Cé%Ar, de BeU, galL, VI, n
3. Ces faits monstrueux ont été rapportés par M. Duru dans une lecture faite par lui an mois d*ao(it 1879, à Tlnstitut.
Tadministration lui avait été confiée, Cicéron nous dévoile le degré de corruption et de bassesse auquel étaient arrivées les classes dirigeantes affranchies de tout contrôle par les lois de Sylla. Ecoutons parler le grand orateur : € Recou* naissez, juges, la main des Dieux qui n'ont suscité ce grand procès que pour vous donner l'occasion de détruire à jamais les bruits déshonorants qui se répandent sur vous et sur la justice romaine. Une opinion funeste à la République prend chaque jour plus de force et pénètre jusque chez les nations étrangères. On dit qu'aujourd'hui dans les trihunaux l'homme riche et coupable ne peut jamais être condamné. »
Après cette entrée en matière déjà si instructive pour nous, Cicéron nous montre Verres amassant non pas une fortune, mais des trésors si considérables, qu^il en pouvait faire trois parts qu'il destinait, une pour ses juges, l'autre pour Hortensius, son défenseur, l'avocat le plus célèbre de Rome, et la dernière enfin pour lui-même. Ensuite Cicéron nous fait assister à son retour dans la capitale. Il nous passe en revue toutes ses démarches. Verres consuma tout son temps pour faire reculer jusqu'à l'année suivante l'époque où le jugement de son procès devait être rendu. Il espérait qu'alors il aurait des juges mieux disposés en sa faveur. La joie du misérable fut grande lorsqu'il apprit qu'Hortensius, celuilà même qui le défeadait, était consul désigné, et que de son côté Melelias avait toute chance d'être nommé préteur. Il envoya même un exprès à sa femme pour qu'elle connût plus rapidement cette bonne et heureuse nouvelle.
Cicéron, poursuivant ses attaques, nous fait assister, aux ignobles trafics qui eurent lieu dans les comices en vue de faire échouer sa canditature à l'édilité. On conçoit quel intérêt Verres, qui comptait bien s'appuyer sur l'autorité d'Hortensius devenu consul, avait à contrecarrer l'avocat de ses adversaires dans la recherche de l'importante fonction qu'il briguait. Quintius Metellus, consul désigné, et les plus grands personnages de Rome étaient pour Verres, malgré qu'il ne pût rien alléguer pour sa défense. Quintius Metellus alla même jusqu'à faire venir chez lui les députés de la Sicile. Il osa ouvertement les menacer de sa colère et de celle
HISTOIRE NATIONALE DES GAULOIS. 19t
de son frère, alors préteur dans leur pays. Avec indignation, Cicéron s'écrie : < Metellus, qu'appelez-vous corrompre les jugements, si ce n'est ce que vous faites? »
Cicéron ne se borne point à cette attaque personnelle. Parlant d*une façon plus générale, il déclare € que tout le monde à Rome est las de la vénalité dont les sénateurs font preuve quand ils sont appelés à siéger comme juges, et demande le rétablissement du tribunat. » Il dit avec Pompée que « les provinces de la République sont mises au pillage et que la justice est mise aux enchères ».
Le prince de l'éloquence latine, dans un plaidoyer écrit qu'il jSt paraître contre Verres, après que ce dernier eut pris la fuite, abandonnant aux Siciliens 45 millions de sesterces, retrace avec une force de style inimitable tout ce qu'il avait fait subir aux provinces, toutes ses exactions, toutes ses rapines, tous ses vols, toutes ses cruautés, enfin tous ses outrages aux temples des Dieux.
Les admirables paroles de Cicéron ne frappaient pas le seul Verres. Elles atteignaient tous les membres de l'aristocratie romaine qui se rendaient coupables des mêmes crimes dans l'exercice des fonctions dont le gouvernement de la République les chargeait. Elles s'appliquaient également et surtout à César.
Cicéron peut passer pour un type d'honnêteté, au moins relative. Voyons ce qu'il fit en Cilicie dont il avait obtenu le gouvernement. Il nous apprend lui-même que de ce pays ruiné, abimé à ne s'en relever jamais, il sut en une seule année, salvis legibuSy c'est-à-dire les lois mêmes sauvegardées tirer la somme de 2 200 000 sesterces ^
Parlerons-nous des mœurs des grands, nous ne saurions le faire par respect pour nos lecteurs ; nous dirons seulement que le dévergondage le plus effréné, les passions les plus honteuses étaient considérés à Rome comme des faits sans conséquences, que les gens les plus dépravés étaient seuls de mode, et sous ce rapport. César, ce grand perturbateur ro-
1 . Ad familiares, V, 20. Dans cette lettre il est question de complaisances qui de nos jours porteraient un autre nom.
main, était à la hauteur des grands. On peut en juger par des passages de Suétone. Cet auteur n'a-t-il pas dit que César s'était honteusement prostitué à Nicomède, le roi de Bithynie. N'accusait-on pas César, et cela publiquement, d'être le mari de toutes les femmes et la femme de tous les maris. — Du reste, si le feu du ciel qui brûla Sodome etGomorrhe n'est pas une fiction poétique, il aurait pu en toute justice brûler Rome autrement coupable que les villes infâmes que nous venons de nommer.
Le peuple de Rome ne valait pas mieux que les grands. Il était toujours prêt à se vendre pour de l'argent, pour du blé distribué à propos, pour des combats de gladiateurs. Pour celle multitude de gens perdus de dettes et de crimes qui composait la clientèle des opulentes familles, le patriotisme était devenu un mot vide de sens, tant le peuple romain avait dégénéré. Il ne demandait que deux choses, du pain et des jeux (panem et cir censés).
César nous semble mal venu aussi quand il nous fait un tableau si singulier du peuple gaulois. Il était meilleur à coup sûr que celui de Rome. L'esclavage proprement dit n'a jamais existé sur une grande échelle dans notre pays. Cette plaie était béante aux flancs de la société romaine, elle la rongeait. Grâce à l'esclavage, les grands purent acquérir d'immenses domaines et détruisirent avec la petite propriété la race libre et la classe moyenne. Nous savons qu'un Caecilius arriva à posséder 4116 esclaves, 3600 jougs de bœufs et 250 000 têtes de petit bétaiP. Les plus riches brenns gaulois dont l'histoire nous a transmis les noms réunissaient à peine autour de leurs personnes quelques centaines d'ambactes et de soldures.
César, qui releva la cause de Marins, et qui fut appuyé par les plébéiens, valait-il mieux que ces sénateurs cupides et vénaux qu'il voulait renverser du pouvoir? Non certes! Le chiffre de ses dettes était énorme. Il s'élevait, d'après lui, à 10 millions de sesterces, nous l'avons vu un peu plus haut. Ses prodigalités étaient parfois insensées. Nous savons qu'il