CHAPITRE IV
Les iroU eenU; !•' serment civique. ^ Lei CatiUnae 4e Toil de boMf. — Mot de Tabbé Haary. — Jooroéefl des 4 et « octobre. ^ ArrÎTée à Paris du boalasger , de la beulaegère et dn petit miiroo. — Guerre entre les parties ; le général Morpbée et Coco. — Le due d'Orléans refieodra ! — Gbabroad le blanchisseur, — L'assemblée nationale à Paris. -^ Comité 4es redierckes; loi martiale, ^ Décret du marc d'argent; Jésuj-<Ibrist non éligible. - FéTrier, restaurateur ; Desenne el Froullé, libraires. — Club de Tbéroigne de Méricourt. — Fstaerre^ meni de monseigneur clergé. — Extinction de la robinocrtaie. — Les chevaux au manège. — L'assemblée nationale débouclée. ^ Menuet et pot-pourri de Fa guillotine. — Eiécution de poupées. — Lee titres des Journaux. — RcTue de l'année 1789.
Dans le précédent chapitre» nous avons assisté aux premières attaques dirigées contre la monarchie; nous allons la yoir faible, cédant aux violences populaires, n'ayant plus de volonté inébranlable, mais se livrant par-ci par-là à des des coupé de houtùir sans résultat. Au reste, les faits démontrent mieux que les systèmes. Fidèle à notre plan, continuons à décrire : le lecteur jugera.
Le 49 septembre, la Commune de Paris nomma trois cents représentants. Ce ftitle dernier coup porté à sa popularité. Avec les Trois-Cents, caronles appelaient ainsi par abréviation, les dénonciations de trames et de complots, les entraves à la presse, les arrêtés subits et arbitraires, se succédèrent de joor en jour . Les gardes nationaux ne s'en vouèrent pas moins, corps et âme, à la défense de la Municipalité, approuvèrent tous ses actes, et déclarèrent qo*ils la soutiendraient jusqu'à leur dernier soupir *. Cette solidarité de principes entre les trois cents et la garde nationale fut consacrée par un serment solennel, dit le serment civique^ par lequel elle » jura et promit d'être fidèle à la nation, au roi, à la loi et à la Commune de Paris. »
* Journal de Paris.
tt2 LA RBINE AUDU. (OCtObre 1789)
Ceci posé, suivons le cours des événements qui se précipitèrent avec une progression effrayante pendant le mois d'octobre , sans que ces deux pouvoirs réunis aient pu y résister.
Le l«s se produit une manifestation certaine du parti de la Cour. Les gardes-du-corps donnent un repas dans l'Orangerie de Versailles. Là, après de fréquents toasts, les manarchienê s'indignent de voir rabaissée comme elle l'est la majesté du trône. li leur faut la délivrance de Louis XVI, tout compromis par les hardiesses de l'Assemblée nationale, par la déclaration des droits, par le veto. Ils veulent agir; ils célèbrent A huis-clos les vertus de Louis; ils chantent, par allusion, cet air de Grétry : 0 Richard, à mon roi! Vunivers V abandonne! Ils vont s'armer et mourir pour leur prince. Dans leur dévouement sans bornes , ils foulent aux pieds les cocardes nationales, prennent la cocarde blanche qui, pour eux, est la êeuU honne^ et insultent enfin les uniformes patriotiques.
Le 3, la même scène se renouvela presque au Manège royal. Mais les 5 et 6 octobre furent un revers de médaille.
Les deux repas monarchiques avaient soulevé les esprits à Paris, où courait en outre le bruit de la mort de Mirabeau. L'exaspération prit un caractère plus sinistre, lorsque Ton eut rencontré une foule d'aristocrates, portant la cocarde d'une seule couleur, —blanche ou noire. Plusieurs s'étaient distingués delà sorte aux Tuileries, aux Champs-Elysées, au Palais- Royal et au Luxembourg. Le peuple, acharné à leur poursuite, les avait nommés Chevalien aux couleurs noire$ et Catilinat de VOEUrde-Bmuf; il prit la résolution de les lanterner sans pitié, pensant bien qu'U y avait là conspiration.
Les 7rois-Cenrf derHôtel-de-Ville, alarmés aussi, firent défense de porter les cocardes royalistes. Mais la situation se compliqua; le malin du 5, les boulangers des faubourgs manquaient de pain. Tout aussitôt le désespoir s'empara de la multitude. Les femmes, en particulier, se montrèrent déterminées A tout entreprendre, craignant peu de s'attirer le nom de furiee; elles se rassemblèrent près des restes de la défunte Bastille, et se mirent en marche vers l'Hôtel-de- Ville, sous la conduite d'une jeune fille qui battait le tambour, et que l'on appela la reine Àudu*. On distingua parmi leurs cris, ceux-ci : Du paini du pain I Ça ira, ça ira, les aristocrates A la lanterne ! Quelque faible résistance leur fut opposée sur la place de l'Hôtel-de- Ville, mais faiblement, parce que Hullin, qu'elles avaient choisi pour commandant , était un des plus braves vainqueurs de la Bastille. Une autre
* Ceoi qni ont tu dans toalet lei scèoet laDglantet de U révolalion , un effel de l'ioSoMic* éiransère, ont regardé la reine Audu , comme noe soudoyée do cabinet anglaif .
(odtdire 1789) le duc d'aicuillon. 69
tnnpe d'hommes et de femmes se joignit A elles, guidée par Maillard, héroi de la même journée. Il se fil nue preue de ftmmtt. à l'imilalioD de la preut 4a matetoti, en Angleterre. Le tocsin sonna à toutes les églises ; les patrouilles redonblërent de zèle ; la garde nationale rut sur pied.
Indécise d'abord de ce qu'elle allait faire, puis prenant une résolution soudaine, cette troupe immense cria : A VertailUtl se donna rendez-vous tar la place Louis XV, engagea Lafajette, ou plutôt le força à conduire les patriotes, et se mit en route pour la ville royale.
D'inlervaUe en intervalle, pendant la marche, éclataient des bravos prolongés, et snrlout le cri de rtr«nl ht Paritieimti I Les unes réclamaienl du pain, et voulaient ramener le roi â Paris ; les autres étaient plus grandes piAtiqvta, et venaient, disaient-elles, demander raUon à Louis XV] des orgies aristocratiques des 1 et 3 octobre.
On a prétendu qne le duc d'Aiguillon s'était glissé, déguisé en poissarde, dans celle armée de femmes.
Exacte on lausse, cette insinuation obtint force de vérité reconnue, et la caricature que le lecteur à sous len yeux fit fortune dans le public. Elle doit son origine à un bon mot de l'abbé Haury qui, rencontrant un jour le duc d'Aiguillon sur la terrasse des Tuileries, lui dit avec fermeté : Faste l&a
64 MATINÉE DU 6. (OCtobre 1780)
chemin^ talope. Ce n'est pas la dernière fois que nous aurons à parler de cet homme remarquable, soit pour citer ses plaisanteries, soit pour apprécier ses faits et gestes politiques.
Une autre vraie femme commandait de concert ayec la reine Âudu; c'était Théroigne de Méricourt, qui avait fait ses premières armes le 14 juillet, cl qui fut l'héroïne des 5 et 6 octobre. Une telle autorité ne pouvait maintenir Tordre dans cette troupe indisciplinée, qui arriva le soir à Versailles. Le ciel était sombre ; la pluie tombait; et les dragons, les gardes du corps, les Suisses, prévenus de ce qui se passait, parcouraient seuls, pour se rendre à leurs quartiers respectifs, les rues larges et désertes de la ville. Les Yersaillois, effrayés, avaient entr'ouvcrt leurs fenêtres, et regardaient passer. Tous les ministres s'étaient rassemblés chez Necker; Louis XYI chassait. 11 revint promptement au château, livré à la plus funeste agitation» Les courtisans donnèrent mille conseils en sens contraires; la reine tremblait; mais le roi seul affirmait devant toute sa suite a* qu*il n'avait pas peur, qu'il n'avait jamais eu peur »
Et, du balcon royal, les uns et les autres apercevaient une masse énorme de monde, éparse sur la place d'Armes.
La troupe envoya une députalion à l'Assemblée, une autre à la famille royale. Ensuite, elle avisa aux moyens de passer la nuit le moins mal possible, se réfugia dans les casernes, dans les corps-de-garde et dans le local des députés. Ainsi s'écoula, presque avec tranquillité, la journée du 5 octobre.
Mais, dans la matinée du 6, pendant que Lafayette, rompu de fatigue, était couché tout habillé sur un lit, une scène sanglante terrifia le château. Quelques hommes armés, à la tète desquels se trouvait Jourdan, appelé plus tard Vhomme à la longue barbe, le coupe-têtes, s'étaient introduits jusque dans l'appartement de la reine. Heureusement pour elle, de fidèles gardes-du-corps, notamment Miomandre, l'avait avertie à temps ; et Lafayette, réveillé en sursaut, s'était efforcé d'empêcher le carnage des gardes-du-corps. Il parvint à faire désarmer les coupables. Dans le même moment, au-dehors, plusieurs coups de fusils furent tirés; puis, le calme revint, et les cris de vive le roi accueillirent Louis XVI à son balcon. Le monarque décida en conseil qu'il viendrait à Paris ; la reine annonça que son intention était de l'y suivre;— une immense réconciliation s'opéra entre le peuple et la cour.
Marie- Antoinette n'était pas encore revenue de sa terreur, lorsqu'elle se présenta à l'armée parisienne ; aussi sa figure n'exprimait-elle pas toute la sérénité que le peuple eut. voulu y lire. Lafayette lui baisa la main aux applaudissements de la foule; Louis embrassa quelques grenadiers de la
.IKblton tnSi DOULKUBS BOViLIS. ft5
pnle nalifHule, et le départ pour Paris s'efTecltia sans trop de tumulte. Le roi HBura qu'il ferait de Paru la dtmeurt habitutUe, ce qui était accomplir le rœu unanime. Les baades qui précédaient le cortège royal, et qui po|- Uient en triomphe — fait controversé — les têtes des deux gardes du corps, :ipé\tàent iDcessammeiit : Nous ramenons le boulanger, la boulangère, et le fi6l Mttnnt. D'^Kés l'opinion générale, la disette tenait à l'abseDce du rot toia de la capitale, et l'abondance allait renaître à son approche.
Ce ne fut pas sans des regrets pénibles que Marie- Antoinette quitta ta mperbe résidence de Versailles, et surtout le Petit Trianon, son jardin Eivori , avec ses pelouses , ses rivières factices , ses collines artificielles , et ioa joli bameaa ! Elle allait se trouver face  face avec ceux que la cour qualifiait d'Bnragé» d* Patait-Rofial. Il fallait donc abaudonner la laiterie rtle^eifryl^e/Benoncer âces fêles continuelles qui avaient transformé Trianon en on séjour féerique et délicieux! Là,ellepouvait oublier si vite fes péripéties passagères de la poUUquel De Versailles, elle n'enlendail pas les bmits (»>nfïis du peuple parisien, ni même les décharges du mousquet Fl de l'artillerie ! Hais elle ne voulait pas y rester seule; elle se rappelait trop les craintes qu'elle avait éprouvées, lors du voyage de son rc^al époux à Paris, en juillet. D'ailleurs, la matinée du 6 avait assombri sa vie. C'était an lUneste pressentiment de plus à sgouter k ceux qui, depuis longtemps, la poortDivalenl.
Celte reine, qui entrait dans la moitié malheureuse de sa vie, eut pourlinlassisadeforce de caractère pour renfermer son chagrin au fond de son ime. Les moMorchtMJ, eux, entreprirent de la venger : ils avaient gardé rancune- Sur les tables de leurs salons, À côté du Mercure de France, des tfoMMlt de Toilette, des dessins de Watteau neveu, et des belles gravures d'Audoin, ils plaçaient en évidence cette petite estampe, fort bien exécutée, tt qui , disateat-ils , représenta.it les portraits en pied des héros d'octobre.
Quoi qu'il en soit, la famille rivale revint, par une pluie ballanle , habiter le diàteau des Tuileries, triste demeure délaissée depuis Louis XIV .
66 RÉSULTATS DBS 5 BT 6. (OClobre 1789)
Un domestique peu nombreux roccupa'iU avec Legrand et MolinoSy directeurs d'une troupe italienne protégée par Monsieur *, Rien n'était préparé fMur recevoir le roi : on dressa des lits de sangle et on passa une mau* vaisenuit **. Le lendemain, dès le matin, la foule encombra les Tuileries en demandant à voir Louis XYI. Tantôt elle poussait des cris d'enthousiasme; tantôt elle efTrayait par ce murmure incessant qui l'accompagne. A ce point que le roi ne pouvait se promener librement dans le jardin , excepté à certaines heures de la journée : alors les factionnaires disaient que le roi était lâché.
Une médaille fut frappée et rappela la phrase historique que Louis XVI avait prononcée à Versailles , et son installation aux Tuileries. Le comte d'Artois était hors de France; le comte de Provence avait choisi pour demeure le palais du Luxembourg.
Quant aux gardes-du-corps, pâles et défaits ils traversaient Paris, conduits fraternellement par des bourgeois et par des gardes nationaux, qui cherchaient à les consoler, à leur faire oublier les mauvais jours. Mais la majorité des citoyens ne leur avait pas encore pardonné leurs récentes démonstrations dans l'Orangerie et dans le Manège de Versailles.
Comme on s'y attendait, l'abondance reparut avec Louis XVI dans la capitale , mais le désordre continua : plusieurs maisons, — nous ignorons la cause de cette distinction , — furent marquées d'un signe ou d'une croix. Le peuple se prodigua de l'encens à lui-même sur sa victoire des 5 et 6 octobre; mille gravures retracèrent les hauts faits de l'armée parisienne. Les femmes étalent à cheval; les femmes traînaient des canons; elles portaient des couronnes et des branches de lauriers. Ce fut toute une Odyssée féminine, depuis le départ jusqu'au retour, depuis l'attaque jusqu'au triomphe. Cependant , en remontant des classes inférieures aux classes élevées, l'épopée se changea en satire. La commune et les Orléaniêïes d'une part, de l'autre les Aristocrates, se livrèrent combat à coups de plume. Nous allons suivre les diverses escarmouches auxquelles il donna lieu.
Le lecteur a vu quel avait été le rôle du duc d'Aiguillon dont on disait :
En homme c'est un lâche, en femme un assassin.
Le duc d'Orléans et son ami Adrien Duport partagèrent tant soit peu le sort de l'homme-poissarde. Le premier, qui avait trempé, disait-on, dans le
* A l'arrivée du roi, ils flrenl eonslruirent une salle, rue Fejdeau, n« 19. Ce Tut plus tard le thèAirc de Monsieur, ou théâtre Feydeau, ** Le Cfiâteau des Taiieriee, broehare, par Roniwl, homme de loi.
(octobre 178©) faction d oblbans. 67
comploi des 5 el 6 octobre, fut appelé ï Homme noir. Une brochure , le Domine salvum, dit en parlant de lui :
O vous qui combattez pour un chef régicide , Examinez sa vie, et songez qui vous guide ! Un seul jour ne fait point d'un lâche factieux Un patriote pur, un prince vertueux.
Une chanson, dite YO fUii national, sexprima de la sorte :
Pour d'Orléans et son parti , Brûlons Tencens, car, Dieu merci, Avec le temps tout se fera , Alléluia *.
Sous le prétexte d'une mission à remplir auprès du roi d'Angleterre, le duc d^Orléans quitta la France en toute hâte. Personne ne s y trompa : il s'agissait bien d*un exil véritable. Et Ton chanta partout, ironiquement, et sur l'air voulu : Le duc d^Orléane reviendra. En Angleterre , ce prince travailla à sa justification. Il sortit plus tard, sain et sauf selon la loi, des accusations portées contre lui. Mais Fopînion publique ni demeura toujours hostUe, et chacun répéta que Chabroud, son avocat, Chabroud le Blanchisteur, n'avait pu,, quoiqu'il eût fait, blanchir VBomme notr, ni lui oter la boue qui couvrait toute sa personne **. Enfin on donna encore un surnom de plus au prince tricolore^ celui de PhUippe-Pique ***.
Son ami, ou son agent, comme on voudra, ~- Adrien Duport« — ne fut attaqué que par les Aetcê de» Âpétres , ce môme journal que nous avons remarqué dater de l'an o de la liberté. Il prétendit que cet homme avait fait placer sur la porte de son hôtel ces mots : Hôtel Duport, et que pendant la nuit, un bien avisé avait ingénieusement ajouté /raw ( hôtel du Porc frais ). Cette plaisanterie peu relevée indique la mesure gardée, même par les gens à geniUhammiére.
D'Orléans et Duport n'avaient eu à essuyer que les coups des motiarekiene ; Bailly et Lafayette eurent à supporter les attaques des monarchiens, concurremment avec celles du côté gauche Xe Furet Pariite», feuille périodique, créée exprès pour cela, aboya contre eux en s'écrian t : « Je dévoilerai vo&
* CoUeetk» de ehaaioiii de ta réTOlalion dam le eabinet de M. Mâiirio. ** Plmiemi carieatiiret mbI inipiréet par ta même Idée toacbaot ce lujei. '** Ce fvniofli, coDOcré par ose carieaiure, n'eut paa un grand raocèi.
BAILLY-tOCO.
(octobre iTSg)
intrigues... Iremblei. >iOn les appela rfiomm« à deux facet, parte que, i eux deux. îlsétaienL ceasés ne Tormerqu'uneseulepersonne, une dualité civileel niililairo;etsousun litre semblablG.unegravuredonnaleurporlraît satirique, licite intimité fUjaser ]oslani;ues acerbes. Bailly, surnommé Coco, parce que sa femme l'appelait familièrement ainsi , fut ridiculisé comme malheureux mari. Le parti royaliste le représenta, dans une caricature, sous la fi-
gure d'an vieux coq défendant sa chaste poulette, madame Bailly, contre les obsessions amoureuses d'un coq fort entreprenant, et qui n'étidl autre que H. le marquis de Lafayeltc.
Contre ce dernier, racharnement fut extrême. C'était peu de lui donner le nom détesté de Cnmwdl. Presque tout le monde l'appela le ginirat Morphée ou le Donneur de Yertailltt , lui reprochanl ainsi le sommeil auquel il s'étaitlivré pendant la nuit des 5 et «octobre. Lui-même, le bonabbéDe- )il1e, dans son poëme de la Ptd'tf, écrivit ce vers*; Lafayette, dil-il.
Veille pour les brigands et dort contre son roi.
' Toul le rrigmenl qui i rippori 1 LirafiUe cil inédit. Voir Ici Soavttiiri de U mirquii Créqur.
Octobre ITIS.