CHAPITRE IV
Le théâtre gaulois. — Il fut en honneur de bonne heure chez nos ancêtres. — Les parcs Gwarenou ou parcs des jeux. — Témoignage de divers auteurs. — Le Sabad ; le sabadios. — Enceinte des jeux dramatiques. — Les parcs gwarenou ne sont pas des cirques romains.
— Intervention de la linguistique à propos des gwarenou. — Ossian et Mac-pherson. — Les cérémonies religieuses, les foires et le théâtre. — Les mystères du moyen âge. — Les aires neuves. — Les pantomimes et les danses. — Les pièces de théâtre proprement dites.
— Les drames, les féeries. — Le théâtre bardique. — Les traditions de l'Inde védique à propos de poésie. — Deux classes de bardes. — La musique chez les Gaulois. — Opinion de Fétis. — Jules César n'était pas artiste. — Athénée, Diodore de Sicile, les (puvres d'Ossian, à propos delà musique gauloise. — Les Gaulois connaissaient-ils l'harmonie? — Les instruments de musique gaulois : lescarnix; les flûtes primitives; la bombarde; la cornemuse; la soumponiah, les harpes et les monnaies phéniciennes; la cithare et Fétis. — La rote, crowth, crouth, cruisigh ; les boucliers à bosses ; les pierres chantantes.
Les Gaulois avaient, nous l'avons déjà dit, un grand respect pour les bardes, ces chantres inspirés des nobles actions. Les scènes dialoguées racontant les exploits des héros devaient avoir pour les Gaulois un intérêt tout particulier, et, du reste, les bardes ne durent pas négliger ce puissant moyen d'in- . struire le peuple et d'exalter son enthousiasme en faveur de la patrie. Il est donc évident que le théâtre fut en honneur et de très bonne heure chez nos aïeux. A défaut d'autres preuves, nous pourrions invoquer le grand nombre de ces champs, de ces enceintes presque circulaires connues encore de nos jours, en Bretagne, sous le nom dépares gwarenou ou parcs de jeuXy expression traduite en latin par theatra, comme nous le verrons bientôt. Pour l'instant, nous nous bornerons à demander des preuves aux auteurs de l'antiquité ; il en est
un surtout, Posidonius, dont le témoignage est bien précieux. Cet auteur a vécu de cent trente-neuf à cent quarante ans âvaiit l'ère vulgaire, et voici un passage de ses œuvres dans
lequel il est question du théâtre gaulois <r D'autres pour
une somme d'argent ou d'or ou pour un certain nombre de tonnelets de vin, après s'être bien assurés que le prix convenu sera payé et après en avoir disposé en faveur de leurs proches ou de leurs amis, s'étendent en plein théâtre le dos sur leurs boucliers ; puis, quelqu'un s'approche d'eux et leur coupe la gorge avec une épée *. ^
Et remarquons que Posidonius dit : « en plein théâtre. » Il est clair que cet auteur n'a pu employer cette expression sans intention, il a certainement voulu attirer rattentîon du lecteur sur ce fait. Il n'est pas moins évident que, d'après le témoignage du philosophe grec, contemporain de l'époque qui nous occupe, que des locaux étaient affectés chez les Gaulois aux représentations dramatiques, c'étaient sans contredit, les parcs 'gwarenou. — Le spectacle auquel Posidonius fait allusion ne devait pas simplement consister dans le meurtre volontaire d'un homme que les sentiments religieux de sa nation poussent à mépriser la mort *, cette mort devait être préparée, amenée dans un but dramatique et pour donner probablement un dénouement des plus tragiques à la pièce. Du reste, il n'y a là rien qui doive nous surprendre : Posidonius, qui appartenait à la secte des stoïciens, s'occupait peu des détails de la pièce, ce qui l'intéressait au point de vue de sa philosophie, c'était la fin du drame gaulois qui prouvait en faveur du peu de cas qu'un philosophe doit faire de la vie.
Ecoutons l'opinion d'un auteur contemporain. M. de la
1. Cf. Posidonius, édit. Wyttenbach et BuUiot, lu, Cité gauloisCf p. 175. 2 Non paventis fuuera Galliae (Horace, iv, od. 14.)
... Quos
... Haud urget lethi metus. Inde ruendi
In ferrum mens prona viri animse que capaces.
Mortis, et ignavum rediturae, parcere vitae.
(Lucain, Phars., lib. I. — Cf. César, D. de bello gallico, VI, iv.
Villemarqué* nous dit : « On a la certitude du théâtre et par conséquent de jeux dramatiques dans l'île de Bretagne aux premiers siècles de Fère chrétienne. Les lieux où ils étaient représentés portaient le nom caractéristique de gwarenou; ils ont portés plus tard celui de plan guaré dans la Cornouaille anglaise et y ont servi jusqu'au vii° siècle. Je serais disposé à prendre aussi pour d'anciennes enceintes théâtrales quelques-uns des clos connus en Bretagne sous la dénomination de gwarenou; c'est le nom que donnent les villageois au cirque célèbre de Locmariaker. Toutes ces enceintes * étaient en plein air et de forme plus ou moins circulaire. » M. de la Villemarqué aurait pu, suivant nous, être plus affirmatif en ce qui concerne le cirque de Locmariaker, d'autant que toutes les légendes qu'on peut recueillir dans le pays breton sur les parcs gwarenou portent un cachet absolument celtique. Aucune ne fait allusion à des combats de gladiateurs; s'il y a eu des jeux sanglants chers aux Romains et donnés à Dariorigh (aujourd'hui Locmariaker), les paysans n'en ont pas gardé le souvenir ; en revanche, ils parlent toujours des danses qui avaient lieu jadis dans le ipATc gwarenou. La façon dont ils nous en parlent nous fait songer aux temps de l'époque gauloise. Les traditions qu'on recueille sur les parcs gwarenou sont partout les mêmes; enfin la forme de ces emplacements ne varie guère : ce sont des sortes d'hémicycles, du côté opposé à l'entrée se trouvait un lieu sacré de forme circulaire dans lequel il n'était point permis de pénétrer. C'était autour de cette enceinte sacrée qu'on exécutait la nuit des danses merveilleuses, au dire des paysans bretons. Ces jeux nocturnes étaient appelés à Locmariaker le sabad; c'est l'origine du sabalh des sorcières qui vient du terme sabadios, un des noms sous lequel le soleil était adoré en Phrygie d'abord, puis en Grèce. Nous serions donc à la fois en présence d'un lieu de culte et d'un lieu de plaisir, comme l'indique implicitement du reste le mot parc gwarenou.
1. De la Villemarqué, voyez dans la préface du Grand mystère de Jésus rétude intitulée : Le théâtre celtique.
Enfin, la numismalique vient aussi corroborer nos précédentes suppositions. On a trouvé dans le parc gwarenou de Locmariaker une pièce d'or qui n'était pas d'origine romaine. C'était une monnaie beaucoup plus ancienne, elle datait de l'indépendance gauloise. On venait donc avant la conquête dans le champ des jeux! Ajoutons que Dariorigh (Locmariaker) était par rapport à Gwenned (Vannes), ce que le Pirée était pour Athènes, c'est-à-dire le port commercial et militaire des Yenètes. Du reste, les savants travaux du docteur Fouquet tendent à prouver que Gwenned était peutêtre la capitale politique d'une des plus puissantes tribus de l'Armorique.
C'était à coup sûr une cité sainte, car son nom de gwenned signifie la Blanche, et le blanc était la couleur sacrée, celle des vêtements des druides et des druidesses, celle aussi que portaient les personnes en deuil. Nous dirons aussi que Tauteur que nous avons cité a reconnu sur les landes qui environnent Vannes un grand nombre de blocs de pierre qui appartiennent très certainement à d'anciens autels gaulois. La grande quantité qu'on en trouve fait songer à quelques vaste sanctuaire.
On conçoit aisément que les Gaulois aient eu à Dariorigh une enceinte destinée aux jeux dramatiques. On peut admettre aussi que les Romains vainqueurs des Venètes dans un combat naval resté célèbre, aient voulu transformer une ville qui commandait l'entrée du Morbihan ; or, une de leurs premières transformations fut sans aucun doute de convertir le champ des jeux en théâtre ou pour parler plus exactement en cirque.
Quand bien même on pourrait nier avec autorité les conclusions qui précèdent et dire que l'origine du cirque qui nous occupe est romaine, ces négations ne prouveraient rien contre notre thèse, car on ne peut admettre que les Romains aient eu des théâtres ou mieux des cirques dans tous les parcs gwarenou de la Bretagne, de la Cornouaille anglaise, et cela pour plusieurs motifs. Nous en citerons un seul. Pour affirmer l'origine romaine de ces cirques, il faudrait au moins retrouver auprès des enceintes contestées
quelques ruines romaines; or jusqu'à ce jour aucune n'a été retrouvée.
Il est vrai qu'à défaut d'arguments sérieux certains archéologues prétendent que les gwarenou sont romains par l'excellente raison que ce mot est une corruption du latin arena, arène. Or arena est un singulier, il serait donc traduit par un pluriel; et le singulier de gwarenou est gwaré, qui a peu de ressemblance avec le mot latin, puisque Vn disparaît, et que c'est lui en grande partie qui établit les rapports sur lesquels se sont fondés certains archéologues. Nous ajouterons que le g'tfc^ du commencement n'arrête pas ceux-ci, ils prétendent qu'il se retrouve encore dans bien des noms bretons dont l'origine est évidemment latine; ainsi gwin dérive de vinum.
Les Bretons, et avant eux sans doute les Gaulois, mirent un gw devant tous les mots latins empruntés par eux quand ces mots commençaient par un v: Ainsi donc, pour cette catégorie d'archéologues, il n'y aurait qu'une question d'écriture et de prononciation. Pour s'approprier arena, ils n'avaient donc pas besoin de ce gw, dont la présence en tête du mot est en contradiction avec toutes les règles de la linguistique.
Il y a donc lieu, suivant nous, de laisser le mot gwaré,Siu\ Bretons, aux Gaulois. Il convient également de faire remonter jusqu'aux temps de l'indépendance gauloise ces gwarenou dont les gloses d'Oxford nous donnent le sens en latin; enfin la pièce de monnaie de Locmariaker doit aussi nous servir de guide dans la véritable voie.
Pour terminer cette dissertation, nous citerons aussi Suétone, qui nous dit positivement que Jules César dans les jeux qui suivirentson quatrième triomphe, et après lui l'empereur Atteste, donnèrent dans un seul jour des jeux scéniques dans tous les quartiers de Rome et en toutes les langues connues*.
Auguste, pas plus que son oncle illustre, n'aurait pu exécuter ce projet, si parmi ses prisonniers, ses esclaves, il n'avait pu rencontrer des Gaulois aptes à jouer sur un théâtre et à