‹ Histoire nationale des Gaulois sus VercingétorixChapitre 96 sur 190 · BeU. GalL, Yll, xx · texte numérisé non relu

BeU. GalL, Yll, xx

rang. De tout temps, la passion de Tégaiité a été chez nous le mobile dominant. Ce corps de 10 000 hommes est en quelque sorte l'ancêtre de nos régiments modernes composés de soldats venus .de toutes les parties de la France. Notre armée est une cause de fusion entre les différentes populations qui couvrent le sol de notre pays. L'estime naît sur le champ de bataille entre des hommes, entre des frères qui sont tous aussi vaillants les uns que les autres. Vercingétorix aurait voulu avoir des régiments, s'il nous est permis de nous servir de cette expression, au lieu de clans commandés par leurs chefs respectifs.

Après l'attaque infructueuse conduite par lui contre le camp des Gaulois, César avait été pris d'un grave découragement; mais ce sentiment ne régna pas longtemps chez lui ; aussi voulut-il tenter un dernier effort. Il fit tout au monde pour hâter les travaux d'un siège qui durait déjà depuis longtemps et qu'il devrait lever dans un bref délai.

Les assiégeants dont le courage s'était encore accru depuis l'arrivée du renfort dont nous venons de parler, imaginaient sans cesse de nouvelles ruses pour s'opposer aux progrès des travaux de leurs adversaires. César nous laisse entendre qu'ils avaient imité le matériel de guerre des légions. Aux machines ils opposaient des machines. Ils détournaient avec des lacets (laqueis) les faux (falces) dont les Romains faisaient usage et les attiraient à eux.

Nuit et jour, les défenseurs d'Avaricum harcelaient et fatiguaient les troupes de César, contraintes à être sans cesse sur leurs gardes par un temps extrêmement froid et ■pluvieux. Maintes fois, pendant la durée de ce siège mémorable, ils mirent le feu aux ouvrages que les Romains élevaientsi péniblement, ou ils attaquèrent les travailleurs. Les murs flanqués de tours qui entouraient la place, devaient être d'une hauteur médiocre, comme l'étaient, au surplus, toutes les fortifications gauloises. César nous apprend qu'à mesure qUe ses tours en charpents s'élevaient avec les terrassements, les assiégés élevaient davantage leurs remparts au moyen de poutres qu'ils assujettissaient solidement les unes aux autres au moyen de ces longues pointes

â68 HISTOIRE NATIONALE DES GAULOIS.

de métal. On a découvert de celles-ci en faisant des fouilles dans divers endroits, notamment à Murcens ^ Toutes les parties des travaux exécutés par les Gaulois, exposées au choc des béliers et aux coups des balistes, étaient blindées avec des peaux fraîches. Cela donne à supposer qu'Ataricum renfermait une grande quantité de bestiaux. Hais ne savons-nous pas qu'une grande partie des populations des environs qui avaient vu Tincendie dévorer leurs maisons s'étaient réfugiées dans le grand oppidum biturige. C*estcequi explique comment la place fut toujours si bien approvisionnée, tandis les assiégeants, au contraire, étaient plongés dans le dénuement le plus absolu.

Le proconsul ne peut s'empêcher, dans le courant du récit qu'il nous a laissé, de revenir plusieurs fois sur le mal que lui causa l'extrême habileté des Gaulois à creuser des galeries souterraines. Il nous apprend que presque toutes les mines qu'il faisait creuser en vue de permettre à ses soldats de se rapprocher des remparts étaient comblées par les Bituriges avec des pieux pointus et durcis au feu, de la poix bouillante et de grosses masses de pierre. La quantité des matériaux que les Gaulois employèrent donne 'à penser qu' Avaricum devait être muni de tout ce qui pouvait être utile pour supporter un long siège. La ville avait toujours été considérée comme le boulevard de l'indépendance des Bituriges. Elle avait, à coup sûr, une sorte d'arsenal.

En effet, si l'on n'admet pas l'existence de tous ces approvisionnements en bois et en pierres accumulés pendant de longues années, on ne comprendra pas qu'ils aient pu être rassemblés au dernier moment. Les gens des campagnes eurent assez à faire en fuyant avec leurs troupeaux des villages incendiés. Il n'est pas possible de supposer qu'en plein cœur de l'hiver ils aient pu transporter de lourds matériaux, tels que des pièces de charpentes et des pierres, surcescharriots, sur ces bennes incommodes dont nous connaissons la forme. De plus, les chemins gaulois étaient détestables.

1. E. Bosc, Dictionnaire raisonné d'architecture, v* Oppidum, où l'on trouvera des dessins de ces cheviUes de fer.

Nous avons montré aussi avec quelle rapidité César dirigea tous les mouvements de son armée. Tout cela confirme donc notre opinion.

Avaricum était une véritable place de guerre pourvue de chantiers où étaient entassés les matériaux dont on pouvait avoir besoin pour la défense des remparts ; il est probable que les poutres, ordinairement longues de quarante pieds, qui étaient employées dans la construction des murs, étaient conservées plus ou moins longtemps dans les marais voisins de la ville; car chacun sait que les bois flottés sont beaucoup moins sujets à la pourriture. Du reste, n'opère-t-on pas de même dans nos ports de guerre pour les bois de la marine?

Au bout de vingt-cinq jours d'un travail assidu, la terrasse élevée par les Romains atteignit trois cent trente pieds de largeur sur quatre-vingts de hauteur, c'est-à-dire qu'elle touchait presque au mur de la place. César ne quittait presque plus les tranchées. Il partageait toutes les fatigues de ses soldats qu'il appelait : compagnons, camarades même, pour les flatter. Nous avons raconté son passage à travers les Cévennes. Ce ne fut pas sans un vif sentiment de joie que le proconsul put croire que le moment de donner l'assaut était enfin arrivé. Le soir était venu quand les dernières pelletées de terre furent jetées sur l'ouvrage qui supportait les tours. Toute la nuit, par l'ordre du fils de Vénus, fut consacrée à préparer ce qu'il fallait pour l'effort suprême. Vers la troisième veille (vers minuit), des tourbillons de fumée s'élevèrent subitement de la tefrasse et semèrent la terreur dans tout le camp romain. Les Gaulois, au moyen d'une mine, avaient incendié les ouvrages élevés si péniblement par leurs patients adversaires. En même temps, ils firent une terrible sortie de chaque côté de la terrasse, tandis que les guerriers qui garnissaient le rempart lançaient sur elle du bois sec, des torches enflammées et de la poix bouillante.

César ne dissimule pas qu'une panique s'empara décolles de ses troupes qui, ce jour-là, étaient aux avant- postes et aux tranchées. Il est probable que la garnison à* Avaricum dut en faire un terrible carnage ; mais le proconsul ne nous dit pas, ou, pour parler pltrs exactement, nous dit peu, nous

dissimule. Tout ce qui ressort de la lecture des Commentaires, c'est que les soldats romains, sans abri c résistaient avec peine ». Il y a là encore une de ces atténuations dont César est si prodigue. Quand nous voyons son habileté à glisser sur toutes les choses qui, pour un motif ou un autre, lui sont désavantageuses, nous ne pouvons ne pas nous rappeler une fable du bon la Fontaine. Les animaux malades de la peste. Là aussi, il y a un César en action,

un lion qui fait le récit de ce qu'il a commis. Ce dont

il doit faire l'aveu public n'est point facile à dire. Écoutons-le parler de ces pauvres moutons qu'il a tués sans qu'il ait reçu d'eux la plus légère offense. 11 dit :

Même il m*est arrivé qudquefois de manger Le berger.

Que c^ petit vers du fabuliste est expressif. Comme on voit bien par ce rejet : le berger , que le lion ne veut pas qu'on prenne garde à ses autres victimes.

Le procédé de César n'est pas différent.

Heureusement pour lui que, conformément à ses habitudes prudentes, il avait deux légions de garde dans ses retranchements. Il lesenvoya au secours des troupes engagées qui, grâce à ce renfort, purent de nouveau faire face aux Gaulois, tandis que dès détachements de travailleurs pratiquaient de larges saignées dans la terrasse pour arrêter les progrès de l'incendie. Il fallut aussi eh toute hâte faire reculer les tours dont les mantelets étaient déjà en feu.

Lorsque l'aube parut, le combat continua sur toute la ligne. De nouveaux combattants venaient sans cesse renfoncer les rangs des Gaulois, tandis que les Romains étaient harassés de fatigue. Il semble, par le récit de César, que la lutte, dans sa dernière phase du moins, ait eu lieu tout près des remparts. Le proconsul, passe évidemment sous silence une des péripéties de la lutte, et en vérité nous nous demandons pourquoi. Aussitôt après nous avoir montré que les assaillants étaient animés par l'espérance de la victoire et par la conviction que le salut de la place dépeildait du résultat de cette

sortie, il nous parle de la déroute qui commença sur tous les points à la fois. Qu'est-ce qui changea la face des choses?

Il est aussi très inexplicable que l'armée de Vercingétorix qui était campée à peu de distance n'ait pas combiné ses efforts avec ceux de la garnison d'Avaricum pour prendre les Romains à revers tandis que celle-ci les attaquait en face. Il faut penser que ce combat fut amené par aile de ces circonstances fortuites qui se'présentent sifréquemmentàlaguerre. Il se peut que les Gaulois, lorsque le jour fut venu, reçurent justement du Pen-Tiern Tordrede se replier sur la ville. Nous savons que Vercingétorix était opposé à toute action générale.

Les Romains suivaient de très près les Bituriges qui battaient en retraite. César nous dit « que devant la porte de la ville était un Gaulois qui du haut d'une tour lançait dans le feu des boules de suif et de poix qu'on lui passait de main en main : un trait parti d'un scorpion le frappa au côté droit et le tua. Le plus proche de ses voisins le remplaça et périt de même, un troisième lui succède, puis un quatrième, et le poste n'est abandonné de ses défenseurs qu'après que le feu fut éteint et que la défaite des ennemis repoussés de toutes parts eut terminé le combat ^ »

L'héroïsme de nos pères arrache un cri d'admiration à César, ordinairement si partial. Cette chaîne d'hommes sublimes l'émerveilla, et il faut que nous lui sachions gré de s'être fait l'historien de leur courage stoïque.

Le lendemain, les assiégés résolurent d'abandonner la place, sur les instances et les ordres de Vercingétorix. Le Pen-Tiern craignait évidemment que la place fût emportée dans un mouvement d'oubli de la garnison, ou dans un moment de fureur des Romains. L'exécution de ce dessein ne semblait pas présenter de bien grandes difficultés, puisque le camp de l'armée gauloise était assez près de la ville et qu'un vaste marais qui la séparait des retranchements de César arrêterait ses légions dans leur poursuite, si l'éveil était donné. On ne pouvait songer à faire éva-

Page 1