‹ Histoire morale des femmesChapitre 24 sur 33 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

DroU de direction.

L'autQrité des parents sur les enfants est à la fois un droit et un devoir ; elle a sa source dans le titre sacré de père et de mère; mais elle vient aussi de la faiblesse de T enfant. Une affection protectrice , voilà le vrai principe de l'autorité familiale : si donc le législateur dépouille le jeune pupille de sa liberté , ce n'est pas pour lui donner un maître, mais un patron, et la création du pouvoir des parents dans la loi est surtout Torganisation du salut des enfants.

Ces principes admis , qui doit être chargé dans le ménage de la direction des patronés? Est-ce le père ? Est-ce la mère ? Est-ce tous les deux ?

Diriger, c'est, pour les parents, embrasser dans leur vigilance tous les actes et tous les instants de la vie de l'enfant. La direction commence à sa naissance et finit à sa majorité : son éducation morale, lé soin de sa santé, le choix des études qu'il doit Suivre, du lieu qu'il doit habiter, l'application des châtiments qu'il mérite , tous ces faits particuliers rentrent dans l'exercice du droit général de direction. Or, pour diriger un être, que faut il? le connaître. Pour le connaître? l'observer. Pour Tobserver? le pratiquer. Entre deux person-

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nés d'intelligence égale , qui connaîtra le mieux un

enfant , celle qui ne le verra qu'en passant^ aux heures de loisir laissées par les affaires et les intérêts, ou celle (jui ne 1^ xiuittera p^s plus la nuit que le jour, qui, dès Vinstant qu'il naîtra, s'attachera à lui comme s'il était encore en elle, le veillera malade, le surveillera hien portant, guidera son premier pas, lui enseignera sa première parole, et l'observant enfin quand il ne sait encore rien dissinauler , surprendra le secret de son caractère et de son cçeur dans l'innocence ingénue de ses premiers mouvements ? Evidemment la mère , car ce portrait est le sien, connaît mieux son enfent que le père. Mais connaître l'enfant, c'est connaître l'adulte. Souvent, en effet, au début de la vie, la nature particulière de chacun de ijous se manifeste par certains {éclairs fugitifs mais pénétrants : c'est un mot, une action, une maladie d'un jour, un trait de courage ou de cruauté , que la Providence présente aux regards attentifs comme des symptômes de l'être futur . Ces traitç s'effacent pour le père ; la mobilité des impressions et. des actions de l'enfance voile à ses yeux et semble avoir détruit ces faits primordiaux; mais tout à coup, après cinq ans , dix ans quelquefois de disparition, ils éclatent de nouveau, et nos yeux alarmés. voient reparaître ce lien secret que nous croyions brisé parce que nous ne l'apercevions plus, et qui rattache l'enfant à l'adolescent. Heureusement la mère n'a pas oublié , elle ! Combien de fois, dans de mortelles maladies, les souvenirs maternels, évoquant aux veux du médecin une ancienne souffrance , n'ont-ils pas Qclairé la scienc<' et sauvé, le mourau).? ,^u=mij[;eu

. . LA M£RË. ? 295

de ('obscur et tumultueux travail de Tâme juvénile, quo de sujets de sollicitude ou d'apaig^mentlamère ne trouve-t-elle pas dans le passé ? Souvent elle espère quand tout le monde craint ; e|Le craint quand tout le monde espère* Pourqiipi? parce qu'elle se souvient^'

ly un autre côté> cependant^ cette oo^naissance intime de l'être a diriger ne suffit pas^ et parfois m^e elle impliiquQ Ignorance de la vie extérieure. MervejyK^sement lolairvoyantes «ur la nature de leur fils, les mèi*@s sont aveugles quant aux rajpports où va s'engagea ^m existence; souvent aussi leur raison se tait devant leur cœur. Alors se mootre le besoin d'une seconde volonté. Il fa«Lt que, dans les délibérations, soient représentées à leur tour la connaissance du monde, la fermeté qui méprise les périls secondaires, rimpartialité qui se défend, grftce à la comparaison, d'un enthousiasme irréfléchi; il fout enfin la pré^ sence du père. Une loi ne sera donc réellement protectrice de l'enfant que lorsqu'elle réunira sur cette jeune tête ces deiix patronages > si nécessaires tous deux parleur différence même. ;

Or, que dit notre Code ?

« L'enfcupit reste jusqu'à sa majorité ou son éman- »cipation sous l'autorité de son père et de sa w mère (*). »

Le but est atteint, mais le législateur ajoute : « Le père exerce seul cette autorité. ». {

Une telle loi n'est-elle pas dérisoice jusque dans sa rédaction ? v

(M Q^de ciWI,tail. m,

296 iiisTOiut; .mokale des femiMes.

La loi dit :

« L'enfent ne saurait quitter la maison paternelle sans la permission de son père. »

Rien de plus juste; mais la mère?

La mène ! il n'est pas question d'elle.

La loi , dit : « Un père à qui son fils dcmne des » sujets très graves de mécontentement , peut le foire )rdétenir pendant un mois. »

Cette faculté n'est que légitime. Un père répond devant Dieu, devant les hommes , devant T enfant lui-même , de l'avenir de Fenfant, il lui faut une puissance égale à sa responsabilité , il fotrt qu'il puisse le sauver par force; mais la mère? — La mère! elle n'est pas môme nommée.

Ainsi^ la mère est impuissante légalement à défendre ses enfants , impuissante à les corriger, impuissante à les diriger, impuissante à les éloigner de la maison commune , impuissante à les y retenir. Los mots mêmes, ces symboles des choses, le prouvent; on ne dit pas l'autorité maternelle. Ce qui en résulte, c'est dune part, la déconsidération ou Ist sujétion de la mère; de Tau Ire, la démoralisation ou l'oppression de la famille. Le maître absolu est-il trop dur? pas de contre-poids à ses injustices. Est-il trop faible? pas de frein à sa fatale indulgence. Fort de son pouvoir paternel , tantôt il en fera un instrument de domination maritale, et mesurera à la mère la présence de ses enfants, afin de l'abaisser à dos concessions indignes d'elle : — « Je vous tiens à la » chaîne par vos enfants, disait un mari à sa femme, »et s'ils mouraient... vous en auriez bientôt d'auw très, et je resterais votre maître. » Tantôt !a con-

science de ce pouvoir lui fera dire à une mère devant ses enfants : «Je vous défends de leur donner aucun » ordre, car vous n'êtes ici qu'un meuble vivant » destiné à soigner les autres meubles. »

Qu'on ne réponde point par l'éternel mot d'exception ; si les excès sont des exceptions , les abus sont la règle. Tout pouvoir absolu est condamné, par son principe même, à Tétroitesse, à l'égoïsme, parfois au crime; et si nous descendions au fond des familles , riches ou pauvres , nous reculerions d'épouvante devant les monstruosités qu'enfante parfois cette omnipotence paternelle.

Un procès récent ne nous a-t-il pas fait voir une femme de bien , une mère de neuf enfants, exclue du soin de les diriger, privée de leurs caresses , môme de leur vue? Qui n'a gardé le souvenir de cette mère, apprenant la maladie d'une de ses filles, et ne pouvant la soigner ; allant habiter la chambre d'une servante , pour pouvoir entendre de là respirer sa chère malade; mise au secret dans son vaste château, et suivant, du haut de sa fenêtre, les promenades de ses filles qu'accompagnaient leur père et une autre que leur père? Avait-elle donc commis quelque faute grave pour mériter un tel châtiment? Aucune ; le maître le voulait. L'enquête la plus scandaleusement publique sur la vie de cette femme, ses actions les plus secrètes et ses pensées les plus intimes étalées au grand jour, n'ont pu faire découvrir contre elle le moindre sujet de reproche; n'importe, le maître le voulait! Et pendant deux années, il l'a torturée ainsi inipuném(înt aux yeux de tous ! Pendant deux années il l'a tuée lentement dans

le cœur de ses filles , il Ty a calomniée , il l'y a remplacée.-.. Que dis-Je? Il a commis tous ces crimes à la vue même du père de sa victime ! Or, qu'a fait ce père tout puissant par la fortune, par le rang, par le nom? Ce pore n'a eu d'autre pouvoir contre le bourreau, que de le supplier timidement d'être moins cruel , et quand sa fille est tombée enfin sous le coup de couteau qui n'était que le dernier coup, elle s'est dît peut-être avec désespoir : « Ma mémoire sera pour jQ(i,es enfants la mémoire d'une mère marâtre ! » Mon Dieu j si de telles leçons ne nous éclairent pas , que faut- il donc pour nous éclairer? Quand donc sortirat-ij enfin icju cœur de tous les honnêtes gens un cri d'indignation et de colère contre cette loi qui arrache à une femme le^ êtres qu'elle a portés dans ses H^ncs , les livre sous ses yeux à une étrangère , et permet à un homme de lui dire : Vous ne serez plus mère ! Oter à la mère son droit de direction , c'est ôter à l'enfant son droit de protection, c'est déshériter l'un en déshonorant Vautre !

Certes, loin de moi la pensée de vouloir instituer dans la famille deux puissances égales , ayant toutes deux le droit de dire : Je ne veux pas, sans qu'aucune j[ï|Visse dire : Je veux ! ce serait écraser l'enfant entre deux yeto. Nous le savons : pour l'enfant, la première jcondition de santé, de travail et d'éducation, c'est l'ordre, c'est-à-dire le développement calme et continu d'une seule pensée directrice. Nous le sa<yqns .: le tiraillement brise les sentiments comme les ^ées dans les jeunes natures , et les éducations j^ans but ^xe.font les caractère^ sans force, les espf^ts ^a^ jn^te$sç, et les cœurs sans croyance.

Donc, une autorité ; mais une autorité morale, c'est-à^ire avec contrôle, avec responsabilité, avec déchéance en cas d'indignité ; c'est-à-dire un conseil de famille protecteur pour la mère comme pour l'épouse.

Un article du Code contient en germe l'institution de ce tribunal de contrôj^ ; car il no s'agit de rien créer, de rien djé.lruire , il ne faut que généraliser les principes reconnus.

Quand une veuve tutrice veut fair^ détenir son fils coupable , il ne lui suffit pas d'en adresser la demande à la justice; force lui est d'exposer aux deux plus proches parents paternels du mineur ses motifs de plaintey et leur conseniem^ent seul V autorise à exercer son droit maternel de châtiment (*). Voilà le conseil de femille installé , voila le gouvernement de la famille soumis à une surveillance. Pourquoi donc ne pas étendre l'application de ce principe ? Pourquoi ne pas l'établir en faveur des femmes aussi bien que contre elles? Pourquoi les lois qui bornent le pouvoir répressif de la mère veuve, n'assureraient-elles pas le pouvoir protecteur (le la mère mariée? Pourquoi , dans les circonstances importantes de la vie des enfants, lorsque leur éducation, leur avenir, sont compromis par l'aveuglement du père , la mère n'aurait-elle pas le droit de provoquer la réunion de ce conseil de femiïle , et d'y venir plaider la cause de son bonheur, et de son cœur? Allons, du courage, osons proclamer que l'homme peut avoir tort , que la femme

(0 Code civil, Tutelle de la mère , arl. ;J81.

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peut avoir quelquefois raison , et introduisons dans la famille le principe fécond et générateur àe tous les progrès légitimes, l'égalité! Si, dans les classes pauvres, les mères sont souvent sans considération, si, dans les classes riches, elles se montrent souvent sans vigilance , c'est qu'elles sont sans pouvoir. Le sentiment de leur autorité les relèverait à leurs propres yeux , et la certitude de pouvoir être utiles leur donnerait la force de vouloir l'être. Reste donc la crainte d'amoindrir la dignité légitime du père. Scrupule chimérique ! Forcé de mériter la puissance pour l'exercer, le père n'en sera pas moins respecté pour être contraint d'être respectable. Ah ! si les hommes, qui se complaisent dans le solitaire orgueil de leur autorité, savaient tout ce qu'il y a de joie profonde à s'associer, pour aimer son enfant, à quelqu'un qui l'aime autant que soi; s'ils pouvaient deviner quelles lumières inattendues éclairent la conscience du père, quand , appelant les conseils de sa compagne, il lui confie ses espérances et ses craintes sur leur fils, et que tous deux , marchant appuyés l'un sur l'autre , ils se consultent sur son caractère , 8*avouent ses côtés faibles, et mettent en commun tout ce qu'ils ont d'Orne pour se bien assurer qu'ils feront de lui un honnête homme ; si , dis-je , tous les pères savaient cela , ils rejetteraient bien vite avec dégoût le triste fardeau de leur souveraineté. Mais il est vrai que, pour chercher aiûsi un guide dans la mère, il faut avoir cherché dans la fiancée une amante ; il faut respecter dans l'épouse une égale, il faut voir dans le mariage une

alliance pour le bien ; et , hélas ! qu'est-co que les unions du monde ont généralement de commun avec de semblables rêves?

JX

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