DIVISION
No
Le serment des prêtres et les enrôlements avaient naguère occasionné des soulèvements partiels dans les départements de TOuest, et surtout dans la Vendée. Peu à peu , à mesure que la guerre devenait plus sérieuse sur les frontières, à mesure que les idées républicaines prenaient plusd*essor, les Vendéens se montrèrent plus antipathiques au mouvement de la révolution. Puis, enfin , quand les émigrés se furent armés pour marcher avec les coalisés, ils s'empressèrent de faire diversion à la guerre extérieure, pour compliquer la situation périlleuse de- la nation. Louis XVl était dans le Temple ; il D*y avait plus de garanties de monarchie pour eux qui étaient essentiellement royalistes. Ils avaient pris les armes, et poussaient pour la royauté le cri de Vaincre ou mourir.
Dorénavant, la convention devra toujours tenir une armée en campagne dans les départements de l'Ouest, et souvent même y envoyer les plus braves soldats des frontières.
Quoi qu'il en soit , le mois de novembre finit par une victoire , la prise de la citadelle d'Anvers ; le mois de décembre commença par une victoire, — la reddition de la citadelle de Namur aux Français. Aix-la-Chapelle et Ruremonde eurent le même sort. Ainsi l'année 1793 va s'ouvrir sous d'heureux auspices , sous le rapport de la guerre extérieure.
En fait d'événements, nous n'en trouvons qu'un seul, bien grave, la découverte de l'armoire de fer. Le château des Tuileries était devenu la demeure de la nation. 11 avait été fouillé en tous sens depuis le 10 août. Le roi, — il faut que le lecteur le sache, — avait été mis en accusation. Dès l'instant où l'instruction de son procès commença , les recherches furent plus minutieuses. Grâce à Gamain, qui l'avait faite, on parvint à découvrir Varmoire de fer. C'était une cachette qui renfermait les papiers les plus importants du ci-devant roi. On y trouva nombre de pièces qui servirent à charger l'acte d'accusation de Louis XVL La découverte de cette armoire fut en réa-
254 RKYUB DB L'AHRéK. (Année 1792.
lîté comme Tarrét de mort de ce prince, et pour Mirabeau un jugement posthume. Il s'y trouvait des preuves de la corruption de ce dernier, maintrnue jusqu'alors à l'état de simple soupçon. C'en est fait de la mémoire de Mirabeau ; il apparaît comme un traître. « O Mirabeau I que tes statues soient brisées ! que ton tombeau soit détruit ! que tes mânes coupables soient eiilés pour toujours du Panthéon français qu'ils ont souillé*. » Voilà quel est à présent le langage de tout le peuple de Paris sur le compte du grand orateur, de celui qu'on a , quinze mois auparavant, enterré avec de si magnifiques honneurs ! C'était un traître ! Que penser d'un homme qui s'est vendu pour de l'or ! Quelle estime avoir pour un amant qui a vendu sa maîtresse'* ! Est-ce un patriote , celui qui a joué sur une somme d'argent l'avenir de la révolution !
Le buste de Mirabeau ne tarda pas à être retiré de la salle des séances de la Convention. On brisa l'écriteau qui avait fait de la rue qu'il habitait, la rue MiraheaurU-Pairiole. En un mot, une réaction complète s'opéra à son égard, et si les hommes justes lui reconnurent toujours le talent de grand orateur. Ils lui refusèrent, dès ce moment, le titre plus beau encore de grand citoyen . Une gravure représenta l'ombre de Mirabeau sortant de l'armoire de fer. C'est un squelette avec la tète vivante du célèbre orateur. Il tient dans la main droite une bourse pleine d'or, et il appuie sa main gauche sur la couronne de France. 11 est assis sur un monceau de registres , de lettres , de circulaires, d'assignats, de bons sur la cassette particulière. Roland est étonné de cette apparition.
Au-dessus de l'armoire, en a placé le portrait de Louis XVL Dans certaines gravures , la tète de Louis XVI a un corps de serpent.
Cette gravure n'eut vogue dans le public que dans les premiers jours de l'année 1793. C'est là qu'il faut la placer. Nous reviendrons sur la découverte de l'armoire de fer quand nous décrirons le procès de Louis XVI , que nous allons faire précéder d'un coup d'œil rétrospectif jeté sur 1792, sur la première année de l'égalité.
Les mots de monsieur et de madame sont remplacés, cette fois rigoureusement , par ceux de citoyen et de citoyenne. Le tutoiement devient chose reçue. L'expression de sans-cuîotles est appliquée à tout , et l'on parle sans cesse des sans-culottes, et l'on s'occupe d'eux. Plusieurs, nous l'avons dit, portaient une décoration. Mille gravures les représentaient sous diverses formes; Tune d'elles retraçait l'Amour sans-ciilotte. Nous la reproduisons, comme exemple de l'exaltation du temps, où l'on alliait la politique aux au-
• ^Imanach littéraire oti Étrennes d'Jpollon, pour I7;)3.
** U résulte de plusieurs lettres de Mirabeau, aujourd'hui en la possession de M. Dclalamlc, sccne-tiin* «le la diambre des pairs, qull vcnilic une de sos niuttresiie^,ffONr de l'argent^ à iin geniilliomnir t\wfn «•n était fort amoureux.
APPAItlTION DE L'OMBRE IIP. MIRAIIEAU (1793).
Tmoié d(i> l'armoire de Ttr lu chllriii dpi Tuilerif
iMiéelItS.'; TiAH»#OKa*Tioii9 du cixh. 355
Im bits qai lui étaient les pitu élraagers, m nuri^e, i la po^ie, à la lil- Ijntnn.îl'ainoar. Voici cette petileestâmpe :
Od lit autour du sujet :
Si c'est là uoe application spintuelle , nous l'igaorons ; mais camtm od en biuil trés-Tréquemneot de pareilles , nous croyons alors que cela pronvc que la politique était le dieu du temps , dieu i double essence , ainsi que ce- 'd' des Orientaux , dieu du biea et du mal.
I^s républicains araient horreur en tout du passé. Une transfcrraalion générale s'opéra dans les noms des clubs, des sociétés politiques ou savantes, des quais, des places, des rues. — L'AMnéede Para prit le nom de Li/er'e républicain, et la rue de Valois, où il tenait ses séances, celui de me du Lycée. U club des Amit de la CotulUtUio» s'appela rranchement le club des Janbiiu. Au reste, rien n'est plus curieux que d'eiaoïiner le cliangonent des noms de rues, dont nous donnerons la nomerclatnre dans le courant de l'année 1793. lien est qui ont trois Toia, quatre fois même, changé denoms, pendant la révolution. Par eiemple, la rue SainFLouis-eu-l'Ile s'appela en 1793 rue de la Fraternité ; en 1806 , rue Blanche de Castille ; en 1815, elle rede- Tintrue Saint-Louis-en- l'Ile.
C'est i la Tuede pareilles petitesses que l'on reconnaît le peu de stabilité
LES BUES CBAUGEIIT m ROSS.
Année 1792.
des gooTcrnements. Malbeiir k ceux qui craignent les mots et les choses da passé!
Tontes les rues dont les noms rappelaient ceux du roi et de la reine, œux des princes du sang, ceux des familles prindères, ou encore ceux des saints et des saintes, étaient rebaptisées. En voici, quant i présent, la nomenclature :
Place du Carrousel.
Pont Royal.
Rue d* Artois.
Rue BourbonAllleneuTe.
Rue du Petit-Rourbon.
Rue d'Angouléme Saint^Honoré.
Rue de Condé.
Rue du Dauphin.
Rue du Roi-Doré.
Rue Fontaine-au-Roi.
Rue de Richelieu.
Quai d'Anjou.
Rue Royale Saint- Antoine.
Rue Royale des Tuileries.
Rue du Roi de Sicile.
Place Royale.
Rue Sain te- Anne.
Jardin du Palais-Royal.
Place du Carrousel .
Rue Rourbon-le-Château.
Rue Saint-Louis-en-Vile.
Rue Louis-le-Grand.
Rue de Madame.
Rarrière du Trône.
Carrefour de la Croix-^Rouge.
Rue Saint-Louis.
Rue Monsieur le Prince.
Rue de Montmorency . ,
Rue Princesse.
Rue Comtesse d'Artois.
Rue des Francs-Rourgeois.
Rue doB Fossés-Saint-Victor.
Place de Henri IV .
Elysée Rourbon.
Place du Palais de la Conyentîon.
Pont National.
Rue Cérutti.
Rue Neu¥e-!$galité.
Rue du Petit-Lion.
Rue de TUnion.
Rue de l'Égalité.
Rue de la Convention.
Rue du Doré.
Rue Fontaine-Nationale.
Rue de la Loi.
Quai de l'Union.
Rue Nationale Antoine.
Rue de la Révolution.
Rue des Droits de l'Homme.
Place de l'Indivisibilité.
Rue Helvétius.
Jardin de la Révolu tion.
Place de la Réunion.
Rue de la Chaumière.
Rue de la Fraternité.
Rue des Piques.
Rue des Citoyennes.
Rarrière Renversée.
Carrefour du Ronnet-Rouge.
Rue Révolutionnaire.
Rue de la Liberté.
Rue de la Réunion.
Rue de la Justice.
Rue Mont-Orgueil.
Rue des Francs-Citoyens.
Rue de Loustalot.
Le Parc d'Artillerie*.
Palais de la Révolution.
* Nous avons puis les documeuts de ce lablcau dans \e% Mémoires du temps, dans quelques romAn^^ aussi du temps, et dans V^tmanach iuHtcuteftr des met de Paris, an III.
(Amiée 1792i) BAPi&ms des pautis et des villes. 257
L'hôpital de la Charité s'appela Thospice de l'Unité; celui de Necker, hospice de rOuest; celui de Saint-Louis, hospice du Nord; la maison royale de Saoté, hospice National; l'Hôtel-Dieu > le grand hospice d'Humanité.
Les métamorphoses sont de diverses sortes ; les un^s sont politiques , les autres emblématiques, d'autres enfin satyriques. Les rues de VEgalitét de rUaion , dé la Convention, de la Loi , de la Liberté , etc., se rapportent à la révolution , et en conservent le souvenir. Celles Cérutti , Helvétius, de Louslalot , honorent le caractère de ces grands hommes , célèbres par leurs principes de liberté. La barrière Renversée est une sanglante ironie ', la rue Mont- Orgueil, au lieu de Comtesse d'Artois, est une allusion méchante au caractère de cette princesse, du moins tel queselereprésentaient les républicains.
Inutile de dire que cette mesure s'étendit aux départements.
Beaucoup de villes et de villages ont aussi reçu le baptême républicain. ^ous tLYons Ègalité-sur^Mame , le Val- Libre , le Mont-Vuniié, Franciade [Saint-Denis], Thermopyles, Rochers de la Liberté^ BrutusViUitrs ^ Monifortle^Bmtus, la ville dé Mont-l' Égalité, et le département de Mùnt-Terrible,
Voyons maintenant quelles sont les dénominationsde partis les plus usitées.
Les girondins s'appellent tout simplement Patriotes; ils nomment les touillants Modérés^ et les jacobins Enragée, Or, dit Brissot^ voici les définitions :
Patriote. — ^Ami du peuple, ami de la constitution.
VLotAwk. — Faux ami de la constitution , ennemi du peuple.
EiiEA«i.-^Faux ami du peuple, ennemi de la constitution.
Les chefs des modérés sont, aux yeux des jacobins , le Comité aaitichim\ ceux des enragés, des tribuns ou des factieux,
La lutte entre les jacobins et les girondins existe à la convention. lU se battent aussi, et très-violemment, dans le public, à coups de plume. D'un c6té> la sociétédes jacobins arrête qu'ellechassera sur-le-champ tous les journalistes, et voici qu'un des membres, Albitte, propose un jour , auxapplaudissements unanimes de l'assemblée , de jurer de poignarder tous ceux qui aspireront à la tyrannie *.
D'un autre côté , certains écrivains accusent les jacobins d'une façon virulente. Tel est le Journal français, qui ose parler ainsi de Paris livré à eux :
<c La calomnie est la monnaie courante du pays, l'audace est un sûr passeport pour entrer sur cette terre déshonorée , et les menaces sont le pouvoir exécutif de cette aggrégation anarchique. »
crLa liberté a abandonné aux furieux ce lieu» où jadis elle était adorée. »
«Lesécrits dictés par la raison ou le patriotisme y sont lacérés et brûlés au milieu des vociférations d^s cannibales abâtardis. Ces singes-tigres voudraient nous faire regretter le despotisme, puisqu'ils renchérissent à l'envi sur ses monstrueuses conceptions, y^**
* Journal des DéhnU des Amis de la Constitution (décembre).
" Journal Français, 1793. Ce joainJ n'a paît eu plus de rii mois d'existence.
258 JOURNAUX. (Année 1792.;
Un autre journal fait ainsi la différence des Feuillants avec les Jacobins :
Des feuillants jusqu'aux jacobins, Sans doute , il est quelque distance ; Ou doit donner la préfléreace Aux voleurs sur les assassins. *
A la convention , les députés étaient divisés ainsi qu'il suit : ceux qui occupaient Textréme gauche composaient le parti de la Montagne; la droite était la Gironde ; le centre était le Marais ou la Plaine.
Pour les journaux et brochures , ils apparaissaient en foule, aux risques de disparaître instantanément.
Ce sont : les Affiches du Soir, qui n ont pas compté plus de soixante-sefit numéros ; — VAmi des Jacobins; — V Ami du Roi, par l'ombre de Royou ; le Club des Halles, sous le bon plaisir des piques et des baïonnettes; — la Correspondance politique, journal destiné à entretenir une correspondance suivie entre les Français émigrés et leurs compatriotes ; — * le Courrier de r Égalité; — le Courrier extraordinaire , ou le premier arrivé ; — le Comrrier universel, ou Técho de Paris ; — le Difenseavr de la Constitution, par Robes> pierre ; — V Indicateur, journal des causes et des effets ; — le Journal de la Con/cention nationale , avec cette épigraphe :
> Il but aimer su patrie plus que sa femille. <
— le Journal de la Société des Amis de la liberté et de légalité; — le Journal de la Vérité; — le Journal des Émigrés; — le Journal des Jacobine ; — le Journal des Sans-Culottes, avec cette épigraphe :
■ Les Ames des empereurs et des saveders sont jetées dans le même moule. •
— le Journal du Peuple; -* le Journal royaliste; — VObse$^ateur à l'Assemblée nationale (législative); — le Républicain, journal des hommes libres de tous les pays , par Charles Duval ; — le Républicain universel; — le Républicain français; — la Révolution (ie 92; — le Sans-Quartier, ou le rogomiste national, contre le duc d'Orléans-Ëgalité , avec cette épigraphe :
« Je me fous de ça, je porte perruque **.
— le Siapeur sans-culotte ; — le Scrutateur universel ; — les Rvcaux au Cardinalat , ou la mort de Tabbé Maury , poëme héroïque en trois chants ; — les Chastes Amours de Lamourette, comédie; — le Nouveau Dictionnaire *** pour servir à l'intelligence des termes mis en vogue par la révolution , dédié aui amis de la religion , du roi et du sens commun ; etc. , etc.
Le peuple mettait tant d'ardeur â lire les journaux» qu'on avait imaginé, pour satisfaire sa curiosité vorace, d'imprimer des journaux -affiches. Les murs de Paris en étaient tapissés. Il y avait souvent querelle entre les afficheurs qui se guettaient , et parfois collaient un journal sur l'autre.
Outre ces journaux et brochures politiques , il parut une foule d'écrits , de
* Journal fénéral dt la cour et de la ville.
" Bibliographie et cabinet de M. Deschiens, à Versailles.
"* Se trouvait dans la bibliothèque de M. Pixôrécourt.
fADDée 1792.) brocbukes. 259
ehansonniers et d'almanachs , qui n'étaient ostensiblement d*aucun parti, mais quicependant prirent des dénominations qui laissaient apercevoir rarrièrepensée de leurs auteurs. Tels sont le Chansonnier patriote; YAlmanach des Patriotes français; YAlmanach des Grâces, ayant pour frontispice : a les Grâces oiïraDt rÂmour à la Liberté ; >» les États-Généraux du Parnasse de TEurope, de rÉglise et de Cy thère , par le citoyen Dorat-Cubières ; les Ètrennes poétiques et morales, par une citoyenne, dédiées à la convention nationale ; YAlmanach du Peuple, par Dusaulchoy, ayant pour frontispice une gravure où l'on voit des têtes coupées.
VAlmanach des honnêtes Gens, composé par un aristocrate, et tout rempli des sentiments aristocratiques, fit des prédictions bizarres et des prophéties menaçantes.
Silvain Maréchal , au contraire , était patriote ; et , dans son Almanaeh des Répiêblicains pour 1793, il annonça qu'il avait foi dans Tavenir, et donna des surnoms aux mois. Janvier, pour lui, s'appela la loi; février, le peuple; mars , les pères; avril, les époux; mai, les amants; juin , les mères de famille; juillet. Us hommes libres; août, Usrépuhlieains; septembre, les égaux; octobre, la raison; novembre, le bon voisinage; décembre, les amis.
Il abolit les noms de saints qui patronisaient les jours, et il fit de ces derniers des espèces d'éphémérides et de martyrologe patriotique des temps anciens et modernes. Les quatre premiers mois sont terminés par la fête de leurs nouveaux patrons, la loi, le peuple, les pères, les époux, ainsi que septembre, octobre et novembre, par les fêtes des égaux, de la raison et du bon voisinage. Parmi les noms qu'il substitue aux saints, nous remarquons : Cicéron, martyr; Jésus-Christ, marlyr; Lucrèce, martyre; Voltaire, lecUré Meslier, auteur du Testament, saints apAtres, etc., etc. Parmi les événements qu'il relate, nous remarquons : Consécration du Panthéon français, au 3 avril ; Cocarde française portée à Londres , au 30 juillet ; Oubli de la loi. Deuil à Paris, aux 2 et 3 septembre.
Cet almanaeh est l'avant-coureur de YAlmanach potager qui sera bientôt en usage.
Ajoutons à cette nomenclature les chansons des rues , devenues très-nombreuses, et très- suivies. Elles sont ou politiques ou obscènes; elles sont, pour la plupart , dirigées contre Louis XVI , contre les émigrés , contre les coalisés , contre Moitié Lafayette) appelé par Marat Yeunuque de la révolution , contre Dumouriez et Beumonville eux-mêmes : le premier, parce qu'on commence à le soupçonner d'aristocratisme; le second, parce qu'il exagère outre mesure les succès obtenus par nos soldats sur les frontières. En effet, on lai adressa plus tard ce quatrain, à propos d'une relation qu'il avait signée, et dans laquelle il disait que, dans une certaine affaire, les Autrichiens avaient perdu 1,200 hommes, tandis que la perte, du côté des Français , s*était réduite an petit doigt d'un chasseur :
SM cnA?(SONS DES RUKs. (Année 1792.}
Quand d'Autrichiens morU on compte plus d'un mille , 'Nous ne perdons qu'un doigt, encor le plus petit !
Holà ! monsieur de Beumonirille,
Le petit doigt n'a pas tout diL *
Citons ce couplet d'une romanee dédiée au gros UmU , ei-detant roi. Nous ne corrigeons pas les fautes 4'ortbographe ni de français.
Vingt-cinq millions qu'on t'avait accordé
Vas, ne croîs pins -qu'on le les donne; Pour t'arouser, joue au rot dépouillé,
La nation prend ta couronne.
Pauvre sire, tu n'as plus de veto.
Roi trompeur d'un peuple si {nste.
Va, gros Louis, tu n'es plus qu'un léro.
Tu n'auras plus le nom d'Auguste. **
Nous -en avons In une sur \e jardin des Tuileries^ lorsqu^il fut fermé, après ]e 20 juin. Le peuple en prend son parti» en disant;
Cest un jardin délicieux.
Pour les aristocrates; liais pour tons les gens vertueux Qu'on nomme démocrates Cest le terrain des Autrichiens ; Qu'on y laisse courir, les chiens....
Amis, laisMUs le roi bien boire.
N'entrons pas dans sa forêt noire.
Une foule d'autres font l'éloge des sans-euloties; il en est une intitulée : Chanson burlesque, par Ladre, et se chantant sur l'air Coucou. Le premier couplet, qu'on va lire, donne une idée de toute la chanson, qui est vraiment fort drolatique :
Je suis un des vrais sans-culottes, j'm'en f... Je fais caca sur les despotes; j'm'en f.... Je ne veux suivre que la loi £t ne veux plus revoir de roi, j'm'en f... ***
Contre Lafayette, c'est la convention qui se prononce. En décembre, elle a adopté une réforme dans la Marseillaises Aux derniers vers de l'avant-dernier couplet, elle substitue ceux-ci :
Frappes ces monstres sanguinaires.
Ces vils complices de Motié, etc.
De plus, certaines chansons invitaient les citoyens au meurtre et à la vengeance. Avant les journées de septembre on chantait tous les soirs* au Palais- Koyal, un refrain qui se terminait ainsi :
* Tiré de l'Histoire de France, par V abbé UontQaillard. Ce quatrain ne pirut qu'en^fév/'ier 1793. ** flxtrjit d'un recueil de chansons, communique par M. Thicrat. **•• Communiqué par M Tliiérat.
(ADDiel792.) ftEPWBSBNTATIORS THBA1BALES. Î61
Nous perceroiM leur flanc , Nous boiroos tout leur sang **•
Il en résultait une sombre animosité, chez le peuple, pour tout ce qui n'était pas franchement révolutionnaire ! Il portait en tous lieux sa mauvaise humeur. Les théâtres étaient dans le plus grand désordre, à propos des pièces; on s'y disputait, on s'y battait. Aussi faut- il savoir que ces pièces, instruments de discorde, étaient plus que jamais des tragédies, des comédies, des à-propos patriotiques, tels que le Siège de Lille, Mutiuê Sc€Svoîa, la mort deBeauTepaire^ ou les Héroe Français, etc. Les théâtres ne représentaient plus maintenant que les ouvrages susceptibles de ne froisser en aucune façon les idées du public. Sur le théâtre du Marais, par exemple, on avait donné la luite de Robert, 'chef de brigands, mélodrame ; ayant pour titre : h tribunal redfmiable. Robert y était prince souverain, il rétablissait sur le trône un jeune Adolphe, fils du comte de Marbourg. Mais, ces idées n'étant plus de tM ture à faire fortune sur les th^res, l'auteur se crut obligé d'intituler son mélodrame Robert Républicain, et de lui faire fonder une république **. Quand ua auteur, au contraire, osait affronter le public,* le parterre se déclarait en révolution permanente, les femmes s'enfuyaient, et des coups de poing terminaient ordinairement l'affaire.
Une troupe de comédiens était venue s'établir à Chartres. Gonchon ot Forcade, orateurs du faubourg Saint-Antoine qui, de leur propre mouvement, étaient allés remplir la mission d'apAtres de la liberté et de la paix dans ce département, se trouvaient à une représentation de Gabridle de Yergy. Les passages les plus aristocrates sont applaudis avec un enthousiasme universel. Gonchon se lève au milieu du parquet, et s'écrie : <r VimsigwjTez''doneque les sans^culottes dufaubourg Saint' Antoine sont ici? ^ Ce mot fit son effet, et les applaudissements cessèrent. A la petite pièce, les acteurs arrivent avec des chapeaux à plumets, des nœuds d'épée verts et sans cocarde. Gonchon monte au foyer, et leur dit avec l'énergie qui lui est propre :
« JVbiif avons renversé les rois, et nous renverserons aisément les rois de théâtre. Otez ces rubans verts. »
11 fallut céder. Gonchon, pour achever la conversion des spectateurs, chanta des couplets patriotiques, et il faut publier à la louange des administrateurs du département, qu'ils les ont demandés à Gonchon, pour les faire imprimer et répandre dans les campagnes. Nous en citerons un sur l'air : Àussitét que la lumière.
Atlons porter sur les trônes Le boDoel de liberté,
Btcmeil JTAnêcdoêeg peu coooncs, sur les journées des a cl 3 septembre 1792. ** Voyet le compte^reada, dans le MMilewr, Buméro du 36 décembre 1791.
C«ci doDoe idée des représentations théâtrales de l'épuque.
Les clubs prenaient une importance qu'ils n'avaient point eue dans les années précédentes. Outre ceux des jacobins et des cordeliers, qui, on peut le dire, luttaient avec la convention elle-même, on citait une foule de sociétés adiliées dans les environs de Paris et dans les départements. Il j avait i Lyon, un club de femmes. Les jeunes filles qui en faisaient partie apprenaient par cœur, et récitaient des chapitres entiers du Contrat nciai, la déclaration des droits de l'homme, et le catéchisme de la république. A SeeoMx,— l'imité, le patriote Palloy en avait organisé un, — car, comment donner un autre uom au district de cette ville " ? — Cette société, briUant comme son patron du plus ardeut patriotisme, était renommée à cause de lui, et tint ses séances régulièrement, même après son départ pour les frontières, en qualité de volontaire. La carte d'entrée, du goût et de la composition de Patloy, esl
" En Kplembre Pillof panii pour la franui a
(AoDëe 1792,) dmtinctions patbiotiquks. 263
allégorique, et ne dément en rien Timagination révolutionnaire de notre homme *.
Dès Tannée 1792, dans les rangs des patriotes se glissèrent des intrigants et des ambitieux, ceux que l'on a dit avoir été payés |)ar l'étranger, ceux que l'on rencontre à chaque pas dans l'histoire de la révolution pour en souiller les plus beaux événements. L'inclémence et l'intolérance, en fait de sentiments politiques, étaient surtout à l'ordre du jour parmi les membres de la commune, de la convention nationale , et des clubs. Ce n'étaient que dénonciations, ou pïntàidénonees, selon le terme le plus usité. « Je dénonce M. Rœderer, pour avoir dtné chez M. de Jaucourt », dit un jour un jacobin, au dub. Les visites domiciliaires, les accusations contre les suspects, prouvent mieux encore combien l'inquisition politique prenait racine en France, il avait paru, dans le courant de l'année , une médaille ayant pour devise ces mots : Paix auxclummièns. Il est probable qu'il y en eut une aussi déclarant la guerre amxchéieamx.
C'est ainsi qu'en septembre 1792, l'assemblée législative décréta des mesures de tranquillité publique, qu'elle força les citoyens domiciliés à Paris, depuis plus de huit jours, i se faire enregistrer sous les vingt-quatre heures, a la sectioo de leur domicile ; qu'elle leur ordonna de déclarer le lieu de leur habitation ordinaire, l'époque de leur arrivée à Paris, leurs divers changements de domicile et leurs occupations journalières. 11 devait être délivré à chaque citoyen un extrait de cet enregistrement, sur une carte signée du président et des secrétaires de la section, laquelle carte pouvait être requise par tous les officiers municipaux. Seulement, au cas où un citoyen n'en aurait pas été porteur, il aurait pu se faire réclamer par la section; faute de quoi il aurait été passible d'un emprisonnement de trois mois **.
Les croix de Saint^Louis avaient été supprimées par un décret du 15 octobre, mais on n en voyait pas pour cela, dans la rue, moins d'hommes décorés. Chaque société politique voulait avoir ses signes de distinction, et son certificat de bon patriote et d'homme révolutionnaire. Et ce besoin de modification, raisoanée ou non, dans les mots ou dans les choses, paraissait si indispensable, que la garde naiionale, divisée ainsi que nous l'avons dit plus haut, en quarante-huit sections, changeait son nom en celui de sections armées ^*\ Partout des monuments attestaient le triomphe de la république. Ici, de petits médaillons, pendus au cou, rappelaient son avènement ; là, des dessus de tabatière figuraient le despotisme renversé. L'attention se portait même sur la manière dont les gens s'habillaient. Aussitôt après l'arrivée des Marseillais, lemotdenNMeailtfM futressuscité pour ceux qui se couvraient delinge blanc et propre, et qui, en comparaison des sans-culottes, passaient nécessairement
* Obinet de M. Maurin.
Peu de journaux publirrent ce décret qui rcvicnl de dioit » Tjiwcmhl^ légUldlivc. Histoire de la ganle nationale, pur Ch. Comle.
9S4 SURNOMS, STYLK, H^ROlSBiB. (Année 1792.)
pour des fats outrés *. La commune proposa, le 31 décembre, de changer la fête des rois en celle des sans-eulottes.
On se donnait encore, d'ailleurs, une foule de surnoms. Les partis se bat* talent à coups de sobriquets , ou décernaient à leurs patrons des épithètes glorieuses. Voici le relevé des plus curieux surnoms que nous connaissions.
Jean^Paul Marat avait su conserver son titre d'ami dupeuple, aux yeux de ses partisans ; ses ennemis le poursuivaient du nom de dictateur.
Robespierre atné avait conquis, parmi les jacobins, le titre d'ineorruptibU; il partage avec Marat, aux yeux de ses ennemis, le nom de dictateur,
D'Orléans est pour tous, Louis-Philippe-Joseph, égalité.
Buzot, accusé généralement de faux patriotisme, est dit le roi Busoi,
Lafayette a vu adopter par tout le monde, le titre d*eunuque de la réfoolu^ tion. que Marat lui avait donné dans un jour de colère.
Pétion est appelé fetit Pétion, le rot Jérôme parce que, lorsqu'il a été question du jugement de Louis XVI, il a voulu qu'on observât scrupuleusement toutes les formes judiciaires.
Sergent, un des exclusif $ des 2 et 3 septembre, est surnommé agale^ par* ceque, dit-on, il a volé un bijou de grand prix, au pillage du garde-meuble.
Les femmes qui se sont montrées au massacre des prisons, sont appelées Aarpie«, jusqu'à ce que, plus tard, elles reçoivent le nom odieux de licheuses de guillotine.
Sous ce rapportée style et le langage du peuple sont devenus de plus en plus exaltés. Les journalistes ont mis à la mode l'image et la figure ; leurs ouvrages sont pleins d'enflure, même les plus sensés sous le point de vue politique. Il est à remarquer que beaucoup d'entre eux faisaient des fautes d'orthographe, ou au moins des fautes énormes d'attention. Marat écrivait JemmapM par un G, et Roland par deux LL. La politique de bas étage était plus encore française par le cœur, sans doute, mais non par le langage. Ceci montre combien d'hommes inférieurs en talent cherchaient peu à peu à dominer leurs concitoyens, et combien le r&le des subalternes prenait d'importance.
La belle face de la révolution était toujours l'héroïsme de nos soldats aux frontières, aussi bien que le patriotisme avec lequel les enrôlements volon-r taires s'opéraient. Les exemples fourmillent. — Une famille entière du midi counit aux armées, les cinq fils d'abord, puis le père, puis la fille, qui revêtit des habits d'homme **. ^- A Laval, près de Lens, des femmes faisaient des torches de paille, qu'elles imprégnaient de graisse et de goudron. Un voyageur, les voyant, s'arrêta, pour leur demander à quoi ces torches devaient leur servir. <c C'est , répondirent-elles , pour, brûler nos maisons , avant que les Autrichiens viennent à s'en emparer. Mais, où vous retirerez-vous,
* Mémoires de Barbarwix. Les Miucadios éuîeiit appelés ainsi, parce qu'ils se musqnaieot conoie \ç% dames»
'• i>i Etrcnnes de la t*ertn pour 1793.
,'AiiDée 1792.) BicoMPBNSES kkpublic aines. 265
répartit le voyageur? — c< Là, répliquèrent les républicaines»; elles lui montraient une carrière *. — Un maire du canton de Brives, dans le département de la Corrèze, voulant donner l'exemple aux jeunes gens de sa commune, quitta son écharpe et s'enrAla. Son père et sa femme voulurent le retenir , mais il persista dans sa résolution , en disant : « Serions- nous donc moins braves que nos ennemis ? Les aristocrates ont quitté femmes, enfants, héritages, pour combattre la liberté ; je pars, moi, pour la défendre ** **. La réponse du maire de Brives était bien vraie. S'il y avait du courage et de Fabnégation du côté des républicains, les aristocrates, les émigrés, les coalisés n'en manquaient pas non plus. L'histoire doit justice à tous. A mesure que la lutte s'envenimait, l'enthousiasme augmentait de part et d'autre. Nous pourrions citer plus d'un trait héroïque de nos ennemis, mais nous n oublions pas que nous écrivons principalement l'histoire de la république à l'intérieur, et nous nous abstenons.
Les récompenses accordées aux braves , étaient d'une simplicité yraiment antique, vraiment républicaine.
La convention d^réta, peu de jours après le siège de Lille, « que cette ville avait bien mérité de la patrie, >* et lui fit présent d'une bannière ayant pour légende ; A la ville de Lille, la patrie reconnaissante . Elle lui donna en outre, deux millions à titre d'indemnité. — S'il y a, dans l'histoire de la révolution, des lieux-communs de crimes, il y a aussi des lieux-communs de sublimes actions. Aussi, à l'avenir, quand notre regard sera trop attristé par les terribles scènes du Forum, nous le reporterons bien vite avec certitude de compensation, sur ces saintes régions du pays qu'on nomme les frontières. Et cela d'autant plus, que notre but n'est pas, en faisant cet ouvrage, de ravaler la France à ses propres yeux, par le récit des infamies de quelques hommes, mais plutôt de lui montrer simultanément le bien et le mal de son passé. Nous ne faisons ni une diatribe, ni une apologie; nous présentons au lecteur, un miroir à deux facettes.
Une gravure prétendait que les quatre mois de la république avaient été bien employés, et célébrait les prodiges de la liberté, de l'égalité, du talent et de la valeur républicaine par le général Dumouriez***.
Le texte d'une autre disait : « Lisez, feuilletez, et trouvez dans l'histoire, quatre mois pareils ! »
Il est vrai qu'il s'était passé bien des choses depuis la proclamation de la république.
Celui qui se serait absenté depuis ce temps-là , aurait trouvé bien de» changements à son retour.
' BecueU des actions eiviiftus et héroïques des répttblicaiiu français , à l'usai^e des ëcoic» primaire^. Imprimé par ordre de la convention nationale, l'an II de la république. ** idem, *'* Garions de la Bililiothèquc royale.
266 vit MOT SUR LA bAvolutiou. (Aaote 1792.
Aprèi avoir reprodait la carte d'entrée des dépuUtà la coaveDtioD , ea 1792.
fcar il y en eut ane aussi pour l'acaée 1793}, nous altoos eumÎDer très-BUCcinctement l'état politique de la France, à l'instant où le procès deLouU XVI s'instruisit, — moyeodejugerle jugement duci-devant roi, avec une parfaite connaissance de cause, et une parfaite équité.
On sait quels avaient été déjà les profits de la révolution. Elle avait obtenu la constitution de 1791, mais ne s'en était pas contentée : La constitution de 91 ne suffisait pas à ses eiigeoces politiques ; elle avait dû diercbei tous les moyens de défendre son territoire menacé, i cause de ses principes de liberté, par les puissances étrangères, — jalouses ou méfiantes à l'endroil du système révolutionnaire suivi'en France. Elle avait eu confiance dans son roi, lorsque celui-ci, non-seulement supportait avec peine les clauses de cette constitution, que le peiq)le, lui, trouvait déjà frop arriérée, mais encore lorsqu'il semblait encourager les entreprises de l'émigration et de la ooaiiti(»i. Elle avait vu trois partis puissants s'agiter eu son d(hd, celui des constitutionnels, celui des girondins et celui des jacobins. Une foule d'hommes qni l'avaient servie, s'étaient usés à la servir. Par suite du progrès lent, mais continu, qui doit exister dans la politique comme dans la civilisation des peuples, les coustitutjonoels avaient été dépassés par les girondins, et ceuxci par lesjacobins. Mouvement providentiel, et qui ne fut condamnable alon, que par le choix des moyens employés pour le [avoriser 1 Les constitutionadj s'étaient tenus dans les limites de la monarchie tempérée; les girondins avaient commencé à lui retirer son prisme, au 20 juio; les jacobins, imilaot leur exemple, l'avaient niée au 10 aoAt. Les trois partis réunis allaient la juger dans la personne de Louis XVl. A l'époque où nous sommes, les jacobins sont vainqueurs i peu de chose près; les girondins sont embarrastés. et ignorent ce qu'ils doivent faire; les constitutionnels ne redoutent rteo tant
(Année 17%.) louis va éthb jugb. 267
que ce nom de tnodéréi qui semble être devenu uo motif de proscription; lis sont intimidés.
Telle était la situation des partis, lorsque Louis XVI parut à la barre de la convention nationale.
Son procès, qui comporte une double appréciation, qui doit être envisagé sous le point de vue politique, et sous le point de vue privé, formera la matière du chapitre suivant. Nous y assisterons assidûment, prenant Louis XVI ison entrée dans la prison du Temple, et le conduisant à Téchafaud, en relatant toutes les circonstances extérieures, mais non pas étrangères au jugement.
PIN DU CHAPITRE DIX-SEPTIJSMl!:.
268 KNTRÉB DE LOUIS AU TEMPLB. (Aonée 1792.)