‹ Histoire morale des femmesChapitre 9 sur 33 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

■Istoire de la dot et do dovaire. — FlanfAlUes. — Hartage.

Entre le consentement et le mariage , il se passe encore deux faits importants ; — la constitution de la dot et du douaire ; — les fiançailles. L'histoire sera ici une leçon.

Quand l'étude des siècles passés nous met sous les yeux quelque odieuse tyrannie , l'indignation saisit d'abord si vivement notre âme , que nous ne sommes plus capables que de maudire ; on ne trouve sous sa plume et dans son cœur que des paroles de haine ^ on oublie presque la victime à force d'exécrer le bourreau. Mais qu'importe à la cause de l'humanité l'indignation de l'écrivain, si cette chaleur stérile ne satisfait que lui-même? Sans doute c'est pour le haïr qu'on étudie le despotisme ; mais c'est surtout afin de deviner le secret et la marche de sa ruine : il faut, plus occupé encore des opprimés que des oppresseurs , démêler comment les victimes d'hier ont brisé leurs chaînes, pour dire auxvictinaes d'aujourd'hui : voilà comment il faut briser les vôtres ! Les malédictions ne sont que d'aveugles transports qui désespèrent celui qui souffre, en lui présentant l'humanité comme éternellement dévouée à la souffrance; faites-lui donc voir, non pas comme l'humanité succombe > mais comme elle s'affranchit; montrez-lui la Providence venant en aide aux es-

claves de toutes sortes au moment où leur cause semblait le plus perdue ; montrez-lui ces esclaves convertissant^ à force d'adresse ou de courage, leurs instruments de servitude en des instruments d'indépendance , faisant des armes avec leurs chaînes : de cette sorte vous le soulagerez , vous le secourrez, vous l'instruirez, et vous serez vraiment historien. Jamais , par exemple , droit ne fut plus ini^Lme que la m arque tte ; les langues humaines n'ont pas de termes assez forts pour la stigmatiser. Eh bien, sa monstruosité même révolta tellement tous les cœurs, que, dès le début, on fut forcé de la changer en une redevance pécuniaire (*). Qu'arriva-t-il de là? Que cette conversion partielle de l'impôt de la personne en un impôt d'argent s'étendit bientôt de ce droit à tous les autres , et attaqua le fondement du système féodal. La personne de la vassale, cessant d'être engagée dans cette circonstance, se dégagea bientôt dans tout le reste. Partout l'argent se substitua à l'individu : c'était la ruine de la féodalité qui reposait avant tout sur le vasselage personnel. La jeune fille avait payé pour se marier , elle paya pour rester ftUe , elle paya pour pouvoir choisir un mari, elle paya pour hériter du fief, elle paya pour se dispenser de le servir. Ensuite on discuta sur l'étendue du prix, puis sur le prix lui-même ; le paiement pécuniaire se changea

(^) Quand les convives se seront retirés, nous dit Grimm , le nouvel époux laissera entrer le maire dans le lit de sa femme , «mon il la rachètera pour 5 schellings !x pennys. Le droit de rachat devint le droit commun ; une paire de bestiaux, une mesure de froment, servirent de prix rédempteur.

tl8 HISTOIRE MORALE DEvS FEMMES.

à son tour en une redevance de pur respect ; enfin y de toutes ces chaînes , il ne resta bientôt plus que ce qui reste encore aujourd'hui, l'innocente apposition de la signature royale sur les contrats de mariage des grands seigneurs.

L'histoire de la dot et du douaire nous offre l'exemple plus remarquable encore d'une liberté sortant du fond même d'une servitude.

11 y a un droit plus odieux que la marquette même , c'est le droit qu'avait le père de recevoir le prix du mMnrfiwm, c'est-à-dire le prix de sa fille{*). Rien ne proclame si énergiquement , ce me semble ^ que la fille est une esclave et le mariage un marché : c'est la mesure de la barbarie d'un peuple. La loi indienne dit : (( Le père ne doit pas même accepter un présent du fiancé (*) de sa fille , car il semblerait qu'il la vend. » Ce mot n'est pas trop fort. Recevoir un prix de son enfant , se foire payer pour les soins dont on l'a entourée, donner à un autre homme plein pouvoir sur elle comme sur une chose, être intéressé personnellement, pour sa propre bourse, à la confier, non au meilleur, mais au plus riche , il se trouve là un calcul qui révolte tous les

(*) On a vu dans Halgerda le père recevoir ce prix. Uépélons une fofs encore que le miiniliura était le pouvoir du père sur ses enfants, et qu'en mariant sa fille il transmettait ce |K>uvoir à Tépoux, moyennant paiement.

(*) Un père qui connaît la loi ne doit pas recevoir la moindre gratification en mariant sa fille ; car le père qui accepte un tel présent est considéré comme ayant vendu son enfant (Lois de Manou,liv. III, V. 51). Quelques hommes instruits disent que le présent d'une vache et d'un taureau fait par le prétendu est une gratification simple donnée an père ; c'est un tort. Toute gratification , faible on considérable , reçue par le père, constitue une vente, (fioisde Manon, V, 53.)

sentiments du cœur^ et qui désenchante jusqu'à la présence de la jeune fille dans la maison paternelle; elle n'y a plus été élevée comme un être que Ton aime , mais comme un produit que Ton exploite. Eh bien , l'émancipation de la fille était tellement dans les droits de l'humanité et dans les desseins de Dieu , que ce prix du mundium devint un des premiers instruments d'indépendance de la femme. Admirable transformation du mal en bien. Pour la produire, la Providence tourne contre nous, ou plutôt à notre profit, nos vices eux-mêmes; ici vivait une coutume barbare , elle la métamorphose en un bienfait, et, greffé par elle pour ainsi dire , l'arbre sauvage nourrit de ses fruits et protège de son ombre les fils de ceux que ses épines déchiraient, et qu'empoisonnaient ses baies amères. Ainsi du mundium. Dans l'origine, le prix du mundium appartenait à celui qui avait le pouvoir sur la fille , au père ou au frère. La Providence n'abolit pas cette coutume, elle la tourne; le mundium est respecté , son prix toujours compté fidèlement par l'époux ; seulement, au lieu de le remettre au père, on le donne... à qui? à la fille. Tout est réparé par ce seul fait : plus d'acheteur, plus d'es clave ; mais à sa place une jeune fiancée recevant de la main , non d'un maître , mais d'un époux , le don d'actions de grâces.

Cette innovation revêt, chez les peuples barbares , les formes les plus affectueuses , les plus reconnaissantes. Chacun dos pas de la fiancée hors de la maison paternelle rencontre un hommage ; chaque fleur qu'elle détache de sa couronne de

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vierge renaît pour ainsi dire en un présent plein de grâce et de tendresse. C'est d'abord le morgenghabe ou don du matin, offert à la jeune épouse au moment du réveil, prix et témoignage de sa virginité. Si le mari mourait , et que ses héritiers contestassent le morgenghabe à la veuve, il lui suffisait de jurer, per pectus suum , par son sein, que son mari lui avait alloué telle somme pour don du matin , et aussitôt on lui en confirmait la possession. Ce corps pris à témoin, quand il s'agissait de l'abandon de soi-même, et cette autorité sans appel accordée à la femme pour le présent de l'affection , n'ont-ils pas un caractère singulier de grandeur et de grâce ? Venait ensuite l'osole {osculum)j don accordé, à la jeune fille pour le premier baiser qu'elle laissait prendre à son fiancé. On trouve le témoignage de cette coutume dans les lois espagnoles. Dona Elvire était fiancée à un cavalier qui lui donna en présent des habits, des bijoux, et une mule harnachée ; mais le mariage étant venu à manquer, le cavalier redemanda ces dons. De là, procès devant l'adelantado de Castille, qui décida que , si la dame avait embrassé le cavalier, elle garderait les présents. La dame aima mieux tout rendre.

Telle fut l'origine du douaire chez les nations germaniques et dans la féodalité. Obligatoire et fixé à une certaine somme, comme nous le verrons plus tard, le douaire devint pour l'épouse une véritable part dans la succession , un lien d'héritage entre elle et son mari.

Venons à la dot. Dans le principe, le père ne donnait de dot à sa fille chez aucun peuple , puisque ,

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presque partout, il recevait un prix pour la livrer. Jacob paie à Làban , par plusieurs années de son travail , le droit d'épouser Rachel (*). Vulcain se promet de réclamer la somme qu'il a donnée au père de Vénus (*). Rien de plus simple , la jeune fille était alors une propriété que le père transmettait au mari; mais quand la civilisation, en se développant, eut donné à la femme une sorte de personnalité et des droits individuels, quand le mariage ne la livra plus à la merci de Tépoux , celui-ci dut réclamer une somme pour s'indemniser de ses frais ; de là l'institution de la dot. Je n'en vois cependant pas de traces dans la Bible ; mais les temps les plus reculés de la Grèce abondent en témoignages de cet établissement. Pénélope avait reçu une dot de son père Icare (^). Les lois d'Athènes et de Sparte constatent cette coutume ; et il faut môme qu'elle ait donné lieu à quelques excès, puisque Selon défendit qu'une femme apportât en dol à son mari autre chose que trois robes et quelques meubles de peu de valeur {*). Mais, malgré cette loi , la dot de la jeune fille athénienne fut bientôt constituée avant le mariage par un écrit public (''), elle élait hypothéquée sur les biens du mari , et , à la dissolution du mariage, revenait à la femme {®). A Rome, môme dans

(*) Genèse, XXIX.

(») Odyssée, VUI, v. 31i).

i?) Odyssée, II. Tdlémaquo dil ; «Si mon père est morl, il me faudra rendre beaucoup à Icare, pt^re de ma mère. »

(*) Plutarquc, ViedeSolon.

(5j Isée , Succession de Pyrrhus,

{^) Revue de législation , Organisaliou de la famille à Athènes , octobre 187|5.

le principe , le père ne recevait pas de dot en mariant sa fille ^ mais il ne lui en donnait pas. Peu à peu les édits des préteurs l'obligèrent à cette constitution , et en firent la condition du mariage légitime, des justes noces (*), C'était un grand pas, ce n'était pourtant que le premier. Cette dot, d'abord, appartint complètement au mari ; il put la vendre , la donner, et son droit de propriétaire était même si absolu , qu'il avait action contre la femme si elle en détournait quelques objets (*). Mais les conséquences forcées du principe de la dotation firent la femme propriétaire, et le mari, forcé de restituer en cas de divorce, ne fut plus qu'un usufruitier («).

Quelles améliorations notre Code a-t-il ajoutées à ces deux institutions? Pour la dot, il en a merveilleusement surveillé l'emploi , la conservation et la restitution; la sollicitude la pi us jalouse des intérêts de la femme ne saurait aller au-delà de ses prévoyances; mais pourquoi n'a-t-il pas emprunté aux préteurs romains la belle ordonnance qui obligeait tout père riche à doter sa fille? Le refus d'une dot est à la fois pour la jeune fille une injure et une condamnation au célibat. Les parents, grâce à ce pouvoir, tiennent leurs filles à leur merci; car il n'y a pas pour la femme de profession lucrative ; ses talents ne sont pour elle que des sujets de dépense ; elle consomme , elle ne produit rien ; il lui

(1) Plante : « Me germanam sororem meam in nuplias dare tibisic » sine dole dédisse , magis quam in niatrimoniiim. »

(2) u Ob res aniolas, vel dotales, vindicaliocl condictio viro com- » petit. » - Laboulaye , Droit romain , liv. il, chap. 2.

(3) Laboulaye , ibidem.

fout donc une dot pour se marier, et le père la lui doit au même titre que sa part d'héritage.

Pour le douaire, notre législation en a aboli l'obligation ; c'est un tort dans un pays où l'on ne re connaît pas de droit de succession aux époux entre eux. Que les époux héritent légalement l'un de l'autre, ou que le douaire soit obligatoire, sinon la femme ne paraît plus qu'une étrangère pour le mari.

Les fiançailles se présentent dans l'histoire sous deux caractères différents.

D'une part, elles figuraient un contrat; de l'autre, un commencement de vie conjugale.

Comme contrat , c'était d'abord une sorte de pacte commercial entre le père et le fiancé; promesse d'achat pour l'un, promesse de vente pour l'autre, avec arrhes déposées; la perte de ces arrhes punissait celui des deux contractants qui manquait à sa parole , et dédommageait l'autre.

Tel fut longtemps l'esprit des législations antiques. Quand la fille intervint plus directement dans les fiançailles, les arrhes changèrent de destination et de destinataire ; c'était la fille qui contractait; les arrhes lui appartinrent.

Chez les nations germaniques et au moyen âge , les fiançailles s'élevèrent d'un degré, et devinrent un contrat moral, un engagement d'honneur. On pouvait se fiancer, ou par la parole, ou par écrit, ou par message (*). Ces trois modes s'exprimaient par cette phrase : « Je te reçois et je me donne à toi en » fiançailles . » Des arrhes déposées aux mains d'un

(<) Summa Hostiensis , lib. iV, De xponêtjUiàt^s,

124 mSTOIIlC MOKALt DES FEMMES.

tiers , un anneau mis au doigt delà jeune fille , consacraient matériellement l'union; mais ces arrhes avaient moins pour objet de dédommager la délaissée que de punir le coupable; les peuples voyaient, au-dessus du tort personnel causé à la fiancée , un parjure à punir, la morale publique à venger. De là, toute une série de peines afflictives : la rigueur de l'engagement était telle qu'une infirmité éternelle comme la perle d'un membre, ou mortelle comme la lèpre ; un déshonneur public , comme la prostitution de la fiancée ; un abandon de plus de trois ans, pouvaient seuls le briser. En dehors de ces causes légitimes de rupture, toute atteinte à la parole sainte était rigoureusement punie; partout d'abord, perte des arrhes ; chez quelques tribus barbares , amende considérable; chez quelques autres, condamnation à remplir la promesse ; chez les Bourguignons , peine de mort. Une veuve libre se fiance à Frédégésile ; les présents sont donnés , puis soudain, sans autre motif que la passion, Frédégésile rompt ce lien, et se fiance de nouveau à Balthamodus : «Que les coupables, dit Gondebaud, capilis amis- » sione plectanlur, soient punis par la perte de la » tête. »

L'Église, prolongeant les effets des fiançailles même après leur rupture, établit entre les deux fiancés une sorte de parenté , désormais ineffaçable comme la parenté naturelle. Épouser le frère ou le père de celui ou de celle à qui l'on avait été fiancé, c'était commettre un inceste ; les époux ainsi unis étaient excommuniés , leurs enfants illégitimes (*).

«) Summa lloMieiisis , lib. IV, p. 285, 286.

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Avouons-le y si excessives que paraissent de telles conséquences ^ il y a dans cette religion de la promesse une extrême grandeur qui nous émeut malgré nous. Quoi de plus propre à maintenir dans les âmes le respect de soi-même et la probité de la parole 1 Quelle leçon plus éloquente de déférence envers les femmes ! Quelle protection plus salutaire que cette assimilation des promesses qui leur sont feites aux plus sérieux et plus inébranlables contrats ! La femme alors est vraiment un être sacré , le mariage une chose sainte.

Notre loi a brisé toutes ces traditions : nul souci de rhonneur des hommes , nulle préoccupation de la dignité des femmes ; serments trahis , promesses violées et foulées aux pieds, Timpunité couvre tout; une promesse de mariage, une promesse écrite , signée, n'est qu'un lambeau de papier dont on rit en le signant, ou un appât sur lequel on spécule. Que dis-je? Un homme peut s'introduire dans une famille, demander la main d'une jeune fille, l'obtenir, se montrer aux veux de tous avec le titre et les privilèges de son fiancé , se faire accorder par elle , dans la liberté d'un commerce familier, ces purs témoignages d'affection qui sont comme un premier abandon de la personne; puis, le jour venu, quand l'autel est déjà paré, lui faire, sans autre raison que son caprice, l'outrage mortel d'un refus, et la déshonorer aux yeux du monde ; il le peut, sans qu'aucune peine flétrisse ou punisse cette cruauté, sans qu'il soit défendu à un tel homme de venir huit jours plus tard présenter une autre fiancée au même autel. Sans doute la liberté dans le consentement subsiste

jusqu'au dernier moment; sans doute il est aussi contraire à une sage prévoyance qu'à la liberté , de £aire de la promesse de mariage le mariage même : unir violemment un homme à une jeune fille, ce ne serait bien souvent qu'assurer le déshonneur de l'un et le malheur de l'autre. Mais la foi jurée a son droit aussi ; mais l'honneur doit avoir ses sauvegardes. Une rupture soudaine imprime souvent une sorte de tache sur le front de la fiancée, et le monde y soupçonne toujours pour cause , une foute secrète. Si donc le fiancé veut briser, sans motif légitime , cette union commencée, qu'il la brise, mais qu'une peine notable punisse la violation du serment, et que le respect de la loi pour l'indépendance individuelle ne soit pas l'absolution du parjure.

Les fiançailles sont encore un prélude de la vie conjugale, et , à ce titre, elles ont une part notable dans la moralité du mariage. L'intervalle qui s'écoule entre la promesse de l'union et l'union même, donne aux deux fiancés le temps de se connaître, et purifie d'avance la possession par l'amour. Libres et liés , ils s'étudient tout en goûtant les chastes douceurs d'une affection naissante , et le mariage vers lequel ils descendent la main dans la main , nous apparaît alors, non plus comme une union matérielle, mais comme la consécration suprême de la fusion des âmes. L'Espagne, l'Angleterre, l'Allemagne surtout, ont conservé aux fiançailles ce caractère poétique et moral. Les fiançailles forment au-delà du Rhin une véritable époque dans la vie : dès qu'une promesse a été échangée entre

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deux jeunes gens y le fiancé devient le fils de la maison chez son beau-père futur ; causer avec sa fian cée, lui écrire, sortir même avec elle, sont autant de privilèges attachés à son titre seul ; car ce titre est un engagement sacré. Souvent le jeune homme , encore sans profession assurée ou trop pauvre pour réaliser son projet de mariage, part pour les pays étrangers afin de commencer l'œuvre de sa fortune ; il part l'anneau au doigt , l'amour au cœur, et sa fiancée l'attend quelquefois plusieurs années sans être ni oublieuse ni oubliée. Quelquefois aussi l'achèvement de ses études ou l'apprentissage de son état retient le jeune homme dans une ville voisine, et le seul jour du dimanche est à lui, je veux dire à eux. Comme il arrive dès le jour levé! Comme elle est déjà sur la route bien avant qu'il arrive! Et pendant toute cette journée, que de questions ! que de projets ! quel vivifiant échange de douces espérances , de nobles désirs , d'aspirations vers le beau et le bien ! Prolonge, prolonge ces mois d'attente , ardent jeune homme, tu ne seras jamais ni plus heureux ni meilleur. La possession même de la femme aimée ne vaudra pas pour toi ces heures chastes et pures. L'amour est semblable à l'année, sa plus belle saison est son printemps. Tout n'est encore que promesses et que fleurs , il est vrai ; mais ces impalpables parfums suffisent à vous nourrir plus délicieusement que les fruits les plus savoureux, et môme au milieu des riches moissons do l'été, au sein des abondantes récoltes de l'automne, la pensée se reporte toujours avec un bonheur mêlé de regret , sur ces limpides matinées d'avril , où l'oiseau

chantait moins doucement sous les feuilles que notre amour dans notre cœur.

Sans doute de telles coutumes ne sont pas sans périls , et nulle part Tautorité paternelle ne doit être plus sévère dans son choix , plus rigoureuse dans sa vigilance; mais le mariage ne peut se régénérer qu'avec de telles fiançailles pour préludes.

Que dirons-nous donc de nos usages? Il n'y a plus de fiançailles , il y a des accords. Il n'y a plus de fiancés, il y a des futurs. A peine l'engagement est-il pris qu'on se précipite vers la réalisation , comme si tous ces gens n'étaient travaillés que d'une crainte, celle de se connaître ! Dans leur impatience fébrile, qui ressemble à la conscience d'une mauvaise action ignorée , ils se hâtent d'abréger encore les quelques jours que la loi et l'Église ont posés comme intervalle entre les accords et le mariage ; trois semaines leur paraissent un trop long espace pour donner à ces deux inconnus qui ne se quitteront plus le temps de s'étudier : à force d'argent, on réduit ces trois semaines à quinze jours, ces quinze jours, on les réduit à onze; pendant ces onze jours même, on mesure les heures d'entretien aux jeunes futurs ; on prend soin surtout qu'ils ne se parlent jamais sans témoin. S'ils allaient se déplaire! si le mariage allait se rompre! Car toutes les craintes des parents sont portées sur ce point. Que le mariage soit heureux pour la jeune fille , la question n'est point là, il faut qu'elle se marie. Quant au jeune homme, son rôle de fiancé se réduit généralement à quelques visites officieiUes qu'il maudit bien justement (car le ridicule s'y

trouve joint à l'ennui), à l'envoi quotidien d'un bouquet commandé une fois pour toutes, et qu'il se hâtera de supprimer dès le lendemain de son mariage ; puis les heures qui lui restent , il les emploie à ranger sa vie et ses tiroirs, à congédier sa maîtresse , à brûler les lettres indiscrètes , et bien assuré désormais de ne plus aimer, il se préparc à son personnage d'époux.

La célébration du mariage répond à ces préliminaires. Partout, chez tous les peuples, la religion et les lois ont solennisc ce moment des noces par des cérémonies poétiques, touchantes, profondes. Chacun connaît le beau chant nuptial, spargete nucesy avec les mille détails charmants de la fiancée romaine, dont on partageait les cheveux avec le javelot (*), souvenir de la conquête des Sabines, et qu'on enlevait des bras de sa mère pour lui faire passer le seuil de l'époux sans que ses pieds le touchassent. Le législateur dcl'Inde, dans son brillant langage, appelle l'union d'un jeune homme et d'une jeune fille qui s'aiment , le mariage des musiciens célestes (*). Dans la rude Lacédémone, où tout devait être conquis, le jeune homme enlevait sa fiancée, et, comme le dit éncrgiqucmcnt Amyot : (( Non point petite garse , à peine en âge d'être ma- ))riée, mais grande fille vigoureuse, et déjà mûre wpour porter enfants. A peine arrivait-elle chez » son époux, qu'entrait aussitôt l'amie commune » qui avait moyenne le maria{>e; elle s'approchait

(•) Plularque , Questions romaines.

(2) Manon, liv. lïl.

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» de cellequi était vierge encore, lui rasait les che- » veux jusqu'au cuir, la revotait d'un habillement » d'homme, avec la chaussure de même,- et la cou- » chait sur une paillasse, seule et sans lumière (*). »

Quelle rudesse ! mais quelle force ! Quelle image pénétrante de la vie où entrait la femme! Quel symbole de son association avec son mari , que ce vêtement d'homme dont on la couvrait! On retrouve là, dans toute son énergie , l'admirable idem passuram et ausuram des Germains, dont parle Tacite.

« Une fois l'épouse restée seule , le nouveau mari, i; n'étant ni ivre ni plus délicatement velu que de » coutume, mais ayant sobrement soupe comme à » son ordinaire , entrait secrètement dans sa mai- ))Son, et, déliant la ceinture de l'épousée, se » plaçait à côté d'elle; il y restait une heure, f> puis retournait dormir avec ses camarades ; et » pendant plusieurs semaines , môme pendant pluïi sieurs mois, il n'avait le droit de venir voir » sa femme qu'à la dérobée, en cachette, quand » elle voulait l'y aider; la pudeur et la réserve » semblaient à Lycurgue les vraies gardiennes de » l'amour. » Telle était la loi Spartiate, et cette austérité dans la tendresse , ce mystère dans ce moment solennel , me plaisent mille fois plus que l'apparat révoltant de nos cérémonies nuptiales. Est-il un spectacle plus sauvage que ce qu'on app(îlle une noce? N'est-ce pas une sorte de condamnation au pilori, d'exposition? Une jeune Klle est là, au milieu de vingt hommes, qui Toxaminent curieusement, épient son sourire, interprètent son silence,

(»; Plularque , Vie de Lycurgue.

calomnient sa pureté par leurs doutes ou la flétrissent par leurs plaisanteries; le soir vient, et à la vue de tous ces hommes dont les regards la suivent, elle entre dans la chambre nuptiale , tandis qu'eux restent dans la chambre voisine, assistant par la pensée à chacun des détails de cette heure; puis la mère sort, et cette jeune fille, à qui peut-être on a prononcé à peine le mot d'amour, dont il y a huit jours son fiancé n'avait pas encore serré la main, se voit livrée à cet homme , dont la brutale violence compromet quelquefois en une seconde le bonheur de toute leur vie ! Quelle impression , en effet , ne doit pas produire, sur l'esprit d'une jeune filUî tremblante ^ délicate, nerveuse, cette grossière attaque ! Ne comprend-on pas quelle image de l'amour va se graver dans son esprit? Il en est à qui cette sauvage prise de possession a inspiré une telle horreur qu'elles en sont restées frappées d'incurables souffrances : il en est que ce souvenir seul éloigne à jamais de leur mari , devenu pour elles un objet de répulsion. Est-ce ainsi que dans le monde s'approchera de la jeune femme l'homme qui tentera de lui plaire? Est-ce sous cette forme qu'il lui représentera l'amour ? Comment pourra-t-elle résister quand, au lieu d'une agression nocturne et soldatesque, elle rencontrera des regards pleins de respect, qu'elle entendra des paroles suppliantes et prononcées tout bas, qu'elle verra des transports de joie et deslarmesde reconnaissance pour une Heur donnée ou pour un serrement de main? Alors, étonnée, enivrée, vaincue par la surprise môme, elle se trouvera sans défense contre ce sentiment qu'elle

calomniait : c'est le mari qui aura préparé le triomphe de l'amant.

Nous voici arrivés aux limites de la vie de la jeune fille ^ et déjà commence à nous apparaître le personnage de l'épouse ; mais avant de poursuivre, jetons un coup d'oeil en arrière pour embrasser d'un regard la route parcourue. La naissance, l'héritage, l'éducation, la séduction, Tâgc du mariage, le consentement, le douaire, la dot, les fiançailles, la célébration du mariage, ces dix sujets d'études qui comprennent les phases les plus importantes de la vie de la jeune fille, ont servi de texte à nos recherches sur le passé et sur le présent. Qu'avons- nous trouvé partout? L'inégalité pour la fille. Mais en revanche, qu'avons -nous constaté? La marche vers l'égalité; c'est-à-dire à la fois le mal et le mieux , un progrès fait et un progrès à foire, la nécessité d'aller en avant, sanctifiée parle consentement universel. Poursuivons donc notre route, la main sur la conscience et l'œil sur le passé.

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