‹ Histoire-musée de la République francaiseChapitre 11 sur 74 · BAILLY. LAFAYETTE · texte numérisé non relu

BAILLY. LAFAYETTE

L'homme à deux bces

70 FAITS POLITIQUES. ^(octobre 1789)

caplivilé : le eareere duro de Venise ; à cause de quoi, ils s'écriaient (en manière de complainte) :

Noire bon roi prisonnier Au chAleau des Tuileries, Jusqu'à quand, braves guerriers, Souffrirez- vous tant d*avanies?

Voulez-vous qu'à notre roi Un tas de gueux fasse la loi?

Ils ajoutaient dans la même pièce de vers (mais en manière de défi) :

La sainte chandelle d*Arras (Robespierre), Le flambeau de la Provence (Mirabeau), S'ils ne nous éclairent pas, Mettent au moins le feu en France :

On ne peut pas les toucher, Mais on espère les moucher *.

Suivre le roi à Paris était chose indispensable pour TAssemblée* nationale; préalablement elle changea, par un décret , le nom de rot d€ France et de Navarre, en celui plus simple et plus rigoureusement vrai de roi des Français; elle proscrivit les formules royales de notre certaine êcienee et pleine puissance, et car tel est notre plaisir: mais elle conserva encore les expressions : Louis par la grâce de Dieu, en y ajoutant : et par la loi eonstUutionneUe de Vétat **.Puis, elle envoya à Paris une députation pour choisir un local provisoire des séances, jusqu*à ce que le Manège des Tuileries, local définitif, fut digne de la recevoir.

Les envoyés choisirent la salle de Tarchevéché, qui avait servi aux opérations électorales, et, le 19, les députés y tinrent leur première séance> Versailles devint alors de plus en plus désert ; les familles riches Vabandounèrent; et mademoiselle Monlansier, directrice de théâtre, se déclara, comme TAssemblée, inséparahle de sa majesté, et quitta Versailles. A cette époque encore, le club breton vint aussi s'établir à Paris, et prit le titre de Club des amis de la constitution.

L'Assemblée nationale à Paris ! elle allait être jugée de près; elle allait,

* VatsembUe nationale, ou la France abusée, chêntom du temps. ** Moniteur, et Bitlolre de la révolMion, par deux amif delà liberté.

[octobre 1789) meubthe de pbançois. 71

aux yeux de bien des personnes, perdre son prestige; elle allait subir l'inflaeiice directe des clubs , ses satellites. Pour ses premières séances , les alentours de rarchevéché furent couverts de soldats. Précautions inutiles, précautions Tunestes, qui amenèrent des rixes, des tumultes, et le meurtre d*un boulanger nommé François. Cet homme, qui habitait la Cité, fut accusé d'accaparement^ et pendu le 20. Son innocence étant reconnue, son bourreau fut condamné et exécuté le lendemain; Louis XVI et Marie-Antoinette prirent sa veuve sous leur protection ; la reine tint son enfant sur les fonts de baptême.

Ce meurtre du boulanger François, commis par des malfaiteurs, motiva la création d*un Comité des recherches, destiné à recevoir régulièrement les dépositions et les dénonciations de trames ou de complots, et qui n'était, osa-t-on dire , que la tyrannie organisée * ; ses membres, ajoutait-on, étalent des inquisiteurs, des soi^isants (patriotes). De plus, les boulangers furent soumis à un règlement : Fheure des cuissons, les époques et le total des distributions étaient indiqués.

Pour l'Assemblée nationale , elle corrobora les mesures prises par THôtel-de- Ville, en décrétant la loi martiale contre les attroupements. Mirabeau en fut l'auteur.

La proclamation de cette loi a été faite avec un appareil imposant et sinistre à la fois. Le sa, à huit heures du matin, les huissiers de THôtel-de- Ville, en costume de cérémonie, avec leurs riches manteaux, se promenèrent de place en place , de carrefour en carrefour. Ils étaient à cheval ; chacun d'eux avait pour escorte un sergent et quatre gardes des villes, révélas aussi d'un costume antique, précédés et suivis d'un détachement de cavalerie. Devant eux marchait un corps d'infanterie, rangé sur deux files , de chaque côté de la place où ils s'arrêtaient; et, tout-à-fait en tète, se trouvaient les tambours à pied et les trompettes de l'Hôtel-de- Ville à cheval. Au moment de la halte et de la proclamation, les tambours et les trompettes convoquaient les passants. Enfin, un huissier s'avançait et lisait, à haute voix, les dispositions de la loi. Elles consistaient dans trois sommations, après lesquels le canon d'alarmes devait être tiré, le drapeau rouge arboré sur la maison commune, et cette phrase prononcée fort solennellement : On ta faire feu! que les bons citoyens se retirent! — Cette cérémonie dnra depuis huit heures du matin jusqu'à deux heures après midi : elle eflaroucha tellement les esprits, que les trois cents craignaient d'en être réduits à faire usage de la loi martiale dans les vingt-quatre heures**.

ici le lecteur se rappellera que nous avons fixé plus haut , d'après les

' Mémoires lirèfdetArchif et delà police, par Peiichel, lome 4.

'* Ccitppréliensiont iodI coniisii««s JuMioe dans les procèS'verlNivx de la Cominme.

72 LOI HARTULK. [oclobre 1789)

bits, la somme d'autorité de tous les pouvoirs exlstaols alors eu France. U Mit que l'Assemblée nationale, siégeanl à Versailles, se trouvait, par sa position lopographique, éloignée du (héâlre des événemeols. A l'époque de sa tramlation à Parii, elle eût pu ressaisir uoe iofluence directe sur les niasses, puisquelacommunes'élaitdKJÂrendue impopulaire. Hais elle prit une roule bien opposée. Cerlainemeiit, aux yeux du peuple, la lot martiale était plus terrible que la création d'uD comité dtt recherchet. La discnsaion qui la précéda parut déplacée : c'en était fait de Mirabeau qui i'appuya.

Comme corollaire à la lot martiale, qui réglait les opinions par la bayonnetle, l'Assemblée fli counattre un projet de décret qui réglait par l'argent les capacités électorales. Son dernier mol était l'impOt d'un marc d'argent, c'est-à-dire, de huit écus desixlivres trois d'ixiémes. A la séance même où cette question lut imitée, un membre du coin du PalaM-floyal , Prieur de la Marne , prononça cette phrase remarquable : a Substituez la confiance an marc d'argenl. o L'Assemblée ne fit pas atlention à ces paroles^ pourtant elln modifia le projet.

Camille Desmoulins formula ainsi son opinion dans son Journal : « Pour TOUS, 6 prêtres méprisables 1 ô bonzes fourbes et stupides! ne voyez-vous pas que votre dieu n'aurait pas été éligiblé? Jésus-Christ, dont vous faites un dieu dans les chaires, dans la tribune vous venez de le reléguer parmi la canaille, s — Prieur, avec sa phrase concise ; Camille Desmoulins, avec sa'sorUe incnidlaire, avaient, en définitive, remporté la victoire. L'opinion pnbliqueadmit leurs principes sur le décret du marc d'argenl, qu'elle personnifia ainsi :

On bien par une gravure avec un âne portant un marc.

ïtÊÊtf 4r vwM^iflV V0€éi%%4H»£mê,^ UoMua/

7 H, V ^C 2U Ntwî •.>>%X ^ '«^ w

(octobre 1789) marc d'argent. 73

Od lit an bas :

LÉftULATBUE FUTUR.

Et souvent tel j vient qui sait, pour tout secret, Cinq et quatre font neuf, ôtez deux, reste sept.

BoU., Sat. 8.

Avec cette espèce de chanson en trois couplets :

Depuis deux ans venus en France, Vous y brillez par la dépense ; Terre en friche vous possédez.

Ah ! vous en serez (Ins.) Ah I je vois bien que vous en serez.

Que vous en serez.

Le mérite est dans la richesse, Sans elle il n*est plus de sagesse, Par vos actions vous le prouvez.

Ab? vous en serez (M$.) Ah ! je crois bien que vous en serez.

Que vous en serez.

Quoique vous soyez sans cerveile , Vous dicterez la loi nouvelle.

Car un marc émargent vous valez.

Ah ! vous en serez [his.) 11 est certain que vous en serez,

Que vous en serez.

Au bas d'une autre caricature , intitulée la romaine arisiocralique, on Usait :

Le marc d'argent préside en France.

Esprit, talents, dons superflus!

Au diable vertu sans finance :

Beaucoup d*appelé8, peu d'élus *.

' Cet earicalares , dont la TOgat a été griade el de longue durée , furent rappelées par ks joonialifltet, quand reTÎnlla quetlion électorale, en 179S.

74 IIORDRS DBS DÉPUTES. (OCtobre 1789)

A celte époqae s'est éleTée la distinction entre les proUtairei ou cUoyeng passif $, et les citoyens actifs. Les derniers se faisaient délivrer une carie qui leur servait comme de passeport et de certificat de civisme *.

La loi martiale et le décret du marc d*argent eussent suffi pour dépopulariser l'Assemblée nationale, si elle ne l'eût élé déjà. Les députés avaient conservé, pour la plupart fort précieusement, le bon ton et les belles manières, ce qui déplaisait aux classes infimes du peuple. Leur urbanité était grande; beaucoup vivaient en commun, et allaient diner au Palais-Royal, chez Février, restaurateur, quelle que fut d*ailleurs la diversité de leurs opinions. Après le repas, ils se promenaient dans le Palais-Royal, aux Tuileries, sur les quais; souvent alors de violentes discussions s'engageaient. La politique revenait chasser les idées conciliantes; ils se séparaient, bien décidés à se combattre le lendemain, publiquement, mais à la tribune, non au milieu des promenades , avec gestes et menaces, comme faisaient les motionnaires et les clubistes.

Le libraire Desenne» qui habitait le Palais-Royal , était conséquemment l^t achalandé. Son arriére-boutique avait été par lui disposée en manière de club général , ouvert à tous les partis. Parfois, les députés y entraient pour se combattre immédiatement , et vider ainsi leurs querelles ; bientôt, lorsqu'elles touchaient à leur paroxisme , lorsqu'elles devenaient emmêlées, vives, ardentes, l'habile Desenne arrivait à pas de loup, et présentait la pâture aux orateurs, — un plateau couvert de brochures nouvelles ! Qu'on juge si le débit en devait être considérable !

Desenne avait un concurrent dans FrouUé, du quai des Augustins. Mais ce dernier servait exclusivement les intérêts du parti monarchique. 11 avait à sa solde plusieurs Apollons, improvisant des chansons et des épigrammes **. On pouvait comparer Desenne à un vrai restaurateur où se trouvaient tous les plats les plus variés ; tandis que FrouUé ressemblait à un gargotier, vendant la soupe à toute heure.

Outre ces rendez-vous et les clubs , on citait d'autres réunions particulières , parmi lesquelles la plus fameuse était celle de Mii« Théroigne de Méricourt, l'héroïne des 5 et 6 octobre. Elle recevait habituellement chez elle, ruedeTournon, quelques députés du côté gauche, en particulier Camille Desmoulins, Vincent et Populus. Cette femm^ qui était fort belle, avait toujours mené une conduite équivoque, et passait pour une courtisane. On disait partout qu'elle avait été la maltresse de Populus, en jouant sur le mot *^,^u plutôt qu'elle s'était rendue l'épouse du nouveau souverain,

* Vojet V Histoire pariementaire de la révolution française , par Buehei el Roui.

" Mémoires d'un prêtre régicide.

*" CeUe plaiianierie fui mise au Jour par les Actes des Apôtres.

(novembre 1780) décret sl'R lb clkbgé. 7ô

te peuple. Tous les aiatins, et il élait rare qu'elle y man^iuAtj elle se rendait de très boDDe heure à TAssemblée nationale, et, avant la séance, lisait et expliquait à ses voisines un ckapitre du Canirat «ociol. Pour sa peine, une place lui était religieusement gardée*. — Comme nous le verrons, Thérolgne de Méricourt joueun rôle daosia révolution; sa principale pro fesôoB a été de représenter physiquement, grâce à ses belles formes grec qoes, grâce à ses traits vigoureusement accusés, grâce à son maintien fler et audacieux, la déene de la liberié. Physiquement, disons-nous, car, mora. lemenl, elle n'eût pu figurer que la licence**.

Ainsi , le public suspectait les intentions des députés, à cause de leurs manières polies et de leur fkible pour quelques vieilles distinctions sociales.

Toutefois, le a novembre, TAssemblée nationale fit un acte qui répondit, comme la suite l'a prouvé, aux vœux de la majorité du peuple français. Par un décret, elle mit â la disposition de la nation toutes les propriétés, et tous les revenus ecclésiastiques. C'était un moyen comme un autre de combler le déficit du Trésor : il otait au clergé la propriété, pour ne lui laisser que l'adminUtralion, et chargeait l'état de subvenir aux Trais du culte. Rien qu'à Paris, on comptait alors trois abbayes d'hommes, huit de filles; cinquante-trois couvents et communautés d'hommes; et cent quarante-six couvents et communautés de filles.

A propos de ce décret fameux du B novembre» il ne faut pas passer sous silence VetUerremeni de manêHgneur Clergé ^ gravure malicieuse, et dont voici le texte : Enterrement de très*haut, très-puissant et magnifique seigneur Clergé, décédé en la salle de l'assemblée nationale, le jour des Morts , 1789. Son corps sera porté au Trésor royal * en caisse nationale , par MM. de Mirabeau • Chapelier , Thouret et Alexandre de Lameth. Il passera devant la Bourse et la Caisse d'Escompte , qui lui jetteront de l'eau bénite. MM. Tabbé Sièyes et Maury suivront le deuil en grandes pleureuses. M. Tabbé de Montesquiou prononcera l'oraison funèbre. Un De profundU sera chanté en faux-bourdon par les dames de l'Opéra, qui seront revêtues de l'habit de veuve. Le deuil se rendra chez M. Necker , où les créanciers de l'État seront priés de se trouver. *** »

Le Jour des marte, dit la gravure ; d'autres personnes firent ce rapproehement****: —c'était le Jour dee morte que, sur la motion d'un prélat (Talley. rand-Périgord), sons la présidence de l'avocat du Clergé (Camus) et dans

' Jourtud 0t Souvenirs dn eomte Staniilis Girardin.

" Théroigoe eit morte foOe à là Salpétrière, il y a p«a d'annéet.

*" Cartoude la BiblioUièqiie royale* Bleo dea cariealurei sur ce tojel.

"** autoire de la révoiMtion, par Bertrand de Mollevllle.

7â iifJOKBs AU CI.BRGÉ. [novembre 1789}

U salle de l'«rchet^;M de Paris, l'tsseinblée nationale avait mis les biens du clergé à la disposilion de la nation. Oetle cariraliire retrace mieux encore f opinion publique A cet égard.

R Ils ne foulaient que notre bien. ' »

Ce décret, ftineste aux hommes d'église, fut immédiatement suivi d*an autre décret qui porta un coup mortel aux hommes de robe. Les parlements furent invités A demeurer en vacances, disons mieux , condamnés A cesser leurs fonctions. Or , l'abolition de ces parlements sembla un bienfait public. Combien les idées avaient changé I Ils s'étaient constitués naguère , de eoncert avec la papauté, les défensenrs des rois contre les envahissements du pouvoir absolu ; ils avaient eux-mêmes provoqué jusqu'à un certain point par leurs remontrances , ou par leurs refus d'enregistrer les édits illégaux, le mouvemeut des Assemblées de 1789. Ils avaient indiqué la roule, mais ils n'avaient pas eu la force de la suivre , et ils succombadent sous leurs propres actes, semblables à des pilotes qui conduiraient des passagers aguerris Jusqu'aux pôles glacials, et mourraient ensuite assassinés par le froid, les laissant ainsi livrés A leur propre expérience des mers. Plus tard, A propos d'une bulle célèbre, on verra ce que lepenple français eut de reconnaissance pour la papauté, sa vieille nourrice.

Donc, aucun souvenir n'existait plus de la grandeur passée des parlements; et pour quelques actes irréfléchis de résistance, on ne leur ac-

' Hltloira du eiriealarM pendwi U rttioiu àm FraBfait, pir Bofar de NlMaM, le Tatmt qoi H nt remirquar mui Ii Contenlfon p*r let plieiri* rofiliHM.

(novembre I78B] injuses aux paslbhknts. 77

corda pas le moindre regret. Le peuple plaisanta sur leur suppression , comme il a plaisanté, en tout lemps, sur toutes choses. Il leur adressa des quolibets et des injures. Tanlôlun procureur disait :

A noe maux II n'est plus de remèdes.

On a tout supprimé, même la Cour desAydes.

Tantôt c'était le président à mortier qui s'écriait avec résignation :

Rendons ici sans balancer La simarre avec le mortier '.

El puis chacun riait du malheur de ces pauvre» parlementaires qui s'enfujaient de cOlé et d'autre, eux dont tes perruques traditionnelles étaient soulevées ainsi par le vent révolutionnaire.

Ah ! quelle Iwurrasque I

Tout était dit, le peuple ne voulait plus de la robinocralie.

Le 9, l'assemblée prit possession de la salle du Uaiiége, aux Tuileries. Ce motman^jfe inspira les esprits satiriques. D'abord, Il parut un pamphlet sous le titre de : la chaaux au manige, dans lequel les députés influents

• n j I «ne MriU de cirleilurei, 1t plupirl ton obuihn , lur l« lapprciiion dct pirlcmeaii.

78 INJURES AUX. DÉPUTÉS. (Doveoibre 1789)

te trouvaient jugés avec autaot de concision que dlroparlialité. Voici les épithètes accolées à leurs noms : v

Mirabeau -- le pétulant.

L'ombrageux — Glermont-Tonuerre.

La rusée — abbé Montesquieu.

La cabreuse — abbé Maury.

La noncbalante — Boisjelin.

Le terrible— duc du GhAteIeL

L'inconstant — comte d*Entraigues.

Le rétif — la Luzerne.

Le mignon — duc de Coigny.

L'intrépide — abbé Grégoire.

Le joyeux — cbevalier de Boufllers.

Le rhinocéros — Moreau de St-Méry .

Le somnambule — Gazalès.

L'impayable — Alexandre Lametb.

Le foudroyant — Thourel.

LHonreux — BaUly,

L'Indocile •— Target.

Le Bon-^Rabaud de St-$tienne.

L'Inlraitable — d'Espréménil.

Le Sûr — Malouet.

Le Ghancelant — d* Aiguillon.

Le Beau — prince de Poix.

Le Superbe — M. de Montesquieu.

L'étonnant — Barnave , etc., etc. *

Puis» la plaisanterie fut continuée avec plus de mordant encore par un journal qui osait annoncer ainsi les séances : a Les grands comédiens de la taUe du manège donneront aujourd'hui le Roi dépouillé , pièce ancienne et redemandée. »

a La seconde pièce sera Y Honnête criminel , en deux actes et en prose d'Ëtats-Généraux, ce qui vaut bien des vers. Le comte de Mirabeau le joue. Son confident sera l'étonnant Barnave, jeune homme de la plus grande espérance **. 0

Depuis qu'ils siégeaient au manège, les députés n'avaient pas eu de places fixes, et n'avaient pas conservé leurs costumes distinctifs d'ordre*

' Celle brocbnre eilcilée en partie dani lei MémaiHS de Weber, lur Blarie-ADloîneue. ** Le S^ctaeU de la naUon, jôurnsl qui a commeaeé i paralire en 1788.

(MTembrè 1789) Movvutx Huns dus fahtis. 7B

Inteuiblemeat, la dinoniinations collectives reprirent leurs cours; toulefoU elles furent changées , et , même sérieusement , Turent eiflployées selon les souvenirs qui se reporlaienl & l'ancien usage de la salle. Le c6té droit fol appelé tej noir*; le cALé gauche, 1(1 bait, nom qui ne fil pas fortune, et lu enragés ou les btoMei; le centre, Um impartiaux. Telle était la carie d'entrée des députés, faite en fornie de médaille:

Suivant sa coutume de prendre rôle, et parfois l'inilialive dans les affaires politiques, le peuple, alléché par le préambule législatif, décrété sons le litre de éictaration dtt droits, appelait de tous ses vœux la Constitution, et chantait dans Paris comme pour encourager ses représenlanis :

TAt, lAt, lAI, Battez chaud.

TAI, lot, lAl, Bon courage, Il faut avoir coeur à l'ouvrage.

Les travaux de la Constitution commencèrent donc activement au sein da comité que dominait l'avocat Targtl , et s'opérèrent par le moyen de décrets successifs , appelés décrets constitutionnels, et réunis plus tard en no faisceau. De temps à autre, les députés s'occupèrent de questions incideoles et d'objets d'administration. Hais tontcequi ne tendait pasdireclenut i la Constitution , était assez mal interprété par le public , par les jonmalistea dont l'inlhwnce devenait de plu eo plus irrésistible. C'est ainsi

80 RIRES IMPRUDENTS. (novembre 4789)

que Ton goûla peu Texemple que les députés donnaient eux-mêmes pour les dons patriotiques. Et, parce que, le ao, il leur était arrivé, dans leur enthousiasme, de proposer un sacrifice à la patrie, celui des boucles d*argent qu'ils portaient à leurs souliers, les journaux se moquèrent du fait. Nous allons rapporter ce que dit , à cet égard, le Nouveau journal , feuille joviale du temps , beaucoup lue à cause de son esprit et de ses méobanceiés *.

On applaudit; un saint transport

A saisi rassemblée ; Aussitôt, d'un commun accord,

La voilà débouclée.

Quelques députés inquiets

Disaient à leurs confrères :

Passe encor pour les boucles, mais

Gardons nos honoraires.

Autre sujet de chansons auquel on ne s'attendrait guère : le 1^' décembre^ le docteur Guillotin monta à la tribune. Il présenta à rassemblée un projet circonstancié de législation pénale, et lui parla d'une invention qu'il venait de faire récemment d'un instrument propre à exécuter les hautes œuvres. « Avec ma machine, s*écria-t-il d'un ton persuasif, je vous fais sauter la tête d'un clin-d'œil , et vous ne souffrez point* » L'Assemblée se prit à rire... — A rire I et parmi ceux qui riaient, on remarquait surtout Robespierre, cet homme qui devait plus tard frapper avec cet instrument de mort, et en être à la fin providentiellement frappé lui-même.

Si la chose avait été prise aussi gaiement dans une réupion de législateurs, il n'y a pas à s'étonner qu'au dehors on ne la crut bonne matière à chansons. Deux relatèrent l'invention de la guillotine, et eurent du succès.

La première, insérée dans les Actes des Àpôtres-^\es défenseurs du parti noble I— se chantait sur l'air du Jtfenuef d'Exaudet:

GuiUotin,

Médecin

Politique, Imagine, un beai^ matin, Que pendre est inhumain Et peu patriotique.

Aussitôt

* Le Nouveau journal parul en 1788. Il êUU rédigé eo cbaosooi*

(déeembre 1789} la guillotine. 81

Il lai faut Un supplice.

Qui, sans corde ni poteau.

Supprime du bourreau L'office.

C*esl en Tain que Ton publie Que c'est pure jalousie D'un suppôt Du tripot D*Hippocrate, Qui, d'occire inipunément, Même exclusiYement, Se flatte.

Le Romain Guillotin, Qui s'apprête, Consulte gens du métier, Barnave ei Chapelier, Même le Coupât éie; Et sa main Fait soudain La machine.

Qui simplement nous tûra Et que Ton nommera GuiUotine.

U seconde forme ce qu'on appelle un Poî-pourri; elle est moins bien réussie, et nous n'en voulons extraire que ces deux couplets qui la terminent. C'est Guiilotin qui parle :

En rêvant à la sourdine Pour nous tirer d'embarras, J'ai fait faire une machine Qui met les têtes à bas.

C'est un Gonp que l'on reçoit

Avant qu'on s'en dou te ; A peine on s'en aperçoit.

Car on n'y voit goutte.

Un certain ressort caché, Tout à coup étant lâché,

82 FIN D ANNÉE. (décembre nW)

Fait tomber, ber, ber, Fait sauter, ter, ter»

Fait tomber.

Fait sauter»

Fait voler la tète :

C'est bien plus honnête.

Guillotin, dont Vetnphase de la phrase obtint les bravos de cinq ou six sots, d'après le pot-pourri ci-dessus rappelé, a, selon nous, accompli trois actes importants dans FAssemblée nationale. D'abord, il a indiqué le Jeu de Pautne^ où se fit un serment qui devait, en réalité, tuer le gouvernement monarchique ; puis, il a présenté la pétition pour la création de la ^ard^ nationale, devenue plus tard comme un des pouvoirs de l'état; enfin il a Taitadopter la guillotine^ qui fut, en certains jours de tempêtes, ïultima ratio de la politique. Guillotin tient fort bien sa place, quoique très-innocemment, parmi les hommes remarquables de la révolution. Il était, au reste, tellement enchanté de sa dernière découverte, qu'il portait dans sa poche de petites guillotines en miniatures, et qu'il décapitait des poupées, par forme d*exemple, devant ses amis et connaissances *.

Dans le courant de décembre , FAssenihlée nationale créa une caisse de l'extraordinaire et des assignats ; elle encouragea l'enrôlement volontaire, prévoyant que la révolution brabançonne du mois de novembre armerait les monarques contre les peuples, et qu'il faudrait soutenir, les armes à la main, les principes qu'elle avait avancés **. Elle abolit aussi toute distinction d'ordres en France.

De détails en détails, nous sommes arrivés à la fin de Tannée 1789, et, bien que nous ne nous trouvions pas encore en pleine révolution, cependant une métamorphose presque complète s'est déjà opérée dans les moeurs et dans les habitudes. Il importait de réserver jusqu'à ce moment les géoéralités , comme pour vernir le tableau que nous avons essayé de faire le plus exact possible. Ces généralités, d'ailleurs, indiquées une aune, n'eussent peut-être pas fixé Tattenlion; groupées, et formant un ensemble, elles se graveront mieux dans la mémoire.

Une Revue de chaque année est une clef, fermant la porte de l'année qui s'est écoulée , ouvrant la porte de celle qui va suivre ; et puis, comme le voyageur prudent, il faut mesurer la dislance que l'on a parcourue, afin de continuer plus sûrement la route entreprise.

* Témoin oculaire.

** C'esl A la ré\ulution de Brtbanl que se rapportent les premiers faits de propagande rérolutionnaire en Europe, telle qu'elle s'est maniFeslée depuis 89. Le b^sin du Rhin est un rojer 4e libéralisme qui renatt sans cesse de ses cendres.

84 EEVUE. (année l7Si))

l'AniiSawtionnaire imglaU:^le Tocti» de Richard-$ans'Peur ; etc., etc.

Plus on avance dans la révolulion, et plus le tilre piquant est à la mode*

N'oublions pas le — a Cahier des plaintes et doléances des dames de la Halle et des Marchés de Paris, rédigé au grand salon des Porcberons, pour être présenté à Messieux les États^Généraux. n

(c Onzième impression qu'on a ravaudé j repaêsé et rajusté de son mieux, pour afin de le rendre plus long et mieux torché, •

a Où Ton parle, sans gène, de plusieurs personnes qui se le sont attiré^ de plusieurs choses arrivées il n*y a pas long-temps , et de la prise de la BastUle *. >

Style poissard, style grec et romain^ style déclamatoire, voilà la littérature courante. Pour satisfaire aux nouveaux besoins des esprits, on va jusqu'à changer les titres de plusieurs pièces de théâtre à grand succès. La Veuve de Malabar se nomme V Empire des Coutumes ; Y Amour Français, VHonneur Français. Le mot de vàleury ou la phrase à effet, dans les pièces, ne provient plus de Tamour, ni du sentiment, mais de l'honneur et de la philosophie^*.

Nuances de partis à l'infini, distinction prédominante entre les Amis du roi et les Amis de la liberté^ telle est la politique. Elle a tout envahi, les sa* Ions et les théâtres ; au salon, les dames sont forcées de faire cercle à part ; au théâtre, ce sont disputes continuelles. Par exemple, la tragédie de Charles IX, où Chénier a accumulé tant de sentences contre la noblesse et contre la tyrannie, fut jouée au Théâtre-Français, par ordre des citoyens et de l'Hôtel-de- Ville''** . Chaque représentation ressemblait à une bataille.

Livres, brochures, tableaux, estampes, médailles, toutes ces productions de la science ou de l'art, s'inspirent des droits du peuple, du patriotisme, et de l'amour de la liberté.

L'aurore de l'année 1790 se lève dans un horizon sombre et nuageux.

* Texluel ; nouf a?oai lu eeilo curieute brochure politique en style poifstrd.

** uemoirei de Fleury, de U Comédie-Françiise.

*** Journal de Paris, aux a?ii dirers, et aux comple-rendui. ^^,

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