CHAPITRE VII
La ffentme libre.
La femme libre ! l'attaquer, s'en occuper, n'estce pas, diront beaucoup d'hommes sérieux, prendre souci d'un péril imaginaire? La femme libre est morte. — I^ bête est morte, mais le venin ne l'est pas. Elles circulent partout, ces pages brûlantes, où la courtisane , avec ses mobiles amours , est représentée comme un type idéal , tandis que la vulgaire épouse qui se claquemure dans une seule affection, dédaignée comme une pauvre infirme , n'obtient indulgence que grâce à cette phrase : 11 lui manque un sens. Tout moraliste qui rencontre ces doctrines sur sa route a donc pour devoir de les combattre nettement, ne fût-ce que pour dégager la c^use du progrès de toute alliance avec elles.
Quelques rapides paroles suffiront, du reste, pour montrer tout le ridicule et toute la dépravation de ce prétendu système.
Plusieurs années avant l'apparition des théories modernes, un législateur, Saint-Just, avait formulé le code conjugal en un mot, un seul; et tout y était compris, publication des bans, intervention des parents, célébration civile, célébration religieuse. Ce mot synthétique, le voici :
Cetix qui s'aiment sont époux !
Quelle formule simple^ concise et riche! En effet, elle ne s'applique pas seulement à cet être perdu dans Tunivers, et qu'on appelle l'homme. Elle embrasse la création tout entière , el depuis le poisson jusqu'à l'oiseau, depuis le dernier des mammifères jusqu'à la créature humaine , toutes les races , tous les êtres peuvent trouver leur définition du mariage dans ce mot : « Ceux qui s'aiment sont » époux ! »
Eh bien, voilà la théorie de la femme libre ; seulement le code de Saint- Just n'était qu'un code de morale... naturelle; les nouveaux révélateurs en ont feit une religion.
J'assistais un jour à une exposition de ces dogmes ; l'apôtre , après quelques développements fort mystiques sur la glorification de la chair , s'écria : a — Votre mariage repose sur un principe impie, ceii qu'une femme ne doit aimer qu'une fois. L'amour est le seul éducateur du monde. Or, consacrer le mariage, c'est immobiliser l'amour; l'immobiliser, c'est l'éteindre.
Il en est des affections comme de l'air; l'air le plus pur, le plus chargé d'éléments nutritifs, n'agit heureusement sur notre organisation que pendant les premiers jours, l'Habitude de le respirer amortit peu à peu son action bienfaisante; il faut en changer pour que l'effet se renouvelle; ainsi de la passion. Les premiers temps d'une affection sont féconds pour les âmes en échanges de sentiments généreux; mais dès qu'elles sont acclimatées Tune à l'autre, plus d'action. Désimissez donc vos forçats du mariage , qu'ils s'élancent vers
de nouveaux êtres pour s'y enrichir de qualités nouvelles ; et ainsi volant d'afFection en s^flFection^ d'âme en âme, la femme et rhomme, se complétant sans cesse par des mariages successifs, marcheront puissamment vers leur amélioration ; car la loi du chan^ gement est la loi du progrès comme elle est celle du plaisir. Voilà notre religion f
— C'est charmant! répondit un des auditeurs, que de gens sont religieux sans le savoir! Mais, monsieur, permettea-moi une question.
— Parlez.
— Dans ces mariages successifs, comme vous les appelez, quelle sera la limite? Y en aura-t-il une? l^MT imposera-t-on une durée , un temps ?
— Sans doute, un temps raisonnable.
— Qu'entendez-vous par un temps raisonnable?
— Mais deux ans.
— Pourquoi deux ans?
— Un an, si vous l'aimez mieux.
— Pourquoi un an? Pourquoi six mois? Pourquoi quinze jours? Il y a des gens qui ont, plus souvent que d'autres, besoin de changer d*air. Vous êtes d'un tempérament endormi et qui s'assimile lentement les substances nutritives de l'atmosphère; moi, je m'acclimate très vite. Il faut, pour moB perfectionnement, que je me marie très souvent, que j'épouse une femme nouvelle tous les jours.
— Monsieur, c'est une raillerie.
— 00 tout, c'est une application du dogme. Il me semble même que si on épousait deux femmes à la fois, ce serait plus religieux. »
L'apôtre, à ces mots, lança à son interlocuteur un
r/ ÉPOUSE. 263
regard méprisant, et s'éloigna. En feit, il en avait assez dit. Sous ses quelques paroles, étaient apparus nettement les deux dogmes de sa religion.
— Sainteté des appétits corporels , — supériorité de la passion sur la loi morale.
Certes, je ne nie pas le corps; je ne suis pas de l'école d'Armande , et je dis comme Clitandre : t'aime avec tout moi-même; mais proclamer le corps l'égal de l'âme dans les relations de la tendresse , c'est tuer l'amour lui-même. L'amour peut se trouver dans le cœur d'un ascète , jamais dans le cœur d'un libertin.
Quant à la supériorité de la passion sur le devoir, c'est le renversement de toute morale. La passion est le vent qui pousse le vaisseau, le flot qui l'agite, jamais le gouvernail qui le dirige. Vouloir instituer le mariage sans l'amour, ce serait y placer le désespoir; mais y mettre l'amour sans le devoir, ce serait y établir le déshonneur et la débauche. Si vous apothéosez la passion, il faut , de toute rigueur, canoniser aussi toute sa postérité, le goût, le caprice, voire la licence (*). Que de-
(0 Des motifs que nos lecteurs et surtout nos lectrices apprécieront facilement, nous font un devoir de ne pas entrer dans de plus grands détails sur cette théorie de la femme libre. Qu'il nous soit permis cependant de citer ici un argument tout nouveau et fort curieux qui nous a été adressé directement dans une lettre, par un de nos auditeurs au Collège de France. Cet argument était emprunté à la musique. F-.e voici : « —La femme libre, disait l'auteur, est aussi sainte dans le monde que la femme chaste, car elle a comme elle son rôle marqué dans le concert des forces passionnelles et morales; l'harmonie sociale ne sera complète que quand la femme libre sera reconnue l'égale , la sœur de la femme chaste , comme l'harmonie musicale ne
264 liisroiHE: mou\lë des femmes.
vieut rame au milieu de ce débordement? La pratique du devoir, au contraire, a cela d'admirable que non seulement elle apaise les révoltes de la passion ou console parfois de ses ivresses disparues, mais qu'elle seule encore la fait vivre et même la renouvelle. Qu'un jeune homme et une jeune fille, qui se sont épousés par choix , confient la garde de leur bonheur non pas à leur amour , mais à la loi morale , et leur amour sera pput-être éternel. Plus ils rendront étroite la chaîne qui les lie, plus ils s'armeront de ce mot, je le dois, pour se garder
s'est compl(îtée que par Tunion fraternelle de Taccord parfait et des dissonances. Dans le priiici[)e le plain-chant était tonte la mnsique , et raccord parfait toute rharmonie. Pas de septièmes, pas de dissonances libres, parlant pas de chants d'amour. Cependant des artistes audacieux se permirent dans Texécution de la musique d'église quelques excursions Iiors du domaine consacré; c'était tantôt une note échappée, tantôt une broderie qui produisit des effets saisissants dont s'imprégnait à la fois Tâme de l'artiste et l'âme de l'auditoire. L'église s'eu émut, et les foudres éclatant pour défendre l'ordre compromis, toute excentricité , toute hardiesse , fut interdite sous peine d'anathème, C'en était fait de la musique, c'en était fait des artistes quand heureusement s'éleva auprès de l'église un asile qui se mit au service de la musique libre. Cet asile ce fut le théâtre ; peu à pou, dans ce nouveau sanctuaire, apparurent, grâce au génie des maîtres, les accords nouveaux, ces dissonances tantôt douces, tantôt aiguës, tantôt préparées, tantôt libres , qui appelèrent au milieu d'elles l'accord parfait qui les avait repoussées, il accourut, il s'épura dans l'exercice de ses attributions, et, mêlé aux dissonances, l'effet de ce commerce affectueux fut si ravissant, que l'église elle-même s'ouvrit pour recevoir l'harmonie si longtemps proscrite. Quel jour radieux! Quel jour suprême, lorsque retentirent sous la voûte du temple la voix de ces pauvres reprouvées I Comme ces dissonances éperdues , placées près de l'accord parfait, montaient en extase vers le ciel et formaient une admirable harmonie I Ainsi s'élèvera le concert du monde social quand la société aura rappelé dans son sein, et réuni dans les mêmes honneurs, la femme chaste et la femme libre. >»
l'épouse. 265
tout entiers l'un à l'autre; plus ils feront^ comme dit Job , un accord avec leurs yeux afin de ne voir qu'eux seuls; plus enfin ils imposeront énergiquement silence, lui à ses habitudes de licence mascu* Une, elle à ses instincts de coquetterie, et plus, soyez-en sûr, leur tendresse , nourrie par tous ces sacrifices, s'exaltera et s'ennoblira. Elle deviendra une vertu sans cesser d'ôtre un sentiment; ils jouiront de leur bonheur comme d'une bonne action. Devoir ! devoir ! divin frère du travail ! loi auguste et sainte qui ranimes ceux-mêmes sur qui tu pèses , et guéris ceux que tu blesses ; Dieu des âmes fortes, sauveur des âmes faibles ; conseiller, consolateur, seule règle immuable au milieu de ces mondes qui passent et qui changent; étoile polaire de Tàme humaine, je ne puis prononcer ton nom trop souvent méconnu aujourd'hui, sans le saluer avec respect. Pour qui t'écoute, la richesse devient une obligation , la pauvreté un enseignement , le pouvoir une charge , la liberté un frein . Toutes les sociétés , la société civile comme la société conjugale , ne peuvent vivre qu'en t'acceptant pour maître, car c'est toi qui nous dis : tu es heureux, soutiens; tu esmalheureux, supporte. Certes, tu nous condamnes parfois à de bien dures épreuves , tu nous forces à gravir au Calvaire ; tu nous perces le flanc de la lance; mais tout meurtri de tes coups salutaires, notre cœur, au lieu de te maudire , t'adore malgré lui et te crie comme Jésus crucifié à son père : « Mon » Seigneur , je remets mon esprit entre vos mains. « Gravons donc, gravons ton nom sacré sur chacune
des Hgnes de cette histoire du mariage, car tu es le mariage même !
Notre examen de la vie conjugale est achevé; nous avons réclamé pour l'épouse :
U Une majorité;
2* Le droit d'administration pour ses af foires personnelles ;
3* Un contrôle exercé parle tribunal domestique ;
*• L'élévation du type du mariage ;
5*^ L'institution temporaire du divorce.
A quoi tendent ces réformes? A diminuer les droits du mari? non , à créer ceux de la femme. A destituer le mariage de la force gouvernementale ? non j à solidifier ce gouvernement par la justice. A détruire le principe de Funité? non , à l'enrichir par les développements des deux termes qui la composent. Tout se résume en cette phrase : « La nature dit deux, nous disons un. 11 faut dire comme la nature. » Ce principe va nous servir encore de guide dans le récit de la condition maternelle.