‹ Histoire morale des femmesChapitre 20 sur 33 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

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Daas cette (l0scrjf>tioR du mariage idéal telle cpie liottB \eDOiis dig ressayer^ il manqite un mot qui sry irouve cependanit sousreatendu à cbaqite ligne , le mot^ imlisâkoUbiliké..

L'indî$setiftbililé me semble le sceau suprém&de ri^sl^tuUon matrimoniale ; c'est vmiment le doif^i de Dieu imprimé sur l'umoa bumainq; c'est la graade i4ée de l'immuable introduite dans cette vie où tout change ; c'est rospérance de l'infini dé|»03é dans ces cœurs où tout s'éteint, et l'on peut mettre au défi poètes et philosophes de représente? un type parfait du maria;;e et d'y placer le mot de divoiTe. Sublime comme principe éternel , k théopio de l'in* dissolubilité a joué en outre un grand rôle dans le monde comme institution temporaire et comme in^ ^Irument social; eile a sauvé, dans les: mains de l'Église j le mariage et la femme.

Quand le christianisme parut , le mariage })éris^ sait à Rome par le divorce. On sait tous les excès de la Rome impériale : « Telle Romaine, dit Séné-p que , compte ses années , non par le nombre des » consuls, mais par le nombre de ses maris. »— w Va- » l-en, dit un affranchi à sa femme, dans Juvénal , » va-t-en, tu te mouches trop, j'en veux épouser » une qui ait le nez soc. »

Chez les Barbares , le mariage périssait par la répudiation. La répudiation est \e droit qu*a le mari de renvoyer sa femme, comme le divorce le droit commun au deux époux de se séparer et de se remarier.

La Niai-Saga rapporte un exemple remarquable de ce pouvoir despotique. Un des hommes de la haute terre arrive avec sa femme à un festin nuptial. Le hasard place le mari auprès d'une jeune fiîïe d^une beauté rare; ses yeux ne la quittent pas. Sa femme le raillant sur Tardeur de ses regards : « Cette » femme m*est insupportable, s'écrîe-t-il, je la répu- » die et j'épouse cette jeune fille ! » Il Tépousa.

Il ne fallut pas moins que la parole de Jésus- Christ, que Dieu lui môme, pour lutter contre le monde romain et contre le monde barbare, pour renverser cette servitude et guérir celte dépravation.

Ce combat, ce duel de plusieurs siècles entre l'Église et la société se trouvent résumés avec toutes leurs dramatiques alternatives, dans l'histoire dé Philippe-Auguste et d'Agnès de Méranie. Rien de plus touchant, non pas qu'Agnès, mais qu'Ingeburge, la première et véritable épouse; rien de plus cruel que Philippe; rien de pbis noble qu'Innocent III. Ce n'est pas une femme, un mari, un prêtre; c'est l'épouse , l'époux et le civilisateur.

Ingeborge était jeune, belle, fille de roi (*); si élégante, qu'on la comparait à Diane ; si pure, qu'on l'assimilait h Marie. Philippe-Auguste la veut pour femme. Le roi de Danemark , frère d'Inge-

(*) Bibliothèque de l'école des Chartes. — Mémoire de \l. Hercule riérancl.

burge, la lui accorde. Elle arrive précédée de sa renommée, et la dépassant encore. Philippe la reçoit à Amiens , la passion brille sur son visage ; le jour du sacre est fixé, et la cathédrale d'Amiens reçoit bientôt les royaux fiancés. Tout à coup , au milieu de la cérémonie , la figure du roi s'altère , il pâlit ; il détourne les yeux de la belle Ingeburge : ce qui se passe dans l'âme violente de ce demi-barbare , personne ne peut le dire ; mais il trouve repoussant ce qui lui semblait splendide de beauté ; il abhorre ce qu'il adorait ; Ingeburge lui apparaît comme un monstre. Le soir, la chambre nuptiale s'ouvre; l'heure de minuit venue, Philippe y pénètre; puis un moment après il en sort, et jure qu'il ne sera jamais le mari de cette femme ; que Satan est entre elle et lui. De là à un divorce il n'v a qu'un pas ; il le demande , il l'appelle , et avec ce mélange d'impétuosité sans frein et d'astuce patiente, propre à ces races barbares , il prépare tout pour cette répudiation. Un prétexte est bientôt trouvé ; Ingeburge est sa parente ; on dresse un arbre généalogique qui le prouve ; on choisit des évoques qui le déclarent; et, trois mois après cette union, un concile s'assemble pour la rompre. La triste fille du Nord y paraît ; elle est seule ; pas un de ses parents autour d'elle , pas un conseil ; elle ignore même la langue de la France , et , pendant plusieurs heures, elle suit, pleine d'angoisses, sur la physionomie du roi, dans les regards des prélats, et comme à la trace du bruit de son nom qui se prononce parfois, ce drame où sa vie est engagée. Enfin la décision est rendue , et cette décision rVst

l'épouse. 241

le divorce ; on la communique par un interprète à Ingeburge. Alors se levant et éperdue de douleur, elle s'écrie avec un accent inimitable : ^iMala Francia ! mala Francia! » Cette apostrophe inattendue , remploi même de cette langue étrangère qui peignait si vivement sa détresse et son impossibilité de se défendre, firent reculer les juges devant leur sentence; mais Philippe les força de signer. Que fait Ingeburge? Elle ajoute un cri plus pénétrant encore à son premier cri, et se retournant pour ainsi dire vers un sauveur absent mais assuré : ciRoma! Rdma! dit-elle. Rome répond. Philippe ne fléchit pas. » Il avait chassé sa femme de son lit, il la jette dans un couvent ou plutôt dans une prison. Le Danemark la réclame; il la refuse; le Saint- Siège la défend, il le brave. II épouse solennellement une autre femme, Agnès de Méranie, et cependant l'épouse légitime , la reine légitime , une fille de roi , qui avait apporté en dot la valeur d'une province, meurt de faim dans sa retraite, forcée, pour vivre , de vendre ses habits , ses meubles , plus encore^ d'accepter des aumônes d'un de ses juges que le remords pressait. Est-ce tout? Non. Le pape Innocent ayant enfin cassé le divorce et provoqué une enquête sur la prétendue parenté des deux époux, Philippe renonce à ce moyen, il parle de maléfice ; il n'a pas honte d'en appeler à Ingeburge elle-même pour attester que jamais elle n'a été sa femme; et voilà cette pieuse créature obligée de jurer solennellement devant deux archevêques que Philippe est entré dans son lit ; il faut qu'elle dise le jour et l'heure, qu'elle raconte les circonstances,

qu'elle donne les preuves ; il faut enfin que Tépouse ouvre elle-même la chambre nuptiale aux regards de toute l'Europe ! Philippe voyant encore cette ressource lui échapper en invente une autre ; c'est d'Ingeburge elle -même que par tira la demande du divorce; c'est elle qui le voudra , qui l'implorera. Alors commence contre la triste prisonnière tout un ensemble systématique de tortures morales et physiques , pour la pousser à cette demande; sa nourriture est irrégulière et insuffisante; elle tombe malade, on lui refuse le médecin ; il pénètre jusqu'à elle , on refuse de suivre ses ordonnances; la captive recevait d'Innocent des lettres consolatrices , elles sont toutes interceptées ; les envoyés de son frère , ses compatriotes, sont exclus de sa présence. Séparée des hommes , on l'isole de Dieu même , on lui compte les jours où elle peut entendre la messe, on lui interdit absolument les instructions religieuses, les offices , et môme la confession (retirer la confession à cette âme éperdue, c'était lui faire craindre la damnation); aucun être vivant n'approche d'elle, que des liommes stipendiés qui l'accablent d'injures , lui reprochent le malheur de la France frappée d'interdit à cause d'elle, et l'accusent, en termes blessants, du dégoût de Philippe pour sa personne. D'abord, dans son désespoir, elle s'écrie en s'adressant au pape : « Mon père , mon père , je » meurs tous les jours dans mon corps et dans mon »ame (*). Oh! qu'elle me paraîtrait bonne, douce, w sacrée, à moi , malheureuse femme désolée et reje-

0) limoc. Epist. flî, 16, 17, 18, 19. —XIX, 85, 80, i'62,et passim.

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» tée de tous , cette mort uDique qui m'arracherait » aux tourments de mille morts que j'endure ! » Mais bientôt reprenant courage : «Mon père, je vous at- » tendrai ! Ne tenez compte d'aucun des aveux que les » menaces m'arracheront ; ne croyez à aucun des ser- » ments que la violence m'extorquerait ; ma bouche «pourra céder, mon corps pourra fléchir, mais mon »âme, jamais! Je suis épouse légitime, je mourrai » épouse légitime , heureuse de mourir pour le souwtien du saint sacrement du mariage. »

Avouons-le, ces paroles respirent une grandeur inconnue à tout ce qui n'est pas le christianisme et le dogme de l'indissolubilité. Innocent se montra digne de ^a mission (*). Il ne laissa pas à Philippe un moment de trêve. « Vous êtes tout-puissant, lui écrit-il ; » mais quelle que soit la confiance que vous inspire » votre pouvoir, vous ne sauriez tenir, nous ne disons »pas en notre présence, mais devant la face de Dieu » dont nous sommes, quoiqu'indigne, le représentant » sur la terre. Notre cause est celle de la justice ; nous » marcherons dans cette route royale sans incliner à » droite , sans dévier à gauche, sans nous laisser dé- » tourner ni par les prières, ni par les présents, ni ))par l'amour, ni par la haine.» Philippe-Auguste allègue la parenté et la difficulté de la prouver (^);

(^j Ceux qui né veulonl voir dans colle intervention (K Innocent qu'un acte d'ambition , doivent lire ses lettres à l'hilippe (t. Il I et VI . EpisL Innoc. ). Sa modération , sa patience , son désir de savoir la vérité, marquent une ûme préoccupée de la jusilcc seule, el il ne craint pas d'accuser vivement Inj;eburgc quand ses reproches lui paraissent mal fondés.

(2j Bibliothèque de Vécole de» Chartes, — Mémoire de M. Hercule Géraud.

Innocent propose d'envoyer à ses frais des hommes de loi en Danemark pour examiner ce point. Philippe-Auguste allègue le maléfice ; Innocent propose une assemblée d'hommes de Tart et de la religion pour le juger. Philippe- Auguste parle de la difficulté de trouver un lieu convenable pour le concile ; Innocent propose , soit Étampes où est la reine, soit Paris où est le roi, soit Rome où il est, lui ; mais à la condition que toujours et partout Ingeburge aura ses avocats et ses témoins. Pendant quinzeannées, l'œil et l'oreille tournés vers laPrance, il n'entend pas un cri de la victime qu'il n'en demande compte au bourreau : « Êtes-vous un roi ou » un meurtrier? A qui espérez-vous faire croire que M vous ne pouvez; vous dispenser de traiter comme »une vile esclave une princesse illustre, d'origine » et d'âme royales , et de laisser s'éteindre dans la » misère , une femme dont la dot est encore tout «entière dans votre trésor? Ne craignez-vous pas «qu'on ne vous accuse d'avoir de longue main «préparé cette mort; qu'on ne vous considère » comme le meurtrier de la moitié de vous-même , » et dès lors vous voilà retranché de la communion «des fidèles et inhabile à contracter de nouveaux «nœuds? «

Cette lutte dura quinze ans , et pendant quinze ans , ni l'énergie d'Innocent , ni la fierté d'Ingeburge, ni la cruauté de Philippe ne fléchirent, et il fallut que l'interdit fut jeté sur la France pour que la justice triomphât.

La philosophie du xviir siècle s'est fort indignée de cet interdit. Punir tout un peuple pour le crime

l'épol'se. 245

d'un homme , semble une iniquité si monstrueuse , que Tâme, devant un tel fait, s'emporte malgré elle jusqu'à la colère : l'orgueil national y ajoute ses susceptibilités jalouses, et irrites de voir un roi français céder à un pontife italien , nous rejetons l'anathème sur celui qui a châtié dix millions d'hommes en un seul ! Mais s'agissait-il donc d'un seul homme? N'estce pas le vice d'un peuple, de vingt peuples, une plaie de race qu'il fallait guérir ? La moitié de l'humanité, je me trompe, l'humanité tout entière était là en cause , car il y avait à frapper sur une abominable barbarie, aussi funeste aux bourreaux qu'elle flétrissait qu'aux victimes qu'elle écrasait. Il fallait arracher du monde ce fruit monstrueux, caché dans ses entrailles depuis tant de siècles, la répudiation. Il fallait sauver la femme, le mari et la famille.

De cette étude du passé, il sort pour nous cette vérité incontestable, que le triomphe du système de l'indissolubilité fut lié au triomphe de la civilisation elle-même. Grandeur morale , c'est-à-dire grandeur absolue; grandeur historique, c'est-à-dire grandeur relative; cette doctrine réunit donc tout ce qui caractérise une doctrine salutaire; c'est un noble principe dont l'application fut utile.

Cependant, s'il en est ainsi, d'où vient que tant de voix sérieuses s'élèvent aujourd'hui contre cette théorie? D'où vient que tant de consciences austères réclament le 'divorce? D'où vient que plus d'un partisan sincère de l'indissolubilité sent parfois ses convictions s'ébranler en face des mœurs actuelles et de la société présente?

Voici , je le crois , la cause de ces sentiments

contradictoires ; ils partent d'un raisonnement très solide, que beaucoup de consciences se font à ellesmêmes, les unes nettement, les autres confusément, et que formulait ainsi un magistrat éminent. « Oui sans doute, disait ce juge qui connaissait à » fond l'intérieur des familles , oui , le divorce est » essentiellemept contraire à l'idéal du mariage ; »mais, pour le repousser par cette raison, il faut » d'abord que le mariage lui-même ne soit pas con- » traire à son idéal. Or, les unions actuelles ont-elles » généralement rien de commun avec un contrat con- » senti par deux créatures libres et béni par Dieu ? » Qu'on en juge par le début. La jeune fille connaît wà peine le jeune homme qu'elle épouse, ne com- » prend pas le contrat qu'elle signe , et ne sait pas »les règles légales de la position qu'elle accepte. » Est-ce là le mariage? Est-ce le mariage, cette préj tendue association, où l'un des deux associés n'a » pouvoir ni sur ses biens, ni sur sa personne? Est- »ce le mariage, cette union appelée moralisatrice , ))0Ù l'adultère d'un des deux conjoints n'est pas »puni par la loi? Est-ce le mariage, cette société »pour l'éducation des enfants , où la mère n'a au- ))Cune autorité légale sur ceux qu'elle a créés? Est- -ce le mariage, cette société de capitaux où la fianw cée n'entre et ne compte que comme un chiffre? » Est-ce le mariage, cette union de vanité où l'on » vend un enfant de seize ans pour un titre ou une » alliance? r>on, il y a là contrat des corps et des » fortunes , mais non p'^s fusion des âmes et des pen- » sées ! Non, ce n'est pas le mariage; c'est le divorce wmôme. Comment donc s'étonner que le divorce en

i/ÉiH)rsK. 247

w sorte? Le divorce est une calamité, soit; un poi- » son , j'en conviens ; mais la tyrannie de notre union » conjugale n'a point d'autre contre-poids que cette » calamité; notre mariage, malade et corrompu, ne »peut être sauvé que par ce poison. Tant que lo » mariage sera la sujétion pour la femme , le divorce ))est nécessaire pour y représenter la liberté. Ainsi » de deux choses l'une , ou réformez le mariage , ou «établissez le divorce. Or la réforme du mariage » demande de longues années ; il faut, pour l'accom- ))plir, des changements dans les lois, des chan- »gements dans les mœurs, c'est-à-dire beaucoup de » temps , et en attendant cette réforme , le mariage » achève de se perdre par les vices de son organisa- » tion. Établissez donc temporairement le divorce , » vous marquerez ainsi la nécessité de la révolution » matrimoniale , et vous en hâterez l'avènement.»

Cet argument me semble tout à fait fondamental; il place la question sur un terrain nouveau ; il ne s'agit plus, en effet, d'examiner si le divorce est légitime en principe, ce qui répugne justement à tant d'âmes délicates, mais s'il est nécessaire comme remède momentané, comme mesure transitoire destinée à nous conduire à une constitution définitive où l'indissolubilité du mariage sera fondée sur son organisation même; disons mieux, où son organisation rendra inutile et inique sa dissolution.

Deux genres d'objections s'élèvent cependant contre l'adoption, môme transitoire, du divorce ; les unes sont religieuses , les autres sociales et morales. Pour en apprécier la valeur, il importe de les examiner séparément ; car la confusion illogique de ces

2i8 UISIOIKL MOUALL DKS FEMMtS.

deux ordres de faits apporte d'invincibles obstacles à la solution de la question.

Depuis le X* siècle jusqu'en 89, les caractères civil et religieux se confondaient dans le mariage (*). Le même prêtre qui bénissait l'union , comme ministre de Dieu, la consacrait aussi comme magistrat de la société. A l'Église étaient confiés les registres de l'État civil ; de l'Église ressortaient toutes les causes concernant le mariage; à l'Église appartenait le jugement dans les cas de séparation ou de querelles entre les conjoints : le mariage enfin n'avait pour ainsi dire de valeur et d'existence, comme société civile, qu'en tant que société religieuse.

La révolution renversa cette organisation. L'État intervint dans l'union conjugale, et y prit sa part spéciale d'autorité et de direction. Le mariage fut séparé en deux actes , différents et complets chacun dans sa nature comme dans ses effets.

D'un côté, ce fut un sacrement.

(') Voir dans le Traité du contrai de mariage de Porliler, VEisfoire des conquêtes successives de l'Église sur ce terrain. « Le mariage à l'église commence an x*sk'»cle seulement, comme obligalion; en 866, le pape Nicolas 1*' écrivit aux Bulgares, que Vusage de TËglise romaine était qu'ap^^s les fiiinçailles et le contrat, les parties (issenl leurs offrandes à TÉglise par les mains du prêtre , et reçussent la bénédiction nuptiale avec le voile , mais que ces cérémonies n'étaient p<)s nécessaires.» (Polliier, Contrat de mariage^ t. ï, p. 388).

« Nous voulons que les causes concernant le mariage soient et appart'ennenl à la connaissance et juridiction des juges de l'Église.» (Édit de 1606, Potliior, Contrat de mariage, t. H, part. 6).

« La raison veut que le mari ou In femme qui se plaint de son conjoint aille le déclarer à 1 Église. >> {Assises de Jérusalem^ cour des bourgeois ) .

«Toute autre querelle entre époux que pour meurtre ou crime de l*»8e niJijesié, doit être portée devant l'Église et non devant les tribunaux- » ( Assises de Jérusalem , cour des bourgeois ).

l'épolse. 249

De Taulre , un contrat.

D'un côté, une société bénie par l'Église, réglementée par l'Église.

De l'autre, une union scellée par la société, et soumise aux ordonnances sociales.

Ce furent véritablement deux mariages tout à fait indépendants l'un de l'autre; bien plus, pour que la distinction demeurât nettement marquée , ni le mariage à l'Église ne put produire un seul des effets du mariage civil , ni le mariage civil ne put donner droit au mariage à l'Église.

Cette simple exposition des faits suffit à détruire la première et principale objection qui s'oppose au divorce, celle que j'appelle religieuse. La piété d'un grand nombre de catholiques refuse au législateur civil le droit d'instituer le divorce , parce que le divorce, disent-ils, esl contraire à la loi religieuse. Le législateur peut répondre : « La loi civile » et la loi religieuse ont leurs domaines à part; elles »y régnent sans pjartage, et chacune d'elles peut » agir dans son cercle , d'après ses seuls principes , » sans feire insulte à l'autre : par exemple, vous, » loi religieuse , vous refusez de consacrer ce que » moi, je consacre, le mariage d'une catholique et » d'un juif; puis-je en prendre texte pour vous «accuser? Nullement, c'est votre droit; car vous » ne dépendez pas plus de moi , que je ne dépends » de vous : à vous lo sacrement, à moi le contrat; » libre à vous de déclarer le sacrement indisso- » lubie ; libre à moi de déclarer le contrat révocable. » Je ne saurais, sans tyrannie, vous contraindre à » consacrer le divorce : vous ne sauriez, sans injus-

» tice, me défendre de l'instituer; car nos royaumes » ne sont pas les mêmes ; vous avez les fidèles , moi » les citoyens. » L'Église ne peut rien répondre, ce me semble, à cette réponse. M. Royer-Collard, dans son célèbre discours sur la loi du sacrilège, établit d'une manière invincible cette distinction de l'Église et de l'État; il montre quel abîme sépare les devoirs religieux des devoirs purement civils, les fautes religieuses des fautes sociales ; c'est la distance de la morale à la légalité , de la vertu au droit , c'est-àdire de l'infini au fini, du ciel à la terre ! Sans doute la loi de l'Église, qui défend le divorce, est plus haute, plus sainte, plus vaste que la loi de l'Etat qui le permet ; mais c'est précisément parce qu'elle est plus qu'elle , qu'elle n'est pas elle ; leurs mondes , comme l'a dit l'illustre penseur sur lequel je m'appuie, leurs mondes qui se touchent ne sauraient se confondre; le tombeau est leur limite.

Voici donc un premier point établi.

La société peut de son propre et légitime droit instituer le divorce, sans que les fidèles aient rien à y reprendre, puisqu'elle laisse à tous la liberté, et n'impose ses lois à nulle conscience.

Maintenant allons plus loin : Pour les fidèles euxmêmes l'institution transitoire du divorce est-elle une violation fondamentale des principes éternels de rÉglise? Le chef suprême ne saurait-il , sans attenter à la constitution organique de ce grand corps, admettre le divorce en certains cas ou en certains temps? Nous ne le croyons pas, car l'histoire ecclésiastique constate plus d'une exception notoire à cette règle qu'on dit absolue.

l'épolse. 251

Saint Jérôme nous apprend par la vie de sainte Fabiola , que le divorce était toléré dans la primitive Église. Fabiola, dit ce grand homme en termes exprès, divorça d'avec son mari parce quil était vicieux ^ et se remaria (*).

Les assises de Jérusalem reconnaissent deux circonstances où le divorce était permis.

« Si un chevalier quitte son fief et se fait mahométan, le mariage est rompu, dit ce recueil, et la femme peut se remarier un an et un jour après l'apostasie de son mari.

» Si un des deux conjoints devient lépreux ou tombe du haut mal, ou exhale une odeur fétide de la bouche ou du nez, l'Église, après examen, prononce le divorce, et le conjoint sain peut se remalier. » Ce sont les mots textuels.

L'Église du xu* siècle admettait donc des tempéraments à cette théorie de Tindissolubilîté. On répond , je le sais , que ce ne sont pas là des cas de divorce , mais seulement des annulations de mariage , telles que toutes les lois en admettent. Cette réponse n'a qu'une apparence de solidité. En effet, qu'est-ce qui différencie le divorce de Tannulation? C'est que l'annulation suppose dans l'union un vice radicarqui remonte avant la célébration même, qui , tout caché qu'il fut, coexistait avec le mariage, et l'a frappé de nullité dès le moment où il a été contracté ; telle est l'erreur sur la personne, la parenté directe, etc. L'annulation, en un mot, suppose que le mariage n'a jamais existé, parce qu'il n'a jamais existé légalement. Au coptraîre, le divorce ou rupture de l'u-

(1) Sailli Jérôme, Vie de sainte Fabiola,

252 HlSTOlHfc: MOUALE DES FtMiMES.

nion apour cause un fait qui a pris naissance depuis le mariage, et qui par conséquent n'empêche en rien son existence antérieure et complète. Or, qu'on examine les trois cas cités par saint Jérôme et par les Assises, et Ton verra qu'ils reposent tous trois sur des faits postérieurs à l'union ; l'Église a donc admis parfois le divorce.

Un dernier exemple le prouve invinciblement.

Toutes ces ruptures de mariages de souverains qui remplissent l'histoire de France depuis Charlemagne jusqu'à Louis XII et Napoléon, sont- elles autre chose que des atteintes profondes au principe de l'indissolubilité? La dignité des personnages, loin d'atténuer ici la violation de la règle , ne sert qu'à la rendre plus fatale et plus éclatante : la raison d'État n'étant presque toujours qu'un prétexte visiblement mensonger, irrite encore l'esprit de justice et de moralité des masses , et ces exemples ébranlent plus la théorie de l'indissolubilité dans la consciencepublique,quenelepourraientfairedeuxcents ruptures de mariages privés. Qui les donnait cependant ces exemples? L'Église. Voici donc un second point établi. La question du divorce est une de ces questions variables où les exceptions ont été introduites par ceux-là mômes qui maintiennent le principe ; la loi civile peut donc sans impiété ne pas marcher ici avec la loi religieuse , car en contredisant 3a règle d'aujourd'hui, elle imite ses tolérances d'hier.

Reste enfin à examiner le mariage comme contrat humain, le divorce comme fait social.

 ce point de vue, les objections no sont ni moins

l'épolse. 253

vives, ni moins sérieuses. Les plus solides se résument à peu près en ceci. L'indissolubilité, disent les philosophes et les politiques qui la défendent, n'est pas seulement un principe catholique, ou mémo religieux, c'est un principe d'ordre et de bonnes mœurs, un principe social. La loi civile, il est vrai, n'embrasse pas et ne peut point embrasser toute la loi morale, mais elle ne saurait vivre cependant qu'appuyée sur elle. Or, le seul fondement moral du mariage est l'indissolubilité ! Aussitôt donc que le divorce y est introduit, il ébranle même les unions qu'il ne dissout pas : la sainteté, la pureté , la force de l'union conjugale, tout est ruiné dans la conscience publique par le divorce.

Nulle réponse à ce raisonnement, sinon cette question.

Dans l'état de notre société, la théorie de l'indissolubilité ne ruine-t-elle pas le ménage mille fois plus que ne le ferait le divorce, enfermé dans des règles sévères ? Pour qui interroge les faits , il n'y a point de doute. Qui crée parmi le peuple tant de bigamies de feit? l'indissolubilité. Qui fait que trois ouvriers sur huit ont deux ménages ? l'indissolubilité. Qui fut cause qu'en 1830 la Commission des récompenses, lorsqu'elle s'occupa de secourir les veuves des combattants de juillet, vit arriver deux et trois veuves pour chaque mort? r indissolubilité. Qui multiplie les enfents illégitimes hors de la famille? l'indissolubilité. Qui multiplie les enfants adultérins dans la famille? l'indissolubilité. Qui alimente la haine entre les époux? Tin-

dissolubililé. Qui amène les scandaleuses révélations étalées par la justice aux yeux du monde? l'indissolubilité. Qui inspire des pensées de meurtre, et parfois des meurtres allant jusqu'au massacre? rindi^olubiUté. Quand un principe produit de tels effets dans une société , c'est qu'il est ou radicalement mauvais , ou en désaccord avec les lois et les mœurs de cette société. Radicalement mauvais? Nul n'oserait le soutenir, et personne moins que moi. Ce sont donc nos mœurs et nos lois qui 3ont en lutte avec lui ; par conséquent , il fout ou réformer mœurs et lois , ou modifier le principe de l'indissolubilité , c'est-à-dire que nous voici conduits de nouveau par le raisonnement à réclamer celte mesure : institution temporaire du divorce. Au reste, veut-on une preuve évidente qu'il est nécessaire d'établir le divorce ? C'est que la loi l'a établi malgré elle; c'est qu'il est déjà créé, créé sous un faux nom, déguisé, méconnaissable en apparence pour les esprits légers, mais créé en fait. Oui, nos législateurs ont beau s'en défendre , le divorce existe ; il existe avec tous ses maux et sans un seul de ses avantages ; il existe avec une immoralité de plus, avec mille douleurs de plus, avec mille contradictions de plus; il existe enfin puisque la séparation existe !

Examinons le fait de la séparation, et le doute ne sera plus possible.

La séparation désunit sans délivrer, sépare les biens et laisse la femme en tutelle du mari , sépare les personnes et laisse au mari honnête homme la responsabilité des fautes de sa femme, brise le ma-

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rîage comme lien et le maintient comme chaîne. N'est-ce pas là le divorce le plus impie, le plus corrupteur qu'aucun peuple ait jamais porté et supporté ? Je conçois la séparation du moyen âge : alors toute femme séparée était retranchée du monde et jetée dans un monastère; si l'épouse était victime , du moins la sainteté du mariage était sauve. Mais que dire de notre séparation actuelle? Quoi! une femme a vingt-cinq ans (c'est presque toujours dans la jeunesse qu'on se sépare); elle vient demander à la loi de l'arracher à un mari dont elle ne peut plus supporter les mauvais traitements; la loi la sépare en effet de cet homme, puis elle la jette dans la vie, sans guide, sans consolation, livrée à ses douleurs, à ses rêves et à sa vivace jeunesse ! Qu'arrivet-il alors? Son isolement, et son titre même de femme séparée attirent autour d'elle mille empressements intéressés, mille espérances injurieuses; il semble toujours aux hommes qu'une femme séparée leur appartient de droit! Résiste-t-elle? ils l'en punissent en épiant sa conduite, en calomniant jusqu'à son passé; car, aux yeux du monde, une femme séparée ne repousse un hommage que parce qu'elle en accueille un autre. Cède-t elle au contraire? honte et mépris pour elle ! Comme elle n'a personne pour la défendre, et que sa faute ne peut se cacher derrière le manteau du mariage, elle se voit en butte aux attaques des femmes rigides, qui souvent ne sont sans pitié que parce qu'elles sont sans cœur, et à celles des femmes légères qui se font impitoyables afin de paraître rigides. Et cependant ost-ce elle qui est coupable ou la loi? La loi

ne Ta-t-elle pas, pour ainsi dire, condamnée à faillir? Arrachez-lui donc le cœur, si vous voulez qu'elle n'aime plus à vingt-cinq ans ! Hélas ! qui de nous n'a pas connu ou ne connaît pas quelqu'une de ces tristes victimes , éperdues dans la vie comme un pauvre oiseau dont le nid est brisé ! Sans profession, parce que les femmes n'en ont généralement pas, sans occupation sérieuse, sans liens de famille parfois , on les voit se rattachant à des amitiés, bien sincères sans doute, mais qui ne sont que des amitiés. En vain , pour se créer des illusions maternelles, appellent-elles leurs jeunes parents ou leurs jeunes amis, mes enfants; au fond de leur âme, elles se disent toujours : ah! ce n'est pas la même chose ! C'est surtout le soir, quand elles rentrent chez elles et qu'elles se voient seules , quand elles descendent dans leur triste cœur, si jeune , si plein de tendresse, et que tout leur répète : « Pkis rien à aimer ! » c'est alors que leurs sanglots éclatent, que leurs larmes coulent et qu'elles s'écrient : Mon Dieu ! moij Dieu ! ne me ferez-vous pas mourir? Je parle de la femme séparée; mais le sort de l'homme est-il moins fatal? Quoi de plus affreux pour un homme de cœur que de voir son nom , le nom de son père , le nom de ses enfants porté et déshonoré par la femme qui l'a trahi ! Une action honteuse la souille-t-elle devant le monde, que dis-je! la conduit-elle devant la justice? c'est sous le nom de son mari qu'elle est condamnée. Met-elle au monde des enfants adultérins? c'est le nom de son mari qu'ils porteront , si le mari ne prouve son absence. Elle no peut paraître dans un salon, bril-

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1er dans une fête sans que ce nom prononce ne réveille dans tous les esprits le souvenir du mari , et avec ce souvenir le ridicule que le monde y attache toujours ! Ah ! tout ce qu'il y a dans l'àme humaine de dignité et d^esprit de justice se révolte contre la séparation. La séparation jette des désirs monstrueux dans le cœur des deux époux; la séparation les amène à désirer la mort Tun de l'autre ; la séparation altère jusqu'à l'amour paternel et maternel.

Qu'on ne nous dise pas que du moins elle respecte le principe du mariage. Quoi de plus outragé qu'un principe que le fait viole chaque jour, pendant que la doctrine le déclare inviolable? Qu'on ne nous parle point de la chance de réconciliation laissée aux époux. Il n'y a pas un exemple de rapprochement sur cent séparations. Qu'on ne nous ob» jecte pas les divorces scandaleux du Directoire. Qui nous oblige à renouveler ces excès? Ce sont les lois qui alors , par leur immorale complaisance , ont fait seules ces scandales. Que vos lois soient sévères, et les mœurs le seront aussi ; l'histoire de l'Empire le prouve. Le divorce y a été admis avec des restrictions, pendant dix ans, et l'institution matrimoniale n'en a pas été ébranlée. La Belgique, l'Angleterre, l'Allemagne, la Russie, l'Amérique, Tout accepté, et la famille n*y est pas moins solidement assise qu'en France.. Enfin , l'on dit pour suprême raison: c'est en faveur des enfants que la séparation est établie au lieu du divorce ; les parents souffrent, il est vrai, mais du moins la fortune des enfants est maintenue.

La fortune ! les enfants ! . . . Mais les parents ne sont-

ils donc pas des êtres humains comme les enfents ? La femme n'est-elle donc pas souvent aussi innocente que son fils de cette séparation ! Et avez-vous le droit de torturer un père et une mère par un veuvage forcé , afin de conserver à leur enfent quelque argent de plus? car il ne s'agit que d'argent 1 Éducation y unité de direction morale , vie de Êimille^ tout est détruit par la séparation comme par le divorce. Que dis-je? Mille fois plus encore! L'enfant^ tiraillé entre deux pouvoirs contraires , élevé dans deux systèmes opposés, appartenant par iiM>itié à chacun de ses parents (car, malgré toutes les décisions du tribunal , les parents restent parents ) , orphelin de sa mère pendant un mois , de s(m père pendant l'autre ; les entendant tous deux se charger d'accusations mutuelles d'autant plus amères que leur malheur est sans remède, l'enfant se trouve constitué juge de ses parents par ses parents mêmes, et le résultat de son jugement est le mépris pour l'un ou pour l'autre, souvent pour tous deux. Telle est la séparation ! mortelle aux parents comme le divorce; mortelle aux enfants comme le divorce; brisant comme le divorce l'association des pensées, l'association des fortunes, et, de plus que le divorce, désespérant et déshonorant ses victimes. Donc, de deux choses l'une, ou il faut abolir la séparation, ou il faut admettre le divorce. Or, abolir la séparation, qui l'oserait? Vous ne pouvez même la rendre ni plus douce ni plus dure; car, une chaîne de plus, c'est la loi du moyen âge ; une chaîne de moins, c'est le divorce même. Il faut donc le divorce! Que les obstacles qui l'entourent soient sans nombre, les

précautions multipliées ; déclarez que celui des deux époux dont la faute l'aura provoqué sera puni d'une amende considérable , puni d'une peine afflictive, pfrivé fkëtùe du droit de se remarier; proclamez le divorce un malheur, une loi transitoire, une excepti^fi, mais proclamez-le, sinon la famille même est en péril! N'enlendezvous pas ces cris étouffés de colère qui s'élèvent contre ie nœud conjugal? craignez de faire passer de la douleur au désespoir, du désespoir au crime , ces malheureuses qui se sentent enchaînées dans votre cage de fer du mariage. Vous n'y avez laissé qu'une seule porte de sortie, la mort : prenez garde ! Que signifient ces causes funèbres qui semblant se multiplier, et qui nous montrent des mains désespérées mêlant, dans la nuit, de mortelles substances aux breuvages de l'époux malade? 11 y a là un symptôme terrible. Les crimes ne représentent pas toujours uniquement des passions mauvaises^ elles sont souvent le témoignage sanglant d'une légitime révolte, et comme le cri d'un besoin. Si vous refusez aux femmes ce qui est juste, elles voudront ce qui ne l'est pas ; un refus inique déprave. Irritées par l'excès de leurs souffrances , elles s'en prendront, non pas aux abus du mariage, mais au mariage même, et voilà leur oreille ouverte à ces théories fatales qui leur prônent non pas un divorce, mais vingt divorces successifs, c'est-à-dire l'abolition du mariage , c'est-à-dire la femme libre.

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