CHAPITRE II
Droit d'héritage.
La question du droit d'héritage se présente après celle de la Qaissance. Sur ce point, heureusement, la conquête est achevée , et l'inégalité entre le fils et la ^le demeure seulement comme un souvenir du passé. Mais à ce passé, à ce souvenir se rattache plus d'un utile enseignement : Cette première amélioration légitime toutes les autres espérances de progrès; elle nous montre que partir de bien bas n'empêche pas d'arriver bien haut; elle nous fait assister à toutes les phases d'un perfectioim^e-
ment ; elle met à nu ^ dans les vicissitudes de sa marche , le principe despotique de la famille romaine , le principe rudement héroïque de la famille barbare, le principe politiquement égoïste de' la famille féodale, le principe vaniteux de la famille nobiliaire, et de la sorte nous comprenons mieux, par le contraste, le principe d'affection qui doit présider au développement de la famille moderne. C'est une sorte de drame historique dont la famille est le sujet , la fille , la sœur et le frère les personnages principaux ; c'est l'histoire d'un progrès.
Qu'une fille succède aux biens de son père ; qu'à raison de sa faiblesse même et de son exclusion des emplois extérieurs, son père lui doive une part au moins égale à celle du fils : c'est une loi tellement écrite aujourd'hui dans tous les cœurs, qu'elle semble jde voir être écrite d'avance daus tous les codes; pourtant presque toutes les anciennes législations la repoussent.
A Athènes , les filles n'arrivaient à la succession paternelle qu'à défaut d'enfants mâles ; et môme , dans ce cas, l'héritage semblait plutôt entre leurs mains un dépôt qu'une propriété; car si elles se mariaient et avaient un fils, ce fils devenait, par une fiction légale, l'enfant adoptif de l'aïeul mort, et , à ce titre , il dépossédait sa mère de la succession (*j. A Rome, où le père {^) était tout, où les
{}) Isée, Succession de Pyrrhus, — Idem. Succession d'Apollodore,
(^) « l'alerfamilias appeliatur qui iq domo duminium habet. m (Ulpien.)
enfoats , confondus devant lui dans leur noant , sans distinction de rang^ de sexe ni d'âge ^ pouvaient rigoureusement être appelés des membres que lo père soignait^ négligeait ou retranchait à son gré; à Rome , où un père pouvait tuer ou vendre son fils (*) aussi bien que sa fille y une telle annihilation des enfiaiits n'amenait cependant pas entre eux Tégalité. Si un père voulait déshériter son fils , il ne lui suffisait pas d'instituer un héritier, il fallait qu'il écrivît en toutes lettres : Je déshérite mon fils (*). La loi, prévoyante et touchante sur ce point, sentait qu'en forçant ce père à tracer ainsi lui-même Tarrêl, elle lui imposait le frein le plus sûr, et que plus d'un, hésitant devant cette décision fatale, reculerait plutôt que de charger sa propre main d'exécuter la sentence de sa colère. Or, cette ingénieuse protection ne s'étendait pas sur l'être qui avait le plus besoin d'être protégé, sur la fille. Le père n'avait qu'à écrire : J'institue tm tel mon successeur (^) , et sa fille était de droit déshéritée. Ce n'est pas tout : qu'un père romain eût trois fils et
(•) Denys d'Halicarnasse. — Ldibouhye, Histoire de la succession des femmes , chap. 2. — On trouvera souvent le nom de M. Laboulaye cité par nous ; il ne Test pas encore assez. C'est son excellent ouvrage qui nous a fourni ou indiqua la plupart des textes relatifs à rhérédité des filles, et ses idées, toujours justes et souvent fortes, nous ont servi de guide.
(2; Inslitutes de Justinien. « Si quis filium in polestate habet, curare débet ut eum nominatim exhœredem facial. Alioquin , si eum silentio praeterierit , inutiliter testabitur. Sed non ila de filiabus ; si non fuerant scriptœ haercdes, tesiamentum quidem non infirmabatur. Sed nec nominatim eas personas exliaeredare parentibus necesse erat, sed licebal in ter caeteros hoc facere. » (Liv. If, titre 13.)
(3) Insliiuies, ibid.
trois filles, et qu'il Voulût les priver de ses bîerts, il ne le pouvait , relativement à ses fils , qu'en désignant chacun d'eux séparément , nominativement, par leurs qualités et leurs titres respectifs ; mais pour ses filles, tant de soins n'étaient pas nécessaires : il suffisait qu'en bloc , comme pour la foule des héritiers inférieurs, tels que cousins, oncles, etc , le père écrivît ces termes que je voiïs rapporte dans toute leur naïve dureté : Cœteri éxhœredes sint (*); Que le reste soit exhérédé , et lëi trois filles restaient sans pain. Heureusement cèà lois iniques trouvèrent un ennemi plus puissant que tous les codes du monde, la fille elle-même. Elle n'avait pas d'armes cependant; sa sedle défense était son dénûment; mais telle est la force native de son touchant personnage , que seule elle renversa toutes ces législations, et je ne sais rien dans iTiîstoire des femmes de plus remarquable que de voï^ cette tendre et faible créature, abandonnée ainsi par les lois humaines et jetée au dernier degré de l'échelle, montant pas à pas, vertu à vertti, douleur à douleur, jusqu'au rang qu'elle occupe aujourd'hui au foyer domestique brisant, non, le mot briser n'est pas juste, faisant évanouir devant elle, par le seul effet de sa douce vue, toutes les résistances ennemies , forçant les pères à devenir pères, la loi à devenir protectrice, et envahissant doucement , mais irrésistiblement , la place préférée d'où le législateur avait vonlu l'exclure! L'établissement de la loi Voconiâ mil en
(>) InsHtules, ibid
LA flLLE. 31
hunièrè totité cêttè ^i^saùce caôhée dé la flile ('). 8ot8 la jptêture de G&ius Saccrdos , virait à Rome , Yôts Tàil 600, lin riche citoyen nommé Annius AdellaÉli Asellùs avait acquis, daùs le commerce, tt&e fotrttine considétable , et vingt ans de travail , BûWë fatigues etidufées, n'avaient eu qu'un seul btâit, Tenrichissement d'une ftUe qu'il adorait. Cependant un obsitàele, en apparence invincible, s'opposait à ce qu'il hii laissât son héritage , et enlevait lé firuit de ses efforts à celle qui en était l'objet : c'était la loi Voconia (*) portée pour arrêter le luxe des femmes , et qui défendait même à un pdre de laisser par testament à sa fille, fût-elle fille unique, plus d'une certaine partie de sa fortune (•). Voilà donc toutes les tendres prévoyances d'Annins, tous ses rêves paternels déconcertés ; un éeul moyen lui restait, moyen terrible, car il lui enlevait sa position, son rang; Annius n'hésita pas. La loi divisait les citoyens romains en six classes (*). Les cinq premières étaient composées de tous ceux qui payaient lé cens; on les nommai l eenn; la sixième de tous les prolétaires, gens sans considération comme sans fortune , et naturellement exclus de tous les droits ou privilèges civiques ; ils formaient le milieu entre l'homme libre et l'esclave, entre le citoyen et l'étranger ; on les nomiAait œrarii. Appartenir à une des cinq premières classes ,
(•; Cicëron , Seconde harangue contre Verres, (*) MoDtesqiiiea , Esprit des lois, liv. XXVIf. — Labouiaye , Histoire du droit de succession des femmes, (5) Cette somine était fixée à 100,000 sesterces. i*. Montesquieu, ibid.
était un honneur et un avantage ; iaire partie de la dernière était une sorte de honte; la place même des œrariiy au théâtre, les désignait au dédain public, et la loi Voconia, comme pour consacrer leur pauvreté, permettait à tous les pères de celte catégorie de laisser la totalité de leurs biens à leurs filles ; on n'admettait pas que de tels misérables pussent posséder plus de quelques sesterces. Eh bien ! Annius se rangea dans cette classe flétrie , il se fit aerarius. Quelle protestation plus énergique contre Texhérédation des filles ! Renoncer à ces privilèges si chers aux Romains, au droit de suffrage, aux distinctions municipales; rejeter enfin tous les honneurs attachés à la fortune , non pas pour sauver son enfant , mais seulement afin de pouvoir lui laisser tous ses biens. Et ce n'était pas un fait isolé, une exception d'amour paternel. Cicéron nous l'apprend dans le traité De finibus : les fidéi- commis, les biens dénaturés, les ventes fictives protestaient de toutes parts contre cette loi injuste, et rendaient à la fille ce qui appartient à la fille. Mais voici qui est encore plus digne d'attention : tandis que la tendresse des pères se soulevait contre la législation, en même temps, par une coïncidence naturelle, la loi ellemême, vaincue ce semble par la fille, s'adoucissait et désarmait les pères assez cruels pour user des droits qu'elle leur avait donnés. En effet, dès le milieu de la République, plus de testateur souverain : quand le père néglige d'exclure nominativement sa fille , le préteur casse le testament (*) ;
(<) InsUlutes^ II, 13.
quand le père déshérite sa fille, le préteur donne k l'enfiant un droit touchant de plainte (*) : « Pour- » quoi mon père a-t-il été si cruel envers moi? » Qu'ài-je feit de criminel?... Cette exhérédation » me flétrit... Qu'on m'interroge , qu'on me juge.» Et le préteur la juge en effet, et si l'enquête est favorable, le testament est annulé, et le père qui a déshérité une telle fille est déclaré un être privé de raison (*). Quinze ans plus tard, un père ne peut plus (^), même avec de justes motifs, exclure totalement sa fille de son hérédité ; les enfants ont une légitime. Une légitime à la fille romaine ! La fille romaine co-prôpriétaire du bien paternel ! c'était le renversement de tout le passé ; Justinien lui porta le dernier coup (*) , et ainsi , sur les débris de cette femille tout artificielle de la société romaine, s'élève , pour la première fois aux yeux du monde , l'image de la famille fondée sur l'affection.
Le progrès se poursuit sous la domination des Barbares.
La famille, en Germanie (^), avait un tout autre principe que la famille romaine. Le père y était
(1) Inêlilutes, If, 18.
(^ Instantes y De inoff, te8L,U, iii,
(^) InstUutes, — Laboalaye , Histoire du droit de succession des femmes , seci, }, chap. t\.
{<) Novelle, lis.
(^} Parmi tous les traits qui signalent celte différence , citons celuici qui les résume tous. En certains cas , un père Germain ne pouvait vendre l'alleu sans le consentement de son fjls. Les enfants étaient co-propriétaires avec leurs pères, car Dieu seul peut faire un héritier, dit énergiquement la loi ripuaire. A Rome, la loi ne considère que le père dans la famille; les Germains ne regardent que Tensemble de lu famille même.
chef 9 mais dans Tintérét seul de la (amille^ et non , comme à Rome, pour l'extension de sa propre puissance. Les familles barbares , sans cesse en guerre les unes contre les autres , avaient chacune forcément besoin d'un maître qui fût dictateur pour être protecteur. De là, réunion de toutes les forces dans une seule main et dans une main virile ; de là, toutes les propriétés (*) territoriales. léguées au fils, o\i, à son défaut, au plus proche parent mâle; de là, les vêtements de guerre , l'argent , les esclaves , le prix de l'insulte (*) réservés à l'héritier mâle; de là, «»- (in , l'exclusion des filles de l'hérédité de l'alleu : mais ce n'était qu'une législation d'état de si^e , pour ainsi dire. Que la guerre cessât, et la loi lovait tomber. Vers le viv siècle, lorsque le tuçfiuUe de l'invasion commence de s'apaiser, nous entendons sortir du sein de ces nations guerrières une voix qui s'élève tout à coup contre cette exbérédation des filles , voix de révolte et en même temps de supplication , voix éclatante de force et toute trempée de larmes , qui commence une révolution avec l'accent du missionnaire qui convertit, car c'est au nom de la tendresse qu'elle parle :
« (^) A ma douce fille ! s'écrie un Barbare en écri-
(*j Lois des 'l'buriuges. — Loi salique, LXIL— «Duin virilis se^us exstiteril, femina in haeredilatem aviaticam non succedaL » Loi ri* puaiie , LVL Collection des historiens français.
(2) On sait que luule insulte se payait chez les nations germaniques. Le prix de l'insulic devait appartenir à celui qui la vengeaiL
(^ MarculG formulœ. « Dulcisbiniœ tiiiae, etc. Diuturna, sed impia, inter nos consuetudo teueiur, ut de terra paterna sorores cum fralribus portionem non liabeani ; sed ego, perpendens banc impietatem, sicut niibi a homino aequaiiter donati estis lilii , ita et csetera a me
» yant son testament. II règne parmi nous une cou- » tumç ancienne mais impie , qui défend aux sœurs » de partager avec leurs frères l'héritage paternel ; » mais moi, songeant à cette iniquité^ vous aimant i> tous également, puisque Dieu vous a tous égale- » ment donnés à moi comme mes enfants y je veux » qu'après ma mort vous jouissiez tous également de » ma fortune. Ainsi , et par cet écrit, ma chère » fille, je t'institue ma légitime héritière, et te » donne dans toute ma succession part égale avec » tes frères, mes fils; je veux qu'après ma mort tu » partages avec eux et Talleu paternel , et les ac- » quèts, et les esclaves, et les meubles, et qu'en » aucune façon tu n'aies une part moindre que ia » leur; et maudit soit celui qui voudrait porter ar- » teinte à mon testament. »
Quoi dé plus touchant que cette page dans sa simplicité? Quel charme dans cette première ligne : A ma douce fille ! Quelle affection dans chacun do ces mots ! Quel besoin de reconnaissance dans cette accumulation : Je veux que tu aies l'alleu , (»l avec
siiis aequaliter diligendi, et de rcbus meis post meiim dicessnin aequalUer ^lalulemiiii ; idcoque per liane cpislolain te, diikissima Olia inea, cooira gernianos tuos, filios ineos illos, inomiii haereditate mea, sequalein el cxtera legilimam esse constiluo liaeredeni , ut tam de alodc palerna, quam de comparalo, vel mancipiis, aul pra'sidio nostro, vel quodciimque morienles reliqiierimus œqiia lance cuni tiliis meis, germanis luis, dividere, vel exaequare debeas, el caetera iu nulle peuitus portionem minorem ({uam ipsi nonaccipias, sed omnia inter vos dividore , vel exapquare a?qnalilcr dobeaiis. Si qiiis vero , etc. » — l-es formules de Marculfe sont toui à la fois des souvenirs et des compositions, comme il nous l'apprend dans sa modosli? dédicace : « Quae apud majores noslros didici , vel ex sensu proprio cogitavi , in unum coacervavi. »
Talleu les esclaves (*) , et avec les esclaves les acquêts. On voit le père écrivant; et ce qui émeut surtout dans ce testament , c'est qu'il ne témoigne pas du cœur d'un seul père : formule inspirée à Mai'culfe par un souvenir individuel , il devint bientôt l'expression des sentiments de tous; une nation entière proteste et gémit dans ces lignes; nouvelle manifestation de l'idéal que nous poursuivons.
Tout à coup, cependant, ce progrès s'arrête.
Que s'est-il donc passé? La féodalité a paru. Aux yeux de l'historien, la féodalité a tous les caractères d'un grand système ; c'est la constitution de l'état politique parla constitution de la propriété; c'est le premier pas vers l'unité nationale par la formation de sept ou huit grands centres destinés à se fondre en un seul; et au milieu des discordes produites par la passion de s'agrandir, s'élève un principe qui sert de lien à tout et prépare l'avenir, la hiérarchie. Mais cette hiérarchie, créant à la fois pour les mêmes individus le servage et la suzeraineté, la féodalité n'offre aussi d'un autre côté qu'un amoncellement de servitudes entassées les unes sur les autres, une réunion d'esclaves se dédommageant d'être serfs en étant tyrans Or, dans cette prison à mille étages, il s'en trouve un dernier plus sombre que tous les autres : là sont reléguées les femmes... je me trompe, il en est encore un dernier sous ce dernier : là sont reléguées les filles. On le conçoit : le vice de cette époque, vice nécessaire peut-être , étant la soif de l'agrandissement ,
(') Pourquoi faul-ii quo ce mot d'ej^cluves el celte idée d'esclavage viennent faire laclir dans ce morceau louclianl ?
tous les esprits tendant k une constitution soit de propriété soit de petite royauté, les créatures les plus faibles devaient servir de premières victimes à cette passioi;!. Aussi, la féodalité créa-t-elle un personnage nouveau dans le monde , le représentant monstrueux de cette monstrueuse préoccupation , le fils aîné (*). Les Barbares disaient : Pas de filles devant les fils; la féodalité dit : Pas d'enfant devant le fils aîné. Pour l'enrichir, c'est-à-dire pour grossir la puissance de la famille que seul il représente , on trouve mille moyens de déshériter les filles; une feute de leur part suffit pour qu'on les dépouille. « Fille noble qui a eu des enfants sans être mariée est privée , de droit , de sa part dans la succession paternelle (^). » C'est saint Louis qui parle ainsi. « Si une fille , pendant la vie de son père et de sa mère, mais à leur insu , est devenue grosse , elle est déshéritée à jamais.» Ce sont les Assises de Jérusalem (^) qui disent cela. « Si un héritier a une sœur, il doit la marier, mais à son pouvoir, raisonnablement , et pourvu qu'elle n'ait pas fait esclandre à son lignage (*) . » Ainsi prononce la Coutume. Or, qu'entendait-on par faire esclandre à son lignage? Non seulement vivre d'une façon mauvaise, déshonnétement, mais se marier contre la volonté du testateur, ou même (*) faire folle lar-
0) La loi indienne parle du fils aîné , mais en ces termes : « L*alné, lorsqu'il est éminemment vertueux ^ peut prendre possession du patrimoine en totalité. » — Manou , liv. IX.
O Établissements de saint Louis.
(3) Assises de Jérusalem. — Cour des nobles,
{*) Établissements des Normands,
(*) Ibid.
gesse. Ainsi, que le fils aîné se déshonorât par des rapts et des adultères, que celui qui pointait lé nom de la famille et ;*estait chargé de sa dignité , s'avilît en excès honteux , il était fils, il étati aîné, il demeurait héritier. Mais qu'une pauvre fille, qui ne côiiîptait pas dans cette famille, qui devait en quitter le nom demain, fût coupable d*an défaut qui touche à une vertu, la prodigalité, soudain la voilà déchue de ses droite , privée de son bien, réduite à g'aller ensevelir dans quelque couvent. Et qui la jugeait? son frère. Qui lui succédait? son juge. N'éàt-ce pas l'ottblî des plus saintes lois de la justiée? N'est-ce pas dépraver ce frère même par la facilité dé là tentation? Aussi la spoliation ne se born&it-elle pas là. Saint Louis avait dit : Un père noble ne saurait^ donner à sa fille plus que sa part dans la succession ; mais s'il lui donne moins , elle peut à la mort de son père réclamer le surplus (*). Arrive une coutume empruntée à une loi lombarde (^) , qui dédare qu'une fille mariée et dotée n'aura plus le droit de venir en partage dé la succession patefiielle, que sa dot forme tout son bien , cette dqtftih elle Un chapel de roses (^) ! Ce n'est pas tout ; de pedr que Taîné ne fût troublé dans la possession dé sa fortune , on faisait renoncer les filles , par con-
(1) Établis^ments de saint Louis.
(2; Laboulaye , Histoire du droit de successioti des femints, — Loi lombarde, II, lii. XLV «Si pater filiam î^uam vel fratêr sororem ad mariiuiji deducit , in lioc sibi sit contenta quantum aut pffter au( fraler in die nuptiarum dédit , nec aniplius réqniràf. i»
(3) Coulumes de Bretagne. — Laboulaye , Michclet.
LA FILLE. â§
trat de mariage , à la succession future ; et comme le droit rôMJkiÂ^ Ijai coilimençaît h prendre faveur, ne reconnaissait pas ces renonciations , on lui opposait un pouvoir devant qui tout fléchissait au moyen âge, le serment. Oui, des pères, des frères (*) forçaient les jeunes fiancées, la veille de leur mariage, à jurer sur le salut de leur âme, sur leur part dans le Paradis, qu'elles ne prétendraient jamais à Thèritagé patefhel. Sané doute tous les frères n'usaient pas de ces moyens odieux ; plus d'un, généreux par cela même qu'il était fort, et puisant dans la grandeur de sa position une idée héroïque de son rôle de protecteur, étendait sur sa famille, sur ses sœurs, une main paternelle, qui donnait souvent plus qu'elle n'avait reçu. Mais , en dépit de ces exceptions , le principe était, là pour corrompre les faibles et pour armer les corrompus. On en vit qui, pour s'enrichir, attentèrent non seulement aux biens de leurs sœurs, mais qui vendirent pour de l'argent l'honneur de celles qui portaient leur nom ; et l'autorité du fils dans l'époque féodale était si absolue, que souvent le père et la mère eux-mêmes se taisaient en face de ce hideux trafic. Une ballade bretonne du xiv« siècle (^) témoigne de ce fait d'une manière saisissante :
(*) Coutumes. — Laboulaye , liv. IV. «Quamvis pactum patris iH fîlia , dote contenta ^ nnilam ad bona paterna re^eâsum haberet, itnprobat lex civilis ; si tamen juramente, non si , nec dblo praestito 4 firmatum fuerit ab eadem , omnino servari debebit. » (Coutumes, II, De paclis.)
(') Chants populaires de la Bretagne ^ publiés par M. de I.a Villemarqué , t. I, p. 3/iO.
liE BAR^H DE SAVWmm.
Comme j'étais à la rivière à laver, j'entendis soupirer Foisean de la mort.
— Bonne petite Jina , vous ne savez pas, vonsétes vendue au baron de Jauioz.
— Est-ce vrai, ma mère , ce (fue j*ai appris? Est-il vrai que je sois vendue au vieux Jauioz?
— Ma pauvre petite, je n*en sais rien; demandez à votre père.
— Mon petit père, dites-moi, est-îl vrai que je sois vendue h Loysde Jauioz?
— Ma chère enfant , je n'en sais rien ; demandez à votre frère.
— Lannik, mou frère, dites-moi, suis-je vendue à c-e seigneur-là ?
— Oui , vous êtes vendue au baron , et vous allez partir à Tinstant ; le prix de la vente est reçu, cinquante écus d'argent blanc, et autant d'or brillant...
Elle n'était pas loin du hameau qu'elle entendit sonner les cloches. Alors, elle se mita pleurer — « Adieu, Ste-Anne, adieu, » cloches de mon pays « cloches de ma paroisse , adieu ! »
— Prenez un siège, asseyez- vous , en attendant Thc^ire du repas.
Le seigneur était près du feu , la barbe et les cheveux tout blancs, les yeux comme deux tisons.
— Voici une jeune fille que je demande depuis bien longtemps.... Allons, mon enfant, que je vous fasse apprécier une à une toutes mes richesses.
Venez avec moi , ma belle , compter mon or et mon argent.
— J*aimerais oiieux être chez ma mère » à compter les co* peaux à jeter au feu.
— Descendons au cellier goûter du vin doux comme miel.
— J'aimerais mieux boire de Teau de la prairie dont boivent les chevaux de mon père.
— Venez avec moi de boutique en boutique acheter un manteau de fêle.
— J*aimerais mieux une jupe de toile» si ma mère me Tavait faite.
— Que n*ai-je eu un abcès à la langue le jour où j*ai été assez fou pour vous acheter, quand rien ne peut vous consoler !
— Ghers petits oiseaux , dans votre vol, je vous en prie, écoutez ma voix.
« Vous allez au village, et moi je H*y vais pas ; vous êtes joyeux, >» moi bien triste.
» Faites mes compliments à tous mes compatriotes, à la bonne » mère qui m'a mise au jour, au père qui m'a nourrie, et dites » à mon frère que je lui pardonne. »
Deux ou trois mois après, sa famille était couchée , on entendit à la porte une voix douce : — « Mon père, ma mère, pour l'amour de Dieu , faites prier pour moi,... votre fille est sur les tréteaux funèbres...»
Cette louchante et amère légende en dit plus contre la famille féodale que l'éloquence la plus indignée. Qui oserait encore nous proposer une telle institution comme un type idéal? Sans doute, la famille moderne , fondée sur le principe de l'égalité, a plus d'un écueil à craindre ; la liiérarchie , qui établissait des degrés entre le frère et les sœurs , entretenait dans les relations une disposition salu-
#i HISTOIRE MORALE ^ES FEMMES.
Wîre et (MWisérvatrice , le respect èltêfieui*. Mais que vaut ce respect dans les affections, si ce n*ést comme gardien de Taffection mémef Cette révérence matérielle est-elle autre chose que la forme choisie, l'enveloppe pieuse des sentiments dé tendresse dont nous devons être animés? Qu'iftipofte doficretiveloppe si elle éàt vide? Qu'importe te respect de paroles, et surtout cette hiérarchie, si elle étouffe ieû sentiments naturels au lieu de les préserver? C'est ce qu'elle faisait! Transformant les cadets en ennemis cachés de l'aîné , l'aîné en maître reconnu des plus jeunes; dégradant l'un par Tégoïsme et les autres par l'envie , elle introduisait dans le monde un sentiment affreux j et qui n'avait été jusqu'alors qu'une exception monstriteuse^..., la hâîné fraternelle! Oui, la famille féodale a déshonoré le mot le plus touchant des langues humaines , le mot que Jésus a rendu presque divin en le faisant servir de lien universel entre les hommes ; elle a déshonoré le nom de frère !
Son influence fatale s'est prolongée dans les âges suivants, et, au milieu du wv siècle^ on la retrouve toujours vivante et toujours corruptrice des sétïtîments naturels.
tfn grand exemple vient Ici nous servir de preuve.
Il efet dans la famille, telle que les cœurs épris dé l'idéal peuvent la rêver , il est un être qui joue un rôle tout à fait à part , et dont l'influence morale sur le jeune homme a quelque chose de charmant, c'est la sCBur. Est-elle plu^ jeune que son frère? c'est presque une fille pour lui. Est-elle plus âgée? c'est presque ûfiêi mère. Dans l'un et l'autre tàt c'est uué
sauvegardé. Si le frère est l'aîné , il la protégé ; et, acquérant dans ce rôle dé protecteur d'une femme je ne sàîô quelles délicatesses féminines, il détient pur comme elle dès qu'il est auprès d'elle. La sœiir eèt- elle plus âgée , c'est elle qui le conseille , elle qui ^encourage dans ses rêves dé gloire ou d'héfôïsme... (un jeune homme est presque toujours un grand homme pour sa sœur); c'est elle surtout qui sert d'éternel messager de paix entre ses parents et lui. Qui de nous, dans un de ces jours de rébellion , où l'on jure de quitter la maison paternelle, qui de nous ne se souvient d'avoir senti tout à coup sa maîn saisie doucement par la main d'une sœur , de s'être laissé entraîner malgré soi vers une chambre où l'on avait fait serment de ne plus rentrer, et de s'être précipité , à la voix touchante de la conciliatrice, dans ces bras paternels qui sont tôujoilrs si pressés de s(». rouvrir? Quand la mort noils enlève nos parents, auprès de qui les retrôuvônsnous par le souvenir? auprès de notre soeur. Nos entretiens avec elle évoquent les jours qui ne sont plus, les êtres que nous pleurons, et il nous semble , en la pressant sur notre poitrine , que nous embrassons tout à la fois en elle et notre père et nôtre mère, et notre jeunesse évanouie!
Éh bien , ce portrait de la sœur, avec son Cortège d'influences délicates et bienfaisantes , é'est réalisé une fois dans l'histoire sous les traits de Marguerite de Navarre , sœur de François I" (*). François et
(<) Ndus empruntons ces dëlàiJs au ttecueil deê lettrée dé Margueriie de Navarre , publiées par M. Génin , et à la piquante introduction dont il les a fâîl précéder.
Marguerite avaient été élevés ensemble par leur mère, Louise de Savoie, au château d'Ëtampes. Les mêmes goûts de poésie et de science les unissaient, et comme elle était de deux ans plus âgée , il se mêlait à sa tendresse cette nuance de sollicitude maternelle qui va si bien à la jeunesse des sœurs. Quand François fut emmené prisonnier à Madrid, elle n'eut qu'une pensée, le sauver. Elle arrive, après mille périls de terre et de mer, et trouve son frère mourant , sans connaissance ; le sentiment de son abandon le tuait J Que fait-elle ? Éclairée par le génie du cœur, elle ordonne d'élever, dans la chambre du malade évanoui , un autel décoré de tous les ornements religieux, de la croix, du calice et de l'hostie ; elle assemble tous les compagnons de captivité du monarque , tous les hommes de sa suite à elle , et les réunit autour du prêtre , qui commence la célébratipn de l'office divin; les chants sacrés éclatent , la prière du prêtre devient la prière de tous ; Marguerite prie aussi , mais l'œil fixé sur le lit de son frère. Tout à coup le monarque agonisant, arraché de sa léthargie par les pieux concerts, rouvre les yeux, et lui , qui mourait de son isolement, il trouve à ses côtés sa famille dans sa sœur, la France dans ses compagnons , son peuple dans cette foule agenouillée , et enfin Dieu lui-même , Dieu consolateur, dans le prêtre qui prie pour sa délivrance... il est sauvé! Rien de plus charmant que cette guérison fraternelle ; rien , sinon peut-être la manière dont Marguerite délivra son frère après l'avoir guéri. Comme Charles-Quint se défiait de son éloquence, il avait interdit aux conseillers de la
couronne de lui donner audience : « Ah! dît- elle, il ne m'est pas permis de parler aux hommes , eh bierij les femmes ne me sont pas défendues, et je leur parlerai au double. » En effet, elle leur parla si bien qu'elle noua amitié avec la sœur de Charles- Quint; qu'elle l'intéressa au sort du prisonnier ; qu'elle l'exalta au récit des talents et des vertus de François; etqu'elle le lui fit épouser secrètement. Dès lors la délivrance était certaine. Charles Quint pouvait bien retenir éternellement captif le roi , son frère, mais le roi son beau- frère... Le traité de Madrid fut signé. Quand François P' revint en France, qui lui inspira l'idée d'immortaliser son règne par tant d'admirables monuments d'art ? Marguerite. Quand François tomba frappé d'une maladie mortelle, qui le ranima un instant à force de dévouement et de courage? Marguerite. Plus tard, lorsque, revenue à Pau, elle apprit la rechute de son frère, elle allait chaque jour s'asseoir au milieu de la route , sur une pierre , pour apercevoir de plus loin le messager , et elle disait : « Ah ! qui- » conque viendra m'annoncer la guérison du roi » mon frère , ce courrier fût-il las, harassé, fangeux » et malpropre , je Tirai baiser et accoler comme le » plus beau gentilhomme du royaume, et s'il a faute » de lit , et n'en peut trouver pour se délasser, je » lui donnerai le mien et coucherai sur la dure. » François mourut, et Marguerite le suivit de près.
Certes voilà une image bien accomplie de la sœur, et la poésie ne saurait ici rien ajouter à là réalité. Or, quelle fut la récompense d'une si vive tendresse? François 1", dans le partage des biens de
leur maison, jie donna rien à sa soeur, qu'une pension viagère et révocable de vingt-cinq mille livres par an.
Il naquit une fille à Marguerite de §on preinier mariage, François î" s'empara de cette enfant, et l'enferma, durant toute son enfance, au château de Plessis-les-Tours , de peur qu'on ne la mariât à m prince qu'il n'eut pas choisi.
Lorsque cette enfant eut atteint sa dou^ièn^e année, François I*' la fiança violemment, malgré Igç prières de Marguerite, au prince de Clèves,
Enfin, à celle qui l'avait sauvé deux fois, il n'^i^sura rien dans son testament , rien , pas même ççtl^ misérable pension de vingt- cinq mille livres ; et, comme Marguerite ne pouvait absolument pas (ce sont ses propres expressions) tenir sa maison sanç cotte rente, elle fut contrainte de la demander, à titre de grâce, à son neveu le roi Hçnri H, ou plutôt à son ennemi mprtel et tout-puissant alor^, le connétable de Montmorency (*).
François I^*^ était-il donc un monstre? Non, c'était un frère féodal. Il aimait sincèrement Marguerite, mille faits le prouvent; mais il l'aimait comme pouvait aimer un fils aîné dans cette constitution de la famille. S'approprier tout le patrimoine commun; séquestrer sa nièce, si sa nièce lui faisait ombrage; intervenir violemment dans le mariage de cette enfant, tout cela lui semblait un des droits et presque un des devoirs de sa position de chef de famille et de souverain. C'était la loi qui viciait les mœurs.
(») Lettreade Marguerite 4e Navarre {Édition Géoin ).
Heureusement le progrès est toujours quelque part ; Dieu ne s'arrête pas ; il ne s'agit que de chercher sa trace. Dans cette organisation écrasante y il y avait un petit coin où. les sentiments naturels s'étaient réfugiés, où la justice vivait dans les fomilles, où était déposé le germe de l'avenir.. . où donc? chez le peuple ! Comme il ne se trouvait parmi eux ni grand UQm à perpétuer, ni domaine seigneurial à maintenir intact ; comme leurs enfants n'étaient pas pour eux des instruments d'orgueil ou des soutiens de puissance y mais des oI)jct$ de tendresse , ces bravos g^ns restaient pères tout simplement, tout à leur ai$e, et s'ils eussent songé au droit d'aînesse, c'eut été, j'imagine, e^ faveur de la fille ou du dernierné comme ét^t plus faible, et parce que les petits enfants sont plus affectueux que les grands. Aussi, chez eux, fils et filles, aîné et cadet, tous partageaient l'héritage quand le père mourait, comme ils avaient partagé le pain quand le père vivait; car lo père roturier ne disait pas : mon fils ; il disait : mes enfants. Du reste, force leur était bien de se montrer bons pères, car les nobles ne leur eussent pas permis de marcher sur leurs brisées en prenant des airsd'exhérédateurs. C'était un privilège de pouvoir déshériter sa fille; c'était un droit de demoiselle nobh* d'être déshéritée. «Si un homme roturier, disent les étîtblissements de saint Louis, a deux enfants, dont l'un soit sage et gagnant bien sa vie, et dont l'autre , jeune fille débauchée, ait quitté la maison paternelle pour se livrer au libertinage, les deux enfants partageront également la succession, » Ainsi, c'est commo marque d'infériorité que la noblesse
imposait aux roturiers la douce loi de la clémence paternelle ; ainsi , la noblesse elle-même entretenait et forçait à vivre, entre les frères, ces sentiments d'égalité qui, quelques siècles plus tard, devaient si terriblement éclater contre elle , et foire sauter l'édifice féodal et nobiliaire comme ils avaient renversé déjà l'organisation romaine.
La Révolution française acheva l'œuvre, a Ré- » jouissez-vous, s'écrie la Mère Duchesne dans » son langage énergique et pittoresque , rejouisseîs- » vous, belles filles du pays de Caux , vous n'aviez »pour vous que votre bonne mine et vos'' attraits, » et ça ne pèse pas lourd dans ce temps-ci ; mais » voilà la loi sur l'égalité des partages qui est une » femeuse idée ! Vous ne serez plus séquestrées » dans des cloîtres à maudire les créateurs de vos )î jours. Vous ne serez plus les premières servantes ))de vos frères (*).»
Le Code civil consacra ce progrès immense en établissant l'égalité complète des droits de succession entre la fille et le fils aussi bien qu'entre les fils eux-mêmes. Celte égalité n'est cependant pas encore la justice. Enfant, le fils coûte plus; homme, il possède davantage ; son éducation distrait du bien de la famille trois fois autant que l'éducation de sa sœur, et le métier que cette éducation lui assure le rend deux fois plus riche qu'elle. Jusqu'au jour donc où la réforme de l'éducation (et c'est un point que nous allons immédiatement aborder) assurera à la fille l'emploi de sa vie, le père ne sera peut-être
(*) Extraits de la (enïWedela Mère Duchesne, Laii tuillier, F^mtiif^ de la révolution.