CHAPITRE IV
L'adultère de la femme et Tadaltère da mari.
Ce que les femmes doivent au christianisme est incalculable ; il fit d'elles un être nouveau. La femme biblique ne nous apparaît que comme une partie d'Adam; elle est à lui puisqu'elle est' de lui; mais la femme chrétienne est un des membres de Jésus- Christ; elle est formée de cette chair et de cette personne divine, comme dit saint Paul (*): dès lors plus d'inégalité fondamentale, Dieu, si l'on peut parler ainsi., Tayaut recréée en son Fils. En vain Tapôtre dit-il plus loin (*) : Le mari est le chef de la femme ; un principe est plus fort que celui qui le pose. Dès qu'il a confondu l'époux et l'épouse dans la personne de Jésus-Christ, il n'est plus libre de faire un inférieur de l'un d'eux ; il les a forcément mis au même niveau en les divinisant. Rien ne le prouve mieux que la doctrine clirétienne sur l'adultère. Lisez la Bible, lisez le code indien, lisez le code antique, le mot adultère n'a jamais qu'une signification , X adultère de la femme , et les répressions religieuses , les prescriptions , les condamnations judiciaires n'ont jamais qu'un objet, le châtiment de la femme. Quant k l'adultère du mari , à peine est-il nommé, encore moins puni : rien de
(<) Saint l'auï , ÉpUre aux Èphésieva, (2) Saint Paul. ÈpUre à Timolhée, "
l'épouse. 197
plus simple; l'adultère du mari, chef et seigneur, n'était qu^une faute vis-à-vis de lui-même, tout au plus vis-à-vis du père ou du mari de sa complice; mais quant à sa femme, il ne manquait pas à ce qu'il lui devait , puisqu'il ne lui devait rien. Chez les JuiËs , la femme coupable était lapidée , et il suffisait d'un témoignage pour la convaincre. Chacun se rappelle la légende biblique de Suzanne, cet effrayant chapitre de l'histoire de l'adultère. Lorsque les deux vieillards, repoussés par cette chaste épouse, lui dirent : «Nous porterons témoignage contre vous, nous affirmerons vous avoir surprise dans ce jardin en adultère avec un jeune homme; » cette femme, si connue par sa pureté, ne leur répondit pas : « Ma vie tout entière prévaudra contre votre témoignage. «Elle ne leur dit pas, cette fille d'un peuple qui adorait le Dieu de justice : « II faudra prouver votre témoignage, et me convaincre de ce dont vous m'accusez. » Elle ne s'écria pas, cette femme dont le mari avait tant d'autorité pajrmi les Juifs : « Le pouvoir de mon mari me servira de défense. » Non, elle ne répond tiÙh il y a un témoignage contre elle, elle se sent perdue, elle l'est. Les juges ont convoqué le peuple, et appelé leur victime devant lui. Elle paraît accompagnée de son père et de sa mère , entourée de ses enfants et de sa famille ; tous ses parents pleuraient, et pleuraient aussi tous ceux qui l'avaient connue, et tous ses domestiques qui n'avaient jamais rien entendu de semblable contre elle ; mais personne ne songeait à la défendre, il y avait un témoignage! Son mari était absent, convaincu ce semble par la seule accusation. — Mettez-vous
à genoux, lui disent les deux juges en élevant selon la coutume leurs ma^us au-dessus de sa tête; son corps fléchit, et, sans prononcer une parole, sans essayer même une prière , elle se contente de lever les yeux au ciel en pleurant abondamment. * Cette femme , continuent-ils , a commis l'adultère dans son jardin avec un jeune homme; nous en sommes témoins.» — Tel est le commencement de la procédure. Sans doute, pour la suivre régulièrement, on appellera les servantes, on cherchera ce jeune homme , on interrogera les sentiers du jardin pour y trouver la trace de ses pas, on demandera aux habitants voisins s'ils ne l'ont pas vu , on réclamera de ces deux juges des renseignements sur sa personne, sur son évasion. Non,... voici la suite immédiate. Toute l'assemblée les crut comme anciens et juges, l'on condamna la femme à mort; et il fallut, pour la sauver, une intervention presque divine, l'arrivée et l'apostrophe du jeune Daniel parlant en prophète.
Chez les Celtes , lorsqu'un mari penaftit que l'enfant né de sa femme n'était pas de lui , iliiexposait le nouveau-né dans un bouclier, et le lançait sur le Rhin ; si l'enfant était submergé , la femme devait être mise à mort; le berceau flottait , la mère attendait, le Rhin décidait. Pour le mari adultère, aucune peine.
A Rome , la femme soupçonnée était traduite devant le tribunal domestique , et exécutée par les parents mêmes : Cognati necanto uti volent , dit la terrible loi des Douze Tables : « Qt^e les parents tueni » comme ils voudront! » Et le lendemain riea ne par-
l'épouse. 199
lait au peuple de cette ténébreuse tragédie que l'absence de cette femme qu'on ne revoyait plus.
Telle était du reste l'épouvante inspirée par cette institution, que, même détruite, elle plana toujours sur la république comme une menace terrible. Dès que les mœurs semblaient en péril, on tirait de l'arsenal des vieilles lois cette arme sanglante, on faisait luire aux yeux des femmes l'épée du juge domestique (*j: c'était la proclamation de la dictature. On alla même jusqu'à dénoncer le mari qui ne punissait pas sa femme; on le condamnait, sous une peine grave, à la condamner. La loi athénienne (^) frappait de dégradation civique le mari indulgent qui voulait cacher l'adultère de sa femme , et celui qui la surprenait avec son complice pouvait non seulement la punir sur le coup, mais, de propos délibéré, rassembler des témoins, et, en leur présence , la mettre à mort. La mort! tel était le cri que jetaient tous les législateurs contre la malheureuse coupable : chassée à coups de fouet de la maison conjugale chez les uns, et poursui^ toute nue à travers la bourgade (^) ; exposée, chez les autres, sur une pierre élevée au milieu de la jAace publique (*) , et promenée sur un âne par toute la ville, elle entendait de toutes parts des anathèmes et des paroles de sang s'élever
(1) Montesquieu, Esprit des lois, liv. VII, du tribunal domestique. Quand Tibère voulut punir une dame romaine au-delà de la peine portée par la loi JHfia , il rétablit contre elle le tribunal domestique.
(^ Démostbène, pour Néera, Revue de législation , octobre fèàb.
(^) Accisis crinibus nudatam coram propinquis expellit domo maritus ac per omnem vicum verbere agit. ( Taciie, Mœurs des Germains ).
(*) Plutarque , Questions romaines.
IIISTOIUE MORALE DLS FEMMES.
contre elle pour une faute que la loi interdisait à peine à son mari. Mais au milieu de cette malédiction universelle, voici que tout à coup se foit entendre cette angélique parole qui contient la loi nouvelle : Que celui de vous qui na aucun tort à se reprocher lui jette la première pierre,
Jésus-Christ a paru, la femme est sauvée! Agenouillée aux pieds de ce défenseur inattendu, elle voit avec stupéfaction les pierres déjà levées contre elle tomber des mains qui la menaçaient : les paroles de fureur cessent; les bourreaux s'éloignent, cette douce voix a tout vaincu. Ce n'était qu'un mot, ce semble, et c'était toute une révolution. Jésus-Christ, en effet, n'absout pas un crime, il en attaque un autre ; il ne justifie point la coupable , il accuse les bourreaux. Mais accuser les bourreaux, n'était-ce pas accuser rimpunité masculine? Héritiers de son esprit, les premiers |3ères de l'Église demandent châtiment pour l'adultère du mari. « Chez nous, s'écrie le » grand saint Jérôme (*) , ce qui est commandé » aux femmes est commandé aux hommes ; les lois » de Jésus-Christ et celles des empereurs ,ne sont «pas semblables; saint Paul et Papinien ne nous «enseignent pas les mêmes choses; ceux-là lâchent » la bride à l'impudicitè des hommes, et ne condam- »nent l'adultère qu'avec une femme mariée. Mais, » parmi les chrétiens, il n'en est pas ainsi ; si un mari » peut répudier sa femme pour cause d'adultère,, une « femme peut quitter son mari pour le même crime : » Dans des conditions égales, l'obligation est égale. >j
(}) Saint Jérôme , vie de sainfe Fabiola,
l'épolsë. 201
Ëgalo! le voilà donc prononcé pour la première fois dans Thistoirc du monde, ce mot qui relevait rÈve pénitente de la Bible, TÈve débauchée de l'Asie, rÈve subordonnée de Rome. La femme monte à son véritable rang, le mari descend de son impunité usurpée, ou plutôt c'est le mariage lui-même qui apparaît au monde avec un caractère nouveau et sublime, l'égalité dans les devoirs.
Malheureusement cette pure doctrine du christianisme alla se perdre dans les siècles qui suivirent : féodalité , moyen âge , monde moderne , tous retournèrent à la cruauté et à l'iniquité païennes. Le christianisme primitif , s'élevant pour juger la faute audessus des conséquences accidentelles de cette faute, punissait l'un et l'autre adultère d'une peine égale , parce que l'un et l'autre sont une violation égale du contrat; tous les âges suivants cessèrent de prendre la moralité des actes pour mesure de leur valeur, et l'orgueil féodal, avec ses préoccupations ambitieuses de perpétuité , la vanité nobiliaire avec ses préjugés de descendance, tous deux avec leur secret mépris des femmes, ne frappèrent que l'adultère de l'épouse, parce qu'ils ne voyaient dans l'adultère que la ruine de leurs espérances ou l'outrage à la suzeraineté masculine. L'adultère, dit le meilleur recueil du droit canonique (*) au moyen âge, doit se définir : « Via- » lalio alieni tori , séduction de la femme d'autrui. » Le mari n'est donc pas adultère , continue le même » recueil que je traduis, s'il a pour complice de sa » faute une femme libre; et dans le cas où cette
,') Summa cardinalis Uostiensis, lib V, de ÀduUeriiM,
302 HISTOIRE MORàLfi DES FEMMES.
y> femme n'est pas libre , l'adultère de l'homcme » marié ne vient pas de ce qu'il s'est éloigné de son » épouse, mais de ce qti'il a corrompu l'épouse d'un » autre. »
L'application répond au principe. Pour le mari coupable, l'impunité : pour la femme ^ emprisonnement éternel dans un couvent, et, si elle est surprise en pleine faute , permission pour l'époux d'aller chercher son fils , et de se faire assister par lui dans le meurtre de sa mère.
Qu'aurait dit Jésus s'il eût entendu un pareil règlement?
La Im présente n^a pas renié moin& énergiquement, dans le fait, la doctrine du christianisme. Uniquement préoccupée de l'ordre public , elle a institué , non pas seulement l'inégalité des peines entre les deux adultères (cette inégalité est une justice , car les deux fautes sont inégales ) ; mais Fimpunité pour le mari , ce qui est une iniquité. Q»'est-il arrivé? C'est qu'en ne prenant souci que de l'ordre , elle a immolé l'ordre lui-même.
Trois articles comprennent toute là législation sur ce point :
P « Le meurtre commis par l'époux sur l'é- » pou se ainsi que sur le complice, à l'instant où il » les surprend en flagrant délit dans la maison com- »mune, est excusable (*). »
Si rude que paraisse une telle disposition au XIX® siècle , acceptons-la ; faisons la part du désespoir , de la dignité blessée, du cœur ulcéré , et excuti) Code pénal » 32/i.
l'époosë. 203
sons ce mot excusable. Mais la femme, la femme si impressionnable et si passionnée, quel sera son droit? Elle n*ena aucun. Or, en pareil cas, la loi qui se tait, condamne; donc la femme éperdue qui frapperait son mari et sa rivale, serait punie comme homicide.
2*" « La femme convaincue d'adultère, subira la » peine de Femprisonnement pendant trois mois , et » deux ans au plus (*). »
L'équité n'a rien à reprendre à ce châtiment, si ce n'est sa bénignité. Un emprisonnement de trois mois ne suffit jamais, et un emprisonnement de deux ans ne suffit pas toujours pour punir le crime de l'adultère. Le soin de la moralité publique et le maintien de la pureté du ménage doivent occuper tant de place dans la pensée du législateur , que, loin d'atténuer sur la tête de là femme coupable le coup de la justice , nous le voudrions plus terrible ! Mais le mari? Le mari? Son adultère ne constitue pas à lui seul une faute. Pour que l'époux soit coupable, il faut qu'il entretienne sa concubine (^) dans la maison commune. Qu'on remarque ce mot entretenir : l'article ne dît pas amener, introduire, il dit ew^re^enir, c'est-à-dire installer, loger; hors de là, absolution complète. Tout ce que lui demande le Code , c'est de reconduire sa maîtresse chez elle après le couvre-feu. Par compensation , nous devons le dire , s'il l'établit hardiment , insolemment , au sein du foyer domestique, rindignation de la loi s'éveille, et le mari
(1) Code pénal, 337.
(2) Gode pénal, 339.
coupable d'un Ici crime est puni de cent francs à deux mille francs d'amende (*)/
Pour apprécier de tels jugements, élevons-nous un moment au-dessus de Tesprit matérialiste de la loi ; fermons l'oreille aux vaines railleries du monde qui, selon sa charité ordinaire, frappant encore sur celle que frappe déjà le Code , honore le coupable amnistié ; et demandons-nous , la main sur la conscience, si devant Dieu, devant le cœur, devant la société môme , un tel abîme sépare la faute du mari de celle de la femme, qu'il doive y avoir entre elles la différence de l'absolution à Tanathème.
L'adultère de la femme est plus coupable que celui du mari, nul n'en doute. Non seulement, en effet, sa faute à elle peut introduire des étrangers dans la famille, ravir à ses propres enfants une part de l'héritage paternel, déchirer le cœur d'un honnête homme qui en vient à ignorer s'il ne doit pas haïr les êtres qu'il adorait la veille ; mais en outre de ces conséquences fatales , la femme est plus coupable , parce qu'elle sait et croit l'être. Plus on brise d'obstacles pour commettre un crime, et plus le crime est grand ; or, les préceptes maternels , les préceptes de la religion, tous les enseignements de son éducation ont représenté à la femme l'adultère comme la plus flétrissante des souillures : sa faute s'aggrave donc de tout ce qui la séparait de celle
(>) Code pénal, art. 339. Le mari qui aura enlrelemi une concubine dans la maison commune , et qui eu aura été convaincu sur la plainte de la femme , sera puni d'une amende de cent k deux mille francs.
l'épovre. 205
foute. L'impudicité dégrade la femme plus encore que rimprobité ne dégrade Thomme.
Mais ces rigoureuses considérations établies^ examinons à son tour l'adultère de l'époux, et voyons s'il est aussi innocent que le proclament et la loi et le monde. Je ne parlerai pas de principes , de foi jurée , quoiqu'à dire le vrai , je ne conçoive guère qu'il soit déshonorant de manquer à sa parole vis-à-vis d'un homme, et qu'il soit permis de la violer envers une femme ; mais écartons les sentiments d'honneur qu'on appelle exaltés, et allons dès l'abord à ce qui compte dans le monde et dans le Code, à la question d'ordre, aux faits. Or, que de désastres matériels sortant de l'adultère du mari ! Dans les ménages du peuple, c'est la ruine même. Un ouvrier marié a-t-il une maîtresse? il a presque toujours deux ménages , quand il gagne à peine de quoi en soutenir un. 11 faut donc que l'un des deux jeûne? Sera-ce l'illégitime? Jamais. L'ouvrier adultère, je parle du meilleur, apporte à sa femme le quart , le demi-quart de sa paie , puis il part pour cinq jours, six jours, afin d'aller manger le reste avec sa concubine, et voilà une famille détruite, voilà le nombre des indigents accru , voilà la proportion des enfants naturels augmentée; voilà, enfin, la fainéantise, le vol, toutes les atteintes à l'ordre public.
Dans les familles riches, le mal de l'adultère du mari, moins manifeste parfois , n'est pas moins réel. II trouble toute paix intérieure. Si l'épouse est coupable, elle redouble souvent de soins et do prévenances, d'abord par une hypocrisie devenue néces-
saire , puis , parfois , par une sorte de pensée d'expiation très naturelle au cœur des femanes. Le mari coupable y au contraire^ est souvent grondeur et brutal : la femme adultère donne peu y n'ayant rien ; le q^ari adultère, ayant tout, ébranle la fortune domestique ; cherchez au fond de presque toutes les iaillites, de toutes les spéculations hasardeuses, tous y trouvez l'adultère du mari ; il faut bien se faire pardonner ce titre d'^homme marié, qui presque toujours répugne, et pour cela il faut payer.
Enfin le désordre du mari produit celui de la femme. N'est-ce rien, le croit-on, pour une femme de cœur, de s'entendre adresser les mêmes paroles qui ont servi, il y a une heure peut-être, pour quelque créature avilie , de voir ces lèvres qui se sont souillées sur vingt visages impurs , venir se poser sur son front, et son mari, infidèle même dans ses témoignages de tendresse, poursuivre l'image de sa mal tresse jusque dans les bras de sa femme? Le dégoût, la colère, s'emparent alors de son cœur; toutes ses idées du bien et du mal se confondent, elle se dit qu'elle est bien dupe de s'asservir à une vertu ainsi récompensée , et la démoralisation entre dans le ménage par celui qui en est le chef et le guide.
Voilà pour les conséquences. Qu'est-ce donc si nous considérons le caractère et les circonstances des deux fautes ? Le mari n'est coupable que quand il veut Fétre ; la faute ne vient pas au-devant de lui , il faut qu'il l'aille chercher; ni supplications, ni violences ne l'entraînent : pour la femme , au contraire, la séduction la suit partout; elle force ses
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portes, elle corrompt ses serviteurs, elle se glisse dans une lettre, dans une fleur. La femme va-t-elle au théâtre , elle y retrouve celui qu'elle fuit , et qui la suit. Tout la livre, son âge, sa vie oisive, sa raison plus crédule, son cœur plus affectueux luimême.
Puisque l'on a exclu l'amour du mariage, puisque nos usages trouvent juste qu'une jeune fille de dixhuit ans , pleine de chaleur d'âme , ne cherche dans celui qu'elle épouse qu'une affection calme et paterne, comment s'étonner que le jour où elle entend le langage de la passion dans la bouche d'un homme jeune comme elle, elle s'oublie et se perde? Hélas! ridée même de se perdre agit parfois sur elle comme un attrait nouveau! Nous ne savons pas, ou plutôt nous savons trop bien quelle tentation singulière se cache pour les natures dévouées dans cette réflexion qui devrait les retenir : Je me déshonore si je cède. Il est telle femme qui a succombé , parce que succomber, c'est se sacrifier ! Je ne connais pas de mari qui puisse donner une telle excuse. Qui entraîne le mari adultère? Est-ce l'inexpérience? Il est bien mûr pour ne pas savoir ce qu'il fait. Est-ce la passion? Il a beaucoup aimé pour aimer encore si ardemment. Non, ce qui l'emporte la plupart du temps , ce sont ses mauvaises mœurs . Sur dix hommes de trente-cinq ans qui disent à une femme, je vous aime , il n'y en a pas un peut-être qui aime véritablement. Certes, les femmes trompent aussi, nous le savons, mais elles trompent pour cacher ce qu'elles éprouvent, l'homme pour montrer ce qu'il n'éprouve pas !
Je m*arréle : à Dieu ne plaise que ce parallèle, en se poursuivant, semble devenir la justification de la femme coupable; mais l'exemple de Jésus-Christ nous le prouve : quand on se trouve en face de deux criminels dont l'un est absous et l'autre condamné , l'indignation contre l'impunité de l'un se change malgré nous en une sorte de pitié pour l'autre ; ainsi, au nom même de la juste rigueur qui doit atteindre la femme, n'absolvez pas celui qui n'a d'autre raison de son parjure que son vice même! L'amnistie absolue, éternelle, théorique de l'adultère du mari est un des grands scandales de notre justice. Quoi! un procès de séparation ouvre à nos yeux l'intérieur d'une famille ; il nous montre les plus cyniques désordres du chef de la maison , des maîtresses amenées sous le toit conjugal , la fortune domestique dépensée, les mauvais traitements joints à l'abandon ; quoi I cet homme vient lui-même avouer insolemment, en face du tribunal, ses cruautés el ses déportemenls , et le procès fini, nous le verrons sortir sans autre châtiment qu'une admonestation du juge, on le renverra aux reproches de sa conscience! Une telle impunité ne blesse pas seulemcnl l'ordre , c'est une insulte à la morale publique , c'est une leçon de débauche donnée par la loi ellemême.
Un fait récent nous révèle la profondeur du mal.
Le 26 juin 1847 [Gazette des Tribunaux) y comparaissaient devant la police correctionnelle la femme Mesnagcr, âgée de trente et un ans, son mari et le sieur Sombret.
Le président : Mesnagcr, persistez-vous dans la
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plainte que vous avez formée contre votre femme?
Le sieur itfe^nagfer; Si j'y persiste!... Je crois bien , et comme un enragé encore !
M. le président : Le repentir que votre femme témoigne, et les torts que vous avez eus envers elle, devraient peut-être vous conseiller Tindulgence.
Le sieur Mesnager : Pour le repentir, c'est de la frime , on connaît ça ; quant à mes torls , je n'y crois pas du tout.
M. le présidents' Femme Mesnager, levez-vous.
La prévenue se lève ; ses deux enfants saisissent chacun un côté de sa robe , et se pressent contre leur mère, dont ils semblent comprendre et partager la douleur.
M. le président : Vous convenez du délit d'adultère qui vous est imputé , n'est-il pas vrai? Qui a pu vous faire ainsi manquer à tous vos devoirs?
La femme Mesnager : Oh ! monsieur , si vous saviez comme j'étais malheureuse !
M. le président : Ce n'est pas une excuse... Vous êtes mère, il fallait penser à vos enfants.
La femme Mesnager : C'est justement ma tendresse pour mes enfants qui m'a rendue coupable; si j'avais été seule a souffrir, je me serais résignée.
M. le président : Expliquez-vous. Est-ce que votre mari usait âc mauvais traitements envers vos enfants?
La femme Mesnager : Oh ! oui , monsieur. Mon mari, qui gagne plus de 10 francs par jour, ne voulait pas me donner un sou, ni pour moi, ni pour mes pauvres petits. Il s'en allait dès le matin dé-
jeûner au café , rentrait dans le milieu de la journée pour dormir, ressortait pour aller dîner, et ne rentrait plus qu'au milieu de la nuit. Souvent mes enfants et moi n'avions rien mangé. Je travaillais le plus que je pouvais pour les nourrir ; mais je gagnais bien peu de chose , et je n'étais pas toujours payée régulièrement. Quand je demandais à mon mari de quoi acheter du pain à ses enfants , il me répondait brutalement : « C'est toi qui les as faits , «c'est à toi à les nourrir.» Un matin, ces petits malheureux pleuraient et criaient ; ils n'avaient pas mangé depuis vingt-quatre heures. Leurs cris ont réveillé mon mari , qui s'est mis dans une colère affreuse, et qui m'a dit que si je ne les faiisais pas taire, il allait les corriger. «Comment voulez-vous »que je les fasse taire ! lui ai-je répondu; ils souf- » frent, ils meurent de faim.» Alors il a pris dans sa poche quelques sous , et les leur a jetés à la figure, en leur disant : « Tenez, goulus, et ne hurlez plus » comme cela, ou je vous donne le fouet d'impor- » tance. » C'était sept sous que mon mari leur avait jetés; avec cela j'ai acheté du lait , un peu de pain, et mes pauvres petits ont mangé un peu. Moi , je n'ai rien pris ; ils n'en avaient déjà pas trop pour eux : je n'ai pas voulu leur rogner leur part.
M. le président : C'est dans ces circonstances que vous avez fait la connaissance de Sombret?
La femme Mesnager : Oui, monsieur; M. Sombre! demeurait dans notre maison; il me voyait souvent triste et les yeux rouges ; il entendait mes enfants pleurer; il connaissait la conduite de mon mari, el il est venu quelquefois à mon secours... J'étais bien
reconnaissante envers lui , qui me donnait du pain pour mes enfants quand leur père leur en refusait.
M. le président : Votre reconnaissance se coiïiiprend, mais elle ne devait pas aller jusqu'à Toubli dje vos devoirs.
La femme Mesnager : Cela ne fût jamais arrivé si mon mari ne m'eût pas mise à la porte... Un jour qu'il était rentré à moitié ivre , il m'a dit que çft l'ennuyait d'entendre toujours une femme se plaindre et des enfants pleurer, et il m'a renvoyée en me donnant 25 francs et me disant qu'il ne voulait plus entendre parler de moi et de mes enfants... Ces 25 francs ne m'ont pas duré bien longtemps , comme vous pensez; c'est alors que M. Sombret me proposa d'aller chez lui pour tenir son ménage, en me disant qu'il aimerait mes enfants comme les siens... J'y ai consenti avec joie, et puis je ne sais pas cottiment ça s'est fait...
La pauvre femme n'achève pas; ses sanglots Sé chargent de terminer sa phrase.
Le sieur Sombret déclare que ce que vient dé dire la femme Mesnager est l'exacte vérité, et qu'il n'a rien à y ajouter.
M, le président , au mari : Sieur Mesnager, votre conduite envers votre femme a été de la dernière indignité.
Le sieur Mesnager : Pardieu ! si vous croyez comme ça tout ce qu'elle vient vous chanter...
M. le président : Des témoins ont déposé de votre manière d'agir avec votre femme.
Le sieur Mesnager : Ce n'est pas difficile d'avoir des témoins ,. .
Af . le président : Taisez-\ous !
Le tribunal entre en délibération. L'adultère du mari et Tadultère de la femme étaient là en présence, car Mesnager avait au dehors maîtresse et enfants ; quel arrêt fut porté ?
Attendu les circonstances très atténuantes de la cause , huit jours de prison seulement punirent la femme Mesnager et Sombret.
Cette sentence est humaine srutant qu'équitable.
Mais le mari? Aucune peine pour ce misérable , aucune ! Rien pour ce mari qui abandonne sa femme ! Rien pour ce père qui abandonne ses enfants I Rien pour cet adultère qui précipite lui-même sa femme dans l'adultère ! La loi ne donne pas au juge le droit de frapper ces affreux crimes, et un tribunal entend de semblables paroles, constate de semblables faits sans qu'il puisse se lever pour les châtier. Ah ! loin de nous un modèle si vil du mariage ! Au nom de la justice , nous y avons gravé le mot de liberté ; au nom de l'honneur, inscrivons-y un mot plus sacré encore , pureté morale et respect au serment !