‹ Histoire morale des femmesChapitre 5 sur 33 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

li'édaeatio*.

L'expérience est une bonne maîtresse d'écol^â pour la théorie. Préoccupé de la question si délicate de l'éducation des filles, je me rendis un jour chez un philosophe prs^tique de mes amis qui élève ses enfants lui-même à la campagne. Quand j'arrivai, il sepror menait dans son jardin avec le comte de B..., jeune homme de vingt-huit ans environ , ennemi né par la tournure de son esprit de toute idée de réforme , et apportant dans la conversation ce laisser-aller railleur et ce bon sens de surface qu'on prend si souvent pour de la raison. J'allais amener l'entretien sur le point qui m'intéressait, et déjà l'insuffisance de l'éducation privée pour les filles , la nullité de l'éducation publique devenaient le sujet du discours, quand au détour d'une allée nous entendîmes une voix fraîche et jeune qui appelait: Mon père ! mon père! — Mes amis, ditnotre hôte en riant^ avant tout les affaires sérieuses; ma fille m'appelle, j'y vais. Il se leva en effet, prêtant l'oreille et cherchant à reconnaître de quel côté venait la voix. Tout à coup, un bruit de feuilles froissées et des pas qui se rapprochèrent rapidement annoncèrent l'arrivée du nouvel auditeur; puis les branches les plus basses qui formaient comme une salle de verdure s'écartèrent, et au milieu

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de nous sauta légèrement une grande jeune fille de quatorze ans qui s'écria : — Mon père , viens donc me .... Là parole s'arrêta sur ses lèvres lorsqu'elle nous aperçut. Elle touchait à ce moment qui sépare pour les femmes l'enfonce de l'adolescence, moment difficile, où les hommes commencent à les saluer avec respect, et où ce respect tes embarrasse fort. Aussi, un peu confuse de sa brusque entrée, la jeune arrivée se tenait silencieusement au milieu de nous, tîindis que son père (ces pères ne sont qu'orgueil), heureux de la voir si belle et heureux encore de la faire voir, ne se hâtait point de la tirer d'embarras. Enfin : — Eh bien, grande enfant, lui dit-il, que me voulais-tu donc? —Je ne te voulais rien, mon père. — J'étais bien certain de ta réponse ; et c'est parce que tu ne me veux rien que tu es arrivée ici , courant si fort que tu ne peux pas encore reprendre haleine. Voyons, pourquoi venais-tu ? — Mon père, répondit-elle en se rassurant assez vite , comme toutes celles à qui Ton n'enseigne point l'embarrajs, je viens te demander de la part de ma mère combien de distancé nous devons mettre entre Saturne et Uranus. — Tu trouveras le calcul écrit dans mon cabinet, près de la sphère céleste. Va, mon enfant. La jeune fille s'éloigna.

— Mon ami, dit le comte avec étonnement, pourquoi votre fille est-elle venue vous demander la distance de Saturne à Uranus?

l'hôte (riant).

Pour le savoir, mon ami.

LE COMTE

Sans doute ; mais à quoi bon?

52 IlfSTOIRK MORALE DES FEMMES.

l'hôte. Pour établir sur notre terrasse avec des proportions exactes son petit système du monde.

le comte.

Comment, son système du monde?

l'hôte.

Ne vous ai-je pas conté celte mienne invention? J'en suis cependant très fier. Quand j'eus montré à ma fille les principes de l'astronomie...

LE comte.

Votre fille sait l'astronomie !

l'hôte.

Non pas, non pas; elle Tapprend; nous n'en sommes encore qu'au premier cours ; mais demain nous commencerons le second. Lors donc que les principes furent à peu près sus, j'imaginai, pour qu'elle ne les oubliât pas , de planter sur notre terrasse...

LE comte.

Voyons, vous raillez , n'est-ce pas? Que voudriezvous que votre fille fît de l'astronomie ?

l'hôte.

Ce qu'on fait de toutes les sciences; ce qu'on fait de l'histoire, do la physique, de la chimie.

LE comte.

Vous lui apprendrez peut-être aussi la chimie?

l'hôte.

Pourquoi non?

LE COMTE

Il ne lui manquerait plus que de savoir le latin.

l'hôte.

Elle l'a commencé, et comprend déjà Toffice qu'elle entend chaque dimanche à l'église.

LE COMTE

Elle apprend le latin ! elle saura le latin !

l'hôte.

Toutes les jeunes filles n'apprennent- elles pas l'italien , l'anglais?

LE COMTE

C'est très différent; ce sont des langues vivantes.

l'hôte.

Eh bien?

LE COMTE

Eh bien, c'est très différent; je ne sais pas pourquoi, mais cela se sent. D'ailleurs l'anglais se parle, l'italien se chante; mais une langue morte, la langue des pédants de collège ! Comment ! cette charmante jeune fille conjuguera , déclinera et répétera ces affreux verbes en ire et en are^ qui ont fait tant d'imbéciles! Comment, il sortira des infinitifs et des supins de cette jolie bouche ! C'est impossible. Ne voyez-vous pas que vous défigurez un des plus délicats ouvrages de la nature? Adieu son naturel, son caractère de femme. Pourquoi une femme estelle charmante? parce qu'elle ne raisonne pas.

l'hôte.

Achevez... parce qu'elle déraisonne.

LE COMTE

Parce que c'est un oiseau qui chante, un enfent qui joue, un cœur qui aime surtout. Est-ce qu'une femme qui sait le latin peut aimer?

l'hôte.

C'est impossible, témoin Héloïse, qui n'écmait à Âheilard qu'en latin.

LE COMTE

Ne me dites pas cela, vous me la gâtes. D'ailleurs si Héloïse avait le vice du latin, du xnoins elle n'avait que celui-là ; mais l'astronomie ! la chimie ! la philosophie! la théologie ! Est-ce qu'une femme peut être spirituelle avec tout ce fatras ?

l'hôte.

C'est impossible , témoin madame de Sévigné , qui passait sa vie à lire Nicole et Arnauld.

LE COMTE

Tant pis pour elle. D'ailleurs qu'est-ce que madame de Sévigné avec tout son génie? une mère auteur. Elle a mis son amour maternel en lettres et son cœur en post-scriptum. Voilà où vous allez avec votre manie d'éducation avancée. Ce n'était pas assez que les femmes fussent savantes, il faudra qu'elles soient écrivains.

l'hôte.

Eh ! quand quelques unes écriraient, où serait le mal? Ne leur av6z-vous pas du depuis quelques années assez de pages éloquentes et de poésies délicates pour hésiter à briser la plume entre leurs mains ? D'ailleurs le plus sûr moyen de modérer le désir d'écrire chez les femmes est peut-être de les instruire. Voyez-vousque leurs ouvrages soient jamais h résultat ou le résumé de travaux at d'études? Non ; leurs livres ne peignent que leur active et dévorante oisiveté, leurs romanesques voya{(08 dans

les abîmes de Tâme; elles n'écrî\ent que parce qu'elles ne travaillent ni ne savent. Ce n'est pas la science qui tient la plume ches^ elles, c'est l'imagination..*. L'imagination^ cette qualité toute-puissante chez les êtres puissants et actifs , mortelle chez les natures faibles et oisives ; cette ardeur fiévreuse qui nourrit l'esprit inoccupé de rêves , le cœur vidé de chimères, et dévore ceux qu'elle ne fait pas vivre; l'imagination, cette conseillère perfide des matinées paresseuses , cette compagne de l'ennui qu'elle caresse et entretient , cette fée malfaisante qui désenchanté de tout ce qui existe par tout ce qu'elle invente, et qui n'invente que des impossibles! Que vous, jeune homme, qui ne rêvez que plaisir et séduction, vous la regrettiez, soit; moi je suis pèrCi, et elle m'épouvante. Quand je regarde ma fille , quand je vois percer à travers sa physionomie juvénile les éclairs de Pâme orageuse des femmes , quand je vois apparaître dans ses regards déjà profonds la rêverie, la mélancolie, une sorte de terreur méprend; et, éclairé par ma tendresse, je m'écrie : De la nourriture pour cette jeune tête ! une nourriture forte , substantielle ! Plus la femme est une créature mobile , impressionnable , facile à tourner au bien et au mal avec les mêmes qualités , plus il lui fout pour contre-poids une éducation sérieuse et solide. Les médecins noiirrissent-ils les gens nerveux avec des friîits et des massepains? Mais c'est étouffer leur âme, dit-on, c'est émousser léuf sensibilité ! Depuis qiïând la connaissance des belles choses , depuis quand l'étude habituelle et intelligente des œuvres dô tHeu a-t-elle effecé chez la créature s6n

56 IIISTOIUI': MOHAtfc UtS FËMMtS.

plus beau Irait de ressemblanco avec le créaleur, la tacullé d'aimer? Étouffer leur âme! Oui, Tàmedes salons, la sensibilité fectice et maladive. Oh! cellelà y mourra , je le crois, je l'espère; mai^ l'âme telle que Dieu la contemple avec plaisir, l'àme telle que les femmes l'ont foit éclater dans les grandes révolutions, comme sous la Terreur, l'àme des filles, des épouses et des mères, celle-là trouvera , n'en doutez pas, soutien et aliment dans la puissante étude de la nature. Ce qui est grand nourrit ce qui est

{;rand.

L* COMTE

Mais enfin, qu'embrasse ce programme d'éducation jx)ur la fille?

l'hôte.

Toutes les sciences et tous les arts, sans autre règle d'exclusion ([wr la disposition particulière de chaque esprit.

LE COMTE

C'est assimiler les femmes aux hommes; c'est méconnaître cette loi de la différence qui fait tout le charme de la vie et toute la richesse de la création. Comment pouvez-vous croire que les mêmes études puissent convenir à deux êtres si différents? Regardez-les : cette tête délicate et gracieuse peutelle loger le même cerveau que ce front mâle et cette figure barbue ? Ce corps blanc et faible peut-il renfermer le même cœur que cette vigoureuse organisation musculaire ? Cette voix suave et argentine est-elle destinée à exprimer les mêmes sentiment f{ue cet organe rude et sonore ? De deux choses l'une,

OU la fille ne profitera pas de votre éducation , ou elle en profitera : si elle n'en profite pas , elle s'y hébêtera ; si elle en profite , elle cessera d'être ellemême. Donc , dans les deux cas , elle périra.

l'hôte.

Elle y renaîtra, vous dis-je ! Je crois, comme vous , que la loi de la différence est le fondement même de la création ; mais cette loi n'éclatera jamais mieux dans toute sa grandeur que par une forte éducation donnée aux femmes. De même que des plantes différentes tirent d'une même terre des sucs différents ; de même que deux êtres ne s'assimilent pas les mêmes substances dans les mêmes aliments , mais semblent y prendre seulement celles qui conviennent à leur nature particulière ; ainsi la femme et l'homme ne profiteront pas de la même manière d'une leçon dont ils profiteront tous deux. Enseignez sans crainte l'histoire et les sciences à la jeune fille comme au jeune homme, elle n'y apprendra pas la même chose; ce qui, chez l'un, se convertira en raison et en force , nourrira , chez l'autre, le sentiment et la finesse; et ainsi, la diversité de leur nature se développant par l'idenlilc même de leurs objets d'études, on peut dire que les femmes seront d'autant plus femmes qu'elles seront plus virilement élevées. J'irai plus loin : il n'est pas une seule des sciences que nous avons nommées dont une femme n'ait besoin pour être femme.

LE COMTE

Prouvez-le : qu'a-t-elle besoin de la chimie?

m hi8t01rë morale dk8 femmes.

x'hôte.

Vous tombez mal. Pensez-vous qu'on, remplit mieux un office quelconque lorsqu'on sait ce qu'oti fait que lorsqu'on ne le sait point?

LE comte.

Vous raillez.

l'hôte.

Pensez -vous que le culte de la propreté et dé l'élégance , le soin de la santé du mari et des enfants, rentrent dans les devoirs de la femme; qu'une femme soit intéressée , par exemple , à ce que le linge de sa maison brille d'une irréprochable blancheur ?

LE COMTE

Sans doute.

l'hôte.

Eh bien, le blan(*.hissage est de la chimie. La femme doit mettre, selon vos idées patriarcales^ quelque part de sa gloire dans le goût exquis de ses conserves?

LE COMTE

Certes.

l'hôte.

Eh bien, les confitures sont de la chimie. A la chimie se rattache l'art si varié de la cuisine , c'està-dire de l'hygiène. La chimie enseigne les préservatifs et les remèdes contre les empoisonnements alimentaires. De la chimie dépend l'assainissement des maisons. La jeune femme qui enlève une tache à son châle de cachemire feit de la chimie. Nierezvous la nécessité de cet objet d'étude ?

LE COMTE

Je Vous accorde la chimie ; mais la géométrie?

l'hôte.

Que se propose réducalion ? Deux choses : développer ce qui est fort, fortifier ce qui est faible. Or, le défaut général des. femmes est de manquer de force dans la raison et de solidité dans le raisonnement; de là les inconséquences qui passent des idées aux acîions ; la moitié de leurs fautes de conduite sont des fautes de logique; la géométrie, en disciplinant leur esprit , rectifiera leur vie ; les esprits justes font les actions droites.

le comte.

Passe donc encore pour la géométrie ; mais l'histoire naturelle?

l'hôte.

Ici , je change de système; c'est dans l'intérêt de l'histoire naturelle que je veux appliquer les femmes à cette étude. Madame Necker de Saussure, dans son beau livre sur l'éducation , a déjà indiqué une partie des progrès que pourrait réaliser dans cette science le génie des femmes ; mais il est surtout un objet capital, où leur concours serait un véritable bienfait, c'est la domestication des espèces animales. Le monde des créatures nous reste encore presque entier à çouquérir; sur les milliards d'insectes différents qui peuplent l'univers, nous n'en avons utilisé qu'une espèce, les vers à soie; cinq ou six quadrupèdes, huit ou dix variétés de volatiles forment toutes nos richesses sur ce point : les femmes seules, par leur talent d'observation, leur esprit

pratique, leur propreté, leur douceur patiente, leur instinct naturellement éducateur, multiplieraient ces dominations pacifiques ; et la fermière comme la femme riche trouvant dans cette science, Tune , un guide pour le gouvernement de la ferme, l'autre , une distraction pour son oisiveté, feraient de leur perfectionnement individuel un progrès pour l'humanité. Si les filles du canton de Jersey eussent reçu quelques notions d'histoire naturelle, la vaccine eût peut-être été découverte deux cents ans plus tôt.

LE COMTE

Bon Dieu ! voulez-vous donc que les femmes apprennent aussi la médecine ?

l'hôte.

Je voudrais plus ; je voudrais que l'État établit un cours public de médecine hygiénique pour les mères. Toutes elles devraient savoir ausculter leurs enfants , connaître les symptômes des maladies éruptives , donner les premiers soins dans une convulsion, faire bien ce qu'elles font mal. Combien de mères ont perdu leurs enfants pour n'avoir pas su distinguer la toux particulière du croup ?

le comte.

Et savez-vous at qui adviendra quand vous aurez réussi à entasser toutes ces sciences dans la tète d'une femme? c'est que la femme aura disparu et qu'il ne restera plus qu'une pédante : mille exemples vivants et non vivants sont là pour le prouver.

l'hôte.

Qu'importent ces exemples? La femme est-elle

donc elle-même aujourd'hui? Songez-vous d'où elle vient, comment on Ta élevée, cette pauvre émancipée d'hier? Nos grand'mères ne savaient pas lire et en faisaient gloire. Les femmes de notre âge portent encore la trace de la servitude intellectuelle des âges précédents ; ce sont des parvenues en foit d'instruction ; mais quand une fois la liberté et son souffle puissant aura passé sur cette race et l'aura régénérée ; quand l'exception d'aujourd'hui étant devenue la règle de demain , la science sera le partage de quelques-unes, l'instruction le partage de toutes, alors filles et femmes , dépouillant, même sans le savoir, ces dehors de pédantisme qui ne sont que des airs d'affranchis devenus maîtres, et marchant librement dans celte voie nouvelle comme dans leur naturel domaine, prêteront l'appui de la science à leur délicatesse , et peut-être l'appui de leur délicatesse à la science. Il est surtout un objet d'étude que nous n'avons fait qu'indiquer , et où le génie féminin doit, ce me semble, réaliser des conquêtes merveilleuses : c'est l'astronomie. Science de l'infini , elle appartient de droit à ces prêtresses de l'inconnu , comme les appelaient les Germains. Qui peut assurer que ces organisations si fines , si déliées , si divinatrices , ne perceront pas , dans la nature , des voiles devant lesquels notre raison moins inspirée par le spiritualisme s'arrête comme émoussée? Elles ne ferpnt pas les mêmes découvertes que nous ; mais des routes que nous ne prévoyons pas les mèneront peut-être plus haut et plus loin. Je n'oublierai jamais un spectacle dont j'ai été le témoin : j'assistais à une leçon d'astronomie donnée à une

62 HISTOIRE MORALfi DBS FEMMES.

jeune iille et à son frère ; pour la première fou s'ouvrait à leurs regards le grand livre céleste; ils étaient assis tous deux devant leur maître ; les soleils plus innombrables que les grains de sable de la mer , les mondes recommençant par delà les mondes, Dieu sans bornes dans sa puissance comme l'espace dans son étendue , Tinfini , en un mot, tel était le tableau que l'on déroulait devant eux. Le jeune garçon , immobile , les yeux fixes, les sourcils contractés, écoulait et regardait ardemment... il voulait, comprendre. La jeune fille, elle , ne feiisait que sentir ; pâlo , les narines agitées, les yeux pleins de larmes , elle se levait malgré elle de son siège et s'avinçait vers son maître comme attirée par ta terreur même ; les paroles semblaient évoquer de* vaut elle une apparition pleine d'épouvante et de charme.. Il cherchait Dieu, elle le voyait!

Ainsi se matérialisa j pour ainsi dire , devant moi ce génie particulier de la femme qui môle à tout l'inspiration et le sentiment , pour qui toute étude scientifique est un degré de plus qui la rapproche du ciel! or voilà pourquoi je réclame surtout une éducation profonde pour les femmes; c'est à elles de maintenir les idées religieuses dans le monde , à elles de les propager : armons donc leur croyance de toutes les armes de la raison. Un préjugé fetal à étendu un bandeau sur les yeux de la foi comme sur ceux de la tendresse , et n'a pas craint de dire que croire et aimer, c'est ne pas voir. Blâspfaèait pour la foi ! Ingratitude pour l'amour ! Un peu ée science éloigne de Dieu , beaucoup de science y ramène : Bacon l'a dit , les femmes le prouveront ;

LA FltUS. 63

et désormais iaviacibles dans leur mission religieuse tUes seront à la lois les apôtres de la raison et les a|i6tres du cœur 1 »

Notre hôte s'arrêta après ces mots, et le comte gardait le silence en homme vaincu, sinon convaincu: il essaya pourtant une . dernière attaque , et reprit d'une voix railleuse :

-*-^ Admirable programme ! Seulement il offre un léger inconvénient... il tue la famille. Qui gardera les enfents j pendant que la mère regardera les astres? Qui gouvernera le ménage et veillera , comme dit Molière, à mon pot dont j'ai besoin, pendant que la femme fera des expériences de chimie ? Vos filles savantes seront peut-élre des apôtres, pour parler votre langage , mais des épouses et des mè> res... non! Il est vrai que ces devoirs sont bien terrestres pour des théologiennes.

Je m'étais tu jusqu'alors pour laisser parler notre hôte ; mais en entendant cet éternel sophisme , sous lequel <m accable les femmes depuis tant de siècles , je m'écriai malgré moi :

— « La voilà, je la reconnais, cette 'eille tactique qui , comme le dit aussi Molière ,

Immole la victime avec un fer sacré !

Parle-t-on d'instruire les épouses et les mères? Prenez garde , disent tous les hommes de cette doctrine, vous allez renverser la famille. Par le-t-on de leur donner des droits? Prenez garde , vous allez détruire la nature féminine; et ainsi, cachant leur euvieux despotisme. sous un masque de respect, interdisant aux femmes tout développement intellectuel

OU vital sous le prétexte de leur laisser Tempire dans la femille j et les asservissant ensuite dans la famille, sous le prétexte de leur laisser leur caractère de femmes , ils transforment la tyrannie même en un hommage menteur! Eh bien, je vous le dis, c'est au nom de la famille, au nom du salut de la famille, au nom de la maternité , du mariage , du ménage qu'il fout réclamer pour les filles une forte et sérieuse éducation ! Définissons donc enfin, une fois pour toutes, ces titres vénérés dont on a feit tant d'instruments de sujétion, les titres d'épouse et de mère ! Certes nul ne s'incline plus que moi avec respect devant ces fonctions ménagères, subalternes en apparence , sublimes en réalité ; car elles se résument en ces mots : Penser aux autres. Mais ces fonctions comprennent-elles tous les devoirs de la femme ? Être épcmse et mère , est-ce seulement

1 commander un dîner, gouverner des domestiques, veiller au bien-être matériel et à la santé de tous , que dis-jc, est-ce seulement aimer, prier, consoler? Non! C'est tout cela; mais c'est plus encore : c'est guider et élever, par conséquent c'est savoir ; sans

/ savoir, pas de mère complètement mère; sans savoir, pas d'épouse vraiment épouse! Il ne s'agit pas, en découvrant à l'intelligence féminine les lois de

^ la nature , de faire de toutes nos filles des astronomes et des physiciennes (voit-on que les hommes deviennent des latinistes pour avoir employé dix ans de leur vie à l'étude du latin?) Il s'agit de tremper vigoureusement leur pensée par le commerce de la science , et de les préparer à entrer en

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partage de toutes les idées de leurs maris, de loules les études de leurs enfants. On énumère tous les inconvénients de l'instruction , et on met en oubli tous les périls mortels de l'ignorance. L'instruction est un lien entre les époux, l'ignorance est une barrière. L'instruction est une consolation, l'ignorance est un bourreau. L'ignorance amène mille défauts, mille égarements pour l'épouse. Pourquoi telle femme est-elle dévorée d'ennui? Parce qu'elle ne sait rien. Pourquoi telle autre est-elle coquette, capricieuse, vaine? Parce qu'elle ne sait rien. Pourquoi dépense-t-elle , afin d'acheter un bijou, le prix d'un mois de travail de son mari? pourquoi le ruine-t-elle par les dettes qu'elle lui cache ? pourquoi le soir l'entraîne-t-elle , fatigué ou malade, dans des fêtes qui lui pèsent? Parce qu'elle ne sait rien, parce qu'on ne lui a donné aucune idée sérieuse qui pût la nourrir , parce que le monde de l'intelligence est fermé devant ses pas. . . A elle donc le monde de la vanité et du désordre ! Tel mari qui se moque de la science eut été sauvé par elle du déshonneur.

Ainsi, monsieur le comte, ne redoutez pas le savoir pour les épouses et pour les mères ; lui seul les rendra dignes de leur rôle ! Mais ne dût-il jamais leur servir pour cet objet, je dirais encore, on le leur doit !

Un fait m'a toujours frappé et blessé : toutes les vertus que l'on cultive chez les jeunes filles, toutes les occasions de s'instruire qu'on leur donne , ont toujours pour objet le mariage , c'est-à-dire le mari. On ne voit et on n'élève dans la jeune fille que l'é- N

66 UISTOIAE MORALE DBS FEMMES.

pouse future. A quoi lui servira tel talent ou telle qualité quand elle sera mariée ? dit-on sans cesse. Son développement personnel est un moyen, jamais un but. La femme n'existe- 1- elle donc point par elle-même? N'est-elle fille de Dieu que si elle est compagne de l'homme? N'a-t-elle pas une âme distincte de la nôtre y immortelle comme la nôtre , tenant comme la nôtre à l'infini par la perfectibilité ? La responsabilité de ses fautes et le mérite de ses vertus ne lui appartiennent-ils pas? Au-dessus de ces titres d'épouses et de mères , titres transitoires, accidentels , que la mort brise , que l'absence suspend , qui appartiennent aux unes , et n'appartiennent pas aux autres, il est pour les femmes un titre éternel et inaliénable qui domine et précède tout, c'est celui de créature humaine ; eh bien , comme telle y elle a droit au développement le plus complet de son esprit et de son cœur. Loin donc de nous ces vaines objections tirées de nos lois d'un jour! C'est au nom de l'éternité que vous lui devez la lumière! » Cette déclaration de principes coupa court aux sarcasmes du comte. Me lourncuit alors vers notre hôte : — Mon ami, lui dis-je, un mot encore. Vous avez parlé en père et en philosophe ; laissez- moi parler en citoyen. Nul défaut dans votre réforme d'éducation, sinon d'être individuelle, donc exceptionnelle. Or, l'exception ne compte que comme un espoir quand il s'agit d'un besoin général. Qu'importe qu'un colon affranchisse ses esclaves? ce sont tous les esclaves qu'il faut affranchir. Qu'importe que la tendresse d'un père élève sérieusement sa fille ? ce sont toutes les filles qu'il faut élever. Cette œuvre, la société seule

peut l'accomplir, une loi Tordonner. Quoi ! FÉlat paie une Université pour les hommes, une École polytechnique pour les hommes , des conservatoires d'arts et métiers pour les hommes, des écoles d'agriculture pour les hommes, des écoles normales pour les hommes ,.. . et pour les femmes, que fonde-t-il? Des écoles primaires ! Encore n'est-ce pas même lui qui les a créées, c'est la commune. 11 livre à tous les hasards de la concurrence individuelle , à l'esprit mercantile des institutions particulières, l'éducation d'un quart des jeunes filles françaises. Aucune inégalité n'est plus blessante. Il y a des prisons et des] tribunaux pour les femmes , il doit y avoir une ' éducation publique pour les femmes; vous n'avez pas le droit de punir celles que vous n'instruisez pas!

— Une éducation publique , s'écria le comte avec effroi! mais ce sont des collèges!

— Préférez-vous le nom de lycées, d'athénées, peu m'importe, je tiens au fait et non pas au mot. Des athénées donc , des athénées d'externes , des athénées appropriés par leur enseignement et leur organisation à la nature des femmes , des athénées fondés et soutenus par l'État renouvelleront seuls l'éducation féminine, en lui imprimant une direction unique et vigoureuse. Les athénées feront bien ce que les cours et les établissements privés font mal. Les athénées mettront la science à la portée de toutes les fortunes. Les alhcnées résoudront le problème de l'éducation publique unie à l'éducation privée. Les athénées resserreront les liens de famille , en permettant à la mère de conserver sa

fille auprès d'elle, tout en la confiant' à la tutelle de l'État. Enfin les athénées, par un enseignement approfondi de la France, de ses lois , de ses annales^ de sa poésie, feront de nos femmes des Françaises. La patrie seule peut enseigner l'amour de la patrie!

Je m'arrêtai : le comte sourit, mon hôte me tendit la main; lo pèro el le citoyen ne faisaient plus qu'un.

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