CHAPITRE II
«•ttee|i« Mère mmit lu mmméÊUûm é^ Èm U
La savante introduction à l'histoire du Buddittfime (*) renferme , parmi bien d'autres trésors ^ uni» légende qui remplit à peine quelques lignes j mais qui contient plus d'une idée féconde. Buddha prêchait un jour devant ses disciples y et leur disait : «Sup|)oseE un fils qui pendant cent années en- » tières porte sa mère sur ses épaules ^ ou bien qui » lui assure à force de travail toutes sortes de biens , »tout ce que la grande terre produit de joyaux , de » perles^ de lapis-lasuli , d'émeraudes; eh bien! ce » fils n'aura rien fait pour sa mère , il ne lui aura »rien rendu; car elle, elle l'a nourri de son lait et » de ses paroles ^ elle Ta élevé I Mais qu'un fils initié » à la foi donne la foi à ses parents; qu'il leur com- »munique la charité s'ils sont avares, et la lumière » s'ils sosit ignorants , alors le fils aura bien mérité » de son père et de sa mère ; il leur aura rendu ce » qu'il leur devait. Pendant ce discours, un des dis- »ciples de Buddha se sentit atteint de remords, et » il se dit : Je n'ai rendu aucun service à ma mère , » et ma mère est morte ; ma mère a passé dans un » autre univers , et elle y souffre , car elle ne possède » pas la vraie lumière , elle est dans la voie des exi-
(^) Introduction à Vhisloire du Buddhisme, par M. Eugène Burnouf.
286 HISTOIRE MOAAtE DES FEMMES.
»stences mauvaises: si je pouvais l'en arracher! 11 » se rendit alors près de son mattre : Ma mère , lui » dit-il , a repris existence dans un nouveau monde , » mais elle y vit livrée à ses^pédliéè ; toi seul peux la >:^ sauver, puisque tu possèdes seul la vraie lumière; » eimnène-moi avec toi dans ce monde ùù elle est, » et enseigne-lui la loi. Buddha y consentit, et ils » arrivèrent tous deux au séjour de cette mère : elle «était jeune et son fils était: vieux; car il achevait » sa vie et elle recommençait la sienne ; mais du plus !> loinqu'elle l'aperçut , «He le reconnut > «t s'écria : » Yoilà mon fils qui vieht de bien loin pour me sau- » ver. Aussitôt préparant pour lui et pour Bitddba le »rçpas de l'aumône , elle s'assit en fece d'eux, sur » un siège plus bas ; demanda l'enseignement de la »loi, et à peine l'eut-elle entendu, qu'elle s'écria : »Elle m'est ouverte, la pure route du ciel; plus de » péchés, vous êtes venu me visiter, grâce à mon fils, »vous dont la vue est si difficile à obtenir, même » après mille naissances, et j'ai atteint à l'autre rive »de l'océan des douleurs! Le fils était assis près de » Buddha et il tressaillit d'allégresse; ils ne s'éloi- » gnèrent que quand la mère eut reçu toute la vérité, » toute la vie de la foi, »
Cette légende est vraiment charmante, même comme simple légende ; la solidarité pieuse des générations, la préoccupation du fils pour les souffrances de celle qui n'est plus, cet enfant qui sauve sa mère, et qui, lui rendant en vie morale l'existence matérielle qu'il en a reçue , devient son père en Dieu , tous ces détails suffisent pour donner à ce récit l'attrait émouvant d'une aventure individuelle.
Mais il s'y trouve plus encore , c'est-à-dire l'expression d'un feit général.
Si, en effets l'on suit attentivement dans leurs vicissitudes diverses, le cours des destinées féminines , l'esprit demeure frappé d'une contradiction inexplicable et cependant universelle : la fécondité de la femme ne lui donne , comme nous le verrons, presque aucun droit légal sur l'éducation et la direcr tien de ses enfonts , et en môme temps elle lui vaut mille privilèges extra-maternels. Mère , elle est sanf^ pouvoir comme mère , mais elle voit tomber une partie de ses chaînes d'épouse et de femme.
Dans l'Inde,, l'épouse qui enfantait prenait le iiixe de Djajaté , celle qui fait renaître , parce que son mari renaît en elle, et à ce titre était attachée la charge de veiller au feu sacrificiel , de distribuer les aumônes et de recevoir les hôtes, honneur si envié chez les Orientaux. La Djajaté ne pouvait être répudiée sans cause , qu'au bout de douze ans, si elle avait des filles ; jamais, si elle avait des fils (^) . Chez les Juifs , nous avons vu , par l'acte extraordinaire de Rachel, quel rôle immense la maternité jpuait dans la destinée de l'épouse. Ce n'était pas seulement sa consolation , son orgueil , c'était son soutien. Anne, femme d'Elcanaf), est stérile; elle pleure et n'ose pas monter au temple : son orgueilleuse et féconde rivale , Phénenna , la seconde femme de son mari, l'humilie et l'accable sans cesse de sarcasmes ; Anne ne répond pas , . . . elle est stérile. Son mari offre un sacrifice , il donne à
(>) Digesi ofHindu Lati\ t. lï. — Lois de Manou. (2) Samuel.
290 HISTOIRE MOKàLË DftS FEMMES.
Phénenna et à ses ehfents plusieurs parts de Thoslie, mais il n'en donne qu'une seule à Anne... elle est stérile. Que dis-je? cette part môme , elle n'ose pas la manger, elle né s'en trouve pas digne; maïs prosternée aux pîeds de TÊternei , et noyée de larmes , elle est si éperdue dans sa douleur que le grand-prétre veut la chasser comme si elle était ivre. Cependant le Seîgneut a pitié d'elle, elle conçoit, elle est mère. Alors s'échappe de ses lèvres cet hymne entraînant , si souvent répété : « Mon coeur » 2t tressailli d'allégresse dans le Seigneur, et mon »Dieu m'a comblée de gloire !... » Sublime cbant d'action de grâces, qui n'est pas seulement ùùë expression de l'ivresse matern'elïe, mais un hymne de délivrance, le cri de joie de la captive qui voit tomber ses fers !
Dans la Grèce, la femme, mariée depuis peu, était tenue aussi sévèrement que les vierges , et pouvait à peine sans permission passer d'un appartement dans un autre; mais, avait-elle un enfant, la réclusion cessait.
A Rome, la maternité donnait à l'épouse le droit d'hériter de son mari , le droit d'hériter d'un étranger (*).
[^) Dans la loi primilivo , si le mari mourail intestat , la femme était exclue de la succession , même par le fisc, ( Justinien , Novelle b'd) i et il fallait qu'elle fût tombée dans la mis» re pour en obtenir une partie. Si son mari lui laissait tout son liéritage par testament , elle n'en pouvait recueillir que le dixième. Les lois Julia et Poppœa décidèrent que la femme recevrait deux dixièmes de Phéritage conjugal si elle avait un enfant, un tiers si elle en avait trois, et on appela ce droit du nom du jus liberorum, droit des enfants. Une nouvelle loi permit à la mère d'hériier avec son mari d'un étranger, lacnUé interdite aux célibataires et aux orbi { privés d'enfants].
Oaàiatf les guei*es civîte? eurent (Jépeiljilê'ritalié , iHtè orddiiùanc'e ion Ingénieuse dé Êésai*^ et dont l^idtëiîtioh est spîritaellemeiit prouvée par Mohtesqtileti, déchra que les fettimes qui avaient des ènfantis j^otlrïàîént seules, avant l^ftgé de quarante ans , portée Aës pierreries ou aller eu litière ; c'était charger iâ( éik^étterie de rëpeuj;)ler là République. Bientôt Ist'telîliilé, par cela âëul qu'elle était mè^e, appela pltik d'tn&i privilège sur ïa tête de son mari : elle lui àcq[tiér^t Ife dfoit de prendre le premier les foiséeàui, à'il éfak cobsul^ de parler le premier au sénat, dhsispirer aui mà^straiures avant l'âge ; chaque éikfiXkl dispensait d'une année : autant de £aveurs dues par le mari à la mère, autant de molife d'afibctiott de plus dans lè mèiiage. Enfin l'indépendance personnelle de la femme eut la même origine.
Lâf feimmé^ à Rome, était toujours pupille. Les ahciens ont voulu, dit la loi des Douze-Tables, que la femme, à cause de la légèreté de son esprit (*) , fût en tutelle. Pubère ou impubère, mariée ou fille, mère ou stérile, orpheline ou noh, elle demeure sous une direction étrangère. Si elle res|^ fille, c'est son père qui est. son maître ; si elle est mariée par confa rréation , C'est son mari. Son père et son mari meurent-ils, elle tombe sous la tutelle de son plus proche agnat. Cet agnat meurt , la tutelle passe à Tagiiat du second degré. Elle perd tous ses agnats,
(<) Leg. XIl. Tabularum. Tab. quinta. « Veteres voluerunt fœmiDas eliam perfeciap xtatis, propter aoimi levitatem , in tutelâ es3e. Itaque, si quis filio filixvc icstamento lutorcm dederit, et ambo ad pnbertatem pervenerint , fîlius qaidein desinit habcre tutorcm , filia vero nihilominus in tutelâ permaneu »
la loi Âttiliâ {*) lui fait nommer par les magistrats ou les tribuns du peuple un tuteur appelé tuteur attilien. Cette chaîne ne se brise jamais; à l'anneau qui tombe en succède toujours un autre. Or, qui détruisit enfin cette antique servitude? le talisman souverain, le titre de mère. D'abord un sénatusconsulte de Claude décida qu'une ingénue qui avait trois enfants, et qu'une affranchie qui en avait quatre, seraient, par ce seul fait, libres de la tutelle de Fagnat, c'est-à-dire, maîtresses de leurs biens; puis la tutelle des pères fut bornée au temps de la minorité; enfin la tutelle attilienne elle-même fut abolie (^), et les femmes romaines cessèrent d'être pupilles en devenant mères.
Tels furent les privilèges extra-maternels que la femme et Tépouse durent à la maternité. Mais, par une contradiction bizarre , là s'arrêta leur émancipation. Libres par leurs enfants, elles ne furent libres ni de les diriger , ni de les élever, ni de les marier; c'est ce que va nous démontrer l'examen du droit de direction, d'éducation et de mariage.
(») Ulpiani fragmenta , lit. XL
(^) On permit d'abord à la femme (Gains , v. 150, i5/i), de choisir elle-même son tuteur, c'était éluder Tinstitution ; ou bien on lai fournit le moyen d'obtenir l'autorisation de son tuteur malgré lui , citait annuler la tutelle ; enfin sous Dioclétien elle disparut tout à fait. Les femmes, disent les Fragments du Vatican, pouvaient nommer un fondé de pouvoirs sans Tautorisation d'un tutenr. ( Fragmenla Valicani , § '627 ).