‹ Histoire nationale des Gaulois sus VercingétorixChapitre 8 sur 190 · Tacite, Ilisior., n · texte numérisé non relu

Tacite, Ilisior., n

trée même où le Boïen Méric levait, en 69, son armée de huit mille hommes, pour la conduire contre les troupes de Vitellius; c'est sur les deux rives de la Loire, sur les confins des départements de l'Allier et de Saône-et-Loire qu'on les retrouve, encore assez nombreux, mais principalement dans ce dernier département.

:» Ils sont désignés dans le pays sous le nom de blancs^ parce que, dans leurs cérémonies, ils se couvrent la tête d'un capuchon blanc et que leurs prêtres revêtent comme les druides la robe longue de la même couleur.

» Ils s'enveloppent du plus grand mystère, leurs réunions n'ont lieu que la nuit, au fond des grandes forêts, autour d'un vieux chêne, et, comme ils sont répandus dans les campagnes sur une grande superficie, ils partent de diflférents points à la nuit close, pour ne rentrer qu'avant le jour. Ils ont quatre réunions par an, mais Tune, plus solennelle, se tient du côté de la ville de la Clayette, sous la présidence du grand prêtre. Ceux qui sont le plus éloignés de ce point ne rentrent chez eux que la seconde nuit, leur absence seule, pendant le jour, révèle aux voisins qu'il y a eu réunion des blancs. Leurs prêtres sont connus, le vulgaire les désigne sous le nom d'évêques et d'archevêque des jîlancs, ce sont les druides et l'archidruide.

)) Les blancs sont cités pour leur probité, ce qui n'empêche pas de les traiter en parias; rien de moins surprenant qu'ils soient les plus pauvres des paysans de la contrée : ils sont très attachés à leur religion, les femmes surtout. Elles ne consentent jamais à épouser un homme étranger à leur culte. Le baptême leur inspire une sainte horreur; on cite dans la ville de Paray-le-Monial une femme qui, après un accouchement des plus laborieux, paraissait vouée à une mort certaine. La sage-femme, profitant de l'état de privation de connaissance de la malade, ne crut rien faire de mieux que de porter promptement l'enfant à l'église et de le faire baptiser ; la mère se rétablit et, apprenant ce qui s'était passé, alla chez la sage-femme et lui administra une forte correction. »

Nous avons voulu contrôler les faits intéressants avancés

par M. Parent, el nos renseignements personnels nous permettent d'affirmer l'exactitude de ce qui précède.

Dans un passé extrêmement lointain, les Gaulois ne reconnaissaient qu'un dieu, aussi les druides se nommaient-ils Semnothées, c'est-à-dire adorateurs de Dieu. Ils se distinguaient en cela absolument de la gentilité, puisque le principe fondamental de leur théologie faisait de l'unité abstraite, de la spiritualité de la puissance suprême, la source éternelle de toutes choses. De qui les druides tenaient-ils cette tradition? Cette question est fort controversée. D'après les uns, ils en seraient les créateurs ; d'après les autres, ils l'auraient tenue de Pythagore même, ou plutôt d'un des esclaves de ce philosophe, de Zamalxis. Il est fort probable, nous pouvons même dire il est très certain, que les Gaulois avaient précédé les Grecs en toute chose, et que ceux-ci avaient appris de Pythagore la philosophie des Gaulois. Au reste, peu importe ici d'élucider ce fait; ce qui est très évident, et c'est là ce que nous voulons établir, c'est que les . Gaulois et les pythagoriciens avaient la même opinion philosophique, ce fait est attesté par un grand nombre d'historiens. Jamblique, dans sa Vie de Pythagore, nous informe que ce philosophe avait étudié chez les Celtes; Polystor, dans son livre des Symboles, rapporte que Pythagore avait voyagé chez les Gaulois et avait étudié, avec les druides : saint Clément, qui nous raconte ce fait, se range à l'opinion de cet historien, parce que, dit-il, la ressemblance des doctrines adoptées chez les Grecs et les Gaulois la justifie pleinement. Enfin, Valère-Maxime dit quelque part : « Je croirais fous les Gaulois, si, avec leur braies, ils ne professaient la même doctrine que le grand philosophe Pythagore avec son manteau. » Ces quelques citations suffiront, pensons-nous, à bien établir l'identité de la philosophie professée par les Gaulois el par Pythagore et ses disciples.

Si maintenant nous étudions quels étaient les symboles du culte druidique, nous voyons que les principaux étaient le gui et le chêne ; nous pourrions même dire que ces deux symboles n'en formaient pour ainsi dire qu'un seul, le chêne, et c'est lui qui avait donné le nom à la religion gauloise et a

iO • HISTOIRE NATIONALE DES GAULOIS.

ses prêtres. En gallois, en effet, derw (derou) signifiait chêne, c'est évidemment le même mot que le breton armoricain derfy dervj derô, d'où est dérivé driot, le nom d'une variété de chêne qui croît encore dans l'est de la France; ce terme de derou n'est guère éloigné du grec drus (5|3uç) qui sert à désigner le chêne. Ainsi donc, d'après ce qui précède, on peut bien conclure que les druides étaient les hommes du chêne, les prêtres du chêne, qui, dans tout l'occident, et cela dans les temps les plus reculés, a été considéré comme l'arbre sacré par excellence. Nous pourrions donner à ce sujet des textes très complets, pour prouver notre thèse ; nous ne le ferons pas, nous nous bornerons à citer un passage du beau livre de Jean Reynaud, page 27 * :

« Il suffirait, dit cet éminent auteur, de savoir qu'Ésus était le dieu du chêne pour en conclure qu'il était le dieu principal de la Gaule. Le caractère sacramentel que les druides attribuaient à l'arbre en question avait singulièrement frappé les Latins. Peut-être n'avaient-ils pas remarqué l'analogie de cette croyance avec celle des Pélasges, dont la tradition s'était si bien conservée sous les chênes de Ilodone. Là aussi se voyaient des chênes fatidiques, et, sur ce point, comme sur tant d'autres, les Gaulois ne faisaient que persévérer dans les institutions primitives. Par des motifs dont le secret se perd dans l'obscurité des premiers âges, le chêne était en effet, dans tout l'occident, le végétal sacré par excellence. En Italie comme en Grèce, il formait le symbole spécial du maître de l'Olympe. Pline le déclare expressément,, et le plus ancien culte de Jupiter dans le Latium, celui du mont Cœlius, avait lieu dans une forêt de chênes : c'était un autre Dodone. Cet attribut était tellement caractéristique de Jupiter, qu'il n'est pas douteux que, malgré tant de raisons qui devaient en dissuader, Esus n'ait fini par être identifié avec Jupiter en considération

avec ce rapport Maxime de Tyr constate que : « Les

Celtes adorent Jupiter, mais le Jupiter celtique est un chêne. i^ On sait aussi que, jusqu'à une époque assez

1. Jean Reynaud, VEsprit de la GaulCy 1 vol. in-8o. Paris, 1866.

HISTOIRE NATIONALE DES GAULOIS. Il

avancée du moyen âge, la vénération du peuple demeura vouée à certains chênes que les auteurs contemporains désignent sous le nom de chênes de Jupiter, robora Jovis. Mais ce n'étaient pas là, les plus vieux du moins, de vrais chênes de Jupiter: c'étaient bien les antiques chênes d'Esus». Les druides et les druidesses cueillaient le gui sur les chênes avec une faucille d'or, mais on ne pouvait le détacher de l'arbre qu'à certaines époques déterminées par le cours de la lune, et au milieu des chants et des sacrifices. Ce végétal mis en infusion fournissait un breuvage doué de propriétés surnaturelles, par exemple celle de donner la fécondité, et de guérir de maladies incurables par les procédés de la médecine usuelle. Pline nous dit que rien n'était plus sacré : nihil sacratius, et que ce breuvage guérissait tout : omnia sanans.

Connaissant d'une manière générale la religion des druides, nous passerons à une étude comparée des cérémonies religieuses gauloises et chrétiennes ; nous trouverons entre elles beaucoup de similitude. Et c'est ici le cas de dire : nihil suh sole novum; rien n'est nouveau sous le soleil. Ce vieil adage peut s'appliquer aux cérémonies chrétiennes qui paraissent avojr été copiées sur les cérémonies religieuses de la Gaule. En abordant l'étude comparée des solennités de nos aïeux à la longue chevelure, nous expliquerons très brièvement pourquoi le christianisme s'implanta aisément dans les Gaules.

Les Romains victorieux avaient apporté dans notre patrie leurs dieux sans nombre, et s'étaient efforcés, par tous les moyens, d'amener nos ancêtres aux pieds des autels fastueux qu'ils élevèrent à leurs divinités. Les Gaulois ne voulurent pas, tout d'abord, s'incliner devant elles. Les empereurs durent se départir de leur conduite première auprès des vaincus, aussi à la douceur firent-ils succéder la sévérité. Le culte des dieux nationaux de la Gaule fut donc proscrit d'une façon impitoyable. Les prêtres d'Esus inondèrent de leur sang les enceintes sacrées. Le plus grand nombre de ceux qui échappèrent aux persécutions émigrërent dans

cette ile d'ÂU)ion qui était pour eux la terre sainte, puisqu'elle avait pour ainsi dire servi de berceau à leur religion. Quelques-uns cependant ne voulurent point abandonner leur pays. Cachés dans les bois, ils pleuraient sur les désastres inouïs de leur antique race. Ils ne pouvaient plus espérer qu'un soulèvement amenât la délivrance. Vercingétorix, Lucter, Dumnac, Civilis et tant d'autres chefs vaillants, qui à diverses époques avaient voulu arracher leur proie aux aigles romaines, avaient noblement mais inutilement lutté pour rendre aux Gaules la liberté. Tous avaient succombé. Ne comptant plus sur aucun secours venant des hommes, ces druides tournaient leurs regards éplorés vers le ciel et lui demandaient un vengeur. Ils crurent le voir dans le Christ : aussi quand les disciples de l'homme-Dieu apportèrent dans les Gaules la bonne nouvelle, on vit la foule écouter leurs leçons avec avidité, et bon nombre de membres de la caste sacerdotale se firent promptement baptiser et devinrent des prêtres ardents et convaincus.

Cet empressement des Gaulois se comprend, nous avons dit plus haut qu'il fallut l'horreur des supplices pour forcer nos aïeux à adorer Jupiter et Vénus. Le culte, que l'effroi les contraignait à rendre aux dieux romains, n'était ni profondément ni même superflciellement enraciné dans les cœurs. Peut-être que beaucoup d'entre eux avaient fini à la longue par oublier jusqu'au nom d'Esusel de Tentâtes, mais leur instinct, leur patriotisme protestaient contre la religion qu'on leur avait imposée. Ils durent être frappés d'admiration pour une foi dont le fondateur avait donné sa vie pour sauver le monde, ce qui concordait parfaitement avec les doctrines des druides, qui glorifiaient toujours l'homme qui se sacrifie pour les siens ou pour sa patrie. Le Dieu en trois personnes des chrétiens leur rappelait leur trinité : Esus, Bel et Tentâtes ou Gwion, qui, eux aussi, à l'origine tout au moins, ne formaient qu'une seule divinité, créatrice de l'univers tout entier.

Jésus était né d'une vierge; Marzin, le génie tout-puissant que les Gaulois invoquaient peut-être plus souvent que leurs grands dieux, devait aussi le jour à une vierge, issue

comme Marie d'une race royale et qu'un esprit caché sous la forme d'une colombe visita au fond d*un bois sacré. Comme le Christ, Marzin était d'un blond très ardent et, comme lui, il faisait des miracles. Entre le Christ qui chasse les démons, et Marzin qui dompte les serpenls, la différence n'est pas grande.

Dans les tombeaux gallo-romains, il n'est pas rare de rencontrer une statuette représentant une femme assise et berçant un enfant. Cette femme est la mort, cet enfant c'est l'homme qui n'arrive à la virilité réelle que lorsque son âme n'a plus besoin de subir la loi de la transmigration. L'homme vraiment digne de ce nom est celui qui revit dans le cercle de félicité. Ce grand symbole s'est aisément confondu avec celui de la mère du Christ tenant sur ses genoux le sauveur du monde.

Dans les Gaules, les sacrifices volontaires étaient communs. Souvent un guerrier mourait pour attirer la protection des dieux sur sa patrie. Au pied de l'immense table de pierre sur laquelle il recevait le coup fatal, la mère bien souvent se tenait comme la Vierge au pied de la croix, et comme elle, on la trouvait résignée. Quel accueil empressé nos aïeules durent faire à cette Israélite dont elles avaient peut-être éprouvé toutes les douleurs, toutes les angoisses !

De Yascia ou hache symbolique qui figure sur toutes les sépultures gallo-romaines, on put facilement faire une croix; ce dernier emblème se retrouve au surplus sur certaines poteries de l'âge de bronze découvertes dans plusieurs localités, notamment dans certains lacs de la Suisse.

Nos pères devaient aussi se sentir invinciblement attirés vers une religion qui, pour premier acte, baptisait ses adeptes. Les Gaulois avaient le plus grand culte pour les fontaines, qui toutes étaient consacrées aux dieux et dont les eaux étaient douées, d'après eux, de propriétés merveilleuses. Ces eaux, en effet, guérissaient, disait-on, toutes les maladies. L'eau bénite ne lave-t-elle pas du péché, cette maladie de l'âme. Ce qui fit aussi embrasser le christianisme aux Gaulois, c'est que la religion romaine c'était l'esclavage, le christianisme, au contraire, prêchait l'émancipation et la

liberté; il disait : tous les hommes sont frères. Et les Gaulois se souvenaient de l'antique égalité qui, au temps de leur indépenchince, était Tessence même de leurs institutions. « Tous les hommes sont frères », disaient les apôtres du Christ. Les guerriers qui jadis s'attachaient à la fortune d'un chef ne formaient-ils pas un pacte de fraternité?

Et ce gibet d'infamie sur lequel le Christ avait été attaché, ne rappelait-il pas à la Gaule que, elle aussi, avait été mise en croix. De son large sein percé par la lance romkine son sang ne s'était-il pas échappé et avec abondance ?

Ces malheureux, que leurs maîtres battaient pour les forcer à cultiver des champs enlevés par la conquête à leurs légitimes possesseurs, songeaient souvent à la prospérité d'autrefois. Ils se rappelaient le temps où la patrie était triomphante, et ils comparaient leur grandeur passée avec leur abjection présente. Les Gaules, qu'un édit impérial avait rayées du nombre des nations libres, regardaient le ciel, ce lieu de suprême revanche. Pauvre noble patrie ! Le royaume de tes fils n'était pas non plus de ce monde! Leur royaume, c'était le souvenir des aïeux partis pour revivre dans un cercle plus heureux, c'était leur espoir!

L'espoir gaulois est une des plus nobles choses qui existent. C'est celui que rien n'abat, c'est celui qui permet aux peuples de se relever, puisque, quels que soient leurs revers, ils ne se découragent jamais et songent toujours à l'avenir, à cet avenir qui leur réserve peut-être la victoire.

Tels sont les principaux motifs qui facilitèrent l'établissement du christianisme dans les Gaules ; mais à ces motifs principaux, il convient d'en ajouter d'autres qui, bien que d'un ordre moins élevé, n'en ont pas moins une importance réelle. i

Les missionnaires, chargés de prêcher le christianisme dans les Gaules, comprirent bien vite tout le parti qu'ils pouvaient tirer de la haine de nos aïeux pour les Romains. Ils s'unirent donc aux druides, qui, en grand nombre, nous l'avons dit précédemment, se rallièrent à la foi nouvelle. Celte tactique, on le comprend, était fort habile. Les apôtres de notre pays auraient eu beaucoup plus de peine, s'ils s'é-

taient attaqués à la fois au culte de Jupiter et à celui d'Ésus.

Les druides et les ovates, devenus ministres de Jésus, se montrèrent donc très tolérants pour ceux de leurs frères qui étaient restés fidèles aux anciens dieux. En Irlande, par exemple, nous voyons un saint prendre la défense de l'ordre bardique, qu'un roi emporté par son zèle de néophyte voulait détruire impitoyablement. Le peuple, qui désignait souvent les druides sous le nom de beleck ou ministres de Bélen,. continua à appeler delà même façon ceux d'entre eux qui s'étaient convertis. Chose bien singulière, de nos jours encore, en Bretagne, le mot beleck signifie prêtre, et il n'est pas un seul curé qui ne soit très flatté et très honoré d'être désigné sous un titre aussi ancien.

fc'Église comprit bien vite qu'étant donné leur caractère, les Gaulois renonceraient difficilement aux coutumes de leurs pères. Elle eut à toutes les époques le soin de ne jamais heurter les croyances.

« Retrancher tout à la fois dans ces esprits incultes, écrivait le pape Grégoire dit le Grand, est une entreprise impossible, car qui veut atteindre le faîte doit s'élever par degrés et non par élans... » Le même pape disait encore: « Gardezvous donc de détruire les temples, détruisez seulement les idoles et remplacez-les par des reliques. »

Ce pape ordonnait en un mot de s'approprier tout ce qui dans le druidisme n'était pas en opposition directe avec le christianisme. Et nous allons voir que dans un grand nombre de fêtes chrétiennes, les prêtres ont conservé de nombreuses coutumes des cérémonies de nos aïeux.

Tout d'abord, nous trouvons la fête de la Noël, ce jour de la naissance du Christ. Noël, c'est l'aurore d'un culte nouveau qui se lève sur le monde pour l'éclairer, comme le 25 décembre, chaque année, le soleil, après les longs jours sombres, se lève plus brillant et occupe plus longtemps l'horizon. Or ce mot de Noël ressemble beaucoup à celui de Hoël, Héol et Joule, qui sont, suivant les dialectes gaulois, des dénominations diverses du soleil. La fête chrétienne a donc pris la place d'une cérémonie gauloise en l'honneur du dieu Bel, elle lui a même emprunté plusieurs particu-

larités. Ainsi la fête gauloise commençait par trois jours de folies ! Or, à Tépoque du moyen âge, les joyeux clercs de la bazoche, ainsi que toute la jeunesse, célébraient Noël par trois jours de liesse et de mascarade.

Le précepte du pape Grégoire a été mis surtout en pratique dans la partie méridionale des Gaules. Dans la Provence, en effet, Noël amène avec lui uu cortège de cérémonies païennes.

. A toutes les grandes fêtes de l'année, les Gaulois avaient la coutume d'allumer des feux en l'honneur de Bélen. La bûche énorme, que chaque famille place dans Tàtre la veille de Noël, est appelée par les Français du midi le feu sacré. Ce morceau de bois séché qui brûle est un symbole. Le bois mort doit être détruit, pour faire place aux branches qui vont naître, poussées par une sève riche et abondante.

Dans chaque maison où habite un aïeul, les parents se réunissent sous sa présidence. Le vieillard, debout près de la cheminée, tient un verre rempli de vin blanc. Il y trempe un rameau d'olivier et asperge le foyer, en prononçant une prière qu'on retrouve presque textuelle dans les vieux livres sacrés de l'Inde. Cette prière fournit encore une preuve, un témoignage, en faveur de notre origine asiatique; en voici le sens, sinon la traduction :

Noël, Noël vient! Que la maison soit prospère! Que les génisses vêlent bien! Que nos brebis aient de nombreux agneaux!. Que nos femmes nous donnent de beaux enfants! Noël vient ! Noël vient! Gloire à Noël !

II y a bien des siècles, une invocation identique était adressée dans llnde à Agni^ le dieu du feu.

Voici encore une ancienne cérémonie : sur une table de festin, on place une cruche de terre entourée de cordelettes de chanvre qu'on a eu soin d'humecter d'eau pendant quelques jours, et sur cette cruche on a semé du blé ou du lia qui a germé rapidement. Une naissante verdure recouvre donc les parois de la cruche sans en cacher la forme. Cette verdure est l'antithèse de la bûche qui brûle dans l'âtre, et qui se consume tandis que la végétation des graines se développe ; celte végétation factice et symbolique nous

remet en mémoire le cri dont les Gaules retentissaient à répoque de Noël : Egin ann eiti Egin ann eitî Le blé germe ! L'espoir que les semences confiées à la terre et déjà sorties de son sein donneront plus tard une moisson abondante, rend les cœurs plus généreux. Egin ann eitî Le pain semble être assuré pour l'avenir. On peut donc sans imprudence, réunir ses parents et ses amis autour d'une table copieusement servie. Egin ann eitî On peut aussi donner des présents. Les cadeaux que nos pères échangeaient entre eux consistaient surtout en amulettes et en herbes sacrées dont les propriétés, suivant les idées alors reçues, étaient toutes-puissantes. Les colliers d'ambre que nous mettons encore au cou de nos petits enfants étaient fort recherchés des Gaulois qui leur attribuaient une influence protectrice.

Nous ne saurions terminer ce que nous avons à dire sur l'origine de la fête de Noël sans parler d'un usage qui est encore assez répandu dans certaines parties de la France et qui se rattache aux coutumes de nos pères. Le vingt-cinq décembre, on boulange un pain que, dans chaque maison, on suspend au plafond. Il assure, dit-on, que l'abondance régnera. Cet usage provient de ce qu'autrefois on offrait un gâteau aux divinités qui veillaient plus spécialement sur chaque famille gauloise. Nous n'ignorons pas, en effet, que nos a'ieux faisaient des libations et des sacrifices dont on retrouve des traces encore existantes dans la fête de Noël, telle qu'elle a lieu en Provence. Ce pain, qu'on nomme pain de la calendey est celui que les druides portaient processionnellement lors de la cueillette du gui sacré qui avait lieu le premier jour de l'année et que le clergé catholique recevait jadis à Noël, c'est-à-dire le huitième jour avant les calendes de janvier.

Le cri d'Egin ann eit, en se modifiant, s'est conservé dans toutes les parties de l'Europe, où a séjourné la race gauloise; nous le retrouvons jusqu'en Espagne; partout il est synonyme du mot : Etrennes, Dans nos provinces françaises, il est devenu VÉginané ou Vagnilaneuf, Dans bien des villages, il retentit encore au 1"' janvier.

D'où vient cette intervention du gui? Elle n'est certes pas difficile à expliquer. Les fêtes de Noël, ou pour mieux dire du soleil, duraient jusqu'au 6 février, époque à laquelle arrivait une autre solennité. Nous faisons allusion à celle que ramenait le commencement de l'année celtique, dont la première aurore se levait le sixième jour de la dernière lune de l'hiver. Les Gaulois comptaient par lunes et par nuits, plutôt que par mois et par jours. Aussi, dans certaines contrées le vieux terme awmï signifie aujourd'hui.

Le renouvellement de l'année fournissait le prétexte chez les Gaulois à de grandes fêtes religieuses ; nous en dirons •ici quelques mots.

Durant les tristes journées d'hiver, les druides parcouraient les vastes solitudes des forêts pour découvrir quelques chênes dont l'écorce brune et rugueuse portât le gui sacré. Nous supposons même que les prêtres gaulois greffaient ou attachaient par un moyen quelconque sur l'arbre cher à Eusus la plante dont les vertus étaient, suivant la doctrine druidique, toutes-puissantes. — Un prêtre montait sur le chêne et avec une faucille d'or détachait le gui que deuK autres ministres des dieux recevaient dans une saie n'ayant jamais servi pour aucun usage. Il est probable que les druides, moyennant finances, distribuaient par fragments * la plante vénérée. Les cérémonies en l'honneur de Héaul ne faisaient pour ainsi dire qu'une avec celles du jour de l'an. Certains peuples modernes les ont confondues ; les Anglais, par e:xemple, à l'époque de la Noël ornent l'intérieur de leurs demeures de branches de gui chargées de graines blanches.

Précédemment nous avons parlé de Hu-Kadarn, c'est ici le moment de dire ce qu'est devenu le sauveur de notre globe. A Karnac, les Gaulois lui rendaient des honneurs particuliers. Entre les onze rangées de menhirs, on promenait à certaines époques de l'année un char attelé de deux bœufs blancs. Il était suivi d'une foule énorme de prêtres et de druidesses qui jonchaient de fleurs embaumées la route parcourue par le saint cortège.

Aussi quand le christianisme vint s'implanter dans les Gaules, les apôtres de la nouvelle religion se demandèrent

quelle conduite ils devaient tenir envers un des sanctuaires les plus révérés du pays. On ne pouvait tenter de le renverser; on se fut à coup sûr attiré la haine des païens qu'on voulait au contraire s'attacher. On voulut tout d'abord marquer les pierres du signe du salut. Les Gaulois représentaient souvent le soleil sous la forme d'une roue à quatre rayons. Les prêtres chrétiens ont fait de ce symbole une croix enfermée dans un cercle, et l'ont placée sur un grand nombre de monuments celtiques. Ils en ont fait aussi l'auréole dont ils entourent la tête de leurs saints.

Mais ce n'était pas une mince besogne que de graver cet emblème sur les quinze mille menhirs de Karnac ! Il fallut trouver autre chose. On imagina donc qu'il avait existé autrefois un pieux évêque nommé saint Cornelly, et pour le rendre intéressant auprès des Gaulois, on raconta que les Romains, ces barbares vainqueurs, avaient voué une haine toute particulière à ce grand personnage ; or un jour, appesanti par l'âge, saint Cornelly fuyant ses persécuteurs dans un char traîné par des bœufs, arriva près de la mer à Karnac. Une légion le poursuivait rangée en ordre de bataille, et le pauvre prélat allait tomber entre les mains de ses bourreaux, lorsque saisi d'une subite inspiration, il se mit à genoux et adressa au ciel une fervente prière. miracle ! Il avait à peine achevé son oraison, que les quinze mille soldats étaient changés en quinze mille pierres bien alignées.

Par ce prodige, les menhirs de Karnac furent expliqués sinon d'une façon logique, au moins d'une façon toute chrétienne.

Et, fait bizarre, saint Cornelly, qui n'a jamais existé que dans l'imagination des apôtres convertisseurs des Gaules, ce saint, disons-nous, est encore aujourd'hui entouré de respect et considéré comme le patron des bêtes à cornes, qui semblent d'ailleurs lui avoir donné son nom.

Passons à l'étude d'une de ces processions bretonnes appelées pardons, qui ne sont que'des réminiscences païennes; or il existe de nombreuses fêtes de ce genre en l'honneur de notre saint.

Pénétrons, dans cette vieille terre d'Arraorique ; le son d'une cloche frappe nos oreilles, nous reconnaissons qu'elle vient du village de Plussulien, nous arrivons sur la grande place, nous la trouvons encombrée de paysans endimanchés. La procession vient de se former et va se mettre en marche. Nous remarquons un homme qui tient deux énormes sonnettes et qui les agite sur un rythme invariable. Voilà plusieurs jeunes taureaux semblables à ceux que jadis on offrait à Belen et à Hu-Kadarn, et plusieurs génisses dignes d'être consacrées à Korridgwen la blanche déesse de la nuit, dont le symbole était le croissant. Tous ces animaux sont tenus par des prêtres armés de cierges allumés. Ensuite paraissent quatre gas vigoureux (remarquez ce terme, nous l'expliquerons bientôt), lesquels portent sur leurs épaules la statue de saint Cornelly qui s'avance majestueusement suivie d'autres images représen tant divers bienheureux n'ayant probablement pas plus existé que le grand saint Cornelly, dont on promène une . châsse toute dorée, laquelle châsse renferme une relique, un os du saint évêque; voilà un vrai miracle. Quel étourdissant vacarme règne en ce moment, deux tambours et un fifre précèdent immédiatement la croix et font entendre un répertoire composé d'un choix de mélodies essentiellement profanes pour la plupart. Un air de la Fille de madame Angot se détache au milieu des roulements sonores.

Nous avons employé tout à l'heure un mot qui dans le langage usuel est considéré comme trivial, c'est le terme gas; c'est une des expressions gauloises qui est passée dans notre langue sans avoir presque été altérée. Lors des guerres de Vendée, les officiers qui commandaient l'armée royaliste appelaient leurs hommes des gars, des gas; or ce terme est dérivé du gallois gwas qui signifie littéralement vassal.

Après cette parenthèse, si nous poursuivons la suite de notre étude, nous pouvons dire qu'il est incontestable que le vieil esprit national s'est conservé en Bretagne pur de tout alliage. En effet, la guerre était le but unique de la vie des Gaulois, leurs divinités étaient toutes belliqueuses; Belen

tait à la fois dieu du soleil et dieu de la guerre; les iétes qui avaient lieu en Thonneur de tous les dieux en général revêtaient toutes un caractère guerrier. Or, les processions bretonnes ont quelque chose de martial qu'on ne rencontre nulle part ailleurs. Personne n'ignore que les instruments les plus chers à la race de l'antique pays d'Armor sont le binioUy ou cornemuse, et lia bombarde, ou clarinette champêtre. Ov à l'église, les jours de pardon, on n'enten 3 jamais les sons de ces instruments aimés du peuple.- Dans la maison de Dieu, il faut une musique guerrière, il faut des fifres et des tambours battant la charge au moment de l'élévation. Dans les autres parties de la France, les bannières sont très en honneur; il n'en est pas de même en Bretagne; on leur préfère les oriflammes et les drapeaux que la disposition de leurs couleurs varie à l'infini.

Ces étendards sacrés ont tous dans leur milieu une croix blanche qui se détache sur un champ d'une nuance éclatante. Au cœur même des montagnes d'Arez, le drapeau de la libre Helvétie abrite de ses plis glorieux les différents groupes d'une procession. — Les pieux cortèges, leurs cierges allumés tenus droits comme des piques, leurs accents martiaux, leurs nombreux drapeaux ont donc toujours l'air d'un régiment en marche. Les amas de bruyères séchées, auxquels le curé qui s'avance au premier rang des fidèles, nous allions dire des guerriers, mettra le feu, sontbourrésde pétards, dont les crépitements imitent ceux d'une fusillade bien nourrie. Partout l'image de la guerre !

Quand la procession est rentrée à l'église, les animaux qui ont ^i dignement figuré dans ses rangs sont reconduits dans les étables de ceux qui les ont donnés au grand saint Cornelly.Les braves gens les garderont pendant une année, pour qu'ils portent bonheur à leurs bestiaux, leur dit le prêtre, mais c'est surtout pour les engraisser, parce qu'à la fin de l'année ils sont vendus au profit du curé ou des besoins de la paroisse. D'anciens auteurs nous apprennent que lorsque les bœufs de Hu-Kadarn paissaient entre les rangées de menhirs et qu'ils se mettaient à mugir, parmi les troupeaux nombreux qui paissaient sur la lande de Karnac, celui-là

était sûr de prospérer qui cessait de broutera la voix de Tattelage sacré et qui répondait à son appel.

Autre détail. Devant Fautel le vicaire de la paroisse vend des cordes qui ont touché à la châsse du saint. Les paysans n'ont qu'à lier avec ces cordes leurs animaux pour être bien certains qu'aucune maladie ne viendra fondre sur leurs bêtes.

Quand les cérémonies religieuses sont achevées, les cabarets s'ouvrent et les vieillards s'attablent autour de pots de cidre. Les jeunes filles font par groupes le tour de l'église ; chacune d'elles porte sous son bras un large parapluie de coton rouge ou bleu. Les garçons, dans leurs plus beaux habits, se promènent et les examinent du coin de l'œil en passant auprès d'elles. Bientôt des tête-à-tête se forment. Le jeune homme agréé pour la durée du pardon comme cavalier servant par une jolie fermière s'empare du parapluie. Qu'il fasse trop chaud ou que quelques gouttes de pluie viennent à tomber, on voit passer les couples sous ces énormes toitures* Les Pauls et les Virginies de nos campagnes n^ayant pas à leur disposition des feuilles de latanier ou de chamaarops emploient le vulgaire parapluie. La poésie souffre bien un peu de cette substitution, mais qu'y faire? Le clergé catholique ne s'oppose pas à ces propos d'amour échangés pour ainsi dire à l'ombre du clocher. D'ailleurs, quand bien même il voudrait les empêcher, il n'y parviendrait pas. L'usage, en effet, remonte à des temps trop reculés pour qu'il puisse les déraciner.

Pendant la belle saison, les Gaulois avaient des fêtes de la jeunesse que le temps a transformées dans presque toute la Bretagne et qui sont devenues les pardons hebdomadaires.

Il existe pourtant certains cantons où ces fêtes se sont conservées presque jusqu'à nos jours dans toute leur pureté. Ilya quelques années à peine, desjeunesgens et des jeunes filles se rendaient près d'une pierre druidique que l'on couvrait de fleurs, les prêtres eux-mêmes conduisaient la bande et pour faire danser leurs paroissiens sonnaient de la bombarde et du biniou, ces deux instruments nationaux par excellence; bombarde en gaulois ne veut-il pas dire son du barde. On

HISTOIRE NATIONALE DES GAULOIS. iS

peut donc supposer que la clarinette rustique des Bretons modernes remonte à une haute antiquité.

Dans les fêtes qui avaient lieu le quatrième samedi de juin (nos aïeux regardant ce samedi comme un jour faste), les ecclésiastiques portaient des couleurs emblèmes des trois classes sacerdotales: les druides étaient vêtus de blanc; les ovates avaient une écharpe verte ; les bardes une écharpe bleue; or ces trois couleurs sont celles qui dans la catholicité représentent les trois vertus théologales. Ces dernières fêtes ne sont plus conduites aujourd'hui parles prêtres; elles ontbien lieu le samedi et le jeune couple qui est désigné pour mener la joyeuse bande porte toujours les couleurs druidiques, on nomme le jeune homme et la jeune iiUe, les meneurs du jeu.

Un fragment d'un vieux poème nous apprend que les prêtres d'Eusus et de Teutatès jeûnaient dans certaines circonstances, à rapproche des fêtes et quand ils devaient officier ; nous trouvons donc dans la religion ^gauloise des traces de vigiles.

Si maintenant nous consultons les auteurs sur Torigine des œufs de Pâques, nous verrons que cette origine remonte à une haute antiquité. Suivant quelques-uns, les fidèles se rendaient à Téglise le vendredi saint pour offrir et faire bénir des œufs dont la consommation avait été strictement interdite pendant toute la durée du carême. On rapportait ensuite les œufs bénis dans les familles, et à cette occasion on se livrait à des réjouissances domestiques ; on envoyait également de ces œufs en présents aux parents et aux amis.

Les œufs de Pâques ont une origine beaucoup plus ancienne, elle remonte aux œufs de serpents qui étaient le talisman le plus célèbre de la religion druidique. Comme preuves à Tappui de ce fait, nous citerons certaines coutumes encore en usage dans quelques parties de la France. Il existe en Normandie un petit village nommé la Motte duPougard, où le lundi de Pâques une foule nombreuse se réunit pour la course des œufs. Voici en quoi consistait cet exercice. La coutume était de mettre cent œufs dans un panier qu'on plaçait au pied d'une éminence (motte, le lumuhis

gaulois). Un individu se détachait de la foule réunie encercle et prenait successivement un œuf qu'il déposait au soiàmet de la motte ; ce premier travail accompli, il les reprenait un à un et venait les replacer dans le panier. Pendant ce temps un homme du pays courait jusqu'à Bacqueville, bourg situé à deux kilomètres de la Motte du Pougard. S'il arrivait avant que le centième œuf fût remis dans le panier il gagnait le prix de la course et toute l'assemblée dansait en rond autour de la motte. Cette chaîne ou danse en rond est sans contredit un ressouvenir des danses sacrées des Gaulois*.

Nous terminerons notre récit comparatif des fêtes gauloises et chrétiennes en faisant un parallèle de la fête de la Toussaint chez les Gaulois et chez les modernes.

La nuit du 1®*^ novembre de ce mois appelé le miz du, le mois noir, tous les feux sont éteints, leurs rouges reflets n'éclairent plus les menhirs, mais les druides chantent des hymnes auprès du trépied encore chaud placé au centre d'un vaste cromlec'h. C^est là que brûlait naguère le feu consacré au dieu Belen et que des prêtres entretiennent d'ordinaire avec le plus grand soin.

La nuit du l®"" novembre, à une ^ heure fixée par les riles, les Gaulois éteignaient le feu sacré ou Bel-tan, pour symboliser la victoire momentanée de l'hiver sur Héaul ou le soleil enflammé. Alors toute' lumière disparaissait des maisons. Au bout d'un moment le chef des druides devait de nouveau faire briller la flamme sur le trépied. Des cris de joie éclataient de toute part et chacun se précipitait pour allumer quelque torche à ce foyer béni et redonner la vie à son âtre lugubre et refroidi.

1. Autrefois à Lausanne il existait des danses appelées KoroUes, ov ce terme est celtique et signifie danse. Il existe une vieille poésie gauloise qui s*appelle Korol ar K'ieize ! la danse de Vépée. Dans la Suisse romande il n'est pas rare d'ailleurs de retrouver des expressions gauloises; ainsi pour dire torrent on se sert du mot Nant, qui en gaulois signifie eau qui court, torrent. Il est bien certain que l'étymologie de Nantes vient du même terme. La Loire, avant de baigner les quais de Nantes, s'attarde au milieu des grèves, mais à partir de son entrée en ville son cours est plus rapide, il semble que les eaux se hâtent vers la mer.

Si nous suivons un de ces Gaulois et si nous pénétrons avec lui dans sa cabane, nous voyons la famille vêtue de blanc, c'est-à-dire d'habits de deuil. Elle tressaille à peine lorsque le chef entre en agitant un brandon d'où partent de rouges étincelles.

L'homme un moment avait été distrait par le chant des prêtres. Son visage prend bientôt l'air de gravité qu'on voit empreint sur les traits de tous les'siens. Il s'assied près du fover qu'il vient de ranimer et ses veux se fixent sur une table placée à l'écart et qui plie sous le poids des mets qui la recouvrent. Personne ne s'en approche.

A qui donc est réservé ce festin ?

Aux âmes des morts.

On pensait, en effet, que la nuit du 1®* novembre ces âmes revenaient dans les maisons qu'elles avaient halbitées. Aussi les parents et les amis s'empressaient-ils de remettre toutes les choses dans l'état où elles se trouvaient quand vivaient encore ceux dont ils espéraient la visite nocturne. Partout on avait soin de servir les plats qu'ils avaient préférés durant leur vie.

Les Bretons modernes sont restés fidèles à cette coutume de leurs ancêtres, et cette nuit, pour rien au monde, on ne déciderait une paysanne à balayer sa maison; elle craindrait de frapper sans le vouloir une âme invisible. On voit donc par là que la fête de la Toussaint et la fête des morts avaient de grands points de ressemblance. Les Gaulois croyaient que Tentâtes, qu'ils désignaient aussi sous le nom de Gwion, venait réveiller ceux d'entre eux qui avaient succombé dans l'année pour les mener devant Samann, l'inflexible juge des âmes dont le tribunal auguste était dans l'île de Bretagne désignée aussi sous le nom même du Dieu (iniz ar Gwion), l'île de Gwion, d'où nous avons fait l'île d'Albion.

Le conducteur des âmes les rassemblait sur une côte inhospitalière du pays d'Armor, située en face de Sena, le sanctuaire renommé des prêtresses de Korridgwen. Nous appelons aujourd'hui ce lieu, la baie des Trépassés.

Gwion ordonnait aux pêcheurs fort nombreux sur cette côte de se lever sur-le-champ et leur enjoignait de préparer

leurs barques. Les pauvres gens obéissaient en tremblant. Les morts s'embarquaient en silence et grâce à la protection du ciel les légers navires qui les portaient glissaient entre les redoutables rochers du rivage. Les prêtres catholiques, les modernes belecks, se sont efforcés de modiGer la légende primitive qui est cependant restée vivante parmi le peuple. Les morts dont ils n'ont pu bannir le souvenir sont, suivant ces belecks, les matelots noyés dans la terrible passe qui existe entre la terre ferme et l'île de Sena. C'est pour leur repos que tous les ans, dans ces parages, témoins de tant de sinistres, on dit une messe suivie de psaumes.

Sur aucun autre rivage, on ne trouve des gens plus super- * stitieux. Interrogez un homme de la côte sur les mystères des sombres nuits d'hiver, il vous parlera de revenants sans nombre.

Page 1