‹ Histoire mythique de Shatan [microform]Chapitre 15 sur 22 · DE LÉVIS · texte numérisé non relu

DE LÉVIS

Nous avons vu l'Entité Satanique se former, par un travail lent et progressif, d'un ensemble de légendes sans aucune consistance par elles-mêmes, mais dont la réaction des unes sur les autres, à la longue, laissait dégager certaines lignes générales où s'accrochait la crédulité des foules; et quand la naïveté populaire avait réfléchi le résultat de cette longue préparation, avait donné un corps à l'être qui en était sorti, il se trouvait alors des écrivains pour consigner le fait, pour dresser officiellement l'acte de naissance du mythe, devenu de la sorte presque tangible, et en affirmer la réalité aux yeux de l'avenir.

Nous allons assister à un travail analogue en ce qui concerne la demeure du démon.

D'abord, qu'est exactement l'Enfer? Tous les dictionnaires de théologie chrétienne donnent à peu près la même définition : « Lieu de tourments où les méchants subissent après cette vie la peine due à leurs crimes, par la privation de la présence et de la vue de Dieu, et d'horribles tortures, parmi les-

quelles un feu éternel sans aucun adoucissement. » Voyons comment s'est formée cette croyance à un lieu d'horreur.

La doctrine moïsiaque primitive ne parle nulle part des destinées posthumes de l'âme, soit que, comme souffle divin (G en., II, 7), elle parût devoir après la mort rentrer dans son état primitif de pureté, soit que Fauteur de cette doctrine n'ait pas voulu se prononcer — au moins dans ses écrits — sur un sujet plein de difficultés métaphysiques et que d'ailleurs son peuple grossier était hors d'état de comprendre. En tous cas, la théorie de l'immortalité de l'âme semble avoir été admise au moins en principe, sans quoi l'on ne s'expliquerait pas ce que signifie la périphrase de « réunion aux ancêtres », si souvent employée dans le pentateuque, et distinguée de la sépulture.

De là, dans la langue hébraïque deux termes absolument différents, qui semblent, à première vue, rendre une idée semblable : le QBVRH (avec la notation massorétique ; K'bourah), le tombeau, le sépulcre, de la racine KBR, ensevelir, — et le Sch'VL (not. mass. Sch'ol), de la racine Sch'L, qui en hébreu signifie creuser et interroger, mais qui en chaldéen n'a que cette dernière signification; il semble donc vouloir dire «lieu imprécis des morts )). Et, de fait, dans le langage courant, le K'bourah est la tombe individuelle d'un cadavre, et le Sch'ol (que l'on écrit pratiquement Schéol), est la demeure col-

lective des morts, le lieu où se réunissent leurs âmes.

G^est ce Schéol qui est vulgairement traduit par enfer, et c'est de lui qu'est peu à peu né l'enfer du Christianisme. Voyons par quel travail s'est faite cette profonde transformation.

Le schéol était situé dans l'intérieur de la terre (iNomb. XVI, 30-33); c'était un lieu sombre et triste (Job. X, 31-22); il était le séjour de tous les morts, bons et méchants (Gen. XXXVII, 3b). Il correspond donc parfaitement à ce que les Grecs appelaient l'Hadès et l'Orcus. Plus tard, on voit que c'est un endroit topographiquement déterminé : il a des portes (Is. XXXVIII, 10), des vallées (Prov. IX, 18). A cette époque déjà, il y avait, en quelque sorte, deux Schéol, l'un pour les bons, l'autre pour les méchants (I, Rois, XXV, 29); mais ce n'est que bien plus tard encore (Eccl., XII, 9), que sera énoncée clairement la doctrine de l'immortalité de l'âme.

Donc, jusqu'aux captivités, le Schéol n'est qu'un terme vague, plutôt qu'une locution géographique, pour désigner l'état de tristesse des âmes séparées des corps. Les Septante l'ont même rendu par le mot grec thanatos, qui signifie mort (II, Rois, XXII, 6). Il n'a donc, au moins jusqu'à présent, rien de la signification que le Ghristianisme devait donner au mot « enfer ». Mais au contact presque continu des Ghaldéens, dont les religions diverses n'étaient, en quelque sorte, que des modifications des croyances

Parsies, les Juifs allaient connaître le Douzach où, après un combat de quatre-vingt-dix jours, les Amschaspands avaient refoulé Ahrimane, et l'Hamégestan, le « Germe des plus noires ténèbres », où, dans une étendue sans bornes, règne le mauvais Principe avec les Dews. Toutefois, dans cet enfer, les supplices ne sont pas encore éternels ; chaque année, Ormuzd en ouvre les portes et en tire les âmes qui ont prié et se sont repenties; pour aucun damné, la désespérance n'est ordonnée, et Ahrimane lui-même et ses Dews se convertiront à la loi d'Ormuzd, seront appelés à partager le bonheur éternel des justes, au jour de la purification générale dans les métaux en fusion qui couleront comme un fleuve (Vendidad Sade, Farg. V, 30Miâ).

Par suite de cette nouvelle conception, qui se développe de façon latente pendant deux ou trois siècles, le Schéoù hébreu devient à la fois un lieu de repos pour les justes et un lieu de tourments pour les pervers; c'est dans cette dernière acception qu'on applique à ce Schéol le passage du Deutéronome (XXXIÏ, 22) : « Ma fureur s'est allumée contre eux comme un feu, et elle -les brûlera jusqu'au fond du Schéol... » Cependant, toutes ces idées demeurent vagues, flottantes, imprécises : le Schéol est-il un brasier ou bien le fond de l'abîme des mers? Job (XXVI, 5) affirme que, dans le Schéol, les géants révoltés (ou démons) gémissent sous les eaux. Quoi? Un fait, cependant, demeure acquis, c'est que, par

suite des idées recueillies au cours des différentes captivités, le vieux et primordial Schéol n'est plus ce qu'il était dans son- principe : un travail de transformation se fait en son essence même, mais comme au hasard, suivant le courant de l'époque et sans aucune fixité.

Mais voici que la grand-prêtre Jaddus, et avec lui toute la nation juive, élève ses arcs de triomphe à Alexandre, fils de Philippe, libérateur : et, par Alexandre elle va connaître la Grèce, l'art, la science et la cosmogonie helléniques.

Or, parmi toutes les notions qu'elle reçoit de son contact momentané avec les achéo-macédoniens, l'intelligence hébraïque est toute surprise de rencontrer un Hadès qui est la même chose que son ancien Schéol en ce sens qu'il est le séjour souterrain (ta katô) des âmes des morts, indistinctement. Mais il est un Schéol perfectionné, si l'on peut s'exprimer ainsi : il comporte le lieu mixte, les rives du décuple Styx, où chacun attend le fatal nautonier pour être transporté au pays des ombres ; il se divise en Tartare où sont châtiés les criminels, et en Champs Elysées où vivent heureuses les âmes des êtres de bien.

Cette superbe conception des peines et des récompenses posthumes séduisit la conscience juive, et, peu à peu modifia le Schéol des ancêtres déjà bien changé par l'infiltration des idées Parsies. Désormais, le lieu des morts se divisera en deiix parties bien distinctes :

le Schéol sur lequel on continuera à discuter parce que son idée ne représentait rien de fixe, et la Géhenne ou Abaddon qui allait correspondre au Tartare hellénique.

Qu'était la Géhenne ? Qu'était l'Abaddon ?

Josué parle (XV, 8) de la vallée des fils d'Ennom (GI-BN-HNM, avec la notation massorétique Gi-ben- Hennom et par abréviation Gi-Hennom) , dont les anna ■ les (IV Rois XXIII, 10) rapportent que les Juifs y consacraient leurs enfants à Moloch en les faisant passer par le feu. Et Jérémie s'écrie (VII, 31) : « Ils ont bâti les lieux hauts de Tophet qui est dans la vallée du fils d'Ennom, pour y consumer dans le feu leurs fils et leurs filles »... D'autre part, cette vallée était proche de Jérusalem. Après que le roi Josaiah eut souillé ce lieu pour empêcher que l'on n'y adorât désormais Moloch (IV, Rois, XXIII, 10), on y établit la voirie de Jérusalem et, par suite, un brasier permanent pour brûler les immondices et les charognes (V. Kimchi, in Psalm. XXVII). Dans les temps, le souvenir subsista, de cette vallée des fils d'Ennom — que de plus Josué (XV, 8) appelait la Vallée des Géants — aux brasiers jamais éteints, toujours dévorants, mais aussi purificateurs..,.

D'autre part, il est dans la langue hébraïque un terme ('BDVN) dont la signification propre est meurtre, perte, extermination puis plus tard lieu d'extermination. Par l'exaltation de la poésie orientale, ce mot prit à la longue une acception analogue à celle de

Gi-Hennom, et empreinte en quelque sorte d'une horreur sacrée : c'est ainsi que Job (XXYIÏI, 22) et les Proverbes (XV, 11) l'associent presque constamment à la personnification de la Mort, De plus on lui adjoint fréquemment l'idée d'un feu mystérieux et surnaturel (Job, XXXI, 12). De cette complexe association d'idées est né, finalement, l'Abaddon hébreu, analogue au Gi-Ennom, et dont, plus tard, l'Apocalypse attribuée à Jean a fait, en le personnifiant, l'Ange de l'Abîme.

Et c'est ainsi que dans les traditions populaires, Gi-Ennom et Abaddon en vinrent à caractériser le Tartare hébraïque.

La Géhenne des Juifs procède donc à la fois du Tartare grec, et de l'enfer Parsi. Comme dans la Tartare, les doctrines rabbiniques y établirent plusieurs degrés de peines (au temps de Jésus, on en comptait sept) . D'autre part, l'indulgente conception du « Germe des plus noires ténèbres » de l'Iran se retrouve dans ce fait que peu d'hommes doivent demeurer éternellement dans la Géhenne, et seulement les plus grands scélérats (V. Léon de Modène, Cérémonies des Juifs, p. V, ch. x). Le rabbin Manassé-ben-Israël [de Résiirreet. 1. II, ch. viii) ne reconnaît Téternité des peines que pour les athées, les négateurs de la divinité de la Loi, et de la résurrection des morts. Encore ne serait-ce pas l'éternité de la Géhenne, puisque des commentateurs plus récents, Maimonides, Abravanel et autres enseignent qu'après un certain temps Tâme des méchants sera anéantie.

Cette opinion d'une fin nécessaire de Tenfer eut d'ailleurs par .la suite son retentissement jusqu'en plein Christianisme : après l'affirmation d'Origène, (iii^ siècle) que les peines des damnés finiraient un jour, l'Eglise fut longtemps, des siècles encore, comme on le verra plus loin, avant d'adopter la pérennité de la damnation.

Et ce fait saisit d'une profonde et cruelle tristesse le cœur de quiconque réfléchit, étudie et compare : c'est que l'Eglise ait, en ceci, fait sienne précisément l'intransigeante doctrine des hommes qui ont tué son Dieu ! En effet, la nature du Schéol hébraïque était très discutée chez les Juifs, grâce à ses successives adjonctions de sens. Les docteurs étaient partagés d'avis et les nuances étaient nombreuses entre eux, de ceux, qui, comme les Esséniens, gardaient le ;.ScAéo/ presque mystique des ancêtres, sans aucun châtiment divin, à ceux qui, comme les Pharisiens, ne voulaient reconnaître pour Dieu qu'un Yahveh éternellement impitoyable, irréductiblement vengeur, et pourScAe'o/ qu'unbrasier perpétuel, dévorant, atroce. . .

Or Jésus était Essénien ^ et la haine des Pharisiens le conduisit au gibet ! . . . Aujourd'hui l'EgHse a repris, en ceci, la doctrine des Pharisiens...

* Les grands travaux de D.-F. Strauss, J. Salvador, Néander et autres ont prouvé que Jésus sortait d'un milieu essénien. En tous cas, s'il n'affichait pas ouvertement cette qualité, — ses historiographes sont muets à cet égard, — au moins son enseignement est-il, dans sa presque totalité, et sauf quelques points de détail, basé uniquement sur la doctrine essénienne, la plus pure de toutes celles qui se partageaient alors le peuple juif.

Lors de la conquête romaine, les Juifs retrouvèrent dand les Inferi latins (mot à mot lieux d'en dessous) la conception grecque de l'Hadès qui avait modifié leur Schéol ; de ce mot fut formé, dans la suite, celui d'enfer, mais avec une acception étroite et spéciale que n'avaient niles Inferilaims, nïle Schéol en général ni même le Gi-Hennom postérieur.

En résumé ce terme [Schéol) se prend en hébreu, dans cinq sens différents :

A. Le lieu où demeurent les âmes, bonnes ou mauvaises, après la séparation de leurs corps.

B. Le lieu où demeurent les âmes des justes (En ce sens, il paraît correspondre aux Limbes du Christianisme).

C. Le lieu destiné à la punition des géants, des anges du mal et des pervers [Gi-Hennom) .

D. Par métonj^mie, pour les habitants de l'enfer dans l'une quelconque des trois acceptions qui précèdent.

E. Enfin dans le sens général de ?nort.

Quant au mot Gi-Hennom, il ne signifie pas autre chose en hébreu que Vallée des fils d^Ennom ; dans les tradilions populaires seulement, il a pu prendre le sens du Tartare hellénique, mais il est certain qu'on ne le rencontre pour la première fois, avec cette acception particulière [Gehenna ignis, Géhenne de feu), que dans le Nouveau Testament.

Ainsi, au pointoùnous en sommes (commencement de l'ère chrétienne) le démon, un démon vague.

imprécis et flottant, est à peine formé d'une série de légendes successives; l'enfer juif n'existe que comme un composé résultant de la réaction des uns sur les autres, du Schéol, de l'enfer mazdéique, et du Tartare gréco-latin ^ En somme, le diable et l'enfer : deux mythes — deux abstractions — deux cauchemars de la folie humaine...

Voici venir le doux pêcheur d'âmes, le fils du Père céleste, voulant par la suavité de son verbe et le c harme de son enseignement remplacer au ciel et dans l'adoration des hommes, le vindicatif Yahveh d'autrefois par un Père d'indulgence, d'amour, et de bonté... Vo^^ons ce que sont devenus, en passant par sa bouche, ces termes de démon et à^enfer qui n'avaient eu jusqu'à lui que le sens qu'ils devaient à cette terreur irréfléchie qui égare si souvent les foules, et à l'instinctif besoin d'une justice immanente qui est la raison d'être de l'Ame des peuples.

* Cf. Il, Pierre II, 4 : « Dieu n'a point épargné les anges qui ont péclié, mais les a précipités dans le Tartare {in Tartanim).

LE SHATAN É^ANaÉLIQUE

Le mal est le schisme de l'ôlre : il n'est pas vrai.

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