‹ Histoire musicale de la main, son rôle dans la notation, la tonalité, le rythme et l'exécution instrumentale. La main des musiciens devant les sciences occultesChapitre 5 sur 39 · LA MAIN CHEZ LES AVEUGLES · texte numérisé non relu

LA MAIN CHEZ LES AVEUGLES

Pendant l'exécution instrumentale, la main des musiciens clairvoyants a rarement besoin du concours de la vue. Jamais, en jouant, le violoniste ne regarde son archet ni son cordier. Cependant dans le jeu de certains instruments à cordes multiples ou de grande dimension, tels que la harpe, l'orgue et le piano, les mains ont quelquefois besoin d'un coup d'ceil pour se guider dans leur parcours.

On raconte que dans les concerts où il produisait ses enfants prodiges, le père de Mozart faisait asseoir son fils devant un clavecin dont les touches étaient couvertes d'une serviette et que, sur ce clavier voilé, le futur auteur de Don Juan exécutait une sonate, sans se tromper d'une seule note. Cette sonate était probablement jouée par cœur car, si Mozart l'eût déchiffrée, il se fut peut-être produit quelque accident.

LA MAIN ET LA NOTATION 3l

L'appréciation des distances par le toucher est quelquefois annihilée par le travail de la pensée de l'artiste. Ainsi, dans la fièvre de leurs improvisations, les plus grands maîtres du clavier manquaient souvent de touche. Ries raconte que Beethoven, en improvisant, touchait parfois une note pour une autre.

Le peu d'importance du rôle de la vue dans le jeu instrumental explique pourquoi les aveugles de tous les temps et de tous les pays se sont livrés à la pratique des instruments de musique '.

Le répertoire musical des aveugles se composait de quelques airs en vogue que ces malheureux jouaient de routine. Privés de la faculté de lire la musique, ils ne pouvaient se perfectionner dans l'étude de leur instrument ni s'assimiler les œuvres des maîtres dont l'interpréiiation leur eût fait conquérir les sympathies du public. Les vulgarités musicales qu'ils étaient condamnés à ressasser, en jouant ou en chantant, excitaient plutôt la risée que la pitié.

Des entrepreneurs peu scrupuleux réunissaient plusieurs de ces infortunés et les exposaient en spectacle, en donnant à leur infirmité un caractère grotesque. Le Magasin pittoresque a reproduit une

1 L'histoire musicale des aveugles devant faire plus tard l'objet d'une étude spéciale, en cours d'exécution, je me bornerai à n'offrir ici au lecteur qu'un court résumé de mes recherches sur leur notation tactile.

curieuse gravure du siècle dernier, représentant un de ces concerts d'aveugles à la foire Saint-Ovide*.

Une dizaine d'exécutants, des lunettes sur le nez, postés chacun devant un pupitre où s'étale un cahier de musique ouvert, raclent une symphonie discordante sur des instruments à cordes, pendant qu'au dessus de cet orchestre, plane un lustre éteint et s'épanouit une queue de paon dont les yeux nombreux sont destinés à accentuer davantage l'infirmité des musiciens.

C'est en sortant d'assister à une de ces exhibitions écœurantes que Valentin Haiiy conçut le projet d'arracher les aveugles à leur triste destinée.

Que manquait-il à ces deshéritéspour leur ouvrir les portes de l'art? Un système de notation musicale qu'ils pussent déchiffrer à l'aide de leur toucher. Mille essais avaient été vainement tentés.

Un organiste de Nantes, Carulhi, aveugle-né, notait la musique au moyen d'un cylindre, avec des clous d'épingles, à têtes de différentes grandeurs, placés comme ils le sont sur les cylindres des orgues de barbarie.

Sodi et Frizéri se servaient également d'épingles pour figurer la musique. D'autres aveugles la notaient avec des caractères de cire grossièrement formés et peu solides -.

* «Magas. pittor. » 1849. P- 202,

2 a Registre de l'acad. roy. des sciences n. (16 février i~Sb).

Un des plus singuliers systèmes de notation musicale avait été inventé par un violoniste bordelais nommé Dumas. «Cet aveugle, dit Guillié, représentait les mesures par des moules de boutons, la valeur des notes par des morceaux de liège plus ou moins épais, une ronde par un anneau, une noire par une pièce de monnaie, les silences par des lanières de cuir dentelées, etc., etc.

«Nous ne nous rappelons pas la série confuse de tous les signes qu'il reconnaissait pourtant assez bien; mais nous ne pûmes retenir nos rires lorsque, nous ayant parlé du deuxième concerto de Jarnowick qu'il jouait alors, il alla chercher dans une armoire une espèce de chapelet long de 7 à 8 toises, formé des objets dont nous avons parlé, qu'il nous dit être ce concerto, et sur lequel il nous fit remarquer les passages les plus difficiles. Il avait plusieurs armoires remplies de cette singulière musique. » '

Ce n'est point à V. Haûy, comme on le croit généralement, que revient la gloire d'avoir le premier tenté l'éducation musicale des aveugles, mais à J. P. Rameau.

En 1760, le grand théoricien réalisait le problème de la notation tactile, en publiant son Code de musique pratique ou Méthode pour apprendre la musique, même à des aveugles.

* ((Essai sur l'instruction (des aveugles»; Guillié.

((S'agit-il d'un aveugle, dit-il, qu'on lui fabrique cinq lignes de bois ou de métal, qu'on }- tienne des crochets où l'on puisse attacher des notes et tous les signes nécessaires: par le nom donné à la première note de la première ligne, il jugera au seul tact, et de la position des autres notes et de leur nom et de leurs intervalles. Mais est-ce à cette seule connaissance qu'il doit tendre, excepté qu'il ne veuille copier lui-même sur cette machine des idées de sa composition? Qu'il s'attache pour lors à l'accompagnement, qu'il en tire les moyens de préluder, le voilà compositeur; le reste n'est plus qu'un amusement, y

(( J'ai enseigné, ajoute Rameau, l'accompagnement en moins de six mois, avec la même méthode que je donne ici. à un aveugle âgé de 20 à 25 ans, mais déjà doué de quelques talents pour 'a musique, et l'ai mis au point de pouvoir préluder; il peut en rendre compte lui-même '. »

Ce n'est que 25 ans plus tard, que V. Haiiy reprit l'idée de Rameau, en fondant son Institut des aveugles. Le système de notation musicale adopté par le grand philanthrope reposait, comme celui de Rameau, sur l'application du relief aux caractères de la notation usuelle.

« M. Haû}', dit le rapport du duc de La Rochefoucault, n'a pas pu réduire autant le nombre des

' H Code de musique (p. ô). »

signes nécessaires pour la musique ; chacun des caractères contient les cinq lignes et les quatre intervalles avec un seul signe; il a même fallu qu'il en formât aussi quelques-uns pour les signes qui se trouvent accidentellement au-dessus ou audessous des cinq lignes ordinaires ; mais, malgré cette multiplicité; l'aveugle les retrouve facilement à la faveur du bon ordre dans lequel ils sont disposés'. »

Le rapporteur émettait le vœu que les chimistes s'occupassent de trouver une encre qui conservât du relief en se séchant et pourrait ainsi servir aux aveugles. Ce desideratum académique montre le point faible du système. La notation de la musique des aveugles, se faisant avec des caractères mobiles et en relief, exigeait des frais considérables et le budget accordé par l'Etat au fondateur de l'Institut des aveugles était trop modeste pour lui permettre de doter ses élèves d'un véritable répertoire musical Peut-être qu'à force d'habileté et de sacrifices, le vaillant humanitaire fut venu à bout de cette tâche. Les événements ne lui en laissèrent pas le temps. Valentin Haiiy fut congédié sous le Consulat. Après avoir tenté vainement de propager ses idées à l'étranger, il revint à Paris, accablé d'infirmités et, sans le dévouement de son frère, il y serait mort de misère, subissant ainsi la

* «Extr. des Reg. de l'Ac. roy. des sciences», lô février 1783.

loi que les nations reconnaissantes appliquent à leurs bienfaiteurs.

En 1829, un jeune professeur de l'Institution des jeunes aveugles, Braille', inventa une méthode d'écriture également propre aux manuscrits et à l'impression, Y Anaglyptographie- . Cette méthode, s'appliquant à l'orthographe, à la sténographie, aux mathématiques et à la musique, ne fut officiellement adoptée que deux ans après la mort de son ingénieux inventeur. Elle est encore en usage dans toutes les écoles d'aveugles de France.

Le signe générateur de l'Anaglyptographie de Braille se compose de six points en relief, rangés, 2 à 2, sur trois lignes parallèles :

En combinant méthodiquement ces six points, on constitue les signes fondamentaux de l'alphabet, des chiffres et des caractères de musique.

' Braille, né en 1S09, fils d'un bourrelier de Coup"ray (Seine-et-Marne) perdit la vue à l'âge de 3 ans, par suite d'une blessure qu'il se fit avec un iranchet. Il mourut de la phthisie en iSôz.

2 Les anciens donnaient le nom à''Anaglyphes (du grec anagluplic, ciselure relevée en bosse) à des ouvrages sculptés ou ciselés en relief.

Rien n'est plus simple et moins coûteux que de reproduire ces signes au moyen d'un style dont la pointe s'empreint en relief sur le papier. Malheureusement rAnagl3'ptographie, excellente peut-être pour l'écriture littérale ou numérale, est loin de réaliser l'idéal d'une notation musicale rationnelle. La Musicographie de Braille ne comprend pas moins de i5o signes. Les sept notes de la gamme et leurs valeurs y sont ainsi représentées :

Do

ré

mi

fa

sol

la

si

^ ou *

Do

ré

mi

fa

sol

la

si

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