise le jour et Theure, qu'elle raconte les circonstances, qu'elle donne les preuves; il faut enfin que l'épouse ouvre elle-même la chambre nuptiale aux regards de toute l'Europe I Philippe, voyant encore cette ressource lui échapper, en invente une autre : c'est d'ïngeburge elle-même que partira la demande du divorce; c'est elle qui le voudra, qui l'implorera. Alors commence contre la triste prisonnière tout un ensemble systématique de tortures morales et physiques, pour la pousser à cette demande : sa nourriture est irrégulière et insuffisante ; elle tombe malade, on lui refuse le médecin; il pénètre Jusqu'à elle, on refuse de suivre ses ordonnances ; la captive recevait d'Innocent des lettres consolatrices, elles sont toutes interceptées ; les envoyés de son frère, ses compatiiotes, sont exclus de sa présence. Séparée des hommes, on l'isole de Dieu même, on lui compte les jours où elle peut entendre la messe, on lui interdit absolument les instructions religieuses, les offices, et même la confession (retirer la confession à cette âme éperdue, c'était lui faire craindre la damnation] ; aucun être vivant n'approche d'elle, que des hommes stipendiés qui l'accablent d'injures, lui reprochent le malheur de la France frappée d'interdit à cause d'elle, et l'accusent, en termes blessants, du dégoût de Philippe pour sa personne.

D'abord, dans son désespoir, elle s'écrie en s' adressant au pape : t Mon père, mon père, je meurs tous les € jours dans mon corps et dans mon âme ^. Oh ! qu'elle € me paraîtrait bonne, douce, sacrée, à moi, maltt heureuse femme désolée et i*ejetée de tous, cette mort « unique qui m'arracherait aux tourments de mille « morts que j'endure 1 :» Mais bientôt reprenant courage : « Mon père, je vous attendrai ! Ne tenez compte « d'aucun des aveux que les menaces m'arracheront; « ne croyez à aucun des serments que la violence « m'extorquerait ; ma bouche pourra céder, mon corps « pourra fléchir, mais mon âme^ jamais 1 Je suis épouse « légitime, je mourrai épouse légitime, heureuse de « mourir pour -le soutien du saint sacrement du ma- « riage. »

Avouons-le, ces paroles respirent une grandeur inconnue à tout ce qui n'est pas le christianisme et le dogme de l'indissolubilité. Innocent se montra digne de sa mission^. Il ne laissa pas à Philippe un moment de trêve. « Vous êtes tout-puissant, lui écrit-il ; mais quelle « que soit la confiance que vous inspire votre pouvoir, < vous ne sauriez tenir, nous ne disons pas en notre € présence, mais devant la face de Dieu, dont nous « sommes, quoique indigne, le représentant sur la « terre. Notre cause est celle de la justice ; nous mar- « cherons dans cette route royale sans incliner à droite,

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