LE DEVIN
Boa constrictor, Linn., Cuv., Latr., Daud.; Constrictor formosissimus, C. Rex serpentum et auspex ; Laur.; Boa constrictrix, Schneid.
. Nous avons considéré à la tête du genre des Couleuvres , les diverses espèces de vipères, ces animaux funestes et d’autant plus dangereux que , distillant sans cesse le venin le plus subtil, ils masquent leur approche, déguisent leurs attaques , se replient en cercle, se cachent
4 Le Devin, au Mexique, — Xarathua, Xalxzalhua, l’'Empereur, dans le même pays. — Tamacuilla huilia, dans d'autres contrées de l'Amérique. — Caçadora ou Couleuvre chasseuse, aux environs de l'Orénoque. — Jurucucw, dans le Brésil. — Boiguacu , Giboya ou Jiboya, et la Reine des Serpents, ainsi que Jauca Acanga, au Brésil.— La Manda, qui veut dire Roi des Serpents, à Java. — Mamballa et Polonga, à Ceylan. — Giarende. — Gerende. — Gorende, — Fedagoso et Cobra de Feado, par les Portugais, — Serpent Impérial. — Dépone, dans plusieurs contrées, — Le Devin. M. Daubenton, Encycl. méth. — Cenchris. Gronov. mus. 2, p.69, n. 45. — L'Empereur, Séba, mus. {, tab, 56, fig. 5, tab. 55, fig. 4, tab. 62, fig. 1,2; et mus. 2, tab. 77, fig. 4 et 5, tab. 98, fig. 4, tab. 99, fig. 4, 2, tab. 1400, fig. 4, tab. 104, fig. 4. — Constrictor diviniloquus, 258. Laur, Spec. med. — Job. Ludolph. Commentar. ad historiam Æthiopicam, fol, 166. — Draco. Divus Hyeronimus in vitâ sancti Hilarionis, — Boiguacu, Raï, Synopsis serpentini generis , P. 525. — Xaxathua et Boiguacu. M. Valmont de Bomare, — Serpens peregrinus. Car. Clusius, exoticorum, lib. 3, p.115, ed. 4605 — Amphiteatrum Zootomicum Mich. Bern. Valentin. tab. 85, fig. 8. — Boiguacu. Pison, de Medicina brasiliensi, lib. 5 | fol. M. — Boiguacu. Georg, Marcgravi, hist. rerum naturalium Brasiliæ, lib. 6, cap. 45, fol. 219, (
pour ainsi dire en eux-mêmes, comme pour dérober leur présence à leurs victimes, s’élancent sur elles par des sauts aussi rapides qu’inattendus, ne parviennent à les vaincre que par leurs poisons mortels, et n’emploient que cette arme traitresse qui pénètre comme un trait invisible, et dont la valeur ni la puissance ne peuvent se garantir. Nous allons parler maintenant d’un genre plus noble; nous allons traiter des Boa, des plus grands et des plus forts des serpents, de ceux qui, ne contenant aucun venin, n’attaquent que par besoin, ne combattent qu’avec audace, ne domptent que par leur puissance; et contre lesquels on peut opposer les armes aux armes, le courage au courage, la force à la force, sans craindre de recevoir, par une piqüûre insensible, une mort aussi cruelle qu’imprévue.
Parmi ces premières espèces , parmi ce genre distingué dans l’ordre des serpents, le devin occupe la première place. La nature l’en a fait roi par la supériorité des dons qu’elle lui a prodigués. Elle lui a accordé la beauté, la grandeur, l’agilité, la force, l’industrie; elle lui a en quelque sorte tout donné, hors ce funeste poison départi à certaines espèces de serpents, presque toujours aux plus petites, et qui a fait regarder l’ordre entier de ces animaux comme des objets d’une grande terreur.
Le devin est donc parmi les serpents, comme l'éléphant ou le lion parmi les quadrupèdes. 11 surpasse les animaux de son ordre, par sa grandeur comme le premier, et par sa force comme le second ; il parvient communément à la Jongueur de plus de vingt pieds ; et, en réunissant les témoignages des voyageurs, il parait que c’est à cette espèce qu’il faut rapporter les individus de quarante ou cinquante pieds de long, qui habitent, suivant ces mêmes voyageurs ; les déserts brülants où l’homme ne pénètre qu'avec peine !.
‘ Gronovius avait, dans son cabinet, une dépouille d'un serpent Devir qui avoit six pieds de longueur ; et il a écrit en avoir vu dans plusieurs cabinets, dont la longueur était de vingt pieds. P. 70, Musæum Gronovii, Leyde, 1754, in folio, Sans parler du fameux serpent de Norvége, qui, suivant Olaüs Magnus (1. 21, ch. 45), avait plus de deux cents pieds de longueur avec une épaisseur de vingt pieds, et dont il faut ranger l'histoire parmi les fables, l'on peut citer, entre plusieurs témoignages, celui de George Anderson, qui, dans le sixième chapitre de son Voyage en Orient, dit que, dans l'Île de Java, il y a des serpents assez grands pour avaler des hommes entiers. Le voyageur Iversen tua lui-même un serpent de vingt-trois pieds de longueur; voyez son Voyage dans les contrées orientales , c. 4. Baldæus, dans sa Descrip-
tion de l'île de Ceylan, c. 22, dit qu'on y trouve des serpents de huit, neuf et dix aunes de long, mais qu'il y a en a de plus
C’est aussi à cette espèce qu’appartenait ce serpent énorme dont Pline a parlé, et qui arrêta
grands dans l'île de Java, ainsi que dans celle de Banda; qu'on y en avait pris un qui avait dévoré un cerf, et un second qui avait englouti une femme tout entière.
«Nous lisons qu'auprès de Batavia, établissement hollan- « dais dans les Indes orientales, il y a des serpents de cin- « quante pieds de longueur. » Essai sur l'histoire naturelle des Serpents, par Charles Owen. Londres, 1742, p. 15.
Dans l'ile de Carajan on voit,suisant Marc Paul, 1. 2, c. 40, de très-grands serpents qui ont dix pas de longueur et une épaisseur de dix palmes.
Nous croyons devoir rapporter aussi le passage suivant, extrait de la Description du Museum du P. Kircher, dans laquelle ilest question de Devins de quarante palmes de longueur.
« Illumn (serpentem) in paludibus Brasiliæ incolæ venantur « ad vescendum , sicuti itali anguillas. Palmorum duodecim « longitudinem æquat, sed ad palmos quadraginta hujus- « modi serpentem extendi aliquando significavit nostræ s0- « cietatis missionarius in Brasiliâ , et in spiras contortam vi- « tulum devincire, quem suctu paulatim devorat, ut bufones « aliqui serpentes deglutiunt. Cæterum veneno caret, et den- « tibus minutissimis ejus os muuitur. Collum angustum est, «et caudam versus paulatim in angustum contrahitur. Tota « pellis squamis tecta serie pulchrâ dispositis, pronâ parte « minoribus, supinâ majoribus, colorum varietate eleganti ; « nam dorsum à capite ad extremam caudam continuo ordine « secundüm longitudinem nigricantibus, quasi clypeiformi- « bus maculis ornatur ; extrema ver cauda ovalis formæ ma- « culis nigricautibus distincta ; latera alterius formæ maculis, «a instar foliorum mali, depicta sunt specie venustä, colore « subfusco. Talem serpentem sub nomine Serpentis Ameri- « cani retulit Wormius, p. 265. Illius-etiam mentionem fecit « Andreas Cleyerus, in observ. 7, decuriæ 2, t. II, Ephemerid. « Germanicarum, p. 18. (Voyez les notes suivantes.) Qui « ium ait degere in Ambona Molucarum insula. in Brasiliâ « Boiguacu vocari aiunt, atque imprimis in eo regno nas- « cuntur similes serpentes. »
Hujus, vel similis serpentis mentionem fecit in suo Commentario ad historiam Æthyopicam Jobus Ludolphus, p.166, aitque illam in Italia quoque olim notum, scribente Plinio, 1. 8, c. 14. Aluotur primo bubuli lactis suciw, undé nomen traxere. D. tamen Hyeronimus in vitâ sancti Hilarionis: Draco, inquit, miræ magnitudinis (quos Gentili sermone Bous vocant), ab eo, quod tam grandes sint, ut boves glutire soleant, omnem late vastabat provinciam, etc. Musœæum Kircherianum, Ronæ, 1775, classis secunda, fol. 55.
« Les couleuvres qu'on appelle Caçadoras ou chasseuses, « sont de la grosseur des Bujos (auxquels l’auteur attribue « une longueur de huit aunes ou environ); mais elles sont plus « longues de plusieurs aunes ; et l'on ne peut voir, sans élon- « nement, la légèreté avec laquelle elles courènt après la « proie qu'elles ont aperçue, et qu'elles attrapent sans qu'elle « puisse leur échapper. » Hist. nat. de l'Orénoque, par le P. Joseph Gumilla , traduite de l'espagnol par M. Eidous. Avignon, 1758, t. ILE, p.75.
« Dans le royaume de Congo, il y a des serpents de vingt- « cinq pieds de long qui avalent une brebis; ils s'étendent or= « dinairement au soleil pour digérer ce qu'ils ont mangé : « lorsque les nègres s'en aperçoivent , ils les tuent, leur cou- « pent la tête et la queue, les éventrentet les mangent; on les « trouve ordinairement gras comme des cochons. » Collect. académ., partie étrang., t. LIL, p. 485.
« Suivant le soyageur Artus, les serpents de la Côte-d'Or « ont communément vingt pieds de longueur, et cinq ou six « de largeur (apparemment de circonférence), mais ils'en « trouve de beaucoup plus grands. 11 en vit un qui, sans avoir « plus de trois pieds de longueur, était assez gros pour faire « la charge de six hommes. « Hist. gén, des Voy. éd. in-12, & XIV, p. 215. « Bosman s'étend comme Artus, sur le nombre
pour ainsi dire l’armée romaine aupres des côtes septentrionales de l’Afrique !. Sans doute il y a de l’exagération dans la longueur attribuée à ce monstrueux animal ; sans doute il n'avait point cent vingt pieds de long comme le rapporte le naturaliste romain; mais Pline ajoute que la dépouille de ce serpent demeura Jongtemps suspendue dans un temple de Rome, à une époque assez peu éloignée de celle où il écrivait; et à moins de renoncer à tous les témoignagnes de l’histoire, on est obligé d’admettre l’existence d’un énorme serpent, qui, pressé par la faim, se jetait sur les soldats romains lorsqu'ils s’écartaient de leur camp, et qu'on ne put mettre à mort qu’en employant contre lui un corps de troupes, et en l’écrasant sous les machines militaires qui servaient à ces vainqueurs du monde à renverser les murs ennemis, C'était auprès des plaines sablonneuses d'Afrique qu’eut lieu ce combat remarquable ;
« et La grandeur des serpents de La Côte-d'Or : le plus mons- « trueux qu'il ait vu n'avait pas moins de vingt pieds de lon- « gueur ; mais il ajoute qu'il s'en trouve de beaucoup plus «grands dans l'intérieur des terres. Les Hollandais, dit-il, ont « souvent trouvé, daus leurs entrailles, non-seulement des « animaux , mais des hommes entiers. » Id., p. 214. « Les nè- « gres d’Axim tuèrent un serpent long de vingt-deux pieds, « dans le ventre duquel on trouva un daim entier. Vers le « même temps on trouva dans un autre, à Boutri, les restes « d'un nègre qu'il avait dévoré.» Id., p. 216.
« Plusieurs serpents du royaume de Kayor ont jusqu'à « vingt-cinq pieds de long sur un pied et demi de diamètre. » Voyage du sieur Brue. Hist. génér. des Voy., éd. in-12, t, VII, p: 460.
« Sur la rivière de Kurbali, auprès des côtes occidentales de « l'Afrique, on voit des serpents de trente pieds qui seraient « capables d'avaler un bœuf. » Voy. de Labat, t. V, p. 249.
« On trouve, aux Moluques, de grandes couleuvres qui ont « plus de trente pieds de long, et qui sont d'une grosseur « proportionnée; elles rampent pesamment; on n'a jamais re- « connu qu'elles soient venimeuses. Ceux qui les ont vues as- « surent que, lorsqu'elles manquent de nourriture, elles mâ- « chent d'une certaine herbe dont elles doivent la connais. « sance à l'instinct de la nature : après quoi, elles montent « sur les arbres au bord de la mer, où elles dégorgent ce « qu’elles ont mâché ; aussitôt divers poissons l'avalent, et « tombant dans une sorte d'ivresse qui les fiit demeurer sans « mouvement sur la surface de l'eau, ils deviennent la proie « des couleuvres. » Hist. nat. des Moluques, Hist. des Voy., éd. in-12, liv. 1, t. XXXI, p.199.
« L'animal le plus rare et le plus singulier du genre des « reptiles, est un grand serpent amphibie de vingt-cinq ou « trente pieds de long, et de plus d'un pied de grosseur, que « les Indiens nomment FYacu- Mama, c'est-à-dire Mére de « l'eau, et qui habite ordinairement, dit-on, les grands lacs « formés par l'épanchement des eaux du fleuve au-dedans des « terres. » Hist. nat. des environs de l'Amazone, Hist. gén, des Vovy., t. LIII, p. 445.
4 « Nota estin punicis bellis, ad fumen Bagradam, a Regulo « imperatore ballistis, tormentisque, ut oppidum aliquod, ex- « pugnata serpens 120 pedum longitudinis. Pellis ejus maxil« « læque usque ad bellum Numantinum duravere in templo. Pline, 1. 28, c, 44,
DES SERPENTS
je serpent devin se trouve aussi dans cette , cette partie; mais elle est très-dure et très-forte".
partie du monde; et comme c’est le plus grand des serpents, c’est un individu de son espèce, qui doit avoir lutté contre les armées romaines. Ce mot de Rome antique, désigne toujours la puissance et la victoire; c’est donc là plus grande preuve que l’on puisse rapporter en faveur de la force du serpent dont nous écrivons l’histoire , que d'exposer les moyens employés par les conquérants de la terre, pour le soumettre et lui donner la mort.
Le devin est remarquable par la forme de sa tête, qui annonce, pour ainsi dire, la supériorité de sa force, et que l’on a comparée, avec assez de raison, à celle des chiens de chasse, appelés chiens couchants . Le sommet en est élargi ; le front élevé et divisé par un sillon longitudinal; les orbites sont saillantes, et les yeux très-gros ; le museau est allongé, et terminé par une grande écaille blanchâtre, tache- - tée de jaune, placée presque verticalement, et échancrée par le bas pour laisser passer la langue ; l’ouverture de la gueule très-grande; les dents sont très-longues ?, mais le devin n’a point de crochets mobiles; quarante-quatre grandes écailles couvrent ordinairement la lèvre supérieure et cinquante-trois la lèvre inférieure; la queue est très-courte en proportion du corps qui est ordinairement neuf fois aussi long que
4 Séba, M. Laurent, etc.
3 « J'ai vu des cou!'envres chasseuses (des Devins) vivantes, « et d'autres mortes, et leur ai trouvé des dents aussi grosses « que celles du meilleur levrier.….. Quelles armes plus redou- « lables que leur vitesse , jointe à l'opi niâtreté avec laquelle «elles mordent! Dans le temps que j'étais en Amérique, une « de ces couleuvres saisit un laboureur par le talon et la che- « ville da pied ; comme il était homme de courage, il se saisit « du premier arbre qui se présenta, et l'embrassa du mieux « qu'il puten jetant des cris horribles ; on accourut pourle se- « courir, et le serpent se voyant pressé, serra les dents, lui « coupa le talon, et s'enfuit avec la vitesse d'un trait. » Hist. de l'Orénoque, déjà citée, t. IT, p. 76.
Cleyerus (lettre déjà citée), rapporte que, cherchant à avoir le squelette d'un de ces grands serpents, ses domestiques en firent cuire les chairs dans de l'eau où l’on avait mis de la Chaux vive. Un d'eux, voulant nettoyer la tête du serpent dont la cuisson avait détaché les chairs, se blessa au doigt contre les grosses dents de l'animal. Cet accident fut suivi d'une enflure avecinflammation dans la partie affectée, d'une fièvre continue et de délire, qui ne cessèrent qu'après qu'on eut employé les remèdes convenables, et particulièrement une composition appelée Lapis serpentinus , et que les jésuites faisaient alors dans l'Inde. Toute vésicule et toute chair avaient été emportées par la chaux vive, observe l’auteur; par conséquent on ne doit attribuer à aucune sorte de venin les accidents dont il parle; et ce fait ne peut pas détruire les observations plusieurs fois répétées, qui prouvent que le devin n'est point venimeux : d'ailleurs nous venons de voir que sa gueulene renferme point de crochets mobiles, ainsi que nous Hous en sommes assurés nous-mêmes,
Ce serpent énorme est d’ailleurs aussi distingué par la beauté des écailles qui le couvrent et la vivacité des couleurs dont il est peint, que par sa longueur prodigieuse. Les nuances de ces couleurs s’effacent bientôt lorsqu'il est mort. Elles disparaissent plus ou moins, suivant la manière dont il est conservé, et le degré d’altération qu’il peut subir. Il n’est pas surprenant d’après cela qu’elles aient été décrites si diversement par les auteurs, et qu’il ait été représenté dans des planches, de manière que les différents individus de cette espèce aient paru former jusqu’à neuf espèces différentes ?. Mais il y a plus : les couleurs du serpent devin varient beaucoup suivant le climat qu’il habite, et apparemment suivant l’âge, le sexe, etc.
Aussi, croyons-nous très-inutile de décrire, dans les plus petits détails, celles dont il est paré. Nous pensons devoir nous contenter de dire qu’il a communément sur la tête une grande tache, d’une couleur noire ou rousse très-foncée, qui représente une sorte de croix dont la traverse est quelquefois supprimée. Tout le dessus de son dos est parsemé de belles et grandes taches ovales qui ont ordinairement deux ou trois pouces de longueur , qui sont très-souvent échancrées à chaque bout en forme de demicercle, et autour desquelles l’on voit d’autres taches plus petites de différentes formes. Toutes sont placées avec tant de symétrie, et la plupart sont si distinguées du fond par des bordures sombres qui, en imitant des ombres, les détachent et les font ressortir que, lorsqu'on voit la dépouille d’un de ces serpents, on croit moins avoir sous les yeux un ouvrage de la nature qu’une production de l’art compassée avec le plus de soin.
Toutes ces belles taches, tant celles qui sont ovales que les taches plus petites qui les environnent, présentent les couleurs les plus agréablement mariées et quelquefois les plus vives. Les taches ovales sont ordinairement d’un fauve doré, quelquefois noires ou rouges et bordées de blanc; et les autres taches, d’un chàtain plus ou moins clair, ou d’un rouge très-
4 Le sommet de la tête du devinest convert d'écailles hexagones, petites, unies et semhiables à celles du dos; deux rangées longitudinales de grandes écailles s'étendent de chaque côté des grandes plaques, qui sont moins longues que dans la plupart des couleuvres, et dont on compte deux cent quarante-six sous le corps et cinquante-quatre sous la queue,
3 Séba, à l'endroit déjà cité,
vif, semé de points noirs ou roux, offrent souvent, d'espace en espace, ces marques bril- Jantes que l’on voit resplendir sur la queue du paon ou sur les ailes des beaux papillons, et qu’on a nommées des yeux, parce qu’elles sont composées d’un point entouré d’un cercle plus clair ou plus obseur. |
Le dessous du corps du devin est d’un cendré-jaunâtre, marbré ou tacheté de noir.
On a assez rarement l’animal entier dans les collections d'histoire naturelle; mais il n’est guère aucun cabinet où la peau de ce serpent, séparée des plaques du dessous de son corps, ne soit étendue en forme de larges bandes. On leur a donné divers noms suivant la grandeur des individus, les pays d’où on les a reçus, les variétés de leurs couleurs, et les différences qui peuvent se trouver dans les petites taches placées autour des taches ovales. Mais quelles que soient ces variétés d’âge, de sexe ou de pays, c’est toujours au serpent devin qu’il faudra rapporter ces belles peaux; et jusqu’à présent on ne connaît point d’autre serpent que ce dernier qui soit doué d’une taille très-considérable, et qui ait en même temps sur le dos des taches ovales semblables à celles que nous venons d'indiquer.
Lorsque l’on considère la taille démesurée du serpent devin , l’on ne doit pas être étonné de la force prodigieuse dont il jouit. Indépendamment de la roideur de ses muscles, il est aisé de concevoir comment un animal qui a quelquefois trente pieds de long, peut, avec facilité, étouffer et écraser de très-gros animaux dans les replis multipliés de son corps dont tous les points agissent, et dont tous les contours saisissent la proie, s'appliquent intimement à sa surface, et en suivent toutes les irrégularités.
Cette grande puissance , cette force redoutable, sa longueur gigantesque, l’éclat de ses écailles, la beauté de ses couleurs ont inspiré une sorte d’admiration, mêlée d’effroi, à plusieurs peuples encore peu éloignés de l’état sauvage ; et, comme tout ce qui produit la terreur et l'admiration, tout ce qui paraît avoir une grande supériorité sur les autres êtres, est bien près de faire naître, dans des têtes peu éclairées, l’idée d’un agent surnaturel, ce n’est qu'avec une crainte religieuse que les anciens habitants du Mexique ont vu le serpent devin. Soit qu'ils aient pensé qu’une masse considérable , exécu-
tant des mouvements aussi rapides, ne pouvait être mue que par un souffle divin, ou qu'ils n'aient regardé ce serpent que comme un ministre de la toute-puissance céleste , il est devenu l’objet de leur culte. Ils l'ont surnommé Empereur, pour désigner la prééminence de ses qualités. Objet de leur adoration, il a dû être celui de leur attention particulière; aueun de ses mouvements ne leur a, pour ainsi dire, échappé ; aucune de ses actions ne pouvait leur être indifférente; ils n’ont écouté qu'avec un frémissement religieux les sifflements longs et aigus qu’il fait entendre; ils ont cru que ces sifflements, que ees signes des diverses affections d’un être qu’ils ne voyaient que comme merveilleux etdivin, devaient être liés avec leur destinée: Le hasard a fait que ces sifflements ont été souvent beaucoup plus forts ou plus fréquents dans Les temps qui ont précédé les grandes tempêtes , les maladies pestilentielles, les guerres cruelles ou les autres calamités publiques; d’ailleurs les grands maux physiques sont souvent précédés par une chaleur violente, une sécheresse extrême, un état particulier de l'atmosphère, une électricité abondante dans l'air, qui doivent agiter les serpents , et leur faire pousser des sifflements plus forts qu’à l'ordinaire; aussi les Mexicains n’ont regardé ceux du serpent devin que comme l’annonce des plus grands malheurs , et ce n’est qu'avec consternation qu'ils les ont entendus.
Mais ce n’est pas seulement un culte doux et pacifique qu'il a obtenu chez les plus anciens habitants du Nouveau-Monde, Son image y a été vénérée non-seulement au milieu des nuages d’encens, mais même de flots de sang humain, versé pour honorer le dieu auquel ils l'avaient consacré , et qu’ils avaient fait cruel*. Nous ne rappelons qu’en frémissant le nombre immense de victimes humaines que la hache sanglante d’un fanatisme aveugle et barbare a immolées sur les autels de Ja divinité qu’il avait inventée. Nous ne pensons qu'avec horreur aux monceaux de têtes et de tristes ossements , trouvés par les Européens autour des temples où le serpent semblait partager les
4 La divinité suprême des Mexicains, nommé V’itsilipustlé, était représentée tenant dans sa main droite un serpent, par lequel nous devons croire, d'après tout ce que nous venons de dire, qu'ils voulaient désigner l'espèce du serpent devin. Les temples et les autels de cette divinité, à laquelle ils faisaient des sacrifices barbares , offraient l'image du serpent. Hist, gén, des Voy., éd. in-12, t. XLVIXI,
DES SERPENTS
hommages de la crainte! ; et tant il faut de temps dans tous les pays pour que la raison brille de tout son éclat, la superstition qui a, pour ainsi dire, divinisé le devin, n’a pas seulement régné en Amérique. Aussi grand , aussi puissant, aussi redoutable dans les contrées ardentes de l'Afrique , il y à inspiré la même terreur , y à paru aussi merveilleux, y a été également regardé par des esprits encore trop peu élevés au-dessus de la brute, comme le souverain dispensateur des biens et des maux. On l’y a également adoré ; on en a fait un dieu sur les côtes brûlantes du Mozambique , comme auprès du lac de Mexico ; et il paraît même que le Japonais s’est prosterné devant LR
Mais si l’opinion religieuse ne l’a pas fait régner sur l’homme dans toutes les contrées équatoriales tant de l’ancien que du nouveau continent , il n’en est presque aucune où il n'ait exercé sur les animaux l’empire de sa force. Il habite en effet presque tous les pays où il a trouvé assez de chaleur pour ne rien perdre de son activité, assez de proie pour se nourrir, et assez d'espace pour n’être pas souvent tourmenté par ses ennemis ; il vit dans les Indes orientales et dans les grandes îles de l’Asie, ainsi que dans les parties de l’Amérique voisines des deux tropiques * ; il paraît - même qu’autrefois il habitait à des latitudes plus éloignées de la ligne, et qu'il vivait dans le Pont , lorsque cette contrée , plus remplie de bois , de marais, et moins peuplée, lui présentait une surface plus libre ou plus analogue à ses habitudes et à ses appétits. Les relations des anciens doivent donner une bien grande idée de l’haleine empestée qui s’exhalait de sa gueule, puisque Métrodore a écrit que l’immense serpent qu’il a placé dans cette contrée du Pont, et qui devait être le devin , avait le pouvoir d'attirer dans sa gueule béante les oiseaux qui volaient au-dessus de sa tête, même à une assez grande hauteur *. Ce pouvoir n’a
4 Hist. gén. des Voyages, éd. in-12, t. XLVIIT,
2 Simon de Vries, cité dans Séba.
# I se pourrait que le serpent de la Jamaïque désigné dans Browne, par la phrase suivante, Cenchris tardigrada major lutea , maculis nigris notata ; caud& breviori et crassiori, appelé en anglais the Fellow Snake, et qui parvient ordinairement à la longueur de seize ou vingt pieds, fût de l'espèce du devin , et qu'on ne lui eût donné l'épithète de lent (tardigrada), que parce qu'on l’aurait vu dans le temps de sa digestion, Ou dans un commencement d'engourdisse-
ment. Browne, Hist. nat. de la Jainaïque, p. 461. 4 « Metrodorus.... Circa rhyndacum amnem in Ponto, ut
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consisté sans doute que dans la corruption de l’haleine du serpent qui, viciant l’air à une très-petite distance, et l’imprégnant de miasmes putrides et délétères , a pu, dans certaines circonstances, étourdir des oiseaux, leur ôter leurs forces , les plonger dans une sorte d’asphyxie, et les contraindre à tomber dans la gueule énorme ouverte pour les recevoir. Mais, quelque exagéré que soit le fait rapporté par Métrodore , il prouve la grandeur du serpent auquel il a attribué, et confirme notre conjecture au sujet de l'identité de son espèce avec celle du devin.
D'un autre côté, peu de temps avant celui où Pline a écrit, et sous l’empire de Claude, on tua, auprès de Rome, suivant ce naturaliste, un très-crand serpent du genre des Boa, dans le ventre duquel on trouva le corps entier d’un petit enfant , et qui pouvait bien être de l’espèce du devin'. J’ai souvent oui dire aussi à plusieurs habitants des provinces méridionales de France, que dans quelques parties de ces provinces, moins peuplées , plus couvertes de bois , plus entrecoupées par des collines, d’un accès plus difficile, et présentant plus de cavernes et d’anfractuosités , on avait vu des serpents d’une longueur très-considérable , qu’on aurait dû peut-étre rapporter à l’espèce ou du moins au genre du devin ?.
Mais c'est surtout dans les déserts brûlants & l'Afrique, qu’exerçant une domination moins troublée , il parvient à la longueur la plus considérable. On frémit lorsqu'on lit, dans les relations des voyageurs qui ont pénétré dans l’in-
« super volantes quamvis alte perniciterque alites hausta « raptas absorbeant. » Pline, 1. 28, c. 14.
‘« Faciunt his fidem in Italia appellatæ Boæ; in tantam « amplitudinem exeuntes ut divo Claudio principe, occisæ in « Vaticano solidus in alvo spectatus sit infans. » Pline, 1. 28, c. 14.
3 Schwenckfeld dit, dans son histoire des Reptiles de la Si. lésie, qu’un homme digne de foi lui avait assuré qu'on trouvait, dans cette province, des serpents longs de huit coudées, et de la grosseur du bras ; il les appelle Boa, Natr'ix domestica , Serpens palustris, Serpens aquatilis, Anguis Boa, Draco Serpens. I1 est dit dans les Mémoires des Curieux de la Nature, pour l'année 1682, que peu de temps auparavant on avait pris, auprès de Lausanne en Suisse, un si grand serpent, que sa circonférence égalait celle de deux cuisses trés-gr'osses. La relation ajoutait que ce serpent était monstrueux, et qu’il avait des oreilles ; et il est à remarquer que, dans presque tous les récits vagues et peu circonstanciés que l'on a faits concernant les énormes serpents des provinces méridioriales de France, on leur a toujours supposé des oreilles, quoique aucune espèce de serpent n'ait même d'ouverture apparente pour l'organe de l'ouie. Voyez les Méianges des Curieux de ia Nature de Vienne, Décur. 2, an. 1682; Observ, de Charl, Offredi, p. 517,
térieur de cette partie du monde, la manière dont l’énorme serpent devin s’avance au milieu des herbes hautes et des broussailles, ayant quelquefois plus de dix-huit pouces de diamètre , et semblable à une longue et grosse poutre qu’on remuerait avec vitesse. On aperçoit de loin , par le mouvement des plantes qui s’incliuent sous son passage , l'espèce de sillon que tracent les diverses ondulations de son corps ; on voit fuir devant lui les troupeaux de gazelles et d’autres animaux dont il fait sa proie; et le seul parti qui reste à prendre dans ces solitudes immenses, pour se garantir de sa dent meurtrière et de sa force funeste, est de mettre le feu aux herbes déjà à demi brülées par l’ardeur du soleil. Le fer ne suffit pas contre ce dangereux serpent, lorsqu'il est parvenu à toute sa longueur, et surtout lorsqu'il est irrité par la faim. L'on ne peut éviter la mort qu’en couvrant un pays immense de flammes qui se propagent avec vitesse au milieu de vegétaux presque entièrement desséchés, en excitant ainsi un vaste incendie , et en élevant, pour ainsi dire, un rempart de feu contre la poursuite de cet énorme animal. Il ne peut être, en effet , arrêté ni par les fleuves qu’il rencontre, ni par les bras de mer dont il fréquente souvent les bords , car il nage avec facilité, même au milieu des ondes agitées' ; et c’est en vain, d’un autre côté, qu’on voudrait chercher un abri sur de grands arbres ; il se roulé avec promptitude jusqu’à l’extrémité des cimes les plus hautes? ; aussi vit-il souvent dans les fo-
1« Le Paraguay a des serpents qu'on nomme Chasseurs « (c'est l'espèce du devin, à laquelle on a donné ce nom en « plusieurs contrées), qui montent sur les arbres pour décou- « vrir leur proie, et qui s'élançant dessus quand elle s'appro- « che, la serrent avec tant de force, qu'elle ne peut se remuer, «et la dévorent toute vivante : mais lorsqu'ils ont avalé des « bêtes entières, ils deviennent si pesants, qu'ils ne peuvent « plus se trainer... Plusieurs de ces monstrueux reptiles vi- « vent de poisson, et le père de Montoya raconte qu'il vit un « jour une couleuvre dont la tête était de la grosseur d'un « veau, et qui pêchait sur le bord d'une rivière; elle com- « mençait par jeter de sa gueule beaucoup d'écume dans « l'eau, ensuite y plongeant la tête, et demeurant quelque « temps immobile, elle ouvrait tout d'un coup la gueule pour « avaler quantité ä2 poissons que l'écume semblait attirer. e Une autre fois le même missionnaire vit un Indien de la « plus graude taille, qui, étant dans l'eau jusqu'à la ceinture, « occupé de la pêche, fut englouti par une couleuvre qui, le « lendemain, le rejeta tout entier. » Hist. gén. des Voyages, éd. in-12,t. LV, p. 420 ets.
? « M. Salmon nous apprend que, dans l’île de Macassar, il « y a des singes aussi féroces que Les chats sauvages,.qui atta- « quent les voyageurs, surtout les femmes, et les mangent « après les avoir mis en pièces ; de sorte qu'on est obligé, e pour s'en défendre, d'al'er toujours armé. Il ajoute que ces
; rêts. Enveloppant les tiges dans les divers re-
plis de son corps, il se fixe sur les arbres à différentes hauteurs , et y demeure souvent longtemps en embuscade , attendant patiemment le passage de sa proie. Lorsque, pour latteindre ou pour sauter sur un arbre voisin, il a une trop grande distance à franchir, il entortille sa queue autour d’une branche , et, suspendant son corps allongé à cette espèce d’anneau, se balançant et, tout d’un coup, s’élançant avec force, il se jette comme un trait sur sa victime ou contre l’arbre auquel il veut s’attacher.
Il se retire aussi quelquefois dans les cavernes des montagnes , et dans d’autres antres profonds où il a moins à craindre les attaques de ses ennemis , et où il cherche un asile contre les températures froides , les pluies trop abondantes et les autres accidents de l’atmosphère qui lui sont contraires.
Il est connu sous le nom trivial de grande Couleuvre, sur les rivages noyés de la Guyane : il y parvient communément à la grandeur de trente pieds , et même, dans certains endroits, à celle de quarante. Comme le nom qu’il y porte y est donné à presque tous les serpents qui joignent une grande force à une longueur considérable, et qui, en mème temps, n’ont point de venin, et sont dépourvus des crochets mobiles qu’on remarque dans les vipères, on est assez embarrassé pour distinguer, parmi les divers faits rapportés par les voyageurs , touchant les serpents, ceux qui conviennent au devin. Il parait bien constaté cependant qu'il y jouit d’une force assez grande pour qu’un seul coup de sa queue renverse un animal assez gros, et même l’homme le plus vigoureux. Il y attaque le gibier le plus difficile à vaincre: on l’y a vu avaler des chèvres et étouffer des couguars, ces représentants du tigre dans le Nouveau-Monde. Il dévore quelquefois, dans les Indes orientales, des animaux encore plus considérables ou mieux défendus, tels que des porc-épics, des cerfs et des taureaux";
« singes ne craignent d'autres bêtes que les serpents , qui les « poursuivent avec une vitesse extraordinaire, et vont les « chercher jusque sur les arbres, ce qui les oblige d'aller en « troupes pour s'en garantir, ce qui n'empêche pas qu'ils ne « les attaquent et ne les avalent tout en vie, lorsqu'ils peuvent « les attraper. » Hist. natur. de l'Orénoque, t. III, p. 78. Les récits des autres voyageurs nous portent à croire que l'espèce de serpent dont a parlé M. Salmon est celle du Devin.
+4 Ces serpents (ceux dont parle ici l'auteur sont évidem- » ment des serpents devins) ont plus de vingt-cinq pieds (1e « longueur, et quoiqu'ils ne paraissent pas pouvoir avaler de
DES SERPENTS
et cefait effrayant était déjà connu des anciens‘.
Lorsqu'il aperçoit un ennemi dangereux , ce n’est point avec ses dents qu’il commence un combat qui alors serait trop désavantageux pour lui; mais il se précipite avec tant de rapidité sur sa malheureuse victime, l'enveloppe dans tant de contours, la serre avec tant de force, fait craquer ses os avec tant de violence, que, ne pouvant ni s'échapper , ni user de ses armes, et réduite à pousser de vains mais affreux hurlements , elle est bientôt étouffée sous les efforts multipliés du monstrueux reptile.
Si le volume de l’animal expiré est trop considérable pour que le devin puisse l’avaler, malgré la grande ouverture de sa gueule, la facilité qu’il a de l’agrandir, et l'extension dont presque tout son corps est susceptible, il continue de presser sa proie mise à mort; il en écrase les parties les plus compactes ; et, lorsqu’il ne peut point les briser ainsi avec facilité, il l’entraine en se roulant avec elle auprès d’un gros arbre , dont il renferme le tronc dans ses replis ; il place sa proie entre l’arbre et son corps ; il les environne l’un et l’autre de ses nœuds vigoureux, et, se servant de la tige noueuse comme d’une sorte de levier, il redouble ses efforts , et parvient bientôt à comprimer en tous sens et à moudre, pour ainsi dire, le corps de l’animal qu’il a immolé*?.
Lorsqu'il a donné ainsi à sa proie toute la souplesse qui lui est nécessaire , il l’allonge en continuant de la presser , et diminue d’autant sa grosseur ; il l’imbibe de sa salive ou d’une sorte d'humeur analogue qu’il répand en abondance ;
« gros animaux, l'expérience prouve le contraire. J'achetai « d'un chasseur un de ces serpents , que je disséquai, et dans « Le ventre duquel je trouvai un cerf entier de moyen âge et « revêtu encore de sa peau; j'en achelai un autre qui avait « dévoré un bouc sauvage, malgré les grandes cornes dont il « était armé ; et je tirai du ventre d'un troisième, un porc- « épic entier el garni de piquants. Dans l'ile d'Amboine, une « femme grosse fut un jour avalée tout entière par un de ces « serpents, » Extrait d’une lettre d'André Cléyerus, écrite de Batavia à Mentzélius, Ephémérides des Curieux de la Nature, Nuremberg, 4684, Décade 2, an. 2, 1685, p. 18.
4 Megasthenes scribit, in India serpentes in tantam magnitudinem adolescere, ut solidos hauriant cervos taurosque. Pline, 1. 28, c. 14. x
2 Lettre d'André Cléyerus, déjà citée, L'auteur ajoute : « Dans le royaume d'Aracan, sur les confins de celui de Ben- « gale, on a vu un serpent (un devin) démesuré se jeter, au- « près des bords d'un fleuve, sur un très-grand urus (bœuf « sauvage), et donner un spectacle affreux par son combat « avec ce terrible animal; on pouvait entendre, à la distance « d'u.1e portée de canon d'un très-grand calibre, le craque- «ment des os de l'urus, brisés par les efforts de son en- «nemi. »
il pétrit , pour ainsi dire, à l’aide de ses replis , cette masse devenue informe, ce corps qui n’est plus qu’un composé informe de chairs ramollies et d’os concassés !. C’est alors qu’il l’avale, en la prenant par la tête , en l’attirant à lui, et en l’entrainant dans son ventre par de fortes aspirations plusieurs fois répétées ; mais , malgré cette préparation, sa proie est quelquefois si volumineuse qu’il ne peut l’engloutir qu’à demi ; il faut qu’il ait digéré au moins en partie Ja portion qu’il a déjà fait entrer dans son corps, pour pouvoir y faire pénétrer l’autre ; et l’on a souvent vu le serpent devin la gueule horriblement ouverte et remplie d’une proie à demi dévorée , étendu à terre, et dans une sorte d’inertie qui accompagne presque toujours sa digestion ?.
Lorsqu’en effet il a assouvi son appétit violent, et rempli son ventre de la nourriture nécessaire à l’entretien de sa grande masse, il perd, pour un temps, son agilité et sa force; il est plongé dans une espèce de sommeil ; il giît sans mouvement , comme un lourd fardeau, le corps prodigieusement enflé; et cet engourdissement , qui dure quelquefois cinq ou six jours, doit être assez profond; car, malgré tout ce qu’il faut retrancher des divers récits publiés touchant ce serpent, il paraît que, dans différents pays, particulièrement aux environs de l’isthme de Panama en Amérique , des voyageurs , rencontrant le devin à demi caché sous l'herbe épaisse des forêts qu’ils traversaient , ont plusieurs fois marché sur lui dans le temps où sa digestion le tenait dans une espèce de torpeur. Ils se sont même reposés, a-t-on écrit, sur son Corps gisant à terre, et qu’ils prenaient, à cause du feuillage dont il était couvert, pour un tronc d'arbre renversé, sans faire faire auceun mouvement au serpent, assoupi par les aliments qu’il avait avalés, ou peut-être engourdi par la fraicheur de la saison. Ce n’est que, lorsque allumant du feu trop pres de l’énorme animal, ils lui ont redonné, par cette chaleur, assez d’activité pour qu’il recommençcât à se mouvoir, qu’ils se sont aperçus de la présence du grand reptile, qui les a glacés d’effroi , et loin duquel ils se sont précipités ?.
4 Notes communiquées par M. de La Borde, correspon-
dant du Cabinet du Roi. —- Lettre d'André Cléyerus.
2 Laurenti Spec. med.
8 « On ne sera pas surpris que ces sortes de couleuvres (les « Couleuvres chasseuses ou les Devins) parviennent à une \ « grosseur si démesurée, si l'on se rappelle que ces pays sont
Ce long état de torpeur a fait croire à quelques voyageurs que le serpent devin avalait quelquefois des animaux d’un volume si considérable, qu’il était étouffé en les dévorant ; et c’est ce temps d’engourdissement que choisissent les habitants du pays qu'il fréquente, pour lui faire la guerre et lui donner la mort. Car, quoique le devin ne contienne aucun poison, il a besoin de tant consommer , que son
« déserts et couverts de forêts immenses... Le père Simon « rapporte que dix-huit Espagnols étant arrivés dans les bois « de Coro, dans la province de Venezuela, et se trouvant fa- «tigués de la marche qu'ils avaient faite , ils s'assirent sur « une de ces couleuvres, croyant que ce fût un vieux tronc « d'arbre abattu, et que lorsqu'ils s’y attendaient le moins, « l'animal commença à marcher, ce qui leur causa une sur- « prise extrême. » Hist. natur, de l'Orénoque, par le P. Gumilla, t. ILE, p. 77.
« On trouve encore une espèce de serpents fort extraordi- « naires, longs de quinze à vingt pieds, et si gros, qu'ils peu- « vent avaler un hormme. Ils ne passent pas cependant pour «les plus dangereux, parce que leur monstrueuse grosseur « les fait découvrir de loio, et donne plus de facilité à les évi- « ter. On n'eu rencontre guère que dans les lieux inhabités, « Dellon en vit plusieurs fois de morts, après de grandes inon- « dations qui les avaient fait périr, et qui les avaient entrai- «nés dans les campagnes ou sur le rivage de la mer: à « quelque distance on les aurait pris pour des troncs d'arbres « abattus ou desséchés. Mais il les peint beaucoup mieux dans « le récit d'un accident dont on ne peut douter sur son té- « moignage, et qui confirme ce qu'on a lu dans d’autres relas tions sur la voracité de quelques serpents des Indes.
« Pendant la récolte du riz, quelques chrétiens qui avaient « été gentils, étant allés travailler à la terre, un jeune enfant « qu'ils avaient laissé seul et malade à la maison, en sortit « pour s'aller coucher à quelques pas de la porte, sur des « feuilles de palmier, où il s'endormit jusqu'au soir, Ses paa rents, qui revinrent fatigués du travail, le virent dans cet « état; mais, ne pensant qu'à préparer leur nourriture, ils «attendirent qu'elle fût prête pour l'aller éveiller, Bientôt s ils lui entendirent pousser des cris à demi-étouffés qu’ils « attribuèrent à son indisposition ; cependant comme il con- « tinuait de se plaindre, quelqu'un sortit et vit , en s'appro- « chant, qu'une de ces grosses couleuvres avait commencé à « l'avaler. L'embarras du père et de la mère fut aussi grand « que leur douleur; on n'osait irriter la couleuvre, de peur « qu'avec ses dents elle ne coupât l'enfant en deux, ou «qu'elle n'achevât de l'engloutir; enfin, de plusieurs expé- « dients, on préféra celui de la couper par le milieu du corps, « ce que le plus adroitet le plus hardi exécuta fort heureuse- « ment d'un seul coup de sabre ; mais comme elle ne mourut « pas d'abord, quoique séparée en deux, elle serra de ses « dents le corps tendre de l'enfant... et il expira peu de mo- « ments après.
« Schouten donne à ces monstres affamés le nom de Pol- « pogs. Ils ont, dit-il, la tête affreuse et presque semblable à « celle du sanglier ; leur gueule et leur gosier s'ouvrent jus- « qu'à l'estomac , lorsqu'ils voient une grosse pièce à dévo- « rer ; leur avidité doit être extrême, car ils s’étranglent or- « dinairement lorsqu'ils dévorent un homme ou quelque ani- « mal. On prétend d'ailleursque l'espècen'est pas venimeuse. a Ilest vrai que nos soldats, pressés de la faim, en ayant « quelquefois trouvé qui venaient de crever pour avoir avalé e une trop grosse pièce, telle qu'un veau, les ont ouverts, en « ont tiré la bête qu'ils avaient dévorée, sans qu'il leur en «soit arrivé le moindre mal. » Description du Malabar, Hist, gén. des Voy., éd. in-12, t, XLIIL, p.345.
voisinage est dangereux pour l'homme, et surtout pour la plupart des animaux domestiques et utiles. Les habitants de l'Inde, les nègres de l'Afrique, les sauvages du Nouveau-Monde, se réunissent plusieurs autour de l'habitation du serpent devin. Ils attendent le moment où il a dévoré sa proie , et hâtent même quelquefois cet instant , en attachant auprès de l’antre du serpent quelque gros animal qu'ils sacrifient, et sur lequel le devin ne manque pas de s’élancer Lorsqu'il est repu , il tombe dans cet affaissement et cette insensibilité dont nous venons de parler ; et c’est alors qu’ils se jettent sur lui et lui donnent la mort sans crainte comme sans danger. Ils osent, armés d’un simple lacs, s’approcher de lui et l’étrangler , ou ils l’assomment à coups de branches d’arbres'. Le désir
{ Lettre d'André Cléyerus. — Nous croyons qu'on Verra ici avec plaisir le récit de la manière dont, suivant Diodore de Sicile, on prit, en Égypte, et sous un Ptolomée, un serpent énorme qui, à cause de sa grandeur, ne peut être rapporté qu'à l'espèce du devin. « Plusieurs chasseurs, encoura- « gés par la munificence de Ptolomée, résolurent de lui « amener à Alexandrie un des plus grands serpents. Get « énorme reptile long de trente coudées, vivait sur le bord « des eaux, il y demeurait immobile, couché à terre, et son. « corps replié en cercle ; mais lorsqu'il voyait quelque ani- « mal approcher du rivage qu'il habitait, il se jetait sur Jui « avec impétuosité, le saisissait avec sa gueule, ou l'envelop- « pait dans les replis de sa queue. Les chasseurs l'ayant « aperçu de loin, imaginèrent qu'ils pourraient aisément le « prendre dans des lacs et l'entourer de chaînes; ils s'avan- « cèrent avec courage, mais lorsqu'ils furent plus près de ce « serpent démesuré, l'éclat de ses yeux étincelants, son dos « hérissé d'écailles, le bruit qu'il faisait en s'agitant, s1 « gueule ouverte et armée de dents longues et erochues, son « regard horrible et féroce, les glacèrent d'effroi : ils osèrent « cependant s'avancer pas à pas, et jeter de forts liens sur sa « queue; mais à peine ces liens eurent-ils touché le mons- « trueux animal, que se retournant avec vivacité, et faisant « entendre des sifflements aigus, il dévora le chasseur qui se « trouva le plus près de lui, et en tua un second d'un coup de « sa queue, et mit les autres en fuite. Ces derniers ne vou- « lant cependant pas renoncer à la récompense qui les atten- «dait,etimaginant un nouveau moyen,firent faire un retscom- « posé de cordes très-grosses, et proportionné à la grandeur « de l'animal :ils le placèrent auprès de la caverne du ser- « pent, et ayant bien observé le temps de sasortie et de sa « rentrée, ils profitèrent de celui où l'énorme reptile était « allé chercher sa proie, pour boucher avec des pierres l'en « trée de son repaire. Lorsque le serpent revint, ils se mon- « trèrent tous à la fois avec plusieurs hommes armés d'’arcs « et de frondes, plusieurs autres à cheval, et d'autres qui Fai- « saient résonner à grand bruit des trompettes et des instru- « ments retentissants; le serpent se voyant entouré de cette « multitude, se redressait et jetait l'effroi, par ses horrikles « sifflements, parmi ceux qui l'environnaient; mais effrayé « lui-même par les dards qu'on lui lançait, la vue des che- « vaux, le grand nombre de chiens qui aboyaient, et le bruit « aigu des trompettes, il se précipita vers l'entrée ordinaire « de sa caverne; la trouvant fermée, et toujours troublé de « plus en plus par le bruit des trompettes, des chiens et des « chasseurs, il se jeta dans le rets, où il fit entendre des siffle- « ments de rage; mais tous ses efforts furent vains, et sa force
DES SERPENTS
de se délivrer d’un animal destructeur n’est pas le seul motif qu’on ait pour en faire la chasse, Les habitants de l’ile de Java , les nègres de la Côte-d'Or et plusieurs autres peuples , mangent sa chair, qui est pour eux un mets agréable! ; dans d’autres pays, Sa peau sert de parure ; les habitants du Mexique se revêtaient de sa
« cédant à tous les coups dont on l'assaillit, et à toutes les « chaînes dont on le lia, on le conduisit à Alexandrie, où une « longue diète apaisa sa férocité.
4 « Les nègres de la Côte-d Or mangent la chair de ces « grands serpents, et la préfèrent à la meilleure volaille. » Hist. gén. des Voy., éd. in-12,t. XIV, p. 215. « Quelques do- « mestiques nègres de Bosman aperçurent, près de Mauri (sur « la Côte-d'Or), un serpent de dix-sept pieds de long et d'une « grosseur proportionnée. Il était au bord d'un trou rempli « d'eau, entre deux porcs-épics, avec lesquels il s'engagea dans « un combat fort animé. Les nègres terminèrent la bataille en « tuant les trois champions à coups de fusil ; ils les apportè- « rent à Mauri, où, rassemblant leurs camarades, ils en firent « ensemble un festin délicieux. » 1bid., p. 216.
« Lopez parle d'un serpent d'excessive grandeur qui a quel- « quefois, dit-il, vintg-cinq empas de long sur cinq de large, «et dont la gueule et le ventre sont si vastes, qu'il est capa- « ble d'avaler un cerf entier. Les nègres l'appellent, dans « leur langue, le grand Serpent d'eau, ou le grand Hydre. Il « vit, en effet, dans les rivières, mais il cherche sa proie sur «terre, et monte sur quelque arbre, d'où il guette les bes- « tiaux; s’il en voit un qu'il puisse saisir, il se laisse tomber « dessus, s'entortille autour de lui. le serre de sa queue, et « l'ayant mis hors d'état de se défendre, il le tue par ses mor- « sures, ensuite il le traine dans quelque lieu écarté, où il le « dévore à son aise; peau, dit l'auteur, os et cornes. Lorsqu'il « s'est bien rempli, il tombe dans une espèce de stupidité ou » de sommeil si profond, qu'un enfant serait capable de le « tuer. Il demeure dans cet état l'espace de cinq à six jours, « à la fin desquels il revient à lui-même. Cette redoutable es- « pèce de serpent change de peau dans la saison ordinaire, et « quelquefois après s'être monstrueusement rassasiée. Ceux « qui la trouvent ne manquent pas de la montrer en specta- « cle. La chair de cet animal passe, entre les nègres, pour un a mets plus délicieux que la volaille. Lorsqu'il leur arrive de « mettre le feu à quelque bois épais, ils y trouvent quantité « de ces serpents tout rôtis, dont ils font un admirable festin. « Ce récit est confirmé par Carli; il raconte qu'un jour, étant « à se promener sous des arbres, près de Kolumgo, les nègres « de sa compagnie découvrirent un grand serpent qui travere « sait la rivière de Quanza: ils s’efforcèrent de le faire retour- « mersur ses traces en poussantdes cris et lui jetant des mottes « de terre, car il ne se trouve point de pierres dans le pays; « mais rien ne put l'empêcher de gagner ie rivage et de pren- « dre poste dans un petit bois assez près de la maison. I se « trouve de ces serpents , dit le même auteur, qui ont vingt- « cinq pieds de long, et qui sont de la grosseur d'un poulain. «Ils ne font qu'un morceau d'une brebis; aussitôt qu'ils l'ont « avalée, ils vont faire leur digestion au soleil ; les nègres, « qui connaissent leurs usages, apportent beaucoup de soin à « les observer, et les tuent facilement dans cet état, pour le « seul plaisir d'en manger la chair. Ils les écorchent et ne jet- « teut que la queue, la tête et les entrailles. Ce serpent paraît « être le même qui porte, suivant Dapper, le nom d'Em- ” « bamma dans le royaume d’Angola; et celui de Minia dans « le pays des Quojas. Sa gueule, ajoute cet écrivain, est d'une « grandeur si extraordinaire qu'il peut avaler un bouc , ou « même un cerf entier. Il s'étend dans les chemins comme « une pièce de bois mort, et d’un mouvement fort léger, il se « jette sur les passants, hommes ou animaux, » Histoire naturelle de Congo, d'Angola et de Benguela Hist, gén. des Voy., éd. in-12, liv. 45, t, XVII, p. 249 et s.
ati
belle dépouille ; et, dans ces temps antiques où des monstres de toute espèce ravageaient des contrées de l’ancien continent, que l’art de l’homme commençait à peine d’arracher à la nature, combien de héros portèrent la peau de grands serpents qu’ils avaient mis à mort, et qui étaient vraisemblablement de l’espèce ou du genre du devin, comme des marques de leur valeur et des trophées de leur victoire ! C’est lorsque la saison des pluies est passée dans les contrées équatoriales , que le devin se dépouille de sa peau altérée par la disette qw’il éprouve quelquefois , ou par l’action de l’atmosphère , par le frottement de divers corps, et par toutes les autres causes extérieures qui peuvent la dénaturer. Le plus souvent il se tient caché pendant que sa nouvelle peau n’est pas encore endureie , et qu’il n’opposerait à la poursuite de ses ennemis qu’un corps faible et dépourvu de son armure. Il doit demeurer alors renfermé ou dans le plus épais des forêts, ou dans les antres profonds qui lui servent de retraite. Nous pensons, au reste, qu’ordinairement il ne s'engourdit complétement dans aucune saison de lannée. Il ne se trouve, en effet, que dans les contrées très-voisines des tropiques , où la saison des pluies n’amène jamais une température assez froide pour suspendre ses mouvements vitaux. Et comme cette saison des pluies varie beaucoup dans les différentes contrées équatoriales de l’ancien et du nouveau continent, et qu’elle dépend de la hauteur des montagnes , de leur situation , des vents, de la position des lieux, en deçà ou au delà de la ligne, etc. , le temps du renouvellement de la peau et des forces du serpent, doit varier quelquefois de plusieurs mois et même d’une demi-année. Mais c’est toujours lorsque le soleil du printemps redonne l’activité à la nature, que le serpent devin rajeuni, pour ainsi dire , plus fort, plus agile , plus ardent que jamais , revêtu d’une peau nouvelle , sort des retraites cachées où il a dépouillé sa vieillesse , et s’avance, l’œil en feu , sur une terre embrasée des nouveaux rayons d’un soleil plus actif, Il agite sa grande masse en ondes sinueuses au milieu des bois parés d’une verdure plus fraiche ; faisant entendre au loin son sifflement d’amour, redressant avec fierté sa tête , impatient de la nouvelle flamme qu’il éprouve, s’élançant avec impétuosité , il appelle, pour ainsi dire, la compagne à laquelle il s’unit par des
liens si étroits, que leurs deux corps ne paraissent plus en former qu’un seul. La fureur avec Jaquelle le devin se jette alors sur ceux qui l’approchent et le troublent dans ses plaisirs, ou le courage avec lequel il demeure uni à sa femelle malgré la poursuite de ses ennemis et les blessures qu’il peut recevoir , paraissent être les effets d’une union aussi vivement sentie qu’elle est ardemment recherchée : point de constance cependant dans leur affection ; lorsque leurs désirs sont satisfaits, le mâle et la femelle se séparent ; bientôt ils ne se connaissent plus , et la femelle va seule, au bout d’un temps dont on ignore la durée, déposer ses œufs sur le sable ou sous des feuillages.
C’est ici l'exemple le plus frappant d’une
. grande différence entre la grosseur de l’œuf et la grandeur à laquelle parvient l’animal qui en sort. Les œufs du devin n’ont en effet que deux ou trois pouces dans leur plus grand diamètre. Toute la matière dans laquelle le fœtus est renfermé n’est donc que de quelques pouces cubes; et cependant le serpent, lorsqu'il a atteint tout son développement, ne contient-il pas quarante ou cinquante pieds cubes de matière?
Ces œufs ne sont point couvés par la femelle; la chaleur de l’atmosphère les fait seule éclore; ou tout au plus dans certaines contrées comme celles, par exemple, où l'humidité domine trop sur la chaleur, la femelle a le soin de pondre dans quelques endroits plus abrités, et où des substances fermentatives et ramassées augmentent , par la chaleur qu’elles produisent, l'effet de celle de l’atmosphère. On ignore combien de jours les œufs demeurent exposés à cette chaleur, avant que les petits serpents éclosent.
La grande différence qu’il y a entre la petitesse du serpent contenu dans son œuf, et la grandeur démesurée du serpent adulte, doit faire présumer que ce n’est qu'au bout d’un temps très-long que le devin est entièrement développé; et n’est-ce pas une preuve que ce serpent vit un assez grand nombre d’années ?
Le nombre de ces années doit en effet être d'autant plus considérable que le devin est aussi vivace que la plupart des autres serpents. Ses différentes parties jouissent de quelques
mouvements vitaux, même après qu’elles ont |
été entièrement séparées du reste du corps ‘.
# Voyez, à ce s'ijet, Marcgrave, à l'endroit déja cité.
On a vu, par exemple, la tête d’un devin coupée dans le moment où le serpent mordait avec fureur, continuer de mordre pendant quelques instants, et serrer même alors avec plus de force , la proie qu’il avait saisie, les deux màâchoires se rapprochant par un effet de la contraction que les muscles éprouvaient encore, Lorsque cette contraction eut entièrement cessé, on eut de la peine à desserrer les mâchoires , tant les parties de la tête étaient devenues roides ; ce qui fit croire qu’elle conservait quelque action , lorsque cependant il ne lui en restait plus aucune *,
L'HIPNALE ?.
Boa canina, Merr., Linn., Schn., Latr., Daud.; Boa Hipnale, Lacep.
C’est un assez beau serpent qui, ainsi que le devin, appartient au genre des boa, et a de grandes plaques sous la queue, ainsi que sous le corps, mais qui lui est bien inférieur par sa longueur et par sa force. On le trouve dans le royaume de Siam. Le plus grand nombre des individus de cette espèce, qui ont été conservés dans les cabinets, n’avaient guère qu’un pouce et demi de circonférence et deux ou trois pieds de longueur, et telles étaient à peu près les dimeusions de ceux qui sont décrits dans Séba ÿ. Ce serpent est d’un blanc jaunâtre tirant plus ou moins sur le roux; le dessous du corps est d’une couleur plus claire, et Séba dit qu’on y remarque des taches noirâtres ; mais nous n’en avons vu aucun vestige sur l'individu qui est conservé dans l’esprit-de-vin au Cabinet du Roi. Le dos est parsemé de taches blanchâtres bordées d’un brun presque noir. Malgré leur irrégularité, ces taches sont répandues sur le corps de l’Hipnale de manière à le varier de couleurs agréables à la vue. et à représenter assez bien une riche étoffe brodée. Suivant Séba, la femelle ne diffère du mâle que par sa
1 Ce fait m'a été confirmé, relativement au devin ou à d'autres grands serpents, par plusieurs voyageurs qui étaient dans l'Amérique méridionale, et particulièrement par M. le baron de Widerspach, correspondant du Cabinet du Roi.
? L'Hipnale. M. Daubenton, Encycl. méth. — Boa Hipnale. Liun,,amphib. Serpent *. — Séba, mus. 2, lab. 54, fig. 4 et 2. — Boaexigua, 195. Laur, Spec. med.
5 Un hipnale qui fait partie de la collection du Roi, a un
pied onze pouces de longueur totale, et sa queue est longue de trois pouces.
* Le Boa HyPwnaze de Linnée appartient, selon M. MERREM, à uns
espèce différente de celle-ci, Cet auteur lui conserve ce nom que Lin-
uée Jui a donné. D,