CHAPITRE VI
Le conaentdiieBt.
Deux êtres vont s'unir; cette union a pour principal objet la fusion de leurs cœurs et de leurs existences; c'est une association indissoluble, et portant sur chaque minute de leur vie. Quel est, ce semble, le premier devoir des parents da^js .cette
94 HISTOIRE MOl^AtE DES FEMMES.
circonstance? Demander à chacmn dé (ic^'déAx èf fed : consentez- von s à yivT& urris? Et Mëft, iF a Mtû des siècle^ de lutté |*(y«f qtxe Ift fîllë eût d^eîtd^mtervenit dans ses jitopres^ fiançailïésv
Onvrei la Bible , qrie toyéz-vous dafts le iàtài^ de Litf et de Hachel? Un fiancé qoi deMttndé^f «tt père qui répond ; quelquNm qui donne', ^èl((if tin qni reçoit : (fuant à la jeune fille, elle est dbfseKfé M muette, et on la promet , ot la livré, on )*éintt)è6^ sdàilis qtié nous ayons entendu sa Toix.
Les traditions de la Mythplogie antique- Hotis montrent les cinquante fiUes de Danaûs É^nriées deux fois : la prei^ière^^ elles sont tirées ^Mn ^mm^ des objets en loterie', la seconde^ eèleâ séBt dbnnéês en prix dans une sorte de touraoVi
Montesquieu cite celte coutume des Samliilieé : a k certaines époques, dit*îl, ils assemblawpt tcrcrs w les jeunes gens de leur contrée , et les soumetétaient à un jugemetit public; puis le jugi^mtent » porté, le jeune homme qui était déclaaré le teeil-^ » leur, prenait pour sa femme la fille qu'il voulait; » celui qui avait les suffrages après lui, choisissait » encore, et ainsi de suite (*). »
De quoi parle^-fr^nffléfcïdfeèfe/oit d'êtres humains?
On met ces jeunes Samnites en montre comme les Danaïdes , on les d^ribue ainéi que des parures ; et Montesquieu , ce grand esprit si voisin de nous, ne trouve pas une parole pour flétrir cette odî^tise livraison de la jeune fille. Bien {4us^. frappa f^\A^ ment de tout ce que les hommes y gagnent ^ il ^ s'aperçoit pas de ce que la femme y pj^rd^ ^. cette
0) E$^\^ deg Ihii . IK. tt; chap. 7. ii.n-,
LA riLM. 95
kn lui Mmble ingénieirse et mtoie grande. ^ P^ut^ » on troQYerys'écrie-Vil^ une plus belle ineiti tu tk>h?iy
En Grèce, tant: que le père vivait , il mariait sa fille sans qu'elle pût apporter aucuii obstacle à sa vôloAté (^). A défeut d'enfent mâle , l'héritage pa-^ temel toinbait-il eiitre ses mains? elle prenait le iiom d'iirtxXTipôc ; attachée à l'héritage, dépendante d6 Thérita^e. En effiet, le destin de cette succession devenait le sien ; toute jeune orpheline athénienne appartenait de droit comme épouse à celui qui eût hérité de son père si elle n''eût paà vécu (^) ; elle était la propriété de ce parent; et si elle en avait plusieurs du même degré, elle devait épouser .. lequel?... le plus âgé. Ce droit du parent héritier rompait même jusqu'au mariage contracté par la jeune fille antérieurement, légitimement, avec le consentement de son père , et , fârt-elle mère , elle voyait ce parent entrer en maîtf e dans sa maison , Tarracher à soà mari et à ses enfants ; elle était forcée de l'épouser (').
Un^ seule eiiceptiôn limitait cette iniquité. Lorsque le flftari de la jeune héritière était un de ses parents du deuxième ou troisième degré , elle pouvait rester sa femme malgré la revendication contraire
i.*) Revue de législation , Organisation de la famille athénienne^ octobre 1845,
(2) Ibidem.
'\}) Isée, Succession de Pyrrhus ^ — «Selon vulre jurisprudence, des femmes qui iiahilaienl avec leurs maris, des femmes^ qui ont été mariées par leurs p(:res , pouvaient être revendiquées, en veitu de la loi, par les plus proches parents, si leur père venait à mourir sans laisser de frères légitimes, et plusieurs maris so sont déjà vu enlever leurs épouses dans leurs propres maisons. »
94> UiSTOlRE MORALE D{:S F£MMES.
du parent héritier, mais elle abandonnait à celui-ci la moitié de .la succeission (^). Que devenait le consentement de la fiancée au milieu^ d'une telle législation? Donnée 9 laissée, reprise y elle était même léguée. Un père, s'il n'avait pas de fils pour héritier, pouvait, par testament, léguer sa fille avec son héritage à un étranger : que di^-je? un^ mari pouvait léguer sa femme à un ami , ^t la mère de Démosthènes fit ainsi partie d'une donation testamentaire faite par son mari à Démopbon {^).
Rome était digne d'Atli^nesv Non seulement un père. romain mariait sa fille malgré elle f), mais encore il avait le droit de rompre l'union formée par lui-même, et de reprendre sa fille au mari qu'il lui avait donné , qu'elle aimait, et dont elle avait des enfants.
-^ C'est impossible, dira-t-on. Oui, impossible moralement , impossible humainement , impossible paternellement , mais incontestable historiquement. c( Mon père (*) , s'écrie une jeune fille romaine , » dans Plante , si mon mari Cresphonte était im » malhonnête homme, pourquoi m'avoir donnée à » lui? S'il est honnête, pourquoi nous séparer w malgré lui et malgré mloi ? »
(*) Revue de législation. Ibid.
i^j Démosthènes contre Àphobus, — « Mon père légua ma sœur à Aphobus , et légua ma mère à Démophon. — Idem , pour Phorinion. Passius étant mort après avoir fait son testament, Phormion, en vertu de ce testament , épousa sa veuve. »
(3) Loi des douze Tables.
{^) Laboulaye, sect. I , cliap. 2. « Injuria absle affîclat indigna, ff pater, nam si improbum esse Chresphontem existlmaveras , cur » me huic locabas nuptiis? Sin est probtis, cur talem invituro , invl- » tam cogis linquere? n
Un autre ouvrage de théâtre, le StichuSy nous fait voir deux jeunes femmes dont les maris sont absents depuis trois ans , et que leur père veut contraindre à se remarier. « Mon tourment, dit la plus » jeune qui s'appelle Pinacia, c'est que mon père » veuille se conduire si déloyalement envers nos » maris absents et nous arracher à eux ; voilà qui » me déchire, qui me consume, me désespère (*). »
A quoi sa sœur plus âgée lui répond : « Ne crains » rien, ma chère sœur, mon père ne voudra pas » agir ainsi; mais enfin, s'il le veut, nous devrons » obéir, car nous sommes forcées de faire ce que » nos parents ordonnent. »
Ce droit inique était si ancré dans les mœurs romaines , qu'on ne put pas l'en arracher d'un coup, et qu'il y fallut revenir à plusieurs fois avec précaution : Ântonin , qui songea le premier à y porter atteinte , proposa cette innovation sous forme de conseil et en recommandant surtout de ne pas
(1) Pin, — Spero quidcni, et volo ; sed hoc, soror, cruclor, Patrem Uium meumque adeo, unice qui unus Givibus et omnibus probus peihibetur, Eum nunc improbi viri oiRcio uti; Viris qui tanlas absentibus nos;ris Facit injurias immerito Nosque ab his abducerc vult :
Ilae res vitœ me , soror, saturant :
Hœ mlhi divldiœ et senio sunt.
Pin, — Neu lacruma , soror ; neu ino id animo Fac quod tibi tuus pater fiiccre minatur.
Spes est eum melius faclurum, Neque est cur nunc, studeam bas nuptias mutarier. Verum postremo in palris potestate est situm ; Faciundum id nobis quod parentes imperant.
Pladte, Slichus,
98 HISTOIRE MeA4|.Ë ms FEMMES.
exiger du père, mais de lui persuader {ut pairi persmdeatur) , qu'il voulût bien se relâcher sur ce point de la puissance paternelle (^).
Les Sagas Scandinaves nous offrent sur ce sujet des fiançailles la sanglante et ferouche légende d'Halgerda (*).
«En Islande vivait che% son père, une fille , belle de visage, grande de taille, altière de cœur, et d'une chevelure si magnifique qu'elle tombait en anneaux bien au dessous de sa ceinture : son nom était Halgerda ; son surnom , Langbrok , la mâle vierge. Un habitaiit du pays voisin, Thorwaldus, vient la demander en mariage à son père. On agite les conditions ; le père les accepte , mais sans en parler à Gl^lgerda , car il craignait son refus. Les pactes matrimoniaux conclus, le gendre paya à son. beau-père le prix de mundium. Le mundium était le pouvoir du chef de famille germain sur les membres de s£| famille, et quand il transmettait son pouvoir au mari, le mari lui en payait le prix. Thorwaldus acheta donc ainsi Halfferda, et, l'affaire terminée, il retourna chez lui.
Le lendemain Halgerda voit entrer son père, qui lui dit : Tu es fiancée à Thorwaldus, j'ai reçu le prix du mundium.
(1) «Si quis filiam suam , quœ mihi nupta sit , velit abdiiccre, an » adversus interdictum frinlerdit était le droit du père) exceplio » danda sit, si pater, concordans matrinionium , forte et liberis » subnixum , velit dissolvere? El certo jure utimur ne bene concor- » danlia matrimonia jure patriae poleslatis turbeniur; quod tamensic » crll adbibendum, ut palri persuadealur, ne acerbe patriam poies- »> lalem exerceat. » (l7/p.,liv. I, § 5. -— Laboulaye, Droit romain.:
(2) Nials-Sao;a, cbnp. I, 9, 10 el suiv.
— Je v^9 bien maintenant, répondit-elle , que tn tendresse pour moi n'est pas telle que tu me la vantais , puisque je ne t'ai point paru digne d'être consumée &ur cette affaire.
— Çt moi , reprit le père , je ne donne pas à ton in^eiice le droit de faire obstacle à mes convon-^ tiona f et si nous sommes divisés de sentiment , c'est ma volonté et non la tienne qui prévaudra.
— r Jlpn père, toi et ta race vous avez Tâme orgueilleuse, quoi de surprenant que j'imite ma famille?
Après ces mots, elle s'éloigne, et rencontrant son précepteur Thiostolfus, homme d'un caractère inftexible et sauvage, elle lui exposa son malheur.
— Prends courage, lui dit-il, tu seras mariée de nouveau, et cette fois on te consultera.
L'union se célèbre, et un mois plus tard, une querelle s'élève entre les époux ; le mari , dans un instant de colère, frappe sa femme au visage, de façon à faire jaillir le sang.
Halgerda s'asseoit devant sa maison, la figure sanglante et l'âme ulcérée. Son précepteur Thiostolfus passe et la voit dans cet état.
— Qui t'a traitée ainsi?
— Mon mari; et toi, mon précepteur, tu n'étais pas là pour me défendre.
— Du moins, je te vengerai.
Quelques heures après , Halgerda le voit revenir, portant devant lui une hache teinte de sanjj.
— Ta hache est teinte de sang, lui dit-elle, qu'astu fait?
— J'ai fait en sorte que tu pusses épouser un autre homme.
— Tu dis donc que Thorwaldus est mort?
— Je le dis.
Sans ajouter une parole, Thiostolfus part et va chercher asile chez un parent d'Halgerda, et elle, rentrant dans son appartement, ouvrit son écrin, en tira des bijoux qu'elle distribua à ses serviteurs qui tous pleuraient de la voir partir, puis elle se dirigea vers le pays de son père.
— Pourquoi , lui dit-il en la voyant , ton mari ne t'accompagne-t-il pas?
— Il est mort.
— Comment ?
— Par la main de Thiostolfus, mon précepteur.
— Ce qui est fait est fait, dit le père.
Deux ans s'écoulent , un riche habitant d'une île voisine, Glumus, vient demander la main d'Halgerda.
^ — Je dois vous avouer, dit le père, qu'un premier mariage, que j'avais imposé à ma fille, n'a pas fini très heureusement.
— Cela ne m'arrêtera pas, répond Glumus ; la destinée d'un homme n'est pas celle de tous.
— Soit , mais , avant tout, il faut qu'Halgerda connaisse toutes les conditions, il faut qu'elle vous voie et que racceplation ou le refus soit laissé à sa décision.
Halgerda paraît, elle est accompagnée de deux femmes; un manteau bleu, d'un tissu très fin, est jeté sur ses épaules; autour de sa taille une ceinture d'argent où viennent s'enrouler ses longs cheveux tombant de chaque côté de sa poitrine. Son front s'incline avec grâce vers tous ceux qui sont
présents; elle demande ce qu'il y a de nouveau. Glumus se lève :
— Je suis venu vers votre père, dit-il, afin de vous emmener à titre d'épouse, si telle est voire volonté.
— Je vous reconnais , reprit Halgerda , pour un homme éminent; mais, d'abord, je veux savoir les conventions du pacte.
Glumus lui ayant énuméré les propositions faites de part et d'autre :
— Mon père, dit Halgerda, vous avez cette fois si généreusement agi avec moi , que j 'accéderai à votre désir.
— Dressons donc le contrat , reprit Hoskuldus ; mon frère et moi nous appellerons des témoins de notre promesse, mais toi, tu seras ton témoin à toimême , tu promettras seule pour toi.
On célébra le mariage par un festin royal auquel le précepteur assista, la hache sur son épaule, et les deux époux partirent pour le pays de Glumus. )j
Cet étrange récit nous fait deviner que les familles du Nord virent naître plus d'un drame mélancolique ou sombre , à propos de l'exclusion des fiancées de leurs propres fiançailles ; et nous retrouvons cette loi inique dans toute sa rigueur chez les Francs et chez les Germains.
Là, en effet, non seulement une fille avait besoin du consentement de son père ou de son plus proche parent pour se marier, mais , veuve , il lui fallait l'adhésion des parents de son mari mort : elle avait été achetée par lui ainsi qu'Halgerda , elle était entrée dans l'ensemble de ses biens, et, comme telle,
elle appartenait à ses héritiers. La veuve qui voulait cesser de l'être , rassemblait donc dans sa chambra nuptiale neuf témoins et les parents de son mari , puis^ les mains étendues sur son lit^ qu'elle avait recouvert de sa courte-pointe et de son tapis , elle disait : « Je vous prends tous à témoin que, pour avoir la paix de la part des parents de mon mari, je leur ai donné TÀchasius , prix du mundium , et que je leur rends le lit conjugal, avec son marchepied pour y monter, les couvertures pour le décorer, et même les sièges que j'ai tirés de la maison de mon père. Après cette cérémonie , on descendait dans le mail : d'un côté étaient les nouveaux époux ; de l'autre le plus proche parent du mari mort, portant à la main une épée et une chlamide ; au milieu , l'homme de la loi : Approchez-vous, leur disait-il; toi,Reparius ( c'était le titre du parent du mari mort) , promets-tli de donner ta pupille, celle que tu diriges et défends, promets- tu de la donner à cet homme de race franque, ici présent? — Je le promets. — ^ Remets-ltii donc, avec ton droit de direction et de défense, l'épée et le vêtement de guerre; et toi, homtne de race franque, qui as reçu cette épée et ce vêtement, reçois en même temps sous le mundium marital Sempronia avec ses meubles, ses immeubles et tout ce qui lui appartient (*). »
Sous la féodalité, nouvelle tyrannie. Qui mariait te jeune fille, vassale de quelque royal fief? son père? Oui; mais avant son père? son seigneut*» Oui; mais avant son seigneur? le roi. Trois consenteiûetits
(1) Nous empruutous cet intéressant passage à M. Labouiaye, Hiètoirè dé ta iucces$i(m âeê fèmmeê.
jpouf que la fille put consentir. Lorsque , du temps de saint Louis , une jeline vaèsiile de quelque royal fief était recherchée en mariage , il fallait qUe son père allât demander à son seigneur la permîssioh de la marier ; le seigneur requérait dti roi la permission de le permettre , et ce n'était qu'après toutes ces adhésions successives , qu'enfin on l'appelait, elle, à ce contrat qui engageait toute sa vie. Parfois même on lui arrachait ce reste de participation à son sort, et une loi sans pareille disait : « Tout seigneur » pourra contraindre sa vassale à prendre le mari » qu'il voudra , dès qu'elle aura douze ans accom- » plis (*). »
Une enfant de doiize ans ! quelles malédictions seraient aussi accablantes qti*un tel chiffre !
Restait cependant pour la jeune fille une dernière servitude plus affreuse encore ; c'est le droit de marquette; lé droit du seigneur. En vain les défenseurs du passé nient-ils ce privilège comme une fable , ou l'expliquent-ils cotnme un pur symbole . le grave Ducange et Boëtius l'établissent comme un feit, dans des textes qu'il suffit de citer sans les traduire (^). Ce n'était là du reste qu'une conséquence forcée de tout le système féodal , qui faisait , avant tout, reposer le vasselage sur la pet-sonne.
Les Jeunes gens payaient de leurs corps en allant à la guerre, les jeunes filles en allant à l'autel ; et
(1) Lilllelon.
(2) Ducange: n Marcheto, Marchetum. Marcheto mtilieris dicitiir virginalis pudicitiae violatio et delibiitio. >. Boetius: «Qaidam dominus quein vidi , primam sponsarum canialem cog:nilionein ut siiam putebat, liv. XVII.
104 IIIS'KMKL MOKALE DES 1 EMMES.
quelques seigneurs ne croyaient pas plus mal faire de lever une dîme sur la beauté des jeunes fiancées ^ que de demander moitié de la laine de chaque troupeau. Leurs vassales étaient leur chose.
Rien ne prouve mieux cette croyance que Tunique et étrange restriction apportée au droit de mariage. Le seigneur ne pouvait contraindre sa vassale à se marier quand elle était sexagénaire , car la personne qui doit service de son corps, est quitte de ce service lorsqu'elle est si déchue (je laisse au texte de la loi sa crudité caractéristique), lorsqu'elle (*) est si déchue qu'elle semble à moitié pourrie.
Voilà comment les Romains , les Grecs , les barbares et la féodalité ont entendu le droit de la femme sur sa personne, et son consentement à son propre mariage. Heureusement, au milieu de cette série de siècles et de peuples oppresseurs de la jeune fille, s'élève un exemple charmant de liberté et de dignité humaine ; cet exemple, soyons-en fiers, c'est la Gaule qui nous le donne.
En Ligurie, quand plusieurs prétendants demandaient la main d'une jeune fille, ses parents les réunissaient dans la salle de festin. A la fin du repas, la jeune Ligurienne paraissait sur le seuil, tenant à la main un vase plein d'un doux breuvage ; tout le monde attendait en silence; la jeune fille s'avançait d'un pas, puis jetant les yeux autour d'elle, elle s'approchait de celui qu'elle avait préféré et lui versait à boire : c'en était fait , elle avait choisi, ils étaient époux.
Tel est le récit du passé. Où est le modèle du
(<) Laboulaye, Histoire de la succession de$ femmei.
LA FILLE. i05
présent ? Notre loi imite-t-elle ia loi antiqne et barbare, ou relevons-nous de nos pères les Gaulois? Les jeunes filles aujourd'hui se marient-elles, ou les marie-t-on?
Si l'on ne considère que les faits extérieurs, l'interrogation est à peine possible. La fiancée signe elle-même son contrat; le prêtre à l'autel, le maire à la maison commune, ne consacrent son union que quand elle a dit : J'y consens , et un non sorti de sa bouche annulerait tous les préliminaires antérieurs. La loi a donc fait tout ce qu'elle pouvait faire. En est-il de même des mœurs? Pour en avoir la certitude , il nous faut aller plus loin que la réalité extérieure. La réalité, en effet, n'est presque toujours que la moitié de la vérité; derrière le consentement matériel de la jeune fille, derrière son oui verbal , peuvent se cacher bien des non de cœur. Écartons donc le voile si souvent trompeur des faits, descendons dans les âmes et demandons-nous si la réalisation du mariage est en accord avec le pouvoir légitime que la jeune fille doit avoir sur elle-même.
Qu'est-ce aujourd'hui que le mariage?
L'union de deux créatures libres s'associant pour se perfectionner par l'amour.
Cette définition suppose le concours de deux volontés : celle de la fille d'abord ; puis , comme les illusions de la jeunesse et de la passion pourraient la détourner du but de l'union conjugale , il s'établit au-dessous de son pouvoir, un pouvoir relatif mais sacré, borné au droit d'éclairer et de surveiller mais fort de toute l'autorité que donnent et la rai-
son et la tendresse : c'est le pouvoir des parents.
Ces deux pouvoirs s'exercent par des moyens et sur des points opposés.
L'un, c'est celui de la fille, considère surtout le présent : l'autre, l'avenir.
La sympathie ou la répulsion instinctive sont les mobiles du premier.
La vigilance , la défiance , la critique sont les devoirs du second.
Celui-là s'inquiète du fond même du mariage , de l'union des âmes.
Celui-ci s'occupe des circonstances accessoires, mais importantes, la fortune, la naissanct^, la position des femilles. En deux mots : la fille choisit, les parents consentent ; ou , en termes plus justes , la fille choisit, les parents l'aident à choisir.
Le but ainsi tracé, quel est le rôle des parents? Exclure d'abord de leur maison tout homme que son caractère rend indigne de leur enfant , rassembler ensuite autour d'elle, s'ils le peuvent, plusieurs hommes différents de position , mais égaux par l'amour du travail qui fait vivre , et par la probité qui fait bien vivre , puis, la laisser libre dans son choix, laisser son cœur aller où il la porte. On ne sait pas assez combien la liberté est un sentiment éducateur et favorable à la raison; la contrainte exalte notre confiance en nos propres forces ; mais dès qu'un être jeune et droit se sent chargé de lui-même, cette responsabilité le remplit d'une salutaire terreur, fet dans ce silence de toute voix étrangère , il interroge j il écoute, il juge la voix intérieure qui s'élève. A peine donc cette voix entetidue j le premier mouvement
LA FILLK. 107
de la jetitié ftHe serk, soyee-en sûr , de courir à ceux qui hil ont toujours servi de guides et de leur dire : « Mon âme a parlé, je crois^ mais parles à votre tour ; éclairer-moi, éclairons-nous. » Chacun d'eux alors | s'oubliera pour ne penser qu'à l'autre; les parents | apporteront au conseil les sages avis de leur expé- i rience , la fille les lumières que donn î la tendresse, i et il sortira de l'alliance sympathique de ces trois âmes , de cet harmonieux accord de confiance et de prudence, d'amour et de crainte, d'instinct et de réflexion j il sortira, disons-nous, une résolution, aléatoire sans doute comme toute détermination humaine, mais qui devra cependant appeler les bénédictions du ciel, car elle a pour base l'amour du bien et la simplicité du cœur.
Les sceptiques nous* répondront que ce n'est là qu'un rêve, et voudront nous accabler sous le mot d'impossible ! Raison de plus pour tendre à ce but. L'homme n'arrive à faire tout ce qu'il peut qu'en aspirant même à ce qu'il ne peut pas , et l'idéal est Une image placée devant nous par la providence pour que nous la poursuivions toujours, que nous ne l'atteignions jamais, et que la poursuite de la perfection nous entraîne dans les champs sans limites de la perfectibilité.
AVouotis-le, le monde nous offre un spectacle bien différent de ce tableau. Je marie ma fille y tel est le mot de presque tous les parents, et le mot dit la chose. Alléguant toujours la jeunesse des fiancées, cotnme si cette jeunesse n'était pas le premier abus à réformer, ils substituent trop souvent leur goùl ou les intérêts de leur vanité à l'intérêt
108 HlSTOmt MOR/ILE DES FEMMES.
do leurs enfants. Une jeune fille de noblesse ne peut se marier qu'à un titre, une fille riche qu'à un million. Toutes les classes se concentrant égoîstement en elles-mômes , ne permettent pas à- la sympathie de s'étendre au delà de leur cercle étroit, et dans ce cercle même elles commandent le choix qui satisfait le mieux à leurs mesquines passions. Une jeune fille pleurait dans le sein de sa mère sur la laideur de son fiancé : « J'en conviens, répartit la mère, lu as raison; mais dans ce mariage, tout est si bien, excepté lui !... » Et cette mère persista, et cette fille se maria, et l'on jura <|u'elle avait consenti parce qu'elle avait dit, oui. Une maxime insensée leur sert d'excuse : « Un homme, dit-on, est toujours assez bien.» Pour les étrangers, soit, mais pour sa femme, non. Une mère prudente rompit le mariage de sa fille pour un motif qui paraîtra bien frivole à quelques personnes graves, et qui, je l'avoue, me semble décisifs La fille semblait triste et préoccupée. — Qu'as-tu? — Je ne sais. — As-tu découvert quelque défaut dans ton fiancé? — Non. — Son caractère te déplaît-il? — Non. — Qu'as-tu donc? — Eh bien! le jour du contrat , quand il s'est avancé vers moi pour m'embrasser, j'ai éprouvé... — De la répugnance? — Oui... — Tu ne l'épouseras pas!... s'écria la mère; et elle fit bien. Les empressements d'un être qui déplaît, peuvent changer, pour la femme, le mariage en une véritable torture ; chaque fois qu'elle voit ce visage s'approcher du sien, toute sa personne tressaille do répulsion. Les femmes, plus délicates de sensations que nous ne le sommes ^ s'in-
LA FÎLLK. 109
dignent alors de ce privilège du mari comme d'une profanation de la tendresse. Ce qui, pour l'homme, ne serait qu'un sujet passager de dégoût, leur inspire à elles un sentiment d'horreur, horreur mêlée de je ne sais quel mépris pour elles-mêmes, qui exaspère leur àme jusqu'à la haine, et exalte parfois leur haine jusqu'au crime !
Malheur donc aux parents qui usent de leur irrésistible ascendant moral pour imposer à leur iille un mari qui lui déplaît; sur eux retombe la responsabilité de ses fautes! Dans cette question fondamentale de la déplaisance ou de la sympathie, la jeune fille est juge suprême, tribunal sans appel. On voit entre un jeune homme et une jeune fille mille convenances extérieures de fortune, d'âge, d'éducation , et l'on se demande avec surprise pourquoi elle ne l'aime pas : c'est parce qu'elle ne l'aime pas ; c'est parce qu'il manque entre eux cette affinité qui ne tombe pas sous les sens , s'exerce de l'âme à l'âme, et fait précisément le lien des êtres : au contraire, tel autre moins beau, moins jeune peutêtre, a pour lui l'avantage invisible, et emporte ce jeune cœur du premier regard. Une femme aimait un homme petit et contrefait ; une de ses amies lui en témoignait son étonnement : «Vous a-t-il jamais dit qu'il vous aimât, répondit-elle? — Non. — Eh bien ! vous ne pouvez pas me juger. » Le mot est profond. Il y a en effet tel homme qui n'est connu que de la femme qu'il aime, ou plutôt il n'est tout lui-même qu'auprès d'elle , et l'attrait qui les unit est d'autant plus puissant que, caché à tous les yeux et sorti des sources les plus profondes du cœur, il
n'existe que pour les deux êtres qui réprouvent ; elle voit en lui son ouvrage, il adore en elle sa créatrice. Le droit de la Hlle et la dignité paternelle elle^ même y exigent encore Tabolition d'une loi immorale et cruelle : ce sont les sommations respectueuses. Respectueuses! Quel mensonger abus de la parole que ce mot ! Respectueuses ! L'action la plus mortelle au respect filial! Respectueuses! La déclaration publique faite à un père qu'on mé* prise ses commandements ! Cette loi n'a pu être proposée que par un homme qui n'avait pas de famille. Le caractère auguste des parents, la liberté des enfants , la morale publique , le bon sens ^ la re poussent avec la même énergie. Ou les enfents majeurs sont en état de choisir, ou ils ne le sont pas : s'ils ne le sont pas , exigez le consentement d^ parents; s'ils le sont, donnez-leur la possession d'euxmêmes, et détruisez ce système inique qui, en réalité, ne pèse que sur les filles. En effet, que le fils fasse des sommations respectueuses , il n'encourt de la part du monde qu'une légère défoveur , bientôt effacée; mais si la jeune fille l'imite, on peut dire qu'elle se déshonore; la pudeur et l'affectioB filiale semblent également outragées par cet e^lpQ^ tement d'une passion qui se dévoile elle-méode aux yeux de tous. La jeune fille, affranchie par la loi, se trouve réenchaînée par l'usage : elle peutdire nuii, elle ne peut pas dire oui. Est-ce de la liberté? e^t-œ de la justice? Entre la jeune fille majeure qui a fisût un choix et les parents qui le réprouvent , le tort doit-il toujours s'attribuer à la jeune (Ule ? Souvent^ au contraire, chez les parents , les motif» de résisr
h\ FILLE. 111
tance, au lieu de partir d'une sollicitude respectable même quand elle s'abuse, n'ont-ils pas pour principe des projets ambitieux, des calculs intéressés ? L'honneur enfin ne se trouve-t-il point parfois du côté de la fiancée comme l'amour? Pourquoi donc la plî^cer, elle innocente, entre cette cruelle alternative, on de faire outrage publiquement à ceux qu'elle révère, ou de sacrifier son bonheur, peutêtre une promesse sainte à leur volonté injuste? Il faudrait que, dans des circonstances semblables, les parents en appelassent à un conseil de famille, que la jeuae fille majeure y parût avec eux, qu'ils exposassent devant cette assemblée d'amis , elle , les raisons de son choix , eux , les motifs de leur refus, et que , si le suffrage général lui donnait gain de cause, elle fût dispensée des sommations respectueuses. Ainsi la loi ne ferait pas peser sur les pères un outrage, et ne permettrait pas aux enfants un crime de lèse-majesté paternelle !
Les devoirs et les droits de la fille et des parents sur ce point délicat , se trouvent exprimés d'une manière charmante dans une légende tirée d'une des grandes épopées indiennes ; la poésie peut servir ici de guide à la raison.
Dans le royaume de Nishadda (^) , commandait un jeune homme du nom de Nala; c'était le lion entre les hommes. Dans un royaume voisin, sous les yeux 4e son père , croissait en silence , au milieu de cent jeunes compagnes, la belle Damayanti; elle brillait dans ce charmant cortège (ainsi parle le poète) comme les éclairs qui se détachent sur un ciel pur
{^) Entrait f|u Mahabaratta. V. le Calholiqtie du baron d'Ëckstein.
et sans nuage. Damayanti n'appartenait pas à la caste des prôtres; fille des rois, elle descendait de cette race héroïque et guerrière que les Brahmanes et la loi de Manou ont fini par anéantir , et dont un des plus sacrés usages accordait à la jeune fille le droit de choisir son époux. Cependant les compagnes de Damayanti exaltaient sans cesse la beauté de Nala , et Nala trouvait toujours sur les lèvres de ses compagnons le nom de Damayanti. Il s'en émut, elle laima, et un jour qu'enfoncé dans les profondeurs des forêts il poursuivait une troupe de cygnes sauvages, un de ces oiseaux à l'aile d'argent, lui parla en ces mois : (( Prince, épargne-moi, et j'irai chanter tes louanges en présence de Damayanti pour qu elle n'aime jamais que toi. » Le prince pardonna , l'oiseau partit, et arrivant avec ses frères au milieu de la troupe des jeunes filles, il attira Damayanti à sa poursuite, puis, quand elle fut seule : « Damayanti, lui dit-il, écoute-moi. Il est un prince nommé Nala , semblable aux dieux Gémeaux et dune beauté incomparable. femme à la taille légère, j'ai vu des dieux, des demi-dieux et des hommes, et je n'ai rien vu de semblable à celui qui t'aime ; lu es la perle des femmes ; il est la couronne des hommes; ton hymen avec ce noble mortel sera aussi charmant que toi-même. » Ainsi se forma entre ces deux jeunes cœurs, par l'intermédiaire du messager céleste, le premier lien d'amour. Damayanti devient rêveuse ; son père s'en aperçoit, et, pour connaître ou déterminer le choix de sa fille, il appelle à sa cour tout ce que les royaumes voisins comptent de princes célèbres
par leur valeur ou leur beauté; Nala est du nombre. Damayanti à sa vue tressaille et fixe à trois jours- le monuant solennel où elle descendra de son trône, et, selon les prérogatives de sa caste, ira mettre la main dans la main de celui qu'elle aime. Le jour, est venu.
Mais un événement étrange vient renverser les espérances des deux amants. Quatre demi-dieux , épris de Damayanti, prennent pour la tromper les traits , le corps de Nala , et ils entrent avec lui dans la salle , le front couronné comme lui ; on dirait cinq frères célestes. Damayanti paraît à son tour, elle jette vivement les yeux sur les prétendants : 6 ciel ! cinq Nala sont devant elle ; même costume , môme visage, même expression de tendresse. Elle reconnaît le pouvoir des dieux et baisse la tête. Comment distinguer. .celui qu'elle aime, parmi les rivaux divins qui se sont rendus semblables à lui? Alors , par une inspiration subite , joignant les mains et éclatant à la fois en sanglots, en prières et en paroles de commandement : « Comme il est vrai, s'écrie-t-elle, que de pensée ni d'action je ne suis point coupable, je demande, en vertu de mon innocence, que les gardiens de l'univers se revotent de leur forme céleste, et que je reconnaisse enfin le souverain des hommes! » Le charme est rompu : sereins et lumineux , sans poussière à leurs pieds, sans une goutte de sueur à leur front, couronnés de fleurs éclatantes , tels apparaissent à tous les yeux les quatre habitants du ciel d'Indra. Mais quelle métamorphose dans le jeune Nala! sa couronne est flétrie, ses pieds sont poudreux, son Visage est baigné de
sueur, et, prêt à fléchir, son corps est le seul qui projette de l'ombre!
A cette vue , Damayanti descend de son trône ; elle saisit le bord du manteau de son amant et s'en fait un voile ; elle découronne sa propre tête , et place sa fraîche guirlande sur la tête fatiguée du jeune homme; puis, lui prenant la main, elle lui dit : Je suis Ion épouse ! »
Tout est véritablement exquis dans cette légende, et les enseignements y abondent encore plus que les beautés. Ce père, qui rassemble autour de sa fille tous ceux entre qui elle peut choisir ; ce manteau sous lequel Damayanti va se cacher, comme pour dire à Nala : Je veux vivre abritée par toi ; cette couronne fraîche qu'elle lui pose sur la tête, image charmante des consolations que l'épouse apporte à l'époux, surtout cette muette acceptation de la souffrance commune , et des sentiers pleins de poussière ; tous ces traits délicats redisent sous mille formes un seul mot qui comprend tout , l'amour ! Tous ils répètent : Il faut que la fiancée puisse dire à son fiancé : «J'aime mieux la terre avec toi que le ciel avec les dieux. » Qu'importe, en effet, à la jeune Indienne, le front éternellement pur des habitants célestes et leur inaltérable beauté ! Ce qui Taltire , cette créature humaine, c'est le visage baigné de sueur, c'est le corps qui projette de l' ombre ! Car, là seulement, il y a pour elle à guérir, à consoler, à aimer. Loin donc de nous ces théories insensées, qui veulent poser pour base du mariage la raison seule; c'est y poser l'adultère. L'homme qui arrive au mariage avec une âme refroidie et rassasiée , peut
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se contenter du commerce de cette paisible déesse de la raison ; mais la jeune fille n'a pas encore aimé, elle; il faut qu'elle aime. L'amour sert de fondement légitime à toutes les associations humaines ; la patrie, la famille, la société, l'humanité, ne soiit des organisations complètes que le jour où être concitoyens , être parents , être hommes , signifie s'aimer; comment donc établir l'association éternelle de deux âmes sur un autre sentiment que l'amour? Et par amour, nous n'entendons pas cette affection froide et sans sexe , qui se compose d'un mélange d'estime, de reconnaissance, de considération et de mille autres sentiments inférieurs, nous entendons l'amour ! Qu'il soit honnête , honorable, solide, mais qu'il soit lui! Lui seul, en effet , peut soutenir la femme dans cette longue carrière de devoirs et de douleurs ; lui seul , précepteur sublime, lui donne la force qui sait souffrir, et la force qui sait soulager. Or, il n'est pas d'autre juge possible de ce sentiment que celui qui l'éprouve ; le poser comme pierre d'assise du mariage, c'est donc proclamer le principe qui nous a servi de guide dans ce sujet délicat du consentement. . . Les parents aident à choisir , la fille choisit.