Paul Orose, V, xiv
«. Tite-live, EpUotne, XI.
dut naître vers l'an 82 avant notre ère. Nous ne reviendrons pas ici sur le sens du mot Keltily et nous renverrons le lecteur à rétymologie que nous en avons donnée dans la préface de ce livre. Mais nous étudierons l'autre nom qu'il portait, celui sous lequef il est le plus connu. Le dialecte irlandais, les linguistes l'admettent, est encore assez semblable à la langue que parlaient nos aïeux. En irlandais, Vercingétorix signifierait le Grand Chef des braves *. Keltil, le père de notre héros, était à la tête d'une des plus puissantes confédérations. Il rêvait de réunir en un seul corps de nation toutes les tribus qui couvraient le vaste sol des Gaules. Son œuvre était assez avancée pour qu'il pût croire à sa réussite complète et définitive. Il pensait donc que son fils serait un jour le chef suprême d'un grand peuple. Il pouvait dès lors, sans trop de fatuité, le nommer Vercingétorix, Mais il voulait associer son œuvre à l'œuvre que ferait son successeur. Il voulait que le nom du précurseur ne fût pas éclipsé complètement par un autre. Noire héros fut donc nommé Keltil comme son père.
Les autres étymologies fournies pour le même nom ont une signification analogue. Toutes expriment une idée de puissance, de groupement, si nous pouvons nous exprimer de la sorte. Dans toutes, apparaît la pensée d'une nation se constituant sous l'égide d'un chef unique.
Quelques auteurs ont cru que Vercingétorix n'était pas un nom d'homme, mais un titre, et ils ont pensé qu'il y avait là un second exemple de la confusion arrivée à propos du titre de brenn dont les Romains ont fait le redoutable Brennus, Nous trouvons absolument fausse cette thèse. Comment, en effet, n'être point frappé de sa fausseté quand on voit des monnaies porter ce seul mot : « Vercingétorix ^. On ne frappe point de monnaies portant le titre d'un chef d'État sans un nom d'homme à côté.
Les noms gaulois avaient presque toujours une signification. Il nous en vient un à la pensée dont la forme rappelle
1 . De Ver, grand ; Kïngeath oh Kingeadhy brave, et riaj, reix, rixe, ou righy chef.
beaucoup celle du mot qui nous occupe eu ce .moment; c'est Eporedorix qui signifie : le chef des dompteurs de chevaux, ou, pour mieux dire, très probablement le hardi cavalier. Nous n'ignorons pas aussi que nos ancêtres croyaient que les noms terribles en imposaient à l'ennemi. Ne voyons-nous pas là encore une raison qui milite en faveur de notre système. Keltil voulait aussi que son fils eût un nom sonore, comme cri de guerre à jeter au milieu de la mêlée et des combat!^. Nous n'insisterons pas sur ce détail, et nous passerons à la biographie du héros gaulois.
La mère de Vercingétorix était une de ces vaillantes femmes qui suivaient leurs maris et leurs fils dans toutes les expéditions ; aussi quand l'enfant vint au monde, elle appuya, suivant la coutume, sur ses lèvres entr'ouvertes la lame froide et unie du glaive de Keltil. Le premier acte de l'enfant fut donc un salut à l'arme favorite de sa race, de cette arme dont le Gaulois ne se séparait jamais. En effet le glaive du guerrier l'accompagnait à travers toutes les circonstances de la vie; il était insaisissable, le créancier pouvait tout prendre dans la maison de son débiteur, excepté son glaive qui le suivait jusque dans la tombe.
Dès que Vercingétorix fut en âge de comprendre, il vit les efforts de son père en faveur de la cause nationale. Nous admettons volontiers avec Francis Honnier que dans sa jeunesse il dut vayager chez les chefs qui s'étaient ligués avec Keltil. Nous pensons aussi qu'il devait connaître le latin et peut-être le grec ; cette dernière langue était alors très répandue aussi dans les Gaules.
Keltil devait savoir parfaitement ce que valaient les druides ; il est donc plus que probable qu'il ne confia pas l'éducation de son fils aux adversaires acharnés de la tâche qu'il poursuivait.
Vercingétorix dut être instruit par un de ces bardes dont la mission, nous Tavons déjà vu, était moins de célébrer les dieux que d'exalter les chefs qu'ils servaient et de retracer aux membres des clans les hauts faits de leurs ancêtres.
Vercingétorix était fort pieux, il avait foi dans le maître invisible de Vunivers avec lequel il était cessé conférer seul
à seul, quand il errait sous la voûte épaisse des bois, ou par rinlermédiaire des âmes des guerriers morts po'iir la patrie; car telle était la croyance gauloise.
Jeanne d'Arc écoutait bien ses voix, nous pouvons donc bien admettre que Vercingétorix avait, lui aussi, des visions, sachant surtout, nous venons de le dire, que les Gaulois croyaientà Tintervention constante des morts dans les choses de ce monde.
Quiconque haïssait Rome, quiconque avait souffert à cause d'elle, était bien reçu en Arvernie. La province d'ailleurs n'était pas si éloignée que les plaintes de ses malheureux habitants pressurés par les fonctionnaires venus de la Métropole ne fussent entendues.
Quelle profonde indignation devait s'emparer du cœur de notre jeune héros, quand on lui faisait le récit des vexations et des tortures de tous genres que supportaient les malheureuses tribus englobées dans les possessions romaines !
Quel dégoût devait-il éprouver, quel mépris ressentir pour ces grands personnages romains qui dans toute l'étendue de la Narbonaise se livraient aux opérations de l'usure la plus éhontée ! D'autant qu'à Rome le mot usura n'était jamais pris en mauvaise part, car l'argent était considéré comme marchandise et le prêteur exigeait suivant le client le taux qu'il lui plaisait. Vainement la loi des Douze Tables avait déclaré que l'usure serait unciaria, c'est-à-dire de 1 p. 100 l'an : elle ne put jamais être appliquée, et l'on prêtait depuis 1 pour 100 l'an jusqu'à 24 p. 100*.
Si Vercingétorix était avant tout un guerrier, il n'est pas moins vrai qu'on peut dire que chaque soldat romain avait en lui l'étoffe d'un marchand, d'un brocanteur, pourrionsnous dire ;et défait il en était un. Après chaque victoire ne trafiquait-il pas de sa part du butin ?
Quels sentiments aussi devait éprouver Vercingétorix quand du haut de Gergovie, sa ville natale, il apercevait le
i. cf. E. Bosc, Dictionnaire de VarchéoL et des antiquités chez les divers peuples, v« Usura.
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' sommet de la montagne de Bîbraete, quand il se disait que dans cette cité si admirablement placée pour être un des boulevards de Tindépendance nationale, César, grâce au druide Divitiac, était tout-puissant. Tout jeune, notre héros dût haïr les Éduens. Mais poursuivons notre récit.
Les chefs des tribus confédérées se lassèrent bientôt de rhégémonie du chef Arveme, mais son ascendant sur le peuple était si grand, qu'une rupture de la ligue n'était pas possible. Keltil crut pouvoir employer quelques moyens qui sentaient un peu la dictature. Les brenns des différents clans arvernes qui, eux aussi, souhaitaient plus de liberté et qui étaient encouragés du reste dans leur résistance par les. Romains, entrèrent volontiers dans un complot formé par Gobanition le propre frère de Keltil. Cet homme semble n'avoir agi que poussé par la jalousie et fut aidé dans sa mauvaise tâche par un de ses neveux nommé Ëpadnact. Quand ils eurent bien ourdi toutes leurs trames, ces misérables ne rougirent pas d'accuser Keltil d'aspirer à rétablir la royauté, qui depuis longtemps avait été abolie. Le malheureux brenn des Arvernes, naguère acclamé par tout le peuple, fut cité devant le conct/tumptt6h*CMm, à l'établissement duquel il avait tant contribuée Ces hommes qui avaient tant souhaité leur part dans les affaires de l'État craignaient de se voir ravir le bien qu'ils venaient à peine de conquérir. L'accusation portée par le chef de la faction particulariste avait donc été habilement choisie.
Le peuple ajouta aisément foi aux paroles de Gobanition. Keltil fut reconnu coupable et mourut au milieu des flammes.
Nous pensons que Vercingétorix pouvait avoir vingt ans environ quand ces événements s'accomplirent. Ils nous conduisent à l'an 60 avant notro ère. Le cruel supplice de son père ne modifia point ses sentiments. Certes sa douleur fut grande, mais il ne songea pas un seul instant à rendre le peuple responsable de la mort de Keltil, car dans son aveuglement le peuple tfavait été que l'instrument inconscient de la haine des druides et des prêtres. Vercingétorix vit clairement que la grande coupable était Rome, pour laquelle il sentit encore s'accroître sa haine.
Gobanîtion prit la place de son frère. Le parti antinational ' triompha donc avec lui. Notre héros fut banni, mais ses biens lui furent conservés. A Rome, la proscription entraînait toujours la ruine. Il n'en était pas de même dans les Gaules. En effet, la législation en vigueur dans un grand nombre de tribus était empreinte d'une certaine douceur et d'une grande justice. A cause de la faute ou du crime commis par le père déclaré coupable, on ne frappait jamais les fils innocents.
Rome et Gobanition, son complice, pensaient que l'exil devait briser l'âme de Vercingétorix; il n'en fut rien, l'espérance des bourreaux fut trompée, car la patrie absente grandit sans cesse aux yeux de Vercingétorix. Pas une heure des années qu'il dut passer loin d'elle ne fut consacrée par lui à autre chose, comme nous le verrons, qu'à préparer l'affranchissement définitif de la bien-aimée patrie.
Nous connaissons maintenant quels événements précédèrent dans les Gaules l'apparition de Vercingétorix sur la scène politique. Nous étudierons brièvement la vie de César et nous rechercherons surtout quel était l'état de la civilisation romaine à Tépoque qui nous occupe.
Caïus Julius César, qui pendant toute sa trop longue existence s'appuya sur le peuple, se donnait une illustre origine. Il prétendait descendre à la fois d'Ancus Hartius et de Vénus* ; c'était, on en conviendra, un singulier champion des libertés populaires qu'un homme qui parmi ses ancêtres comptait, disait-il, des rois et des dieux !
De bonne heure César, que sa naissance aurait dû rattacher au parti aristocratique, entra en lutte avec Sylla et encourut sa colère. Il ne dut son salut qu'à l'intercession des Vestales, de Mamercus et d'Aurelius Cotta, ses proches et ses alliés. Sylla ne l'épargna qu'à regret et dit : < Celui que vous souhaitez si vivement de voir sauvé entraînera quelque jour à sa perte l'aristocratie dont avec moi vous avez défendu la cause ; dans César il y a beaucoup de Marins ^. i»