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Suétone, Vie de César, 39, et Vie d'Auguste

remplir les rôles écrits pour la circonstance par quelquesuns de ces bardes faméliques et errants qui étaient la honte de leur caste et que les hasards de la guerre avaient conduits à Rome, chargé^ de chaînes. César fit un million de prisonniers : dans ce million il n'est pas douteux qu'il y ait eu beaucoup d'hommes et beaucoup de femmes habitués aux jeux scéniques des Gaulois.

Ainsi donc, Suétone nous fournit un nouvel argument. Voyons si Ossian, ce vieux barde, ne peut, lui aussi, nous apporter quelques preuves à l'appui de notre thèse, et disons tout d'abord qu'on a prétendu qu'Ossian n'avait jamais existé et que Mac-pherson l'avait inventé pour donner plus de sel, plus de piquant à des poésies qu'il voulait publier. Aujourd'hui personne ne met en doute qu'au m® siècle de notre ère, il n'ait existé un poète sublime du nom d'Ossian. On pense que Marc-pherson a eu entre ses mains des fragments de vieux poèmes qu'il a eu le tort de modifier parfois, de compléter, d'arranger au goût de ses lecteurs, qui auraient peut-être été effrayés des mâles et vigoureuses beautés de l'original. Mac-pherson a fait pour le grand aveugle « Enfant de l'harmonie * ce que le bon Ducis a fait pour Shakespeare. En un mot, il a trahi l'auteur qu'il voulait faire connaître. TraducloVy traditor.

Les travaux de VOssianie society, les recherches de nombreux auteurs anglais ou français, ont beaucoup élucide la question; aussi pouvons-nous, dans une certaine mesure, nous appuyer sur Ossian. Cet auteur nous montre dans plusieurs passages de ses poèmes des traces de représentations dramatiques véritables, et quand on connaît avec quelle persistance la race celtique a conservé ses vieilles coutumes, il est permis de supposer que ce qui avait encore lieu en Calédonie au m* siècle devait à plus forte raison être en usage aune époque moins troublée. Il est surtout permis de penser qu'il y avait la plus grande analogie entre les Gaulois du temps de César, ces Calédoniens fils de la même race, qui étaient encore païens, quand Ossian chantait leur gloire et leurs combats contre Caracul, c'est-à-dire Caracalla.

Du reste, dans les œuvres du grand barde, il est souvent

question de fêtes et de festins chez les chefs. Est-ce que nos aïeux à la longue chevelure n'avaient pas, eux aussi, des fêles dans lesquelles l'hydromel coulait abondamment? Est-ce qu'un des Brenns les plus puissants ne donna pas un festin qui dura toute une année et auquel par son ordre tous les passants étaient conviés.

Les Calédoniens avaient comme les Gaulois, des bardes qui chantaient les exploits des chefs; malheureusement, il ne nous est pas parvenu de ces bardits au souffle superbe qui enthousiasmaient les guerriers de notre pays. Mais à défaut de ces bardits, n'avons-nous pas Ossian pour nous éclairer. La forme employée par lui dans les fêtes devait l'être partout ailleurs. Cette forme quelle est-elle parfois? La forme dramatique. Nous allons le voir.

La forme dialoguée que des gestes rendent plus expressive convient admirablement aux instincts de notre race. Les Gaulois et, après eux, les Français ont toujours été épris du mouvement en littérature, comme en toute autre chose. Nous adorons le théâtre et nous ne pourrions nous empêcher de rire en écoutant le récit d'un de ces interminables poèmes que Tantiquité faisait plus qu'admirer, qu'elle vénérait. — Voltaire a tenté d'écrire une Henriade. Quel résultat a-t-il obtenu? Un bien mince, avouons-le! Il aurait complètement réussi en traitant le même sujet soit dans un drame, soit dans une comédie.

Mais revenons au théâtre gaulois. — Les cérémonies religieuses coïncidaient avec des grandes assemblées commerciales, pendant lesquelles on donnait aussi des représentations théâtrales. Les populations qui se rendaient dans ces assemblées, dans ce que nous nommons des foires, campaient sous des tentes, et tout le temps qui n'était pas consacré aux affaires, l'était au plaisir. Aucune distraction, le caractère gaulois étant bien connu, ne devait être plus goûtée que le spectacle de jeux scéniques représentés soit sur des tréteaux, soit dans des enceintes affectées à cet usage dans les parcs gwarenoUy qui avaient, nous l'avons déjà dit, un double caractère : c'étaient à la fois un lieu de plaisir et une sorte de sanctuaire. Il semble, en effet, que chez nos

pères comme chez beaucoup d'autres peuples, le théâtre ait eu un lien de parenté avec la religion. Du reste^ pendant le moyen âge, nous étions pour ainsi dire imbus des idées gauloises, puisque non seulement des théâtres étaient placés sous le porche même des cathédrales, mais même dans Tintérieur des églises ; on jouait les mystères, c'est-à-dire des scènes dans lesquelles figuraient des saints et des saintes; on représentait même la passion de Jésus-Christ. — Dans certaines régions de la France, où le culte druidique avait été en grand honneur, on alla même jusqu'à danser et exécuter des pantomimes grotesques, pour ne rien dire déplus*, par imitation de ce qui se faisait sans doute au temps du paganisme. Voici à cet égard ce qu'on lit dans le Parfait Missionnairey page 185 : « On souffrait en quantité d'endroits que les jeunes gens des deux sexes dansassent une partie de la nuit, et l'on eût presque cru commettre une impiété que de les empêcher de célébrer les fêtes des saints d'une manière aussi profane. »

Mais revenons aux parcs gwarenou. Il semble que ces enceintes n'ont jamais été délimitées par ces énormes blocs de pierres qui se dressent sur un si grand nombre de landes bretonnes. Nous supposons que ces enceintes n'étaient entourées que de simples cordes. C'est ainsi que les paysans de la vieille Armorique délimitent encore ces lices populaires dans lesquelles ils luttent pendant la belle saison.

Lorsqu'une représentation devait avoir lieu dans un emplacement désigné, il est probable que l'arène réservée aux acteurs devait être préparée de la même manière que. le sont encore les aires neuves. Chacun des Gaulois qui demeurait dans un certain rayon, tous les hommes d'un clan, par exemple, apportaient la terre jugée nécessaire pour

1. Cette tolérance était bien opposée à Tavis de certains évêques bretons, qui pourtant, malgré leurs prescriptions, devaient fermer les yeux sur les excès chorégraphiques. Voici deux fragments bien curieux que nous citerons à Tappui : « Statuimiis nechoreœ fiant in ecclesiis.., quod facientesaut cantUenas cantantes in iisdem eaxommunicavimus. » Statu la synodalia ecclesiaeTrecorensis adannum 1320 et statuta ecclesiœ Corisopitensis ad annum 1768.

dresser la surface du sol *. En effet les jeux scéniques ne revenaient qu'à des intervalles souvent assez éloignés dans un pays aussi fréquemment troublé que Tétaient les Gaules : il fallait donc^ chaque fois qu'on se proposait de donner une représentation, refaire pour ainsi dire l'arène.

De toutes les manifestations dramatiques du génie d'un peuple, la plus ancienne est à coup sûr la pantomime; c'est donc par elle et surtout par la danse, qui avec la pantomime, a tant de points de contact, que nous commencerons.

Et tout d'abord nous devons envisager la pantomime sous deux aspects différents, car elle prend son origine dans les cérémonies en l'honneur des dieux; aussi certains gestes, certaines attitudes sont réglés par le rituel ; de là, pour ainsi dire, une pantomime religieuse et une pantomime profane. — La danse estintimement liée à la pantomime religieuse, on peut même dire que celle-là est née spontanément de la joie humaine, ce fut pour ainsi dire la première prière. La parole cadencée, l'hymne en un mot n'a dû venir que plus tard. Au surplus, les hommes pouvaient sauter et bondir à une époque où il n'est pas bien certain que leur conformation leur permît d'articuler des sons, de les moduler, enfin d'avoir un langage. Lorsque les conditions de l'existence humaine eurent changé, quand la civilisation se fut un peu développée, les hommes cherchèrent à régler leurs pas, et sous l'influence des idées religieuses, ils eurent la prétention d'imiter dans leurs danses les différents mouvements des astres au sein des cieux. — Dans son Voyage dans le Finistère, Cambry nous a donné un hymne celtique fort curieux, qui prouve jusqu'à l'évidence que les figures décrites en dansant par nos pères avaient la prétention de rappeler les immenses orbites des astres. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que les danses originales de nos paysans soient presque toujours des rondes, celles-ci sont les cercles sacro-saints des Gaulois.

Dans la danse primitive, la pantomime tenait peu de place.

1. Cf. De la Villemarqué, In Barzas-Breiz, la pièce intitulée : Chanson de Vaire neuve.

mais lorsque la poésie vint guider les pas des danseurs, elle apparut, et' bientôt même elle joua un rôle fort important. Âusone nous apprend que les Gaulois accompagnaient les récitations de leurs poésies lyriques de pantomimes extrêmement expressives. C*est ce qu'il dit de la manière suivante : <c Erato danse des pieds, du corps et même du visage (saltat pede, corpore, vultu). >

Ainsi donc, longtemps après la conquête de notre pays par les Romains, un, poète, qui pourtant n'écrivit qu'en latin, nous apprend que dans les Gaules il y avait des règles de déclamation toutes spéciales et que la muse Erato elle-même oubliait sa gravité pour danser.

Abordons maintenant le théâtre véritable, nous nous occuperons des pièces dont nous parle trop vaguement Posidonius. — Quelles étaient donc ces pièces que l'on jouait et qui parfois entraînaient la mort d'un homme. Ce devait être plutôt des poèmes dialogues que des pièces proprement dites. Les acteurs nomades qui les donnaient, soit dans les parcs gwarenou, soit plutôt sur des estrades dans les marchés, devaient s'inspirer de légendes qui avaient cours dans la contrée où ils se fixaient momentanément.

Les Gaulois sont peut-être le seul peuple n'ayant pas eu de divinités personnifiant l'amour. Nous pensons donc que ces drames qui passionnaient la foule devaient exprimer des sentiments empreints de peu de tendresse. Ce devait être une suite plus ou moins longue de scènes et d'épisodes toujours assez mal reliés les uns aux autres. Ces drames devaient être rimes et chantés, car les Gaulois n'admettaient point qu'une poésie ne fût pas accompagnée des sons d'un instrument. Composer un poème et chanter, c'était pour eux une seule et même chose. Les conceptions dramatiques des Grecs avec leur sobriété caractéristique avaient besoin d'être savamment écrites et longuement étudiées. Le génie de la race celtique est tout autre. Ce qu'il veut : c'est le mouvement, la diversité. Quoi de plus varié, de plus mouvementé que ces poèmes dialogues gaulois qui changeaient sans doute vingt fois de milieu comme les beaux drames de Shakespeare.

Nous pensons également que la féerie devait être un des

éléments de Tart dramatique gaulois. U est évident que nos pères, qui n'osaient pas élever des statues aux dieux, évitaient de les faire intervenir sur la scène. Une pièce analogue à Amphytrion était donc incompatible avec les idées reçues dans notre pays à l'époque du druidisme.

Mais on était moins scrupuleux à l'égard des korrigans, des duz et de tous les autres génies si nombreux dans la mythologie celtique, surtout à l'égard de ces monstres souvent à voix humaine dont le souvenir ne s'est pas encore effacé entièrement dans certaines contrées de notre France. Il se peut fort bien que la tarasque de nos méridionaux ne soit qu'un animal fantastique gaulois dont le souvenir a été christianisé avec la légende de sainte Marthe, la patronne de l'église de Tarascon-sur-Rhône. Les fêtes et les jeux où figure la tarasque sont pour nous originaires d'un drame féerique gaulois.

Les druides étaient de grands metteurs en scène; ils avaient le secret d'une préparation, une sorte de pommade phosphorescente qui leur permettait, quand ils le jugeaient à propos, de s'entourer comme d'une lueur étincelante. Celte préparation devait être utilisée dans les théâtres.

Etudions maintenant le théâtre bardique. Nous désignerons sous ce nom l'ensemble des œuvres dramatiques qui ne s'adressaient plus toujours à la masse du peuple, ces œuvres n'étaient pas improvisées. Elles étaient entièrement écrites en vers, et sans doute en vers d'une structure difficile et compliquée. S'il nous est permis de nous former une opinion en jugeant par analogie, il est à remarquer que les poètes de race celtique ont toujours recherché les rythmes compliqués, voire même bizarres. Dans les réunions poétiques du pays de GalleSy on couronne tous les ans des œuvres écrites d'après des règles très strictes, et qui feraient le désespoir de bon nombre d'écrivains français s'il leur fallait appliquer ces règles pour mériter le nom de poètes. Ce qui nous prouve l'antiquité de ces mètres, c'est qu'on les retrouve dans les traditions de l'Inde védique. Or les ïndous de ces époques reculées étaient relativement très voisins de l'époque où un double courant d'émigration amena le fractionnement des

tribus de l'Asie. Nous pouvons donc demander souvent des renseignements au Rig-Véda sur tout ce qui concerne la race gauloise.

Tout chez nos pères était matière à représentations dramatiques : la naissance, le mariage et jusqu'à la mort; mais c'était surtout la guerre et les combats qui fournissaient les pièces les plus intéressantes. Les bardes étaient les auteurs dramatiques, pour employer une expression bien moderne. Ces bardes gaulois écrivaient aussi pour les chefs, des poèmes dialogues que Ton représentait devant eux.

Il y avait deux sortes de bardes qui devaient s'occuper de jeux dramatiques, les bardes attachés à la personne des chefs et ceux attachés plus spécialement à un clan. Leur mission consistait à exalter la gloire des chefs ou celle d'une peuplade. Ils ne pouvaient mieux le faire qu'en écrivant des poésies que Ton pouvait représenter.

La gloire d'une tribu se confond souvent avec celle de ses chefs, aussi les œuvres des bardes nationaux devaient-elles beaucoup ressembler à celles de leurs émules. Tous les poèmes attribués à Ossian, par exemple, sont écrits pour vanter les hauts faits de Fingal et des principaux chefs de son entourage. Il devait en être de même de la plupart des poèmes composés par les bardes gaulois. Ceux-ci se recrutaient parmi les gens de toutes les classes de la nation. Le jeune homme devenu druide ou barde était, ipso facto, libre, bien que son origine fût servile. C'est ce que nous exprime de la manière suivante un des plus grands poètes de la race celtique : « Le rameau de bouleau tire le pied de Ventrave, »

Voilà qui est clair !

Après avoir examiné et passé en revue tout ce qui concerne le théâtre gaulois, nous devons nous demander si nos ancêtres à la longue chevelure possédaient une instruction musicale assez avancée pour leur permettre de chanter une œuvre en parties. — Si nous voulons remonter à l'origine de l'art musical, nous trouvons que les manifestations les plus anciennes de cet art sont originaires de l'Asie. Or, au dire de Fétis, les Orientaux n'ont jamais admis que l'unisson; aujourd'hui encore les peuples de l'Orient ne connaissent

que ce genre. Il en a été de même chez les Grecs et chez les Romains, ces deux peuples qui avaient porté la musique à un si haut degré de perfection.

Après avoir dit que les Gaulois, poussés par diverses influences,, auraient pu se créer un génie musical en opposition même par certains côtés avec celui de la grande race à laquelle ils appartenaient, Fétis pense qu'il n'a pas dû en être ainsi : il base son argumentation sur ce que Jules César ne parle point dans ses Commentaires du chant en parties, de l'harmonie. Cette particularité n'eût point échappé « à l'attention d'un homme si bien initié aux arts et doué d'une si rare intelligence *. »

César, comme tous les conquérants, n'était nullement artiste, il n'avait aucun sentiment des choses de l'art, voilà ce que nous répondrons à Fétis. Le même auteur ajoute à l'appui de sa thèse que les écrivains qui vinrent après César dans la Gaule ne fournissent aucun renseignement dont on puisse conclure que l'harmonie était en usage chez les Gaulois. — Nous répondrons à cette objection que le nombre des auteurs grecs ou latins qui ont écrit sur notre pays après César, est assez restreint. Est-ce Athénée, un grammairien, qui pouvait se préoccuper de la façon dont nos pères comprenaient la musique ? Est-ce Diodore de Sicile ? Cet auteur ne connaissait que le midi des Gaules, laquelle contrée était entièrement sous l'influence de Massalia, dont les coutumes étaient grecques. Et quels étaient les peuples que les Phocéens avaient remplacés dans cette région ? les Ligures. La Gaule du Nord, c'est-à-dire la véritable Gaule, n'était pas connue du célèbre écrivain, qui du reste ne rapportait les faits que par ouï-dire et qui ne semble pas avoir eu comme objectif de tracer un fidèle tableau de la civilisation de nos pères. Ses impressions de voyages y nous ne pouvons nommer autrement les récits de Diodore, ne sont pas sérieusement écrites el nous ne saurions y ajouter trop de créance.

Du reste, s'il nous fallait donner uji exemple de la conscience avec laquelle les auteurs de l'antiquité parlaient de

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