CHAPITRE PREMIER
L*homme n'est pas seulement iils, mari, père, il est liomme et citoyen. A ce double titre se rattachent pour lui deux ordres nouveaux de droits et de devoirs, qu'il remplit ou exerce dans les offices publics et les offices privés. De ces offices, les uns ont pour objet l'organisation de sa vie personnelle, les autres sa participation au gouvernement de la chose publique, tous deux la pleine expansion de ses facultés intellectuelles et morales. Ainsi, industriel, magistrat, artiste, député, médecin, militaire, l'homme, si on y ajoute son titre de père et de mari, a trois théâtres pour le développement de son existence : une famille, une profession, une patrie.
La femme n'en a réellement qu'un, la famille. Carrières politiques, carrières privées», tout est à peu près
1. M. Edmond Texier a publié, dans le Journal le Siècle, le 15 mai 18G4, un article qui renferme les faits les plus intéressants sur les efforts tentés pour ouvrir aux jeunes flUes les carrières professionnelles. M* j^dmond Texier est^ comme oa \e «a\\| vyii ^^^ ^^^^^ ^^\^n^^^
interdit aux femmes. Elles sont soumises aux lois et ne les font pas; elles payent les impôts et ne les votent pas; elles subissent la justice et ne la rendent pas. Une femme ne peut pas être témoin dans un acte public ou dans un testament; une femme ne peut être ni tutrice ni membre d'un conseil de famille, si ce n'est comme mère ou aïeule, et la loi faisant une injure des termes même qui expriment cette interdiction, la loi dit :
Sont exclus de ces fonctions :
Les interdits, les condamnés à une peine aflBictive ou infamante, les hommes d'une inconduite notoire, les gérants incapables ou infidèles , les mineurs, les femmes.
On les assimile aux fous, aux enfants et aux fripons.
Dans les carrières professionnelles ou libérales, elles sont ou repoussées ou opprimées. La Sorbonne leur a interdit non-seulement ses chaires, mais ses cours ; une femme n'obtient pas une carte d'auditeur pour les leçons d'éloquence ou de science. L'École de droit, fermée à leur désir d'apprendre, leur refuse la connaissance du code qui les régit. L'École de médecine, sauf pour une spécialité, ne leur permet pas l'exercice de cet art, dont elles ont été si longtemps les seules adeptes. Paris compte cinq Académies^ pas une n'a une seule place pour les femmes. La France compte plus de trois cents collèges, pas une chaire de professeur n'y est destinée aux femmes *.
protecteurs du bel établissement de Notre- Dame-des-Arts, où se réalisent chaque jour de si sérieux progrès dans l'éducalion des femmes. U défend avec la plume d*un liomme d'esprit ce qu'il a conlriboé à fonder avec la générosité d*un homme de cceur. I« Que le lecteur ne croie pa» <vm ^ dé&im voir les fisaunes mêiéfl»
Les mœurs, au lieu de corriger les lois, les fortifient. Une femme médecin répugne ; une femme notaire fait rire; une femme avocat effraye. Les femmes elles-mêoies, d'accord avec les coutumes qui les excluent, n'épargnent ni les railleries ni les reproches amers à celles de leurs sœurs qui osent rêver une existence en dehors ou en l'absence de la famille; et ainsi entourées de barrières, assistant à la vie, mais n'y prenant point part, sans lien avec la patrie, sans intérêt dans la chose publique, sans emploi personnel, elles sont filles, épouses et mères ; elles sont rarement femmes, c'est-à-dire créatures humaines pou vaut développer toutes leurs facultés; jamais citoyennes.
Une exclusion aussi absolue est-elle légitime, est-elle nécessaire ?
Avons-nous le droit de dire à la moitié du genre humain : Vous n'aurez pas votue part dans la vie et dans l'État?
N'est-ce pas leur dénier leur titre de créatures humaines? N*est-ce pas déshériter l'État même?
Qui nous dit que la société comme la famille n'a pas besoin, pour marcher au bien, des deux pensées et des deux êtres créés par Dieu? Qui nous dit qu'un grand nombre des maux qui déchirent notre monde et des
aax étudiants, sur les bancs de l'École de droit ou de médecine ; ce •erait certes un fort mauvais moyen de pourvoir à leur perfectionnement. Je ne demande pas davantage qu'elles fassent concurrence aux hommes dans les diverses places ou fonctions que j'énumère ici. Mes conclusions tendent, comme on le verra plus tard, à un but contraire» c'est-à-dire, à séparer cftaque jour davantage les femmes des hommes. Mais j'ai dû signaler ici chacune de ces ifTterdictions, pour bien mar« quer tout le système qui refuse aux femmes et les moyens de s'ins* traire et les moyens de vivre*
problèmes insolubles qui le travaillent n'ont pas en partie pour cause l'annihilation d'une des deux forces de la création, la mise en interditdu génie féminin?
Un seul fait pourrait condamner légitimement les femmes : leur infériorité radicale.
Maîfe cette infériorité, comment la constater? Par l'élude de l'histoire? — Les femmes s'étant toujours vues repoussées de toute fonction, on ne peut juger de ce qu'elles pourraient être par ce qu'elles ont été. Par l'étude philosophique de leur âme? — Cette âme ayant été comprimée par la sujétion, peut -on retrouver sa véritable nature sous son masque d'emprunt?
. Les objections tirées contre les femmes de leurs preuves même d'incapacité ou de leurs défauts, tombent donc devant le seul fait de leur subordination éternelle; ce n'est pas elles que vous voyez, ce n'est pas elles que vous ju^ez, c'est un être factice, ouvrage des hommes et non de Dieu. L'analyse philosophique et l'analyse historique semblent perdre ici tous leurs droits.
Cependant, tout inexacts que sont ces critériums, aeceptons-les. Prenons l'histoire et la philosophie pour juges : leur arrêt aura du moins cet avantage que les facultés et les talents qu'il reconnaîtra aux femmes, leur seront incontestablement acquis. Peut-être même en sortira-t-il une solution qui mettra en partie d'accord les novateurs et les retardataires. Si, en dépit de tant d'entraves de toutes sortes, les femmes ont su se créer un rôle dans les grands événements du monde, ou prendre une place d'honneur parmi les créatures d'élite, il faudra bien reconnaître leur droit à ce rôle et à celle place particulière. On ne s^lmt^ i^^l-s tout ce qu'elles
pourraient valoir, mais ce qu'elles valent sera bien à elles. Prétendre juger de la vitesse d'un homme qui court avec des fers aux pieds, serait injuste, mais on peut hardiment prononcer qu'il a des pieds et qu'il est né pour courir.
Commençons par l'histoire.
Une contradiction étrange se manifeste à nous dès que nous ouvrons les annales du monde. Partout les femmes sont à la fois méprisées et honorées. Chez le même peuple, dans le même temps, par les mêmes lois, on les voit traitées tout ensemble comme des êtres supérieurs et comme des êtres infimes ; il semble qu'elles portent en elles quelque chose d'inconnu, d'impénétrable qui déconcerte les législateurs. Voyez la Bible : la femme n'a pas le droit de travailler aux ornements des prêtres du sanctuaire ; la femme n'a pas le droit de faire un serment, car elle n'a pas de parole, et Moïse dit : « La femme qui jure n'est pas forcée de tenir sa « promesse, si son mari ou son père ne le lui permet « pas. » N'est-ce pas déclarer qu'elle n'a pas d'âme ? Bt cependant le même législateur lui reconnaît le don le plus éminent de la nature humaine, ou plutôt un don ([ui la surpasse, le don de prophétie. Rome condamne la femme à une tutelle perpétuelle, et Rome la déclare confidente des desseins célestes. C'est une femme qui rendait les oracles à Cumes ; c'est une femme qui était dépositaire des livres sibyllins; les dieux ne parlaient, ce semble, que par la voix des femmes. En Grèce, même contradiction, et plus éclatante encore. Les Grecs disputaient à la femme ce. qui fait son essence même, l'amour. Plutarque, dans son Traité sur l'amour, fait dire à un de ses interlocuteurs que le véx\ta^\Q ^tciowx ^»X*
impossible entre un homme et une femme ^; et cependant les Grecs, avec une sorte de déraison apparente, accordaient aux femmes la sagesse divine. Nous voyons dans le Banquet de Platon, que la créature qui a initié le prince des philosophes à la vérité, qui a éclairé l'âme de Socrate, a été, il le dit lui-même, a été une femme. € Je n'ai compris la divinité et la vie, répète-t-il, que dans mes entretiens avec la courtisane Théopompa. »
Ainsi partout et toujours, dans le monde antique, cet être si méprisé est supérieur à nous par un côté. La courtisane, conseillère de Périclès et amie de Socrate, semble presque un symbole. Passons chez les Germp-s, notre étonnement continue. Pas de rôle pour les femmes dans les carrières publiques; mais Tacite écrit : « Les Germains sentaient dans les femmes quelque chose de divin et de divinatoire *, et respectaient en elles des êtres qui ont des rapports avec le ciel. » En Gaule, les fonctions de druidesses étaient plutôt supérieures qu'inférieures à celles des druides, car la révélation de l'avenir leur était confiée. L'île de Sena (Sein] renfermait un collège de neuf vierges * qui connaissaient, disailK)n, ce qui n'est pas encore, guérissaient des maux: incurables, faisaient ou soulevaient la mer. C'était sur des écueils sauvages, au milieu des tempêtes, qu'elles rendaient leurs oracles, elles semblaient communiquer avec la foudre elle-même. Une de leurs prêtresses fameuses, VeUéda, invisible et présente, gouvernait, pour ainsi
1« Traité de l* amour, c. 10. — « Quant au vrai amour, les fenmM n'y ont ni part, ni portion, et je n'estime pas que vous autres, qui êtes a£FeetionBé8 aux femmes et aux filles , les aimiei plus que la mouche n'aime le lait, ni l'abeille la gaufre à mieL »