‹ Histoire-musée de la République francaiseChapitre 15 sur 74 · CHAPITRE Vm · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vm

Etrennes 1791 ; le sinif tre bijou. — Diiennion lur le lermenl ceeléfiafUqne. -* Meidamu partent , Monsteur reste. — Exploit! dei chevalierM du Poignard, — Pourqool Louis XVI s'enrhuma. — Persécutions contre le elub monarchique. — Le fermier-général et ton premier commis. — Maladie, mort, convoi» épitaphes de Mirabeau l'atné. — Portrait critique de Mirabeau. — la ehûte prochaine de la fille à TargeL — Réception de la bulle du Pape. — Le Trium-guemai succède à Mirabeau. -* Temps de Piques. — AlUire des Thèatins. — Le roi veut aller à St-Gloud ; il en est empêché. -* Approches de la contre-réTolutlon.

Le premier jour de janvier 1791, an troisième de la Liberté, le Dauphin et Madame allèrent embrasser leurs parents, et leur souhaiter une bon/M <iMUe, A neuf heures environ, la musique de la garde nationale donna l'aubade habituelle, et joua, à plusieurs reprises, un air de TOpéra-Gomique de$ Dettei, dont le refrain semblait analogue à la circonstance :

nos créanciers sont payés ; C'est ce qui nous console ".

Allusion directe au décret de la liquidation des dettes de l'Etat.

Aussitôt après, un valet apporta au Dauphin un jeu de dominos. Dût avec des pierres et du marbre provenant des démolitions de la Bastille. Ces etrennes lui étaient envoyées par le citoyen Palloy , au nom des hommes du 14 juillet; le reste de la journée se passa, au château, en réceptions de visites , en présentations. Le sinistre bijou -— c'est ainsi que madame Campan appelle le jeu de dominos patriotique — prouvait que la face des choses était complètement changée. Les hôtes des Tuileries se consumaient

* Vojez les Mémoires de madame Campan.

(janvier 4791) refus db serment. I3i

dans un morne désespoir ; lear position se faisait de plus en plus triste et Taosse; la royauté se démembrait. Il y avait alors deux seuls véritables rois en France.: c'étaient Rousseau et Voltaire, auxquels on dressait des statues, qui apparaissaient comme les flambeaux de la nation; que l'on accouplait dans les estampes, sur les médailles, sur les almanacbs, sur les étoffes, sur les meubles, eux dont les principes avaient été si opposés de leur vivant!

Dans la cause révolutionnaire, le malicieux Voltaire ne représente-l-il pas ridée de destruction, et Rousseau le rêveur la pensée d'organisation?

La presse distribua, elle aussi, ses dragées. Les Rétoluiiont de Paris publièrent un article intitulé : les Etrennes au roi, article rude et sévère par le fond, article insolent par la forme, où nous soulignons cette pbrase : « Louis , tu as cesié d'être Voint du Seigneur, pour devenir le fils aine de la » pairie s — en d'autres termes : Louis, au droit divin succède la souveraineté du peuple. Marat donna des Etrennes d BaiUy et à Motier (Lafayelte). il les traita de scéUrats , sans péripbrase. 11 avait déjà fait scandale en publiant la liste de leurs mouchards , reconnue à peu près exacte , après vérification. Le bruit courut bientôt que la tète de Marat avait été mise à prix.

A l'Assemblée nationale , le mémejour , l'abbé Grégoire porta la parole. . Il engagea les ecclésiastiques , ses collègues , à prêter le serment pour la constitution civile du clergé. Avec cette motion, les séances de l'année 1791 s'ouvrirent par un violent orage. Des gens rassemblés autour du Mant^ge, crièrent : à la lanterne ceux qui réfuteront t Dès le samedi , 8 , des commissions, composées d'un officier municipal et de doux notables membres du conseil-général, se rendirent dans les différentes paroisses de Paris pour recevoir légalement des sermons ecclésiastiques *. Néanmoins , peu de prêtres s'exécutèrent : les opiK>sants motivaient leur refus en alléguant la désapprobation du pape. Il fallut donc se bâter de les remplacer. Le 18 , une vive discussion s'organisa au sein de l'Assemblée. Gazalès, Maury , d'EspréménU, se récrièrent bien fort contre leserment ; Mirabeau, Barnave, Gouttes, et Beaumetz, leur ripostèrent. Les nominations successives de l'abbé Grégoire et de Mirabeau à la présidence , indiquent assez à quel «été appartint la victoire. Mais , malgré cet état de la question, les plaintes des insermentés se renouvelèrent avec plus d'insistance qu'en novembre dernier. Les journaux qui les soutenaient les engagèrent à persévérer (laDs leur refus et à protester contre les intrus. Un d'eux imprima cette adrme aux paroissiens de St-Sulpice, où Ton venait de nommer un curé

* Journal de Paris , janfier 179.1.

132 ÉMIGRATION DES PRiiiCESSES. (février 1791]

constitutionnel ^ a Rejetez-la donc loin de tous cette élection » je vous en conjure au nom de la religion , de l'église et de votre salut , que vous devez espérer avec crainte et tremblement ; rejetez-la comme un acte outrageant la justice divine et humaine *, d

Les départements, en revanche, étaient inondés de lettres pastorales des évéques constitutionnels, qui proclamaient à leur tour, — que le salut du peuple est la loi suprême, talus populi iuprema Ux; ou bien que TAssemblée nationale (par la constitution civile du clergé) n'avait rien fait a qui ne fut de son ressort et de sa compétence **9 » ou bien encore , que, d'après saint Jérôme, les évéques doivent savoir qu'ils sont des prêtres, non des dominateurs ***, episcopi iese esse sacerdotes noverint, non dominos.

La cour ne se fiait pas aux prêtres constitutionnels. Elle ressentit les persécutions exercées contre les réfractaires. Aussi^ le 19 du mois suivant , Mesdames , tantes du roi, sortaient de France, malgré les marchandes de la Halle qui étaient venues les supplier de ne pas quitter la patrie; malgré les menaces de toute la presse, qui demandait une loi très sévère contre les émigrés. La reine savait leur départ, et le croyait non seulement suffisamment motivé par les craintes de leur conscience, mais encore fort nécessaire à la liberté de Louis XYI. Mesdames furent arrêtées à Moret, où on les menaça de la lanterne **** ; puis à Ârnay-le-Due. Mais on les laissa franchir la frontière, lorsqu'elles eurent obtenu À cet effet un décret de TAssemblée nationale.

Et, comme le bruit courait que Monsieur^ comte de Provence, cherchait aussi à partir, le peuple ne voulut pas le laisser faire : Monsieur ne pouvait pas, à l'exemple des tantes du roi, donner pour prétexte à son voyage qu'il aifl^ait mieux entendre la messe à Rome qu'à Paris. Le peuple fit savoir son avis an futur émigré, sous les fenêtres mêmes de son palais du Luxembonrg, et cela avec des laçons moins courtoises que celles des poissardes : avec des supplications qui ressemblaient fort à des menaces. Le comte de Provence, là encore , se tira d'affaire aussi heureusement qu'il y était parvenu un an auparavant, lors de la trahison de Favras. Il promit de ne jamais quitter son frère , et alla aux Tuileries renouveler ce serment ea présence du roi. C'était assez des voyages et des menées du comte d'Artois, en Savoie. La Geur de Sardaigne l'avait reçu à bras ouverts ; mais les Montagnards le trouvaient apparemment trop galant pour leurs femmes .

* Journal 4e LouU XVt «f de ton peuple , ou le défenievr de r«utel , du Irôoe ti de U patrie.

" Leure pMtorale de l'éTAque du départemanl de la Meurlhe.

*** Réponse i quelques lettres, par M. Michaud, curé de Bomy, 1791.

**" Annales patrioHquet de Carra, février I7S>1.

février 1791)

FODMK DU POlGifARD.

ils aTaient un jour placé cet écriteau sur la principale porte du château

royal :

Dites au roi De dire au comte d'Artois De laisser dos femelles ; Autrement nous lui brûlerons la cervelle *.

' Aussitôt , il y eut à TAssemblée , contre les émigrés, une tentative de loi qui échoua grâce â Mirabeau.

Cependant, le 18, un événement fort grave fixa Tattention publique. A la. suite d'une émeute au Faubourg-St-Antoine; â la suite d*une expédition contre le château deTincennes , dirigée par Santerre , et mise à néant par Lafayette, les appartements du roi se trouvèrent tout-à-coup remplis d'hommes armés qui voulaient sauver Louis XVI. La garde nationale s*en rendit facilement maîtresse, en arrêta sept, désarma et renvoya les autres. Ces contre-révolutionnaires, connus sous le nom de chevaliers du poignard, parce qu*ils en avaient tous de la même forme, et façonnés ainsi, disait-on,.

ne parurent d'abord que ridicules. Mais il était aisé d'expliquer les moliT

' <> quatrain est cité par MM. buviiez- et Roui.

i'U MALADIE DU Eoi. (février 1791)

de leur entreprise. Une foule de journaux avaient imprimé depuis peu le Credo d'un bon Français, où Ton remarquait cette phrase à la fois humble et menaçante : < Je crois en un roi.... descendu de son trône pour nous.... qui étant venu au sein de la capitale par l'opération d'un général..., s'est fait homme.... qui à permis que son pouvoir royal fût mis dans le tombeau, mais qui ressuscitera bientôt, etc.. ». Les dévoués serviteurs de Louis XYI avaient tenté cette conspiration, pour préparer leur maître à la brillante résurreclion qu'ils lui prédisaient. Le roi ne laissait pas que de l'approuver. Evidemment, il aspirait à changer sa position; nous verrons bientôt que son adhésion à ces actes de l'Assemblée nationale n'élait pas sincère. Quelle imprudence, au reste • que la conspiration des poignards, à l'iostant où Mirabeau défendait devant ses collègues les intérêts de la royauté I Louis XYI la comprit bien vite. Cruellement affecté par cette journée malheureuse, il tomba malade d'un gros rhume, et dans cette circonstance , nous trouvons un moyen à peu près infaillible de savoir quelles sympathies existaient encore dans le public pour la personne de Louis. Marat ne croyait pas à sa maladie ; Camille Desmoulins en plaisautait ; les royalistes seuls avaient à ce sujet composé une chanson, dont nous extrayons le dernier couplet :

De la révolte le fanal Lorsque ton peuple allume ; Tu quittes ton manteau royal, Voilà ce qui t'enrhume *.

Le roi ne tarda pas à se porter mieux. Pour sa convalescence, les citoyens furent invités par la municipalité à illuminer les façades de leurs maisons **. /nrt/éf/ Toute l'indifférence publique apparaît dans ce mot. La direction des esprits s'était tournée vers d'autres idées. Une haute cour nationale venait d'être instituée à Orléans, pour juger extraordinairement les crimes de lèse-nation.

Le schisme religieux surtout poussait de profondes racines : les prêtres, en général, ne portèrent plus l'habit ecclésiastique hors du saint lieu ; Gobel, é véque de Lyda, assermenté, avait succédé à M. de Juigné, réfractaire, dans l'archi-épiscopat de Paris. En outre, il y avait une active persécution contre le club monarchique, et force épigrammes contre l'Assemblée nationale, qui, disait-on, cr ressemblait à un malade prêt à périr d'une paralysie sur le côté droit, et de la gangrène sur le côté gauche. j> Des listes apocryphes conteuaient les noms des membres de ce club contre-révolutionnaire. Beaucoup

* JoufDal de la cour ol do la viUc.

" Journal de Paris, aux avis de rilôtel-de-Ville.

■ ITM)

BTTORTS DB HIIABBAII.

de perSOTUMS ]r déAgaéea h défendirent publiquement d'en Taire partie*. CelteliiU^aristoeratetdetouteileteouleurt, eompotant le elub mtmarekiqut. n'était rien antre chose qn'une table de pnwcription , devenant à la haine de la mnlIiUide loute une portion de citoyens **.

Les mars, les fermiers-généranz furent sapprimés. Le peuple s'en réjouit bien plus que de l'abolition des parlements. Les fenniers-générauz iTiiCDl atteint , sous le dernier régne, l'apogée de leur puissance abusive. Personne ne ronlait plus se sonmetlre à leurs dilapidations, et on se vengea d'eux , comme d'ordinaire, par des caricatures. La meilleure manière de taer i jiunais une institution en France, ce n'est pas de la persécuter, mais bien de la ridiculiser. Ils subirent tout, persécution et riiUcule- Parmi ving' estampes, nous ne rapportons que cellfrci, qui peint admirablement leur principal défaut. — l'emlwnpoint de l'argent.

LE PREMIER COKMJ

Ah! HoDileuT, lou ttii pi lonr* luaicra.

A mesure que les diverses opinions le classaient plus nettement, le rôle de Mirabeau devenait plus difDcile. Il lui était dorénavant impossible d'assbter i aucune séance des jacobins, où Duport et les Lameth l'attaquèrent avec foreur. Il avait été question de l'en bannir. Mirabeau, par an effort inooi d'éloquence, tint léte à l'orage, mais sortit excédé de ce combat ter-

' Lh loumni publiéiaot pliu d« LrmM téclunilioiu 1 cci tgud,

" Ella «B leailiil (rti bon mirchi i on l'MUl lirto â on snoi nombre d'ntmplurei

436 MOBT DE MIRABEAU. (avHI 17^1)

rible. La discussion sur le droit de régence, qui occuihi pendant quatre Jours FAssemblée nationale, acheva de répuiser. Enfin , le 28, il parla cinq fois pour un projet sur les mines qu'il parvint à faire adopter. Il fut vaincu par la maladie, se mit au lit le lendemain, et se trouva inopinément dans un état de santé désespéré. Le travail et la débauche s'étaient réunis poarle tuer. Le peuple, en apprenant la maladie du grand orateur, revint à lot malgré ses dernières équipées. II courait à sa porte, et demandait, d'heure en heure, les bulletins de sa santé.

Cet intérêt populaire alla, chez quelques individus, jusqu'au fanatisme. Un inconnu proposa â Cabanis , médecin de Mirabeau, de transfuser son sang dans le corps du malade , et lui envoya cette lettre vraiment remarquable :

ic Monsieur,

a J'ai lu dans les papiers publics que la transfusion du sang avait été exécutée avec succès en Angleterre, dans les maladies graves; si, pour sauver M. de Mirabeau , les médecins la jugeaient utile, j'oiUre une partie de mon sang, et je l'offre de grand cœur : l'un et Fautre sont purs, n

Signé : Mobnais ou Mabnais,

rue NeuvemSir'Sustadte, 89.

V Ouragan cessa*, — Mirabeau expira dans les bras de Cabanis. Alors, Paris se livra à un deuil général i les magasins, les ateliers, les manufactures, les théâtres, furent aussitôt fermés ; on tendit les maisons particulières de draps funèbres **, L'Assemblée nationale, les sections et les dubs, annoncèrent qu'ils assisteraient à son convoi. La plupart des citoyens portèrent son deuil; les députés, pendant huit jours fixes. Les uns se rappelaient son glorieux passé; les autres se désespéraient en voyant s'évanouir ainsi toutes les promesses qu'il leur avait faites pour l'avenir ; tous nourrissaient cette pensée, qu'avec Mirabeau allait mourir la Constitution. « £n le perdant , — selon les belles paroles de Boissy d'Anglas , — la révolution perdait sa providence.» Le peuple efTaça le nom de la Chaussée-d'Antin qu'il habitait, et y substitua cet écriteau en fer blanc : rue Mirabeau^ê-FûtrioU- Il n'est plus! répélait-on en tous lieux. Un homme de lettres» entrant chez un restaurateur, répondit au garçon qui lui vantait la beauté du temps : « Ouf, mon ami, U fait bien beau, mais Mirabeau est mort. » Flins, auteur de VEpiménide. lut son éloge en vers au théAtre, et Olympe de Gouges impro" visa, en quatre heures, une pièce intitulée : Mirabeau auœ Champs-Blfsées^ représentée sur la scène italienne.

* On se rappelle que c'était là oa de* saroonii donné» à Mtribeâu pM »ê fêdriile. ** Mémoires d'un prêlre régicide.

^„^ û^u,j^Tm^- ^

(arril 17*1)

COnfOI DR HIBAlBàt'.

QoeHe tomht irsit bien à la taille de ce géant ?— Les secUons proposèreat ]e champ de la fédération ; mats rAsEemblée nationale, adoptant l'avis db d^Mrtement de Paris, changea, i l'intention de l'illostre mort, l'iglise de Sablfr4îéneTiève en Panthéon Français , avec cette inscription' :

On M fit nn convoi inagnifiqDe, presque une apolbéése. Le cortège, long dinw Ueae, Mtit accompagné de pins de cent mille personnes. Les dépulés< 1« ministres, la garde parisienne, les corps administralils, des dépntalions 4ef Académies littéraires et des clubs, snivaient le char , recueillis dvis le ^Qs religieux silence. Gobel , le nouvel archevêque intrvt de Paris, avidt publié an mandement en son honneur ; el dans féglise Saint-Eustache , oé Je corps fut d'alrard déposé, Céruiti prononça son oraison funèbre, suivie d'une décharge de 20,000 mousquets**. La tristesse était peinte sur Ions les visages : une poissarde répondit i un élégant qui se pl^gnai' de ee que la municipalité n'avait pas fait arroser le boulevard : • Elle a ttmpté tur nos pteun. •

Sur le tombeau , au Panthéon, on grava sa dernière parole : noaliia.

Puis, un journaliste, nommé Fiévée, mît au concours des épllaphe^ pour

' IMiil» cilriilt de 11 GuKUt unèiieritUt, eilci pir Bûche) al Roui.

" Calle dtchirse cndoaiRugu qadqiKf eornirrhet de l'é|li>e, el une perloBDC FUI lue* pir

138 SON CARACTÈIB. (aYlil 179ft)

le Vertueux, pour le Démosthénei français *. Le père Duchesne disait , lui , en proposant la sienne : a Je n'ai pas pleuré rhomme» mais j*ai pleuré sa tête. » Et il ajoutait:

Vil apôtre de Tesclavage N'approche pas de ce tombeau ; Ton souffle serait un outrage A la cendre de Mirabeau **.

Voici un modèle d'épitaphe toute élogieuse :

Ici repose Mirabeau, Qui fut le sauveur de la France ; Le respect, la reconnaissance Viennent gémir à ce tombeau.

On compte cinq médailles différentes frappées en l'honneur du célèbre orateur. La tristesse publique se manifesta de beaucoup d'autres façons encore. Nous avons lu ces mots sur une tabatière du temps :

Je combattrai les factieux de tous les partis. Quand on a vécu pour le peuple, il est doux de mourir au milieu de lui.

En gravure, ce que nous connaissons de plus curieux est un médaillon avec la tête de Mirabeau, mêlée à des têtes d'aristocrates. Le Temps écrit sur le piédestal :

Tremblez, tyrans, qu'il ne s'éveille I

Voilà l'effet que produisit la mort de Mirabeau. Il avait pendant deux années rempli de son nom le monde politique; avec sa parole foudroyante^ il avait souvent maîtrisé, à lui seul, toute l'Assemblée nationale. Il mourut au moment où il cherchait & maîtriser aussi la nation, — œuvre d'une individualité contre les masses, et qu'il n'aurait jamais pu mener à fin, nous le croyons. Il n'y a pas de roc assez fort pour maintenir une montagne qui s'ébranle, et Mirabeau n'aurait point empêché la monarchie de s'écrouler. D*ailleurs, vers la fin de sa vie, on l'avait nommé, il est vrai, membre du

* Mémoires de Brii sot.

'* 6i« lettre b....t patriotique du père Ductaeine.

(avril 1791) BARNAVB BT LES LAMBTH. 130

Directoire da département de Paris et commandant d*un bataillon de garde nationale, mais il était devenu impopolaire , et sa parole était de moins en moins écoutée. Si tous les partis l'admirèrent , tous ne le regrettèrent pas sincèrement. Le temps était venu où déjà les premiers apôtres de la révolution semblaient de tièdes politiques. Mirabeau est mort jU'lomphant; quelques années de plus, et peut-être il fût mort marlyr, comme Barnave/.comme Biissot, GonuneÂCamille Desmoulins. Son absence fit faute à rassemblée, suais, pas assez néanmoins pour la décourager.

Aux yeux d'un grand nombre de personnes , il emportait surtout dans la tombe, avec lui, sinon le deuil de la Monarchie, du moins celui de la Consti- Uition, surnommée par les députés du côté droit Targinette ou la/U/e à Targei. Une gravure représenta donc la chute prochaine de la fille à Target. En ▼oici le texte : Sur un charriot attelé de trois chevaux , dont les têtes figurent la Guerre, la Banqueroute, et un maire Jacobin (Baillyl un maire jacobin I ), est étendue notre malheureuse constitution. Monsieur son père, placé à c6té d'elle, lui fait avaler de temps en temps de la purée d'assignats. Celte voiture*sort du manège constitutionnel, et a l'air d'aller se précipiter ▼ers un abîme, malgré les efforts que fait un feuillant qui lui sert de cocher, et qui sont inutiles , parce que ces chevaux, harcelés et fouaillés par les jockeys de la constitution , la Famine , la Rage , le Sacrilège , le Désespoir , rinjustice, l*Envie, la Colère , la Luxure, la Peste, etc. , prennent le mors aux dents*.

Il faut Tavouer aussi, Mirabeau mort, les affaires publiques allèrent de mal en pis. En elTet, le 4 avril parut le fameux bref du pape qui décidait négativement la question de la constitution civile du clergé ; et, le C, il fut brûlé avec l'efGgie du Saint-Père, en plein Palais-Royal, et dans quelques départemens. Les habitants du Jura donnèrent à l'abbé Maury sa part de Vauto-dorfé, On ne saurait croire à quels emportements le peuple se livra alors contre la cour de Rome. Autant en emporte le vent, disait-on, en parlant de la bulle; et il fut répondu par ces vers au rédacteur de la Chronique de Paris, qui la regardait comme une bombe :

Sandis, monsieur de la Chronique, Je vous trouve un plaisant bouffon , A ce bref anti-catholique Dé bombe dé donner le nom; Sachez dé moi qu'un bref inique.

Fait pour nous faire la nique.

N'est ni bombe ni canon ;

* Teiîucl. Vous sarez que Targci était i la tète du eomité de Gonilitulion.

140 JOURNÉES DU 10 ET DU 17. (avril 1701)

Bt qu'une bulle apostolique N*est qu'une bulle de savon.

barnaye et les deux Lameth se partagèrent la succession de Mirabeau, qoiy peu de temps auparavant, les avait surnommés le trium-gueuiot. Ces trois députés devaient , comme lui, prendre la voie des transactions avec la cour. Ils suivaient encore cependant leur système révolutionnaire i et livraient assez fréquemment de rudes assauts au parti des nobles. Le trium^gueuiat continua la liste des déserteurs de la cause populaire; et ]a défection de Barnave, en particulier, fut due indirectement à la constitution civile du clergé.

Or, chacun a pu comprendre quelles craintes inspiraient les approches du temps de Pâques. Les consciences auxquelles répugnait Tassistance d*un prêtre intrus le considérèrent comme une époque d*intolérable persécution*. Louis XYI étaitdu nombre. Il ne s'était entouré, avec toute sa famille, que d'abbés réfractalres,sans écouter les voix qui s'élevaient pour l'instmire, et qui lui donnaient hautement ces conseils : « Sire, les prêtres vous disent : hors l'église, ftoint de salut. Les vrais patriotes peuvent et doivent s'écrier de même : hors la constitution point de salut**. > Au château, les insermen. tés seuls étaient reçus ; la reine n'avait plus pour confesseur, comme d'ordinaire, le curé de Saint-Eustache, parce qu'il était un des curés constitutionnels. Dans Paris, au contraire, ils n'obtinrent permission de dire la messe que dans l'église des Théatins. Bt encore, le 16, un dimanche, le peuple les poursuivit avec acharnement. Une jeune fille fut fouettée sur les marches de réglise, et les Jacobins attachèrent sur la porte deux balais en sautoir***, avec une inscription annonçant le châtiment suspendu sur la tête de toute personne qui entrerait: avii aux détotes ariêtocratti; médecine purgative distribuée gratiè. Bâilly fit retirer l'inscription , mais elle fut réintégrée avec ces mots ajoutés : Oté par ordre de M» BaUlg, replacé par celui des ci^ toyens, Bt l'attroupement continua jusqu'à six heures du soir ****. Cet acte tyrannique avait été, dit-on , médité et conseillé au peuple par un curé constitutionnel de Paris *****.

Conformément au vœu de sa conscience, le roi se décida à partir pour Saint-CIoud le lundi de fa semaine sainte. Il y allait faire ses dévotions, parce que l'évêque de Clermont lui avait conseillé de s'abstenir de la corn-

* Vojage à Coblenli et â Braxellei, par Louii XVI.

** La Vérité au roi, par Thomas Roofseau. 1791. Cabinet de M. Descbieiu^

*** Par allusion i la croix dite de $mnt-Àndré.

**** Hémoiren du marquis de Ferrières.

*'.*** L'Ami des patriotes, \oiurnà\ rédigé par Duqueinoy.

TialAl Iroiil , taniAi chiuil , laiilAl Liane. liii[/>i i A droite nuinlcnaiil, ma» «uircfoii i giuclic. Je luui ditali bunjDur. H je luui illi buiiioir.

(avril I7«l)

DimSSION ILLUSOIRE DE LAFAVBTTE-

mimioa pascale de l'église Siint-GermaiD-l'Auxerrois * . Hais, le peuple qui ('était moDtré si inlolérantaux paroissieDSdes Théalins, u'épargua pas plus louis XVI. Le locsin sonna quand le roi fut prél à monter en voiture. Puis, on le força de rentrer aux Tuileries , avec Fescorte de Lafayette. Ce n'était cependant point une fuite, car Louis XVI avait constamment résista aux instances de ses courtisans, qui l'engageaient à délaister un peuple de ntellei/Les reMlM, de leur côté, craignaient sans cesse des trahisons, al voulaient garderie roi comme otage : l'énaigration, avec un pareil chef, ^tÉlé trop puissante.

Celle Journée a toujours été regardée par U suite comme un des griefs les pins forts contre la conduite de Lafayette. Les jacobins l'accusèrent d'avoir voulu protéger la faite du roi, et les monarchiens ne lut pardonnèrent pas de l'avoir escorté pour sa rentrée aux Tuileries : aussi reeonmencèreol-ib à se plaindre du dormeur de Vertaillet, du général de la eanaille purùùMW, du centaure au cheval blanc". Une foule d'exemplaires de cette dernière caricature, mîseaujour en octobre 1789, circula de nouveau dans

* Èum mr la rtvolHlien, pir Bciuliau.

" Nom iTODi décrit c«lts cirieiiure i I* ptgeSt ! *taim ponr r«poqu« Ktuelle, pirce qus c'cil feuinncnl Ion do tojttf i Siinl-C

9 du Toluma. Noua ta ■<ro» ttterré

i4â NUAGES POLITIQUES. (avriH79i)

le public. Lafayette, dégoûté, donna sa démission, ainsi que son état-major. Mais il ne tarda pas à reprendre son commandement, et à Fexerccr contre de fréquentes coalitions d'ouvriers. Ceux-ci trouvèrent des défenseurs zélés dans Marat et dans Camille-Desmoulins. A peine revenu à son poste, Lafayette vit pleuvoir sur lui une grêle d'attaques et d'injures.

Combien de symptômes de désorganisation se sont déjà présentés à nos yeux ! Sentez-vous comme le terrain s^affaisse à mesure que nous marcbons? Quelque événement décisif se laisse deviner. Nous arrivons bientôt, d'or*nières en ornières, à la contre-révolution, à une contre-révolution qui ne sera pas seulement le fait de royalistes isolés, mais bien la négation complète par Louis XVI de tout ce qui a été fait jusqu'à ce jour.

Le voyage du roi à Saint-Cloud, par les circonstances qu'il a amenées, a engagé Louis XVI à montrer aux puissances étrangères qu'il n'était pas libre. Il est allé se plaindre à TAssemblée de la violence qu'U a subie. Et puis, comme l'émigration nourrit les plus belles espérances de succès, il va bientôt quitter la France, après avoir publié une déclaration en désac. cord avec tous les principes qu'il professe ostensiblement.

Vienne le lo juin, et alors Louis XVI sera entré, aussi bien que Marie- Antoinette, dans les jours sombres de sa vie.

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