‹ Histoire naturelle ... comprenant les cétacés, etcChapitre 224 sur 470 · DES INDES ORIENTALES · texte numérisé non relu

DES INDES ORIENTALES

ou LE NAJA.

Naia tripudians, Merr. ; Coluber Naja, Linn., Gmel. ; Naja luteseens, N. fasciata, N. brasiliensis, N. siamensis, N. maculata, N. non Naja, Laur.; Coluber Peruvii et C. Brasiliæ, Lacep.; Col. cæcus et C. rufus, Gmel. ; Vipera Naja, Naja vera, Fitz.

La beauté des couleurs a été accordée à ce serpent, l’un des plus venimeux des contrées orientales. Bien loin que sa vue inspire de l'effroi à ceux qui ne connaissent pas l’activité de son poison, on le contemple avec une sorte de plaisir, on l’admire; et, pendant que le briliant de ses écailles , ainsi que la vivacité des couleurs dont elles sont parées, attachent les regards, la forme singulière du reptile attire l'attention : on a même cru voir sur sa tête une ressemblance grossière avec les traits de l’homme; et voilà done l’image la plus noble qui a pu paraître légèrement empreinte sur la face d'un reptile vénéneux. Ce contraste a dû plaire à l'imagiration des Orientaux , toujours amie de l’extraordinaire; il a peut-être séduit les premiers voyageurs qui ont vu le serpent à lunettes , et ils ont peut-être éprouvé une sorte de satisfaction à retrouver quelques traits de la figure humaine sur un être aussi malfaisant ; de même que les anciens poëtes se sont presque tous accordés à donner ces mêmes traits augustes aux monstres terribles et fabuleux , enfants de leur génie , et non de la Nature.

Mais sur quoi peut être fondée cette légère apparence? Sur une raie d’une couleur différente de celle du corps de l’animal , et qui est placée sur le cou du serpent à lunettes, s’y replie en avant des deux côtés, et se termine par deux espèces de crochets tournés en dehors. Ces

* Cobra de Cabelo ou de Capello, par les Portugais. — Le Serpent à lunettes, M. Daubenton, Encycl. méth. — Naja, Kempfer. Amœnitatum exoticarum fasciculus 5,0bs.9 p.565. — Séba, t. I, pl. 44, fig. 4; t. IL, pl. 89, fig. 4 et 2; pl. 90, fig. 1; pl. 94, fig. 1, et pl.97, fig 1. — Serpens indicus coronatus, Rai, Synopsis Serpentini generis , p. 350, — Le Serpent à lunettes, Serpent couronné, Dict. d'Hist. nat., par M. Valmont

de Bômare. — Vipera indica vittate veslicularia, Catal, mous, ind, — Wipera pileata,

crochets colorés sont quelquefois prolongés de maniere à former un cercle ; faisant ressortir la couleur du fond qu'ils renferment, ils ressemblent imparfaitement à deux yeux , au-dessus desquels la ligne recourbée, semblable aux traits grossiers, aux premières ébauches des jeunes dessinateurs, représente vaguement un nez; et ce qui a ajouté à ces légères ressemblances, c’est qu'elles se montrent sur la partie antérieure du tronc ou sur le cou du serpent, et que cette partie antérieure est tellement élargie et aplatie, proportionnellement au reste du corps, qu’elle parait être la tête de l’animal. L'on croit de loin voir les yeux du serpent au milieu de ces crochets de couleurs vives dont nous venons de parler, quoique cependant la véritable tête où sont réellementles yeux et les narines soit placée au-devant de cette extension singulière du cou.

La ligne recourbée et terminée par deux crochets ressemble assez à des lunettes, et c'est ce qui a fait donner depuis au serpent naja le nom de Serpent à luneltes, que nous lui conservons ici. Mais pour mieux distinguer le reptile dont nous traitons dans cet article, et qui habite les grandes Indes , d’avec les serpents à lunettes d'Amérique , dont il sera question dans

| l’article suivant, nous avons cru devoir réunir au nom très-connu de Serpent à lunettes , celui de Naja, dont se servent Les naturels du pays où on le rencontre, et qui a été adopté par plusieurs auteurs, et particulièrement par M. Linnée.

On a écrit qu’il y avait un assez grand nombre d’espèces de serpents à lunettes : des naturalistes en ont compté jusqu’à six; mais, en examinant de près les différences sur lesquelles ils se sont fondés , il nous a paru qu’on ne de-

| vait en compter que deux ou trois : le Serpent | à Junettes ou le Naja, dont il est ici question ; le Serpent à lunettes du Pérou, et celui du Brésil, qui peut-être même ne diffère que trèslégèrement de celui du Pérou. Toutes les variétés que nous rapportons au naja ne sont que des suites de la diversité d'âge, de sexe ou de climat; et, par exemple, on a représenté dans Séba! deux petits serpents à lunettes des Indes orientales, qui ne me paraissent que de jeunes naja de l’espèce ordinaire ; ils ne différaient des naja adultes que par l'extension du cou, qui était peu sensible, ce qui n’annonçait qu'un âge peu avancé, et par la teinte ou la distribution de leurs couleurs; l'un était d'un cendré jaunä- { Séba, t. 11, pl, 89, fig. 5, et pl. 97, $£. 3.

tre , cerclé de bandes transversales pourpres, et arrangées de manière que, de quatre en quatre, il y en avait une plus large que les autres ! ; le second avait des couleurs moins distinctes , et peut-être avait été pris dans un temps voisin de celui de sa mue.

Les naja adultes paraissent d’un jaune plus ou moins roux, ou plus ou moins cenudré, suivant l’âge, la saison, et la force de l'individu. Ils n’ont pas plusieurs bandes transversales pourpres, mais au-dessus de la partie renflée de leur cou on voit un collier assez large et d’un brun sombre qui disparait quelquefois presque en entier sur les naja conservés dans l’esprit-devin. Cette belle couleur jaune qui brille sur le dos du serpent à lunettes s’éclaircit sous le ventre, où elle devient blanchâtre, mêlée quelquefois d’une teinte de rouge ; les raies qui forment sur son cou un croissant dont les deux pointes se replient en dehors et en crochets , de manière à imiter des lunettes, sont blanchâtres, bordées des deux côtés d’une couleur foncée.

Quelquefois ces nuances s’altèrent après la mort de l'animal, ce qui a donné lieu à bien des fausses descriptions. Le sommet.de la tête est couvert par neuf plaques ou grandes écailles, disposées sur quatre rangs, deux au premier, du côté du museau, deux au second, trois au troisième, et deux au quatrième ?. Les yeux sont vifs et pleins de feu ; les écailles sont ovales, plates et très-allongées , elles ne tiennent à la peau que par une portion de leur contour, et il paraît que le serpent peut les redresser d’une manière très-sensible; elles ne se touchent pas au-dessus de la partie élargie du cou, elles y forment des rangs longitudinaux un peu séparés les uns des autres, et laissent voir la peau nue, qui est d'un jaune blanchâtre; et comme cette peau est moins brillante que les écailles qui , étant grandes et plates , réfléchissent vivement la lumière, ces écailles paraissent souvent comme autant de facettes resplendissantes disposées avec ordre, et qui présentent une couleur d'or très-éclatante, surtout lorsqu’elles sont éclairées par les rayons du soleil.

L'extension dont nous venons de parler est formée par les côtes, qui, à l'endroit de cet élar-

4 M. Laurenti a cru devoir faire une espèce distincte sous le nom de Naja à bandes ( Naja fasciata).

3 Voilà un nouvel exemple de ce que nous avons dit à l'article de la Nomenclature des Serpents ; tous ceux qui ont des dents crochues, grandes et mobiles, et qui sont venimeux, n'ont pas le dessus de la tête garni d’écailles semblables à celles du dos,

gissement, sont plus longues que dans les autres parties du corps du serpent, et ne se courbent d’une manière sensible qu’à une plus grande distance de l’épine du dos; mais d’ailleurs le naja peut gonfler et étendre à volonté une membrane assez lâche qui couvre ces côtes, et que Kempfer a comparée à des espèces d’ailes. C'est surtout lorsqu'il est irrité qu'il l’enfle et en augmente le volume ; et lorsque alors il se redresse en tenant toujours horizontalement sa tête, qui est placée au-devant de cette extension membraneuse, on dirait qu'il est coiffé d’une sorte de chaperon que l’on a même comparé à une couronne, et voilà pourquoi on a donné à ce dangereux, mais cependant trèsbel animal, le nom de Serpent à chaperon, ainsi que celui de Serpent couronné.

La femelle ! est distinguée aisément du mâle, parce qu’elle n’a pas sur le cou la raie contour: née et disposée en croissant, dont les pointes se terminent en crochets tournés en dehors, et d’après laquelle on a donné à l'espèce le nom de Serpent à lunettes ; mais elle a de chaque côté du cou, comme le mâle, une extension mem:

braneuse soutenue par de longues côtes ; elle peut également en étendre le volume; elle brille des mêmes couleurs dorées, et elle a porté également le nom de Serpent à couronne ?.

Les naja ont ordinairement trois ou quatre pieds de longueur totale; celle de l'individu que nous avons décrit, et qui est au Cabinet du roi, est de quatre pieds quatre pouces six ligaes ; l'extension membraneuse de son cou a plus de trois pouces de largeur. Il a cent quatrevingt-dix-sept grandes plaques sous le corps, et cinquante-huit paires de petites plaques sous la queue, qui n’est longue que de sept pouces dix lignes. Celui que M. Linnée a décrit avait cent quatre-vingt-treize grandes plaques, et soixante paires de petites.

Le naja est féroce, et pour peu qu’on diffère de prendre l’antidote de son venin, sa morsure est mortelle; l’'onexpire dans des convulsions, ou la partie mordue contracte une gangrène qu’il est presque impossible de guérir ; aussi, de tous les serpents, est-ce celui que les Indiens, qui vont nu-pieds, redoutent le plus. Lorsque ce terrible reptile veut se jeter sur quelqu'un, il se redresse avec fierté, fait briller des yeux

4 Séba , t. 11, pl. 90, fig. 2, et pl. 97, 68. 2. 3 M. Laurenti a fait, de la femelle du Naja, une espèce dis, tincte qu'il a nommée Waja non Naja,

DES SERPENTS

étincelants, étend ses membranes en signe de colère, ouvre la gueule, et s’élance avec rapidité en montrant la pointe acérée de ses crochets venimeux. Mais, malgré ses armes funestes, les jongleurs indiens sont parvenus à le dompter de manière à le faire servir de spectacle à un peuple crédule, de même que d’autres charlatans de l'Égypte moderne. à l'exemple de charlatans plus anciens de l'antique Égypte, des Psylles de Cyrène, et des Ophiogènes de Chypre, manient sans crainte, tourmentent impunément de grands serpents, peut-être même venimeux , les serrent fortement auprès du cou, évitent par là leur morsure, déchirent avec leurs dents et dévorent tout vivants ces énormes reptiles , qui, sifflant de rage et se repliant autour de leur corps, font de vains efforts pour leur échapper 1.

Ces Indiens qui ont pu réduire les naja et se garantir de leur morsure, courent de ville en ville pour montrer leurs serpents à lunettes, qu'ils forcent, disent-ils, à danser. Le jongleur prend dans sa main une racine dont il prétend que la vertu le préserve de la morsure venimeuse du serpent, et tirant l’animal du vase dans lequel il le tient ordinairement renfermé, il l’irrite en lui présentant un bâton, ou seulement le poing ; le naja se dressant aussitôt contre la main qui l'attaque, s’appuyant sur sa queue, élevant son corps, enflant son cou, ou-

vrant sa gueule, allongeant sa langue fourchue, s'agitant avec vivacité, faisant briller ses yeux et entendre son sifflement, commence une sorte de combat contre son maitre, qui, entonnant alors une chanson, lui oppose son poing tantôt à droite et tantôt à gauche; l’animal, les yeux toujours fixés sur la main qui le menace, en suit tous les mouvements, balance sa tête et son corps sur sa queue qui demeure immobile et offre ainsi l’image d’une sorte de danse. Le naja peut

‘ Lettre de M. Savary sur l'Égypte , & I, p. 62.— Voyez aussi le passage suivant de Shaw, t. IL, c, 5. « On m'a assuré « qu'il y avait plus de quarante mille personnes au grand Caire

« chose que des lézards ou des $erpents. Cette façonsingulière « desenourrir leur vaut, entre autres, leprivilégeetl'honneur « insigne de marcher immédiatement auprès des tapisseries « brodées de soie noire, qu'on fabrique tous les ans au grand « Caire pour le Kaaba de la Mecque, et qu'on va prendre au « château pour les promener en procession avec grande « pompe et cérémonie, dans les rues de la ville. Lorsque ces « proctssions se font, il y a toujours un grand nombre de « ces gens qui l'accompagnent en chantant et en dansant, et « faisant, par intervalles réglés, toutes sortes de contorsions “ et de gesticulations fanatiques. »

soutenir cet exercice pendant un demi-quart d'heure; mais au moment que l’Indien s’aperçoit que, fatigué par ses mouvements et par sa situation verticale, le serpent est près de prendre la fuite, il interrompt son chant, le naja cesse sa danse, s’étend à terre, et son maître le remet dans son vase. Kempfer dit que lorsqu'un Indien veut dompter un naja et l’accoutumer à ce manége, il renverse le vase dans lequel il l’a tenu renfcrmé, va à la couleuvre avec un bâton, l'arrête dans sa fuite, et la provoque à un combat qu’elle commence souvent la première; dans l'instant où elle veut s’élancer sur lui pour le mordre, il lui présente le vase et le lui oppose comme un bouclier contre lequel elle blesse ses narines, et qui la force à rejaillir en arrière; il continue cette lutte pendant un quart-d’heure ou demi-heure, suivant que l'éducation de l’animal est plus ou moins avancée; la couleuvre, trompée dans ses attaques, et blessée contre le vase, cesse de s’élancer, mais présentant toujours ses dents et enflant toujours son cou, elle ne détourne pas ses yeux ardents du bouclier qui lui nuit; le maître, qui a grand soin de ne pas trop la fatiguer par cet exercice, de peur que, devenant trop timide, elle ne se refuse ensuite au combat, l'accoutume insensiblement à se dresser contre le vase, et même contre le poing tout nu, à en suivre tous les mouvements avec sa tête superbement gonflée, mais sans jamais oser se jeter sur sa main, de peur de se blesser; accompagnant d'une chanson le mouvement de son bras, et par conséquent celui du reptile qui l’imite, il donne à ce combat l'apparence d’une danse ; et il en est donc de ce serpent funeste comme de presque tous les êtres dangereux qui répandent la terreur, la crainte seule peut les dompter.

Mais il ne faut pas croire que les Indiens soient assez rassurés par les effets de cette crainte, pour ne pas chercher à désarmer, pour ainsi dire, le reptile contre lequel ils doivent lutter. Kempfer rapporte qu'ils ont grand soin,

« et dans les villages des environs, quine maugeaient autre | chaque Jour où tous les deux hisva d oil

le venin du naja, qui se forme dans des vésicules placées auprès de la mâchoire supérieure, et se répand ensuite par les dents canines ; pour cela ils irritent la couleuvre et la forcent à mordre plusieurs fois un morceau d’étoffe ou quelque autre corps mou, et à l'imbiber de son poison. Pour l’exciter davantage à exprimer son venin, ils ont quelquefois assez d’adresse et de

courage pour lui presser la tête sans en être mordus, et la mettre par là dans une sorte de rage qui lui fait serrer avec plus de force, et pénétrer d’une plus grande quantité de poison, le morceau d'étoffe ou le corps mou qu’on lui présente ensuite, Après avoir privé la couleuvre de son venin, ils veillent avec beaucoup d'attention à ce qu’elle ne prenne aucune nourriture, et ils empêchent surtout qu’elle nemange del’herbe fraiche, de nouveaux aliments lui rendant bientôt de nouveaux sucs vénéneux et mortels.

Kempfer prétend que l’on a un remède assuré contre la morsure venimeuse de ce serpent, dans la plante que l'on nomme Mungo ainsi qu’Ophiorriza, qui croit abondamment dans les contrées chaudes de l’Inde, et que l’on a employée non-seulement contre la morsure de plusieurs reptiles, ainsi que des scorpions, mais même contre celle des chiens enragés. L'on disait, suivant le même Kempfer, que l’on avait découvert ses vertus antivénéneuses en en voyant manger à des mangoustes ou ichneumons mordus par des naja, et que c’était ce qui avait fait appliquer à ce végétal le nom de Mungo, donné aussi par les Portugais aux mangoustes. Ces quadrupèdes sont, en effet,ennemis mortels du serpent à lunettes, qu'ils attaquent toujours avec acharnement, et auquel ils donnent aisément la mort sans la recevoir, leur manière de saisir le naja les garantissant apparemment de ses dents envenimées.

Non-seulement les naja servent à amuser les loisirs des Indiens; ils ont encore été un objet de vénération pour plusieurs habitants des belles contrées orientales, et particulièrement de la côte de Malabar. La crainte d'expirer sous leur dent empoisonnée, et le désir de les écarter des

habitations, avaient fait imaginer de leur ap-

porter, jusques auprès de leurs repaires, les aliments qui paraissaient leur convenir le mieux; les temples sacrés étaient ornés de leurs images, et si ces reptiles pénétraient dans les demeures des habitants, ou si on les rencontrait sous ses pas, bien loin de se défendre contre eux et de chercher à leur donner la mort, on Jeur adressait des prières, on leur offrait des présents, on suppliait les bramines de leur faire de pieuses exhortations, on se prosternait, on tâchait de les fléchir par des respects. tant la terreur et l'ignorance peuvent obseurcir le flambeau de la raison ‘.

{ « Une autre espèce que les Indiens nomment Valle Pam-

HISTOIRE NATURELEE

On a prétendu que l'on trouvait dans le corps des naja etauprès de leur tête, une pierre que l’on a nommée pierre de Serpent, pierre de Serpent à chaperon, pierre de Cobra, ete., et qu'on a regardée comme un remède assuré, non-seulement contre le poison de ces mêmes serpents à lunettes, mais même contre les effets de la morsure de tous les animaux venimeux.

On pourra voir dans la note suivante !, combien

« bou, c'est-à-dire bonne couleuvre , a reçu des Portugais la « nom de Cobra capel, parce qu'elle a la tête environnée « d'une peau large qui forme une espèce de chapeau. Son « corps est émaillé de couleurs très-vives, qui en rendent la « vue aussi agréable que ses blessures sont dangereuses ; ce- « pendant elles ne sont mortelles que pour ceux qui néglia gent d'y remédier. Les diverses représentations de ces « cruels animaux font le plus bel ornement des pagodes : on « leur adresse des prières et des offrandes. Un Malabare qui « trouve une couleuvre dans sa maison, la supplie d'abord de « sortir; si ses prières sont sans effet, il s'efforce de l’attirer « dehors en lui présentant du lait, ou quelque autre aliment ; « s'obstine-t-elle à demeurer, on appelle les bramines , qui lui « présentent éloquemment les motifs dont elle doit être tou- « chée, tels que le respect du Malabare et les adorations qu'il « a rendues à toute l'espèce. Pendant le séjour que Delion fit « à Cananor, un secrétaire du prince-gouverneur fut mordu « par un de ces serpents à chapeau qui était de la grosseur du « bras, et d'environ huit pieds de longueur; il négligea « d'abord les remèdes ordinaires, et ceux qui l'accompa- « gnaient se contentèrent de le rameuer à la ville, où le ser- « pent fut apporté aussi dans un vase bien couvert. Le prince, « touché de cet accident, fit appeler aussitôt lés bramines, qui « représentèrent à l'animal combien la vie d'un officier si « fidèle était importante à l'État; aux prières on joignit les « menaces; on lui déclara que, si le malade périssait, elle « serait brûlée vive dans le même bûcher : mais elle fut inexo- « rable, et le secrétaire mourut de la force du poison. Le « prince fut extrêmement sensible à cette perte; cependant, « ayant fait réflexion que le mort pouvait être coupable de « quelque faute secrète qui lui avait peut-être attiré le cour- « roux des dieux, il fit porter hors du palais le vase où la cou- « leuvre était renfermée, avec ordre de lui rendre la liberté, « après Jui avoir fait beaucoup d'excuses et quantité de pro- « fondes révérences.

« Une piété bizarre engage un grand nombre de Malabares « à porter du lait et divers aliments dans les forêts ou sur les « chemins , pour la subsistance de ces ridicules diviaités. « Quelques voyageurs, ne pouvant donner d'explication plus « raisonnable à cet aveuglement, ont jugé qu'anciennement « la vue des Malabares avait peut-être été de leur ôter l'envie « de venir chercher leur nourriture dans les maisons, en leur « fournissant de quoi se nourrir au milieu des champs et des « bois.

« La loi que les idolâtres s'imposent de ne tuer aucune « couleuvre est peu respectée des chrétiens et des mahomé- « tans : tous les étrangers qui s'arrêtent au Malabar font « main-basse sur ces odieux reptiles; et c'est rendre sans « doute un important service aux habitants naturels. 11 n'y a « point de jour où l'on ne fût en danger d'être mortellement « blessé, jusque dans les lits, si l'on négligeait de visiter tou- « tes les parties de Ja maison qu'on habite. » Description du Malabar. Hist. des Voy., éd. in-12, t. XLIIE, p. 54tets.

« Nous allons rapporter, à ce sujet, une partie des observations du célèbre Rédi. « Parmi les productions des Indes, dit «ce physicien, auxquelles l'opinion publique attribue des « propriétés merveilleuses, sur la foi des voyageurs, il y a cer- « taines pierres qui se trouvent, dit-on, dans la tête d'un « serpent des Indes extrêmement venimeux. On prétend que

DES SERPENTS

peu on doit compter sur la bonté de ce remède, qui n'a jamais été trouvé dans le corps d’un

« ces pierres sont très-honnes contre tous les venins : cette « Opinion s'est fortifiée par l'autorité de plusieurs savants qui « l'ont adoptée, et l’on annonce deux épreuves de ces pier- « res, faites à Rome avec beaucoup de succès ; l'une, par « M. Carlo Magnini, sur un homme; et l'autre, par le père « Kircher, sur un chien. Je connais ces pierres depuis plu- «sieurs années, j en ai quelques-unes chez moi, et je me suis «convaincu, par des expériences réitérées, et dont je vais « rendre compte, qu'elles n'ont point la vertu qu'on leur at- «tribue contre les venins.

« Sur la fin de l'hiver 1662, trois religieux de l’ordre de « Saint-François, nouvellement arrivés des Indes orientales, « vinreut à la cour de Toscane, qui était alors à Pise, et firent « voir au Grand-Duc Ferdinand If, plusieurs curiosités qu'ils « avaient apportées de ce pays ; ils vantèrent surtout certai- « nes pierres qui, comme celles dont on parle aujourd'hui, se « trouvaient, disaient-ils, dans la tête d'un serpent décrit « par Garcias da Orto, et nommé par les Portugais Cobra de « cabelos, serpent à chaperon ; ils assuraient que, dans tont « l'Indostan , dans les deux vastes péninsules de l'Inde, et « particulièrement dans le royaume de Quam-sy, on appli- « quait ces pierres comme un antidote éprouvé sur les morsu- « res des vipères, des aspics, des cérastes, et de tous les ani- « maux venimeux, et même sur les blessures faites par des flè- « ches ou autres armes empoisonnées : ils ajoutaient que la « sympathie de ces pierres avec le venin était telle, qu'elles « s'attachaient fortement à la blessure, comme de petites ven- « touses, et ne s'en séparaient qu'après avoir attiré tout le ve- « niu, qu'alors elles tombaient d'elles-mêmes , laissant l’ani- « mal tout à fait guéri; que, pour les nettoyer, il fallait les « plonger dans du lait frais, et les y laisser jusqu'à ce qu'elles « eussent rejeté tout le-venip dont elles s'étaient imbibées, ce «qui donnait au lait une teinture d'un jaune verdâtre. Ces « religieux offrirent de confirmer leur récit par l'expérience, « et tandis qu'on cherchait pour cela dés vipères , M. Vincen- « zio Sandrini, un des plus habiles artistes de la pharmacie du « Grand-Duc, ayant examiné ces pierres, se souvint qu'il en « conservait depuis longtemps de semblables , il les fit voir à « ces religieux, qui convinrent qu'elles étaient de même na- «ture que les leurs, et qu'elles devaient avoir les mêmes « vertus.

« La Couleur de ces pierres est un noir semblable à celui de « la pierre de touche ; eiles sont lisses et lustrées comme si « elles étaient vernies ; quelques-unes ont une tache grise sur « un côté seulement, d'autres l'ont sur les deux côtés ; il y en « a qui sont toutes noires et sans aucune tache, et d'autres « enfia, qui ont au milieu un peu de blanc sale, et tout autour « une teinte bleuâtre; la plupart sont d'une forme lenticu- « laire; il y en a cependant qui sont oblongues: parmi les « premières, les plus grandes que j'aie vues sont larges comme « une de ces pièces de monnaie , appelées grossi, et les plus « petites n'ont pas tout à fait la grandeur d'un quatirino. « Mais quelle que soit la différence de leur volume, elles va- « rient peu entre elles pour le poids, car ordinairement les « plus grandes ne pèsent guère au delà d'un denier et dix-huit « grains, et les plus petites sont du poids d'un denier et six « grains. J'en ai cependant vu et essayé une qui pesait un « quart d'once et six grains. » Rédi entre ensuite dans les détails des expériences qu'il a faites pour prouver le peu d'effet des pierres de serpent contre l'action des divers poisons, et il ajoute plus bas : « Pour moi, je crois, comme je viens de le 1 dire, que ces pierres sont artificielles, et mon opinion est « appuyée du témoignage de plusieurs savants qui ont de- « meuré longtemps dans les Indes, en deçà et au delà du « Gange, et qui affirment que c'est une composition faite «par certains solitaires indiens, quon nomme Jogues, qui « vont les vendre à Diu, à Goa, à Salsette, et qui en font com- * merce dans toute la côte de Malabar, dans celles du Golfe « de Bengale, de Siam, de la Cochinchine, et dans les princi-

naja, et n'est qu’une production artificielle apportée de l’Inde, ou imitée en Europe.

LE SERPENT A LUNETTES

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