L AMANTE
» Dieu m'envoie un regard de ma dame , je me sens » encore plus de tendresse pour ceux que j'aimais »déjà!... » L'amour était la source de tous les autres amours.
a Quels prodiges j'accomplirais, s'écrie Guillaume )) de St-Dizier, si elle m'accordait seulement un des » cheveux qui tombent sur son manteau, ou un des ))fils qui composent son gantl... » L'amour était l'héroïsme !
a J'étais un pauvre chevalier, dit Raimbaud de » Vaqueiras, et je suis un riche seigneur, nous avons » conquis le royaume de Thessalonique ; mais je )>me sentais bien plus puissant quand j'aimais et «que j'étais aimé. » L'amour était l'ambition des grandes choses et restait plus grand que cette ambition même.
L'empire de l'amante embrassait donc la vie tout entière. Juges des actions de leurs amis, arbitres de leurs pensées, consolatrices, conseillères, les femmes semblaient vraiment alors les créatrices de l'homme. Le troubadour appelle sa dame, mon Seigneur, Toute l'histoire de cette époque est la légende de Pygmalion retournée.
Ainsi se personnifie, pour la première fois dans l'amante, le culte de Vénus Uraiiie : mais ce triomphe ne pouvait être ni sans partage, ni sans combat, car (Jranie ne représente que l'àme; donc à côté de l'amante s'éleva la maîtresse, à côté d'Uranie, Polymnie. Le troubadour Perdigon fit antagonisme avec Bernard de Ventadour ; Boccace , Arioste, avec Dante et Pétrarque, et dans cette lutte, le caractère des deux amours, et les senti-
ments qui naissent à leur suite , se dessinèrent avec une énergie nouvelle.
La tendresse spiritualiste se mélangea toujours de respect pour la femme : l'adoration sensuelle n'alla presque jamais sans un mépris secret et même sans une sorte de haine pour elle.
La tendresse spiritualiste^ par une concordance morale, plus étrange, mais explicable cependant, s'allia dans les hommes illustres avec un patriotisme austère. (L'amour idéal idéalise tous les autres sentiments.)
Presque tous les chantres de l'amour sensuel , au contraire, se trouvèrent être indifférents et quelquefois traîtres à la cause de la patrie : l'ambition, l'ardeur belliqueuse, la passion de la gloire eurent parfois place dans leurs cœurs ; rarement la grandeur et le désintéressement : ce ne furent pas des âmes de citoyens.
Les faits ici nous servent de preuves.
Perdigon , le premier parmi les troubadours , avait exprimé dans un canzone ces sentiments grossiers (*). (( Femmes, ne prétendez pas me faire languir : je veux trouver tout de suite profit avec vous, femmes que j'aime tendrement; quiconque me dit non, est sûre d'ôtre quittée par moi. » Hé bien! ce même Perdigon appela sur son pays les désastres de la croisade albigeoise ; Perdigon s'unit avec l'abbé de Cîteaux et l'évéque de Toulouse pour exciter les colères pontificales , Perdigon se fit l'exécuteur des sentences catholiques; c'est l'apostat de la gloire
(M Fanrîel, Histoire de la lit 1er ature méridionale ^X. I"".
L AM.VNTK. l-i.J
guerrière comme do la gloire poétique de la Provence.
Dante et Pétrarque, les deux chastes poètes de l'amantç, sont les plus ardents patriotes de l'Italie. La Divine comédie est toute pleine de cris de colère contre les oppresseurs de la patrie; Dante pense a son pays au milieu de Tenfer; il y pense au milieu des joies du paradis; l'image de Tltalie le suit dans tous les mondes. Bien plus, ses soudaines transformations en Guelfe et en Gibelin, que sonl-ellos , elles-mêmes , sinon les agitations éperdues d'une âme vraiment italienne , qui , désespérée à la vue des douleurs de l'Italie, se tourne en suppliante vers tout ce qui peut la sauver, et adore d'îivance comme l'élu de Dieu tout pacificateur?
Pétrarque est le digne frère d'Alighieri. Dans sa lettre à Rienzi bat le cœur d'un peuple tout entier. Laure et Rome, voilà les deux objets de toutes ses pensées. Son amour pour la langue latine n'est luimême qu'une forme de son amour pour la patrie; il lui semble, en se servant de l'idiome des Gâtons et des Brutus, qu'il ressaisit quelque chose de celle antique et glorieuse république romaine qu'il rove pour sa chère Italie : cœurs do platoniciens, coMirs de patriotes.
Quel est, au contraire, à la même époque, \o défenseur de Vénus Pandémos? un Florentin transfuge de Florence, un courtisan du roi Robert, un homme qui choisit pour cadre à des peintures licencieuses une des plus grandes calamités de son pays, un écrivain qui flétrit et méprise les femmes mêmes qu'il adore, l'autour du Décaméron, Boccace. Laure
et Béatrix étaient de simples filles de la bourgeoisie que Dante et Pétrarque élevèrent au-dessus des reines elles-mêmes ; Boccace aime une fille de roi ; il la représente sous les traits d'une sorte de courtisane (*).
Toujours l'insulte et les dédains mêlés à ces sensuels hommages! Crudelis et immemor voluptas; le voluptueux est ingrat et cruel.
L'Italie , dans les temps qui suivent, perd chaque jour davantage le sentiment de sa nationalité : aussi quels sont ses poètes? Le charmant, le licencieux Arioste; le Tasse, demi-chrétien et demi-païen. L'héroïne de la Jérusalem n'est-elle pas Armîde; Armide qui emprunta à Vénus Pandémos jusqu'à sa ceinture tissue,
Di teneri degni , e di cari vezzi.
et feit de Renaud ce qu'Omphale fait d'Hercule. Que nous sommes loin du guide céleste de Dante! La peinture même des amours virginales d'Olinde et de Sophronie, se manière par je ne sais quoi de galant et de grossier à la fois. Attaché sur le même bûcher qu'elle, Olinde, se réjouit
Del rogo asser consorle , se del lello non fui;
de partager son bûcher, n'ayant pu partager son lit. Quand les flammes l'enveloppent, il regrette que son âme ne s'exhale pas dans la bouche de celle qu'il aime.
L'anima mia neila bocca tua io spiri ,
(0 Boccace aimait la princesse Marie , la fllle du roi Robert. C'est elle qu'il nomma Fiamelta dans le Décaméron. Son dernier ouvrage fut une amère satyre contre les femmes.
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Seul , au milieu de cette Italie sensualiste , l'austère Michel- Ange soutient la grande tradition poétique du Dante. Ses sonnets et sa chaste vie sont dévoilés à une autre Béatrix ; mais fils tardif d*un âge qui n^est plus, il vit et meurt seul, semblable à un de ces débris gigantesques du passé dont le présent s'éloigne avec une sorte de honte et de crainte ; plus semblable encore à un exilé dont les jours s'écoulent, il est vrai, dans sa patrie selon Tespace, mais qui a perdu sa patrie selon le temps.
Vers le milieu du xv« siècle , la lutte entre les deux amours s'était engagée en France. D'un côté, l'obscène et satirique Roman de la Rose , Matheolus, Guillaume Alexis et son blason des amours; de l'autre, une femme pure, jeune, belle, pleine de génie poétique et de science, Christine de Pisan (*). Comme toujours , l'amour de la patrie se rencontre dans le même cœur avec l'amour platonicien. Au milieu des affreuses guerres civiles du règne de Charles VI , Christine écrit des lettres toutes trempées de larmes, à Isabelle, au duc de Bourgogne, au duc de Berri ; leur criant comme Pétrarque , la paix ! la paix ! la paix ! Tout ce sang français qui coule lui arrache des cris de douleur comme s'il s'écoulait de son propre flanc. Quand- Jeanne-d'Arc paraît , Christine sort du mo-
(0 La vie de Christine de Pisan el ses ouvrages mérileraienl une analyse détaillée si notre sujet nous le permellait. Son livre des Trois Vertus , la Cité desdaraes, ses huit lettres contre le roman de la Rose, ses poésies sont autant de protestations en faveur de Pamour idéal. Jamais les femmes n'ont vu un plus digne apologiste et un pi as noble modèle.
nastère où ses derniers jours avaient cherché abri, pour chanter l'hymne de la reconnaissance publique à l'héroïque libératrice ; et tandis qu'une prêtresse de la Vénus vulgaire, Isabeau, présidait aux désastres de la France, la France se régénérait, sauvée et célébrée par la chaste veuve et la chaste vierge, Christine et Jeanne-d'Arc.
Sous Henri IV, Christine eut une noble héritière dans la célèbre descendante des Pisani.
Combattre le sensualisme de Rabelais , de Villon , de Marot, de Gauthier ; débrutaliser son siècle , pour prendre sa propre expression; réformer la société par. l'amour en réformant l'amour par la chasteté ; replacer les femmes à la tête de la civilisation, en commençant une croisade contre le vice au nom du sentiment ; telle est l'œuvre qu'ose rêver cette femme de vingt ans! D'accord avec elle, la Providence envoie pour soutien à cette cause, le plus grand génie de la France : celte femme , c'est la marquise de Rambouillet, cet homme, c'est Corneille ! En effet , Chimène poursuivant la vengeance d'un père sur la tête d'un amant, Emilie faisant de son amour la récompense du patriotisme , Pauline demandant à Sévère le salut de Polyeucte, ne nous représentent-elles pas des sœurs sublimes de Réatrix, des modèles divins de cet amour, inspirateur des grandes choses et compagnon des grandes vertus? Le mot de gloire s'applique pour la première fois aux femmes aussi bien qu'aux hommes; il veut dire pureté pour les unes, comme honneur pour les autres : Pauline, Chimène parlent de leur gloire, et madame do Sévigné, celte séduisante honnête
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femme ^ qui sut joindre tout le piquant de la légèreté au charme austère de la vertu , madame de Sévigné , élève de Corneille , aimait sa gloire avec passion (*). Disons-le donc, quand le maître et l'élève contestaient à Racine sa supériorité dramatique y ni l'élève n'écoutait la partialité , ni le maître n'obéissait à la jalousie; mais, pour tous deux, cet idéal sublime des passions théâtrales qui devait servir d'idéal à la vie, se trouvait comme profané, rapetissé par la peinture complaisante , raffinée et égoïste de l'amour , tel que nous l'offrent Roxane , Hermione et Phèdre. Où se trouve dans Racine Tamour éducateur? L'amour est tombe du ciel sur la terre.
Aussi, les mâles vertus, les sentiments patriotiques respirent dans chacun des vers de Corneille. Dans Racine , ni cœur de héros , ni cœur de citoyen.
Les héroïnes de Corneille sont souvent des femmes de la classe privée , Camille , Chimène , Pauline, Théodore; mais le poète les fait reines par le cœur. Racine place presque tous ses personnages sur le trône, Hermione, Roxane, Phèdre; mais par leur amour, il les ramène au niveau des femmes vulgaires. De là , plus de vérité et de généralité sans doute, mais moins de grandeur et d'idéal.
Enfin, chose digne d'attention, quoique déjà remarquée, Racine, si admirable dans la peinture de l'amour jaloux, est fade et froid dès qu'il veut faire parler l'amour jeune et tendre. Quoi
(*J Nous renvoyons le lecteur sur ce sujet aux mémoires si intéressants de M. Walckeuaêr.
de plus maniéré que Junie ou Aricie? Les peintres de l'amour austère ont seuls trouvé, ce semble, l'art de peindre les amours virginales. Corneille écrit à trente ans les divines tendresses du Cid ; à soixante la délicieuse et poétique scène de Psyché , et de sa plume s'échappent , dans la suite du Menteur, ces vers que lui pourrait envier le chantre de Roméo :
Le ciel , entre les cœurs , par un secret pouvoir
Sème rintelligence avant que de se voir r
Il prépare si bien Pâmant et la maîtresse .
Que leur âme, au seul nom , s'émeut et s'intéresse :
On s'estime , on se cherche , on s'aime en un moment ;
Ce que Ton s'entredît persuade aisément ;
Et sans s'inquiéter d'aucunes peurs frivoles ,
La foi semble courir au-devant des paroles!
La langue en peu de mots en explique beaucoup ;
Les yeux, plus <*'loquenls , font tout voir tout d'un coup ;
Et de quoi qu'à l'envi tous les deux nous instruisent ,
Le cœur en entend plus que tous les deux n'eu disent.
Sous Louis XrV, l'idéal qu'avait rêvé la marquise de Rambouillet tombe; la Vénus vulgaire reparaît, et le luxe éblouissant des royales tendresses dissimule à peine, sous ^lle élégance extérieure, la grossièreté profonde des mystères de Versailles et deMarly. Plus de culte chaste pour les femmes, dès lors plus de rôle bienfaiteur pour elles, plus de respect. A côté des Amours des Gaules de Bussi-Rabutin et des Contes de La Fontaine , brillent les Satyres de Boileau ; on prête aux femmes tous les vices , on leur interdit tous les travaux; la vénérable madame La Sablière est travestie par Despréaux en une astronome de gouttière; Molière lui-môme, le erand MoRfere , lotit eh ne frappant que sur lès excès de
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la doctrine, spiritualiste , achève de ruiner le spiritualisàie : partout la maîtresse remplace Tamante.
Après Louis XIV, la Régence, c'est-à-dire le temple de Vénus corinthienne avec ses cinq cents prostituéespour prêtresses, transporté au milieu de la société française comme un tabernacle. Le torrent nous entraîne ; lès vilenies de Crébillon fils , les théories de Diderot , le dédain moqueur de Voltaire , le dédain philosophique de Rousseau et de Montesquieu pour les femmes achèvent le triomphe d'Aphrodite Pandémos : pour poètes del'amour, les élèves de Properce, Chaulieu , Bertin , Parny, André Chénier luimême, qui ne feit souvent qu'unir le génie d'un Grec au cœur d'un Romain ; il chante comme Anacréon et aime comme TibuUe; la femme n'est plus célébrée qu'à titre d'instrument de plaisir.
Mais tout à coup a Révolution éclate , et avec elle éclatent aussi mille traits inconnus de grandeur féminine. Soudain part du cœur d'un jeune homme un cri qui devient le cri de la conscience publique. Dans ses vers , échos des nobles âmes, l'idéal de la fengtme remonte sur l'autel avec son divin caractère d'inspirateur : cet hymne de reconnaissance, je suis fier de l'écrire , c'est le Mérite des Femmes.
Plus d'un talent supérieur avait déjà chanté les femmes ,. pourquoi donc aucun d'eux n'entendit-il ses vers répétés en chœur par autant de voix sympathiques? C'est que la poésie de ce jeune homme n'était pas seulement celle d'un véritable poêlé , c'était celled'une grande cause. En acquittant la dette publique envers les héroïnes de la Révolution, son œuvre , supérieure pour ainsi dire à son mérite