CHAPITRE XIV
Position occupée par l'armée de secours. — Premier combat heureux pour les Romains. — Attaque de Vergasillaune. — 60000 Gaulois seulement prennent part à la lutte. — Trahison de Comm, d*Eporédorix et de Vergasillaune. — Victoire complète des Romains. — Les Gaulois battent en retraite. — Discours de Vercingétorix. — Il se rend au camp de César. —Conduite blâmable du proconsul à l'égard de son généreux ennemi. — Partage des prisonniers entre les légionnaires. — Incendie d'Alésia par les Romains.
Cependant, nous dit César, Comm et les autres chefs ses compagnons d'armes arrivent avec leur troupe devant Alésia. Ils se postent sur la colline qui borde la plaine a environ mille pas de distancé de nos retranchements.
Peut-on établir quelle est cette colline?
Nous laisserons la parole à M. Gravot.
« C'est, dit cet auteur, page 135, la colline occidentale, qui est lecollis exterior des Commentaires, autrement dit la colline bordant la plaine. Le lieu d'arrêt des Gaulois fut la partie méridionale de cette colline, entre le défilé de Saint- Germain de Béard, le village de Mornay et les hameaux de Lilia (Matafelon) et d'Intria (Izernore). Cet endroit satisfait toutes les exigences. Il est assez vaste pour qu'une armée puisse y trouver place; il est à douze ou quatorze cents mètres des vestiges d'un immense fossé qui est évidemment l'un de ceux creusés dans la plaine par les légions {non longius mille passibus ab nostris munitionibus considunt) ; il est à l'une des extrémités de cette plaine, de sorte que la cavalerie de Commius n'avait qu'à descendre le coteau pour y prendre la position indiquée par le texte suivant; « il se trouve sur la route même par laquelle avaient débouché successivement
le Vercingétorix * et César et par laquelle les troupes gauloises devaient arriver de chez les Eduens ; — enfin le nom d'Intria rendrait la chose certaine si l'on pouvait en douter. Ce nom appartient en effet à un hameau dlzernore situé entre le point dont je parle et les restes d'ouvrages romains que j'ai décrits plus haut : par conséquent, à l'époque du siège, l'emplacement occupé aujourd'hui par ce hameau se trouvait entre le camp de Commius et les lignes de César, et dans la langue latine les soldats du proconsul devaient appeler cet espace loca interiora ou tout simplement interiora. C'est cet interioYa qui est devenu peu à peu et par une légère altération le nom moderne A'intria. »
Dès le lendemain, la cavalerie gauloise descendit dans la plaine, tandis que les assiégés, électrisés, sortaient d'Alésia, se rangeaient en bataille sous ses murs aux pieds desquels ils avaient construit quelques ouvrages en terre dont les vestiges subsistent encore. 11 semble qu'un peu de confusion ait d'abord régné dans le camp romain, car les guerriers de Vercingélorix purent combler le premier fossé avec des claies et des fascines, sans que les légions aient cherché à les empêcher de le faire.
Mais nous croyons que ce trouble dura peu d'instants. Le proconsul rétablit promptement l'ordre et distribua son armée entière sur les deux lignes de retranchements. Puis il donna l'ordre à sa cavalerie d'attaquer celle des Gaulois. Les archers et les troupes armées à la légère qui combattaient entre les cavaliers de l'armée de secours criblèrent les turmes de César qui paraissaient avoir lâché pied, poursuivies par les huées des assiégés et de toutes les troupes gauloises campées sur la colline que nous avons décrite. Des positions occupées par les Romains, on pouvait aussi suivre toutes les péripéties de la lutte qui, commencée vers midi, ne se termina que le soir. Pendant longtemps la victoire fut indécise. Enfin, vers le soir, une charge exécutée par les Germains la fit pencher du côté des Romains. Les
1. M. Gravot fait du mot Vercingétorix un titre, une dignité et non pas un nom.
cavaliers gaulois ayant pris la fuiie, les archers furent enveloppés et taillés en pièces.
Un jour entier se passa sans que de part ni d'autre on en vînt encore aux mains. Au camp de l'armée de secours, l'animation était grande. On travaillait sans relâche à faire une grande quantité de chiies, d'échelles et de harpons. Quand on se crut assez bien approvisionné, c'est-à-dire vers le milieu de la nuit, les Gaulois sortirent de leur camp en silence et s'approchèrent des retranchements élevés par les légions dans la plaine. Tout à coup ils poussèrent de grands cris pour avertir les défenseurs d'Alésia. Puis ils jetteront les claies sur les fossés et attaquèrent le rempart à coups de flèches et de pierres.
Yercingétorîx 6t aussitôt sortir ses troupes. Les Romains occupèrent bientôt toutes les portes, et il y eut un furieux combat dans lequel César avoue qu'il fit de grandes pertes. Il paraît même que l'attaque de l'armée de secours fut si vive, que le proconsul dut tirer des renforts de postes éloignés pour secourir ses lieutenants M. Antonius et C. Trébonius qui étaient chargés de défendre la partie de la contrevallation dont la conquête était l'objectif des Gaulois. Certainement, sans leurs machines, les Romains eussent été perdus.
Les guerriers du Pen-Tiern ne purent pas apporter malheureusement un grand concours à leurs frères. César nous dit que tant qu'ils se servirent de leurs frondes et de leurs arcs en bois d'if rouge aux' cordes en nerfs solidement tressés, ils causèrent quelque mal à ses légions. Lorsqu'ils s'approchèrent de la circonvallation, «ils s'embarrassèrent dans les chausse-trappes. Les uns se transpercèrent en tombant dans les fossés ; les autres furent écrasés par les traits lancés du rempart et du haut des tours.»
Mais le jour étant sur le point de paraître, les Gaulois battirent en retraite, craignant d'être chargés en flanc par les légions qui occupaient les hauteurs. Elles. n'avaient pu donner, ne sachant ou se porter à cause des ombres de la nuit. Les assiégés durent aussi rentrer dans la ville, après avoir comblé les premiers fossés.
La sitaation des Gaulois devenait difficile. Ils venaient d'être repoussés deux fois en trois jùurs et avaient subi de grandes pertes. Les attaques dirigées par les chefs qui commandaient Tarmée de secours avaient élé bien inhabiles. Au lieu de concentrer tous leurs efforts sur un seul point, pour ainsi dire, ils auraient dû menacer à la fois plusieurs parties des retranchements. De cette façon ils auraient dû facilement remporter l'avantage.
Il semble que les brenns à qui était échu le commandement suprême tinrent une sorte de conseil de guerre auquel furent admis quelques Mandubiens qui, sans doute, s'étaient joints à la grande armée gauloise. € Ils apprirent ainsi la situation de nos forts supérieurs, nous dit César, et leur genre de défense. Au nord était une colline qu'on n'avait pu comprendre dans les lignes*, à cause de son étendue ; on avait été obligé d'établir le camp sur un terrain en pente, et dans une position assez désavantageuse *. »
Les auteurs ne sont pas tous du même avis sur cette dernière colline. Les défenseurs d'Alise-Sainte-Reine ont cru la reconnaître dans le mont Rhéa, qui, suivant eux, réalise d'une manière complète les conditions exigées par les Cornment air es.
A Izernore, nous trouvons l'immense plateau de Samo- ;gnat « qui eût exigé pour l'enceindre, un détour de plus 4e dix kilomètres (nimia magnietudo circuitus *). » C'est précisément sur ce point qu'existent encore des traces de fortifications. Les terrassements énormes qu'on a faits ont beaucoup modifié l'aspect des lieux qui, certainement à l'origine étaient fort peu en pente {leniter declivï), comme le disent les Commentaires,
Le proconsul nous affirme que ce point était vulnérable. Cela ne peut se comprendre que par la comparaison des autres mieux fortifies et naturellement aussi d'un accès plus difficile.
Nous entrons maintenant dans la partie la plus sombre