CHAPITRE PREMIER
La religion des Gaulois. — Esus, Tarann, Bel, Teutatès. — Le druidisme; étymologie de ce mot. — Spiritualisme des druides; ils sont seuls dépositaires des sciences; ils sont divisés en trois classes : Druides proprement dits. Bardes et Ovates. — Les druidesses ; elles ont le don de prophétie. Les druides du xix* siècle. — Les Semnothées ou adorateurs d'un seul Dieu — Les druides et Pythagore. — Les symboles du culte gaulois; le gui et le chêne; étymologie de ce dernier terme. — Propriétés surnaturelles du gui ; opinion de Pline à ce sujet. — Étude comparée des cérémonies gauloises et chrétiennes.
— Nihil sub sole novum. — Pourquoi le christianisme sMmplanta-t-il aisément en Gaule? — Les persécutions romaines contre les druides.
— Le Dieu en trois personnes et la Trinité gauloise. — Jésus et Marzin nés Tun et Pautre d'une vierge. — Culte des Gaulois pour les fontaines. — Certaines idées du Christ sont celles des Gaulois. — Croyance des Gaulois en une vie future. — Les druides et les ovates ministres du Christ. — Noël chrétien et Hoël gaulois. — Pain de la Galende. — Hu-Kadarn. — La roue à quatre rayons. — Le miracle de saint Cornelly. — Les pardons. — Explication du mot gas. — Les fêtes de la jeunesse. — L'origine des œufs de Pâques. — La Toussaint, le Mit du, le mois noir des Gaulois. — La baie des Trépassés.
Les Gaulois adoraient plusieurs dieux : Êsus le dieu suprême, Tarann le dieu de la foudre; sous le nom de Bel
i HISTOIRE NATIONALE DES GAULOIS.'
OU BHus ils invoquaient le soleil dont la chaleur féconde la terre ; un quatrième dieu, Tentâtes ou Gwion, présidait à la sûreté du foyer.— Esus, Emus ou Hœaus était l'Aisos des Grecs qui l'écrivaient ainsi, comme Caisar pour Cœsar. Esus était la divinité par eicellence des Gaulois. Ce que nous possédons sur ce dieu, soit dans les livres, soit conlme monument épigraphique, se réduit à peu de chose. Lucain dans son premierchant dit en parlant des divinités de la Gaule :
«Vous qui apaisez par un sang barbare le cruel r«wto(ès et le redoutable Esus. * Lactance, dans son premier livre des Institutions, dit en altérant légèrement le nom :
« Les Gaulois apaisent par du sang bunlain Hésus et Tentâtes. »
Voilà ce que les écrits des anciens nous disent sur Esus; quant aux monuments épigrapbiques nous en possédons également deux : L'un, découvert KiG. I. - Ju|.iiei. à Jubiains, consiste en
un bas-relief qui représente une tète trop fruste pour être reproduite et sur lequel on lit Esn... Le second monument est un autel qu'an a retrouvé au siècle dernier sous le chœur de Notre-Dame de Paris; il représente sur l'une de ses faces Jupiter (fig. 1) sur l'autre Esus (fig. 2). Ce dernier personnage est vêtu de la saie gauloise, il est couronné de chêne, armé d'une hache avec laquelle il détache sur un chêne une branche de gui. Au-dessus de la figure de Jupiter (fig. 1) on lit le mot lotis.
La tète du Jupiter ne diiïère pas beaucoup de celles représentées sur les médailles de la belle époque grecque, comme on peut le voir par notre figure 3.
Nos ligures 4 et 5 montrent les deux autres faces de cet autel quadrangulaire : ce sont des représentations deVulcain el du taureau Tricaranus.
Esus, Tarann, Bel, Teutatès furent les dieux primitifs de la Gaule, mais sept siècles avant l'ère vulgaire, une nouvelle migration d'Asie, connue sous le nom de migration des Kymris, apporta en Gaule un nouveau culte ; le DRDiDiSHE. L'érudilion s'est longtemps exercée sur ce mot afin d'en étudier la racine.
Quelques auteurs ont donné comme étymologie de ce mot, le terme celte Deru qui signifie chêne ; d'autres ont soutenu une inlerprétatron plus philosophique; ils ont prétendu que le terme druidisme est formé de deux mots galliq ues, de ou di et routd, ce qui signifierait doc-
irine de Dieu. Bien "" *' ~ '^'"'■
que les rites de cette religion soient un mystère impénétrable, nous pouvons dire que la religion elle-même était un mélange de panthéisme el de métempsycose. César dit que' les druides avaient coutume de ne rien confier à l'écriture de ce qu'ils avaient adopté, parce qu'ils ne voulaient pas que leur doctrine se répandit dans le vulgaire. — Le druidisme offrait à ses sectaires la perspective d'une
i HISTOIRE NATIONALE DES CAL'LOIS
vie future dans laquelle les guerriers poursuivraient leur existence absolument comme dans notre monde. L'idée de cette résurrection dans une autre vie était si fortement ancrée dans l'esprit des Galls, que, pendant la cérémonie des funérailles, ils jetaient sur le bûcher enHammé des lettres écrites aux habitants d'outre-tombe. Le même usage s'est perpétuéjusqu'ànous, puisque dans Pic. 3.— TéicdoJupiMr. certains pensionnats dirigés par des congrégations religieuses catholiques > notamment chez les Visitandines de Sainte-Marie à Avignon, on a coutume le dernier jour de mai, c'est-à-dire pour la clôture du mois de Marie, on a coutume, disons-nous, de permettre aux jeunes filles, grandes ou petites, d'écrire sur une feuille de papier tout ce qu'elles désirent le , plus voir s'accomplir.
Puis elles se dirigent processionnellenient vers un autel placé dans le jardin; sur l'autel se trouve un brasero dans lequel les jeunes fdles jettent l'écrit contenant leurs desiderata.
Elles envoient ainsi leurs vœux les plus ardents à la Vierge et Fio. *, — vuicaio. celle-ci est censée les
exaucer. Le même usage se pratique aussi dans certaines congrégations formées de grandes personnes, lesquelles brûlent également
à la clôture d'une retraite tous les vœux qu'elles ont confiés au papier.
Le dogme de l'immortalité de l'âme, établi ainsi que nous venons de le voir, inspirait aux Gaulois le mépris de la mort et les rendait capables des plus grands et des plus nobles sacrifices.
Les prêtres de la religion gauloise, les druides, étaient seuls dépositaires des sciences, ils enseignaient à un petit nombre de disciples l'astronomie, la médecine et la magie. Pomponius Mêla nous apprend ti que les druides enseignaient une quantité de choses aux plus distingués de la nation pendant un espace de temps considérable ».
Chez les bardes du moyen âge, les secrets de l'ordre n'étaient dévoilés qu'après de longues et sévères ■ épreuves; les francsmacons de nos jours n'opèrent- il s pas de même, pour conférer les derniers degrés aux membrss de leur association?
Les prêtres du druidisme étaient divisés en trois classes : les druides proprement
dits, formant le su- , fio. 5. T™a,-oiius.
prême collège pontifical ; à eux étaient réservés le droit de justice, celui d'instruire, et le pouvoir de faire la guerre ou de traiter de la paix. Le chef suprême des druides possédait à la fois le pouvoir temporel et spirituel ; nommé par le suffrage de ses collègues, il avait la puissance absolue.
Le grand prêtre dirigeait Técole des druides qui se trouvait cachée dans la solitude des profondes forêts ; dans cette école, les prêtres les plus âgés instruisaient leurs successeurs, pendant un long noviciat, puisqu'il durait plus de vingt années .
La deuxième classe des prêtres comprenait les bardes, ou poètes religieux et guerriers, qui chantaient non seulement les louanges des dieux et des héros de la patrie, mais qui enseignaient aussi les arts.
La troisième classe des prêtres était les ot^af^s ou eubagesy fidèles dépositaires des rites sacrés et des cérémonies religieuses; cette dernière classe exerçait aussi l'art divinatoire, et remplissait ainsi le même office que les augures et les aruspices de Rome.
Enfin, le collège des prêtres était complété par les druidessc.<, c'est-à-dire par des jeunes filles ou des jeunes femmes qui avaient le don de prophétiser; elles prédisaient l'avenir et rendaient des oracles auxquels on obéissait aveuglément. Elles commandaient aussi aux éléments et avaient le pouvoir de se rendre invisibles, c'étaient donc de véritables pythonisses. Les druidesses de la Bretagne peuvent être considérées comme les dernières sibylles de l'ancien monde.
Quand les druidesses paraissaient dans les fêtes de la nation, elles étaient entourées du plus profond respect, tous inclinaient la tête devant leur majesté quand elles traversaient la foule. Si en prophétisant elles secouaient la branche de chêne au milieu d'un hymne guerrier, c'était d'un bon augure pour la victoire.
Beaucoup croient que les druides gaulois ont disparu de la Gaule depuis quinze ou seize cents ans, il n'en est rien ; aujourd'hui encore, en plein xix* siècle, en Tan de grâce 1881, il existe encore des druides; nous avons pu nous entretenir avec quelques-uns. Voici du rpste ce que dit à leur sujet un de nos confrères en archéologie, M. Parent* :
« Soixante ans après Jésus-Christ, un Boïen, nommé Méric, essaya de ressusciter la domination druidique ; il rallia huit mille paysans recrutés dans le pays qui forme aujourd'hui
i . Ernest Parent, le Châteaude Temant. 1 v. in-12. Paris, 1880, p. 13, n.l .
les confins de l'Allier et de Saône-et-Loire, et marcha sur Autun où se trouvait l'empereur Viteilius ; mais défait à la première rencontre, il fut pris et exposé aux bêtes dans les arènes de Lyon. Epargné par elles, aux applaudissements de la multitude qui le croyait protégé par les anciens dieux de la patrie, il fut massacré par la garde prétorienne de VilelliusM>
Ce passage de Tacite est peut-être traduit un peu trop librement par M. Parent, mais enfin comme il ne change en rien le sujet principal qui nous intéresse, nous n'insisterons pas, et nous poursuivrons la citation du même auteur.
« Saint Germain de Paris, lorsqu'il se rendait à sa terre près de Luzy, rencontrait en traversant les forêts du Morvan des druides qui fuyaient devant lui, et qui, sans la suite nombreuse qui accompagnait cet ami des rois, lui auraient certainement fait un mauvais parti. Ils se contentaient forcément de l'apostropher de loin. Pourquoi, lui disaient-ils, venir nous troubler jusque dans nos refuges, laissez-nous à notre misère. Ceci se passait au vi* siècle.
> Au commencement du vir siècle, un évêque écrivait à la rein)e Brunehault pour se plaindre de sacrifices humains faits par les druides dans son diocèse.
» Enfin, au ix* siècle, Charlemagne édictait des peines contre les adeptes du culte des druides, qui étaient surpris adorant les fontaines ou agenouillés au pied des arbres dans les forêts. »
Par ce qui précède, on voit que jamais le druidisme n'a cessé d'exister dans les Gaules et qu'il s'est perpétué jusqu'au IX* siècle. Mais en poursuivant la citation de M. Parent, nous allons voir qu'il existe encore de nos jours'. En effet, cet auteur ajoute :
t Mais ce que presque tout le monde ignore, c'est que de nos jours ce culte compte des adeptes et qu'il se pratique comme avant l'invasion romaine, sauf toutefois les sacrifices humains, auxquels il a fallu renoncer forcément, et, chose remarquable, c'est que ses adeptes se recrutent dans la con-