CHAPITRE III
P««Toir dn mari sar ta personne de la femme.
Saint Augustin écrit dans ses Confessions (*) : Ma mère obéissait aveuglément à celui qu'on lui fit épouser; aussi lorsqu'il venait chez elle des femmes dont les maris étaient bien moins eniportés que le sien , mais qui ne laissaient pas que de porter jusque sur leur visage des marques de la colère maritale, ma mère leur disait : C'est votre faute, prenez-vous-en à votre langue; il n'appartient pas à des servantes de tenir tôte à leurs maîtres ; cela n'arriverait pas si , lorsqu'on vous lut votre contrat de mariage, vous aviez compris que c'était un contrat de servitude que vous passiez. »
Ce court récit est précieux, car il nous montre dans toute son énergie Tomnipotence primitive du mari sur la personne de la femme.
Cette omnipotence se témoignait par trois privilèges principaux :
Droit de correction, que nous retrouvons écrit dans la loi féodale ;
Droit absolu sur les actions de l'épouse :
Droit sur le corps môme ; le mot, devoir conjugal, explique ce droit.
De ces trois servitudes, aucune n'est plus humi-
(') (nnfciiiiions de mint Augustin , liv. [X, rliap. 9.
liante pour Tépouse que la dernière. Appeler les témoignages de la tendresse devoir conjugal; imposer à la femme , comme un acte d'obéissance , cet abandon de la personne que peut seul justifier l'affection; c'était matérialiser le mariage, c'était river au cœur môme de l'épouse le premier anneau de sa chaîne, c'était la placer encore au-dessous de la femme orientale qui dit : Mon seigneur a daigné me visiter.
Un cri de révolte partit contre ce joug, il partit du Nord, et une belle légende Scandinave vient nous montrer sous une forme poétique cette indignation et cette résistance de la femme.
Quelle était-elle , en effet , cette sœur que Dieu envoyait à l'épouse chrétienne du fond des glaciers de laNorwége? Grande, blanche, fière, une chasteté hautaine brille sur son front; ses membres, endurcis par le froid , n'ont rien de la mollesse lascive des souples corps des femmes de l'Orient, et la pureté de son amour se lit dans ses grands yeux bleus, limpides, lumineux et sereins; elle rappelle cette Cimmérienne , qui apporta un jour à son mari la tête d'un centurion romain (*) qui l'avait osé outrager, en disant : « Il ne faut pas que deux hommes vivants puissent se vanter de m'avoir possédée ! » Elle a une parenté d'âme avec ces héroïques femmes des Cimbres, qui crièrent aux Romains, quand ils leur disaient de se rendre : «Nous ne nous rendrons f ) que pour servir vos Vestales » , et qui se
(*) Amédée Thierry, Histoire des Gaulois, (2) IMiitarque, vie de Marins,
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pendirent tontes devant les chariots de guerre, plutôt qufe d'appartenir à d'autres qu'à ces prêtresses de la yisginité. Elle a pour type enfin la mâle Brunehilde(*).
Sur une mer lointaine , disent les Niebelungen , siégeait Brunehilde et sa cour : personne n'avait jamaîfil égalé cette reine ; sa beauté comme sa force était hors de toute mesure. Celui qui aspirait à soh amour, devait la vaincre dans un tournoi ; s'il était vaincu, il mourait. Gunther, le chef du Rhin, fixa sa pensée sur la belle femme (ainsi l'appelait-on ) , et dit : telle chose qui arrive , je traverserai la iner , j'irai vers Brunehilde, et je lûourrai, ou elle sera mienne. Il part, la lice est ouverte, Brunehilde paraît, (n'est-ce pas la mère des Bradamante et des Clorînde?) Brunehilde combat , Bruinehilde est vaincue, elle suit Gunther sur les bords du Rhin. Le mariage se célèbre; et, le soir venu, Brunehilde se retire dans la chambre nuptiale. Gunther entre; elle se tenait debout devant sa couche, avec le vêtement nuptial de soie blanche. Lé chevalier se dit : « Voici que je suis possesseur de ce bien tant souhaité » et, de sa main royale, écartant les flambeaux, il marche hardiment vers la fière Brunehilde» — Arrière, noble chevalier, lui dit-elle, je veux rester maîtresse - de moi-même. Transporté d'amour et aussi de colère , le chef du Rhin s'élance
(^) Poëme des ^iebf^lungen. M. Fauriel , Histoire de la littéralurè méridionale , a cherché dans la mythologie d'Odin rorigine de ce type de Brunehilde, et il Ta retrouvée telle que nous la présentent les Niebélungen , chaste, hautaine, et voulant rester maîtresse de sa persomie.
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sur la mâle vierge, et déchire son blanc vêtement. A cet outrage, à la vue de cet homçae qui prétendait ravir ce que Tamour seul doit donnçEp^ la fille belle et forte trouva dans sa pudeur e|^ians sa dignité une vigueur inconnue ; elle prit sa ceinture, et , s'élançant à son tour sur Gunther, elle lui lia les pieds et les mains, et le suspendit à un énorme dou fixé dans la muraille.
Une partie de la nuit se passa ainsi, lui, mourant de4ionte, et elle, lui disant parfois :
— Eh bien! sire Gunther, vous plairait-il d'être vu par vos chambellans, ainsi lié par la main d'une fomme? — (c Détachez ces liens, lui dit Gunther, et , puisque ma violence vous a offensée , mes mains ne toucheront ©Jus même vos vêtements, si vous ne me le permetj^||» Elle lui délia les bras , et il vint s'étendre sur la couche, mais si loin d'elfe qu'à peine voyait-il le haiU de sa blanche et soyeuse chemise : c'était ainsi qu'elle le voulait.
Où est Ruth se glissant sous la couverture qui abrite le sommail de Booz? Où est la fomme de rinde, tremblant que son maître ne l'honore pas de son corps ?
Cependant voici venir avec le matin les serviteurs des époux, apportant en profusion les habits neufs. Mais le roi était pensif, il attendait la nuit : la nuit arrive; il ferme la porte, pousse deux forts verroux, et s'avance versTîrunehilde. — «Il ne vous sied pas, lui dit-elle, d'être le possesseur d'une femme, vous qui êtes plus faible qu'une femme,» et elle le repousse violemment; mais l'homme vaillant ne se décourage pas; il revient, il saisit les deux mains de
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la vierge fière (*), et sous sou étreinte puissante la fait plier... Tout à coup, quelle métamorphose ! Semblable à ce Dieu antique qui, après s'être transformé en lion , en tigre , en serpent , prenait soudain un visage d'ami, (Jès qu'il reconnaissait un homme digne de l'entendre dans celui qui l'assaillait, Brunehilde, aussitôt qu'elle sentit fléchir ses deux bras sous la main de Gunther, changea subitement de physionomie et de langage. La lutte cesse. — «Oroi, hii dit-elle, je suis à toi; tu m'as méritée puisque tu m'as conquise, je ne m'oppose plus à ton noble amour, j'ai reconnu que tu étais digne d'être maître. » Dès lors, plus d'héroïne; il ne reste qu'une femme toute semblable aux autres femmes , sinon qu'elle est plus tendre encore. Comme elle veut réparer le mal qu'elle a fait ! Comme elle baise ces mains et ce front si violemment repoussés tout à l'heure; la pâleur couvre encore son visage, mais ce n'est plus la pâleur de la colère , ni même la confusion de la honte, c'est le^trouble de la tendresse. Avec cette douceur charmante dont les âmes fortes semblent sHroir le secret, elle comble de caresses celui dont elle est fièr0, celui qui repose auprès d'elle; elle le regarde pendant son sommeil, et quand l'aube claire vient blanchir les vitrages , et que le roi veut courir au tournoi, c'est elle qui retient sur son sein cette tête chérie et désarmée... »
(<) Dans îes Niebelungen , c'est au moyen d'im stratagème magique que Gunther dompta Brunehilde, mais Branehilde Pignorait; €e détail n'influe donc en rien sur ce qu'elle dit , et nous ayons pu le supprimer.
Cette légende est pleine d'intérêt par ses centradictions mêmes ^ et fertile en révélations par $es mystères. Deux faits moraux qui résument tous les autres s'y dessinent nettement :
La révolte de la femme contre le devoir conjugal ;
La nécessité, pour l'homme, de conquérir l'amour et la personne de la femme , avant de l'obtenir.
Ce double sentiment d'orgueil et de pudeur féminine se retrouve partout dans, les Niebelungen, derrière le fracas des luttes matérielles, •
Dans les Sagas , qui sont aux Niebelungen ce que les légendes populaires sont aux épopées mythologiques, vous voyez toujours la femme voulant être gagnée. Le roi Harold aux beaux cheveux était épris de Gida , fille d'un obscur seigneur ; il lui offre sa main ; la simple fille noble refuse l'offre royale (*), ou, du moins , ajourne son consentement , et répond à Harold ces fières paroles : a Fais d'abord plus » que tu n'as fait; soumets toute la Norwége, et je » t'accepterai alors poiii^ époux. » Le roi Régner aborde à une île avec toute sa flotte; il trouve sur la côte une jeune fille qui faisait paître éBé'chèvres. Dès qu'elle aperçut les étrangers , elle peigna diligemment sa chevelure dorée qui lui descendait jusqu'aux pieds, et leur apparut si belle, que le roi voulut l'entraîner à la cour. Cette gardeuse de troupeau lui répondit : « Allez achever la conquête de » votre royaume, et alors je consentirai à vous suivre ))à la cour, mais comme épouse. » Toujours la gloire pour caution de l'amour; toujours la dignité
(1) Mallet, Histoire du Danemark, vol. II. Poésies populaires.
de la femme à côlé et au-dessus du pouvoir dke l'homme. C'était là> convenons-en , tout un ordre de sentiments inconnus même au christianisme , car ils donnaient une personnalité à l'épouse ; au lieu de l'absorber dans le mari , ils la laissaient maîtresse d'elle-même.
Sous la féodalité , ce caractère disparaît entièrement, du moins dans le mariage ; les mœurs conjugales retournent à leur brutalité; la femme ne se donne pas à son mari ^ elle se doit à lui.
Les siècles suivants ne changent rien à cette doctrine, et le despotisme masculin maintenant ses principes jusque dans notre époque, nous voyons aujourd'hui encore l'exercice grossier de ce droit devenir pour mille femmes la plus humiliante des servitudes ou la plus insupportable des tortures. Les lois n'ont pas à s'occuper de tels faits , nous le savons; mais pourquoi aucun moraliste ne dit-il aiix hommes que l'usage brutal de ce pouvoir et leur foi en sa légitimité est un crime de lèse-dignité humaine ? Pourquoi surtout ne leur montre-t-il pas à quel degré d'indélicatesse cynique il peut les eritraÎJaer? J'hésite à citer une parole que j'ai entendue. Un homme du monde était marié depuis deux ans à une jeune femme ; deux de ses amis vont le visiter à la campagne; ils le trouvent dans un costume presque sordide, le menton hérissé d'une barbe inculte, les mains d'une équivoque propreté :
. — «Vous me voyez , leur dit-il , sale comme un goret : c'est le bonheur du mariage. » Ce mot est hideux ; eh bien , avouons-le , il est plus d'un mari qui a le triste droit de le dire. La» causej de leur cynisme
mSTOlKE MORALE DES FEMMES.
/dans celle maxime brutale , que leur femme leur ^ jiartienl. A quoi bon se mettre à la gêne pour obtenir ou mériter ce que Ton possède de droit? De là, oubli du soin de leur visage , de leur chevelure , abandon de tou^e leur personne aux outrages du temps. Cetie négligence ne peut pas s attribuer à des occupations plus sérieuses, à des études plus profondes; car ces mêmes hommes, pendant leur laborieuse jeunesse, poussaient l'élégance jusqu'à la recherche dès qu'il s'agissait pour eux de plaire à la femme d'un autre; et, vienne une infidélité à faire à leur propre femme, ils retrouveront tout leur art el toute leur minutieuse préoccupation. Il n'y a donc ià que dédain de possesseur, confiance de maître ; or, les fruits de ces maximes, c'est le désespoir pour la femme et souvent le déshonneur pour le
mari.
Le second droit sur la personne, le droit de correclion matérielle, au lieu de s'effacer des usages, après saint Augustin, passa, sous la féodalité, des mœurs dans la loi coutumière : il devint presqu'un article de code : « Tout mari , dit Beaumanofr {*) , » peut battre sa femme quand elle ne veut pas obéir » à son commandement, ou quand elle le maudit, ou » quand elle le dément , pourvu que ce soit modé- » rément et sans que mort s'ensuive. » La femme abandonnait-elle le mari qui l'avait battue (*j? La loi lui recommandait de revenir sous le toit conjugal
(ij Beaumanoir, titre 57.