I4* A M A IV TE
Entre la jeune Klle et l'épouse , ou , \yo\iY mieux dire, à côté de toutes deux, et tour à tour se confondant avec elles ou s'en détachant, s'élève un personnage plein de poésie et d'intérêt : plus libre que l'une. et plus engagé que l'autre, tenant de la jeune fille parce que, comme elle, il ne subit pas le joug d'un nom étranger ; semblable à l'épouse parce que déjà sa vie est môlée à une autre vie que la sienne , il nous représente l'union de l'homme et de la femme dans ce qu'elle a de plus intime et cependant de plus général, c'est-à-dire en dehors de toutes les conventions civiles , de tous les règlements législatifs , de tous les intérêts de fortune , de ménage et d'enfants ; ce personnage est le personnage de l'amante.
Seul dépositaire de l'affection pure, seul il peut nous indiquer le but divin de la société conjugale en dehors du but secondaire de la reproduction.
Comment, en effet, définir le mariage? Une société qui a pour objet la perpétuation de notre espèce? Non, ce n'est là qu'une fin commune aux animaux de toute sorte , et que l'homme ne peut
134 I1IST01UE MOHALK DKS FEMMES.
accepter comme le dernier mot de la Providence. Le mariage, selon la belle expression de Modestin, est : Juris kumani et divini commmiicatio , une association pour la poursuite des chost^s humaines et divines.
Or, cette association suppose nécessairement l'influence de la femme sur l'homme , comme celle de l'homme sur la femme; cette influence suppose à son tour un sentiment qui la produit et lui imprime un caractère particulier; ce sentiment, c'est l'afiiour. Avant donc d'aborder l'histoire de l'épouse et du mariage, nous devons nous demander qu'estce que l'amour? qu'est-ce que l'amante? c'est-àdire , qu'est-ce que la femme ? Est-ce un ange ? estce un démon? est-ce notre guide vers le bien?e8t-ce notre conseillère dans le mal? est-ce un pur instrument de plaisir?
Ces mystères délicats ne peuvent être éclaircis que par l'histoire même de l'amante. Chercher quels caractères différents ont prêtés à cette personne idéale les civilisations différentes, voir avec quelle physionomie elle s'est dessinée peu à peu dans la conscience de l'humanité; quel rôle lui ont assigné les poètes et les philosophes, ces deux éclaireurs de la civilisation , ce sera presque avoir déjà tracé à moitié le modèle de l'épouse. Commençons cette tâche difficile.
Socrate, qui a entrevu tout ce qu'il n'a pas défini nettement, prononça un jour, dit Xénophon, ces belles paroles :
^ Il existe deux Vénus : l'une céleste , qui s'ap^ peUe Uranie; l'autre terrestre et populaire {-xmèn-
l'amante. 135
pç), qui a nom Polymnie; Uranie préside à toutes les affections pures et spiritualistes ; Polymnie attise tous les attachements sensuels et grossiers. »
Ces mots nous placent au cœur même du débat, et voilà le personnage de l'amante, qui s( partage à son tour en deux êtres différents. Ces deux Vénus, c'est l'âme et le corps, c'est la femme ange et démon, c'est l'amour bienfaiteur et tentateur, et la lutte éternelle de ces deux divinités dans le monde va devenir l'histoire de la femme, tour à tour représentée par Uranie et par Polymnie, par Vamanle et la maîtresse.
Toutes les mémoires sont remplies de l'hyume admirable qui s'échappa des lèvres de Platon en l'honneur de Vénus Uranie. Pour la première fois, se montrait aux hommes dans les paroles du disciple de Socrate , cette image inconnue de l'amour éducateur et moralisateur ; pour la première fois, le patriotisme, la vertu, le génie, étaient présentés au monde comme les glorieux fils de l'amour, et le poëte philosophe anima tellement de sa propre \ie cette affection nouvelle, que les siècles reconnaissants la nommèrent de son nom. \ucun homme, avant ou après lui , n'eut cette gloire singulière, de découvrir un des sentiments del'àme humaine, et de lui servir de père. Mais, par une contradiction étrange, Platon, après avoir institué le culte, oublia les prétresses; les femmes furent déclarées indignes de s'agenouiiler devant les autels do l'amour platonicien , ou du moins de les desservir ; à elles les voluptés basses et grossières , le temple de Vénus Pandémos ; Uranie n'eut
13G HiSTOiUK 310IVALE i>E8 FEMMES.
pour adorateurs que les hommes seuls ; ce ne fut que par eux et sur eux que s'exerça son noble empire (*). L'amour exista en Grèce, l'amante n'exista pas, la femme ne put jamais être que maîtresse.
A Rome , le spectacle change , mais sans que le rôle de la femme s'élève; le culte de l'amour idéal de Plalon s'éteint et disparaît ; le culte de l'amante ne paraît pas encore. Qu'y a-t-il de commun entre Vénus Uranie, et Lcsbie, Délie, Ariane, Didon même; amcs voluptueuses ou passionnées, tendres ou ardentes , mais n'ayant jamais dans leur passion d'autre objet que leur passion même, et poursuivant avec une impétuosité aveugle la satisfection égoïste de leurs désirs? Ni souci de la grandeur de celui qu'elles aiment , ni souci de leur propre élévation : il manque à leur amour un mot qui est l'amour plalonicien môme, le mot de vertu. Lisez tous les poêles élégiaqucs de Rome : Horace, TibuUe, Properce, Catulle; la femme, dans leurs vers, est toujours cette créature sensuelle, voluptueuse et avide, au cœur de marbre, au corps de feu, au front hardi et stupidement fier, la courtisane. Leurs poèmes ne sont peuplés que de noms avilis , de tendresses marchandées, et TibuUe a résumé avec une énergie sublime , dans l'élégie quatrième, les transports étranges et farouches qui précipitaient les jeunes âmes romaines dans cet amour dévorant et maladif. Repoussé par la courtisane Némésis parce qu'il n'a plus d'or, il s'écrie : a Oh! ))pour ne pas souffrir ce que je souffre, je con-
(1) Voir dans W, traité de Plularque sur Famour, et dans les dialogues de Pialou la peiuture de cet amour étrange.
l'amante. 137
» sentirais à n'être qu'une pierre sur un mont glacé , » une roche qu'userait sans cesse l'onde naufrageuse » de l'Océan. Le jour m'est amer, la nuit plus amère » encore; tous les instants de ma vie sont trempés de » fiel; à quoi me sert qu'Apollon m'inspire? Némésis » démande son salaire^ e^ sa main se creuse pour qu'il »yiienne plus d'argent. Laissez-moi donc, Muses , » si vous êtes inutiles à mon amour; je ne vous cul- » tive pas pour chanter les révolutions des astres, je » cherche par mes vers un accès facile auprès de »ma maîtresse. Do l'or! voilà ce que je veux, et » ce qu'il me faut acquérir, môme par le crime et » par le meurtre, pour ne pas rester gisant comme » un misérable devant une porte fermée. J'irai donc, » j'arracherai les offrandes suspendues aux Icmples ») des dieux , et je commencerai par celui de Vénus. )>0h! le pouvoir créateur qui donna hi beauté à )>unc femme rapace a fait de l'amour un dieu in- » fâme (*j ! »
Quel cri de malédiction que ce cri d'amour !
Quel anathème que cet hymne ! L'empire de la femme y apparaît immense et maudit, comme l'empire du mal. L'amour n'est encore qu'une fatalité. H fallut une religion nouvelle , un monde nouveau, pour que les nations modernes le sentissent et le figurassent comme un bienfait.
Dante nous donne le premier ce divin modèle.
Eve la tentatrice, Némésis la maudite, ont diparu ;
{}) Élégie IV, liv. 2. Ceux qui connaisscnl la po<^slc latine savent que ce mélange de mépris et de passion pour les femmes se retrouve dans tous les élégiaqucs.
138 lUSTOlUE MOUALË DKS FEMMES.
à leur place se dessine Béatrix , c'est-à-dire la femme ange de salut, l'amante.
Arrêtons-nous devant cette grande œuvre un moment.
Que représente la Divine Comédie? un pécheur sauvé par son amour, une vie de désordres épurée par un souvenir. Dante sortait à peine de la jeunesse quand Béatrix qu'il aimait lui fut enlevée (*) : longtemps cette chaste et tendre mémoire avait suffi pour écarter toute passion mauvaise de l'âme où elle habitait. La fougue des sens l'emporte cependant, et précipite Alighiori de désordre en désordre; mais au milieu du chemin de la vie {nel mezzo cammin del vila) il se sent saisi, comme saint Augustin, du dégoût de cette existence impure, et devant lui s'élève de nouveau, semblable à un doux astre qui l'éclairé, le souvenir de son premier amour; Béatrix, qui le suit du haut des cieux, qui lit dans son àme, forme le dessein de le sauver,... comment? (L'idée est profonde et charmante), par son propre génie, par la poésie. Donc, descendue des sphères supérieures vers le séjour des païens , elle va chercher Virgile : (c belle âme ))de Mantoue, lui dit-elle (^), mon ami est si emy> poché sur celte plage déserte de la vie, qu'il sem- » ble comme perdu ; je crains de m'étre levée trop » tard de mon trône céleste , pour courir à son se- » cours; va donc, et aide-le si bien que j'en sois » consolée. Conduis-le à travers tous les cercles de
(•) Voir dans la Vitn nuoca rilisloire charmanle>d«î cet amour.
i}) Nous nous sommes eiforcé dans ce court résuma do. ia Divine Comédie de ne nous servir que dos paroles mêmes de Dante, de sorte que c^est à la fois une analyse et une traduction.
L AMAÎNTE. 139
» l'enfer, pour que son âme pécheresse se purifie » d'abord par la terreur. »
Après ces mots, Béatrix s'éloigne. Il semble que> par un tendre respect, Dante n'ait pas voulu ternir cette céleste figure en la mêlant à la troupe coupable ; seulement, quand il se sent défaillir de terreur devant quelque terrible supplice, Virgile lui dit : Tu verras Béatrix, et le couraw lui est rendu.
De l'enfer, le poète entre dans le purgatoire. Tout à coup un nuage de fleurs, qui tombe et remonte sans cesse , lui annonce rapproche de Béatrix. Le remords de ses désordres le saisit, et, tremblant comme un enfant qui se cache dans le sein de sa mère, il se retourne vers Virgile; mais Virgile a disparu; il est seul, seul avec elle pour la première fois depuis dix ans. Il n'ose lever les yeux; Béatrix, l'œil triste, et dans une attitude royalement austère, laisse tomber de sa bouche, après un moment' de silence , ces amères et ironiques paroles : « Comment avez-vous daigné monter » jusqu'ici , on est si pur et si heureux sur la terre ! » Les anges implorent la grâce du coupable par un hymne touchant; mais elle, avec ce douloureux ressentiment qui naît de la tendresse : « Ne priez » pas pour lui! Dieu l'avait créé si pur que toute » habitude droite eût opéré en son cœur des effets » merveilleux. Longtemps je le soutins dans la bonne » voie par mes yeux de jeune fille ; mais à peine » eus-je quitté la vie qu'il s'arracha à moi, qu'il se » donna à d'autres, et il tomba si bas que je n'eus » d'autre ressource pour le sauver que de lui faire ))Voir les races ennemies. »
140 HISTOIRB MOIULË DKS FEMMES.
Comme Dante se taisait : « Dis , dis^ ajoula-t-elle » avec un redoublement de véhémence , n'est-ce pas »vrai, parle! car il faut que ton aveu se joigne à » mon accusation. )^ La honte et la peur mêlées ensemble poussèrent hors de sa bouche un oui si faible qu'il fallut le secours des yeux pour l'entendre. — « Où donc, reprit-elle, sur quels autres fronts as-tu y> trouvé de meilleurs guides vers le bien, pour les » avoir suivis?— Les choses présentes avec leurs » faux attraits charmèrent mes regards aussitôt que » votre visage eut disparu. — Il fallait fuir et te )) réfugier dans mon souvenir ; mais non , tu as » ployé l'aile comme un jeune oiseau qui attend le »coup du chasseur; eh bien donc, pour ton châ- » timent , regarde-moi, et que ma beauté nou- ))velle te fasse rougir de ce que tu as poursuivi, » en te montrant ce que tu as abandonné !» Il la regarde en effet, et elle lui apparaît si belle, les autres êtres qu'il a aimés lui semblent si hideux, que le dégoût de lui-même le pénètre comme un fer brûlant : il tombe évanoui aux pieds de celle qu'il a outragée. En se réveillant : « Où est-elle, » où est-elle? » s'écrie-t-il. Elle est devant lui, mais tendre, compatissante, le visage désarmé de tout reproche. Plus d'épreuves, plus de châtiment; elle le console par ses doux regards , et lui , les yeux fixés sur elle, il apaise en la contemplant «a soif de dix ans!
• Alors commence leur voyage à travers le paradis, image de l'ascension céleste de toute âme qui a pour aile l'amour ! Chacun se rappelle l'entretien de saint Augustin
i/amaiste. 141
et de sa mère à Ostîe , quand tons doux , l'œil K\o sur rimmensité du ciel, ils montent par la pensée, d'astre en astre , jusqu'au séjour de Dieu, et qu'un soudain transport de leur cœur les amène un moment fece à fece devant le roi des créatures et des mondes ! Ainsi s'élevaient ensemble les deux âmes de Dante et de Béatrix dans les contrées supérieures. Comme sainte Monique, c'est Béatrix qui est le guide; comme sainte Monique, elle lit les questions de celui qu'elle aime sur sa figure, et lui répond avant qu'il ait parlé ; comme sainte Monique , elle réfléchit le ciel dans ses yeux , et c'est dans ses yeux qu'Alîghîeri le contemplé : « Ella guardava susoy ed io in lei. » Elle regardait en haut, je regardais en elle. » Cependant à mesure qu'ils montent, la beauté de Béatrix resplendit davantage ; chaque pas qu'elle foit feire à Dante vers le ciel ajoute un rayon à l'auréole qui la couronne, et ils arrivent enfin devant les premiers anges du triomphe du Christ, devant le Sauveur! « Ah! s'écrie le poète, » toutes les langues que Polymnie et ses sœurs ont » nourries de leur lait le plus doux , ne pourraient ra- » conter la millième partie de la beauté, du sourire » de Béatrix, quand elle me présenta au groupe cé- » leste et qu'elle s'écria : tu es racheté. » 11 était racheté en effet , et maintenant qu'il a goûté de la beauté divine , il peut retourner sans crainte achever sa vie sur la terre. Béatrix va s'asseoir au troisième cercle sur le trône où l'ont placée ses mérites, ot celui qu'elle a sauvé lui adresse ce sublime adieu : « femme , en qui fleurit toute mon espérance, loi » qui as daigné , pour mon salut, laisser la traro de
» tes pas sur le seuil de l'enfer , tu m'as mis d'es- » clavage en liberté ; la terre n'a plus de dangers » pour moi ; je conserve vivante dans mon sein l'i- » mage de ta pureté , afin qu'à mon dernier jour^ )) mon âme s'échappe de mon corps , agréable à tes » yeux ! »
Tel est le modèle inconnu de la femme que le génie du Dante posa sur le seuil de la poésie et de la civilisation modernes. Cette créature qu4 dievient plus belle à mesure que celui qu'elle aime devient plus pur ; ces deux cœurs emportés l'un par l'autre dans l'infini du bien , nous présentent un spectacle à la fois si réel et si idéal, qu'on y sent tout ensemble l'amante telle que la terre la donne , l'amante telle que le ciel la promet, et que les divins voyageurs entraînent après eux les âmes qui les contemplent, jusque dans les régions célestes!
La poésie provençale (*) et la chevalerie ajoutèrent un trait de plus à* cette influence de la femme aimée.
L'amante, chez le Dante, conduit au ciel; chez les troubadours , elle conduit à la gloire , gloire du poète, gloire du guerrier, gloire du défenseur de la patrie.
c( Qui s'étonnerait , dit Bernard de Ventadour f ) , » que je chante mieux que nul autre troubadour? » j'aime tant! » L'amour était le génie.
« 11 y a des hommes, dit encore Bernard, qui, » s'il leur vient quelque bonne aventure , en sont «plus orgueilleux et plus sauvages; moi, quand
(*) La poésie provençale a commencé h fleurir avant Danle , mais sa iielle période s'esr prolongée encore après lui. (2) Faiiriel , Uaynouard.