LES HARMONIES DE LA MAIX
Inutile d'insister^ n'est-ce pas? Je sais que je parle à un musicien.
— Abordons, docteur. Venons-en aux mains.
— L'homme a été conçu par la nature diaprés le système binaire. Il n'est, pour ainsi dire, composé que d'une moitié double.
— Ce qui justifie la dénomination dont il se plaît à qualifier la compagne de sa vie.
— L'homme a deux mains, deux outils merveilleux dont les proportions harmoniques ont influé sur ses conceptions esthétiques. Les anciens Égyptiens avaient pris la longueur du médius pour base de leur canon sculptural '.
L'analyse de la main démontre qu'elle renferme les mêmes éléments harmoniques que ceux qui ont servi de base à la conception du système musical.
— Prenez garde, docteur; Fontenelle disait: Si je tenais dans la main une poignée de vérités, je me garderais bien de l'ouvrir.
— Je ne suis point aussi avare. La main se compose de cinq doigts dont quatre juxtaposés et un seul opposé, le pouce. Cette opposition nous offre donc les rapports binaires 1/4 ou 4/1, correspondant à l'intervalle musical de la double octave. Qui sait par quel fil mystérieux la musique a pu rattacher sa carrure de phrase à ce quaternaire?
Chaque doigt se compose de trois phalanges: la
' Ch. Blanc, oGrammaire des arts du dessin».
phalange proprement dite, la phalangine et la phalangette, supportant Tongle. Mais le pouce n'a que deux phalanges absolument détachées; la troisième est perdue dans la masse charnue.
Le rapport phalangien du pouce avec chacun des quatre doigts conjoints est donc de 2/3, correspondant à l'intervalle de quinte juste.
Le quatuor des doigts conjoints donne un total de douze phalanges, nombre divisible par 2, 3, 4 et 6, facteurs premiers du nombre duodécimal formant la base des valeurs et des mesures musicales.
Le rapport phalangien du pouce avec le quatuor des doigts juxtaposés est donc de 12/2 ou 6, correspondant à l'intervalle de quinte redoublée.
En comptant les trois phalanges du pouce, ce rapport serait de 12/3 ou 4, correspondante l'octave redoublée.
Voici pour les rapports de quantité; passons maintenant aux rapports de dimension.
L'aisance et la sincérité avec lesquelles le docteur Tuggoë jonglait avec ses chiffres, et le feu qu'il mettait à développer ses arguments commençaient à ébranler mon esprit. Déjà je trouvais sa thèse moins paradoxale, mais, ne voulant point me l'avouer encore, je lui versai un verre de malaga, en lui lançant, par habitude d'artiste, une boutade qui ne le fit pas même sourire.
— Docteur, lui dis-je, souvenez-vous du proverbe: jeu de mains...