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SUR LA NATURE DES POISSONS

Le génie de Buffon, planant au-dessus du globe, a compté, décrit, nommé les quadrupèdes vivipares et les oiseaux ; il a laissé de leurs mœurs d’admirables images. Choisi par lui pour placer quelques nouveaux dessins à la suite de ses grands tableaux de Ja nature, j'ai tâché d'exposer le nombre, les formes et les habitudes des quadrupèdes ovipares et des serpents. Essayons maintenant de terminer l’histoire des êtres vivants et sensibles connus sous le nom d'animaux à sang rouge, en présentant celle de l’immense classe des poissons.

Nous allons avoir sous les yeux les êtres les plus dignes de l'attention du physicien. Que l’imagination, éclairée par le flambeau de la science, rassemble en effet tous les produits organisés de la puissance créatrice ; qu’elle les réunisse suivant l’ordre de leurs ressemblances; qu’elle en compose cet ensemble si vaste, dans lequel , depuis l’homme jusqu’à la plante la plus voisine de la matière brute, toutes les diversités de forme, tous les degrés de composition , toutes les combinaisons de force, toutes les nuances de la vie, se succèdent dans un si grand nombre de directions différentes et par des décroissements si sensibles. C’est vers le milieu de ce système merveilleux d'innombrables dégradations , que se trouvent réunies les différentes familles de poissons dont nous allons nous occuper; elles sont les liens remarquables par lesquels les animaux les plus parfaits ne forment qu’un tout avec ces légions si multipliées d’insectes , de vers, et d’autres animaux peu composés, et avec ces tribus non moins nombreuses de végétaux plus simples encore. Elles participent de l’organisation, des propriétés ,

des facultés de tous ; elles sont comme le centre où aboutissent tous les rayons de Ja sphère qui compose la nature vivante; et montrant, avec tout ce qui les entoure, des rapports plus marqués, plus distincts, plus éclatants, parce qu’elles en sont plus rapprochées, elles reçoivent et réfléchissent bien plus fortement, vers le génie qui observe, cette vive lumière‘que la comparaison seule fait jaillir, et sans laquelle les objets seraient pour l'intelligence la plus active comme s’ils n’existaient pas.

Au sommet de cet assemblage admirable est placé l’homme, le chef-d'œuvre de la nature.

Si la philosophie, toujours empressée de l’examiner et de le connaître, cherche les rapports les plus propres à éclairer l’objet de sa constante prédilection, où devra-t-elle aller les étudier , sinon dans les êtres qui présentent assez de ressemblances et assez de différences pour faire naître, sur un grand nombre de points, des comparaisons utiles? On ne peut comparer ni ce qui est semblable en tout, ni ce qui differe en tout; c’est done lorsque la somme des ressemblances est égale à celle des différences, que l'examen des rapports est le plus fécond en vérités. C’est donc vers le centre de cet ensemble d’espèces organisées, et dont l'espèce humaine occupe le faite, qu'il faut chercher les êtres avec lesquels on peut la comparer avec le plus d'avantages ; et c’est vers ce même centre que sont groupés les êtres sensibles dont nous allons donner l’histoire.

Mais de cette hauteur d’où nous venons de considérer l’ordre dans lequel la nature ellemême a, pour ainsi dire, distribué tous les êtres auxquels elle a accordé la vie, portonsnous un instant nos regards vers le grand et heureux produit de l'intelligence humaine ; jetons-nous les yeux sur l’homme réuni en société; cherchons-nous à connaître les nouveaux rap-

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ports que cet état de la plus noble des espèces | nous montrer les êtres à sang rouge qui vivent

lui donne avec les êtres vivants qui l’environnent; voulons-nous savoir ce que l’art, qui n’est que la nature réagissant sur elle-même par la force du génie de son plus bel ouvrage, peut introduire de nouveau dans les relations qui lient l’homme civilisé avec tous les animaux : nous ne trouverons aucune classe de ces êtres vivants plus digne de nos soins et de notre examen que celle des poissons. Diversité de familles , grand nombre d’espèces , prodigieuse fécondité des individus, facile multiplication sous tous les climats, utilité variée de toutes les parties, dans quelle classe rencontrerionsnous et tous ces titres à l’attention, et une nourriture plus abondante pour l’homme, et une ressource moins destructive des autres ressources, et une matière plus réclamée par l’industrie, et des préparations plus répandues par le commerce ? Quels sont les animaux dont la recherche peut employer tant de bras utiles, accoutumer de si bonne heure à braver la violence des tempêtes, produire tant d’habiles.et d’intrépides navigateurs, et créer ainsi pour une grande nation les éléments de sa force pendant la guerre, et de sa prospérité pendant la paix ?

Quels motifs pour étudier l’histoire de ces remarquables et si nombreux habitants des eaux!

Transportons-nous donc. sur les rivages des mers, sur les bords du principal empire de ces animaux trop peu connus encore. Choisissons, pour les mieux voir, pour mieux observer leurs mouvements, pour mieux juger de leurs habitudes, ces plages, pour ainsi dire, privilégiées, où une température plus douce, où la réunion de plusieurs mers, où le voisinage des grands fleuves , où une sorte de mélange des eaux douces et (les eaux salées, où des abris plus commodes, où des aliments plus convenables ou plus multipliés attirent un plus grand nombre de poissons : mais plutôt ne nous contentons pas de considérations trop limitées, d’un spectacle trop resserré; n'oublions pas que nous devons présenter les résultats généraux nés de la réunion de toutes les observations particulières, élevons-nous par la pensée, et assez haut audessus de toutes les mers, pour en saisir plus facilement l'ensemble, pour en apercevoir à la fois un plus grand nombre d'habitants; voyons le globe, tournant sous nos pieds, nous présenter successivement toute sa surface inondée,

au milieu du fluide aqueux qui l’environne; et pour qw’aucun de ces êtres n’échappe, en quelque sorte, à notre examen, pénétrons ensuite jusque dans les profondeurs de l’Océan, parcourons ses abimes, et suivons, jusque dans ses retraites les plus obscures, les animaux que nous voulons soumettre à notre examen.

Mais, si nous ne craignions pas de demander trop d’audace, nous dirions : Ce n’est pas assez de nous étendre dans l’espace, il faut encore remonter dans le temps; il faut encore nous transporter à l’origine des êtres ; il faut voir ce qu'ont été dans les âges antérieurs les espèces, les familles que nous allons décrire ; il faut juger de cet état primordial par les vestiges qui en restent, par les monuments contemporains qui sont encore debout; il faut montrer les changements successifs par lesquels ont passé toutes les formes , tous les organes, toutes les forces que nous allons comparer; il faut annoncer ceux qui les attendent encore : la nature, en effet, immense dans sa durée comme dans son étendue, ne se compose-t-elle pas de tous les moments de l’existence, comme de tous les points de l’espace qui renferme ses produits?

Dirigeons donc notre vue vers ce fluide qui couvre une si grande partie de la terre: il sera, si je puis parler ainsi, nouveau pour le naturaliste qui n'aura encore choisi pour objet de ses méditations que les animaux qui vivent sur la surface sèche du globe, ou s’élèvent dans l’atmosphère.

Deux fluides sont les seuls dans le sein desquels il ait été permis aux êtres organisés de vivre, de croître et de se reproduire; celui qui compose l’atmosphère , et celui qui remplit les mers et les rivières. Les quadrupèdes , les oiseaux, les reptiles , ne peuvent conserver leur vie que par le moyen du premier ; le second est nécessaire à tous les genres de poissons. Mais il y a bien plus d’analogie, bien plus de rapports conservateurs entre l'eau et les poissons, qu'entre l'air et les oiseaux ou les quadrupèdes. Combien de fois, dans le cours de cette histoire, ne serons-nous pas convaincus de cette vérité! et voilà pourquoi, indépendamment de toute autre cause, les poissons sont de tous les animaux à sang rouge ceux qui présentent dans leurs espèces le plus grand nombre d'individus, dans leurs couleurs Péclat le plus vif, et dans leur vie la plus longue durée:

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Fécondité , beauté, existence très-prolongée, tels sont les trois attributs remarquables des principaux habitants des eaux : aussi l’ancienne mythologie grecque , peut-être plus éclairée qu'on ne l’a pensé sur les principes de ses inventions , et toujours si riante dans ses images, a-t-elle placé au milieu des eaux le berceau de la déesse des amours, et représenté Vénus sortant du sein des ondes au milieu de poissons resplendissants d’or et d'azur, et qu’elle lui avait consacrés *. Et que l'on ne soit pas étonné de cette allégorie instructive autant que gracieuse : il paraît que les anciens Grecs avaient observé les poissons beaucoup plus qu’ils n’avaient étudié les autres animaux ; ils les connaissaient mieux 5 ils les préféraient, pour leur table , même à la plupart des oiseaux les plus recherchés. Ils ont transmis cet examen de choix, cette connaissance particulière , et cette sorte de prédilection, non-seulement aux Grecs modernes, qui les ont conservés longtemps ?, mais encore aux Romains, chez lesquels on les remarquait, lors même que la servitude la plus dure, la corruption la plus vile et le luxe le plus insensé pesaient sur la tête dégradée du peuple qui avait conquis le monde *:; ils devaient les avoir reçus des antiques nations de POrient, parmi lesquelles ils subsistent encore * : la proximité de plusieurs côtes et la nature des mers qui baignaient leurs rivages les leur auraient d’ailleurs inspirés ; et on dirait que ces goûts , plus liés qu’on ne le croirait avec les progrès de la civilisation, n’ont entièrement disparu en Europe et en Asie que dans ces contrées malheureuses où les hordes barbares de sauvages chasseurs, sortis de forêts septentrionales, purent dompter par le nombre, en même temps que par la force, les habitudes, les idées et les affections des vaincus. »

Mais, én contemplant tout l’espace occupé par ce fluide au milieu duquel se meuvent les poissons, quelle étendue nos regards n'ont-ils pas à parcourir! Quelle immensité, depuis l'équateur jusqu'aux deux pôles de la terre, depuis la surface de l'Océan jusqu’à ses plus grandes profondeurs ! Et indépendamment des

4 Voyez particulièrement l'art. du Coryphène doradon.

3 Bélon, liv. [, ch. 62.

5 Horace, Juvénal, Martial, Pline.

4 Lisez les différentes descriptions des Indes , et surtout elles de la Chine.

vastes mers, combien de fleuves , de rivières, de ruisseaux , de fontaines, et, d’un autre côté, de lacs, de marais, d'étangs, de viviers, de mares même, qui renferment une quantité plus ou moins considérable des animaux que nous voulons examiner! Tous ces lacs, tous ces fleuves , toutes ces rivières, réunis à Pantique

| Océan, comme autant de parties d’un même tout, présentent autour du globe une surface

bien plus étendue que les continents qu'ils arrosent , et déjà bien plus connue que ces mêmes continents, dont l'intérieur n’a répondu à la voix d’aucun observateur, pendant que des vaisseaux conduits par le génie et le courage ont sillonné toutes les plaines des mers non envahies par les glaces polaires.

De tous les animaux à sang rouge, les poissons sont done ceux dont le domaine est le moins circonscrit. Mais que cette imrnensité , bien loin d’effrayer notre imagination , l'anime et l’encourage. Et qui peut le mieux élever nos pensées, vivifier notre intelligence , rendre le génie attentif, et le tenir dans cette sorte de contemplation religieuse si propre à l’intuition de la vérité, que le spectacle si grand et si varié que présente le système des innombrables habitations des poissons? D'un côté, des mers sans bornes et immobiles dans un calme profond ; de l’autre, les ondes livrées à toutes les agitations des courants et des marées : ici, les rayons ardents du soleil réfléchis sous toutes les couleurs par les eaux enflammées des mers équatoriales; là, des brumes épaisses reposant silencieusement sur des monts de glaces flottants au milieu des longues nuits hyperboréennes : tantôt la mer tranquille, doublant le nombre des étoiles pendant des nuits plus douces et sous un ciel plus serein; tantôt des nuages amoncelés, précédés par de noires ténèbres, précipités par la tempête et lançant leurs foudres redoublés contre Les énormes montagnes d’eau soulevées par les vents : plus loin , et sur les continents, des torrents furieux roulant de cataractes en cataractes ; ou l’eau limpide d’une rivière argentée, amenée mollement, le long d’un rivage fleuri, vers un lac paisible que la lune éclaire de sa lumière blanchâtre. Sur les mers, grandeur, puissance, beauté sublime, tout annonce la nature créatrice, tout la montre manifestant sa gloire et sa magnificence : sur les bords enchanteurs des lacs et des rivières, la nature créée se fait sentir

avec ses charmes les plus doux ; l'âme s’émeut ; l'espérance l’échauffe; le souvenir l’anime par de tendres regrets, et la livre à cette affection | si touchante, toujours si favorable aux heureuses inspirations. Ah! au milieu de ce que le sentiment a de plus puissant et de ce que le génie peut découvrir de plus grand et de plus sublime, comment n'être pas pénétré de cette force intérieure, de cet ardent amour de la science , que les obstacles, les distances et le temps accroissent au lieu de le diminuer ?

Ce domaine, dont les bornes sont si reculées, n’a été cependant accordé qu’aux poissons considérés comme ne formant qu’une seule classe. Si on les examine groupe par groupe , on verra que presque toutes les familles parmi ces animaux paraissent préférer chacune un espace particulier plus ou moins étenäu. Au premier coup d'œil, on ne voit pas aisément comment les eaux peuvent présenter assez de diversité, pour que les différents genres, et même quelquefois les différentes espèces de poissons, soient retenus par une sorte d’attrait particulier dans une plage plutôt que dans une autre. Que l'on considère cependant que l’eau des mers, quoique bien moins inégalement échauffée aux différentes latitudes que l’air de l’atmosphère, offre des températures très-variées, surtout auprès des rivages qui la bordent, et dont les uns, brülés par un soleil très-voisin, réfléchissent une chaleur ardente, pendant que d’autres sont couverts de neiges, de frimas et de glaces ; que l’on se souvienne que les lacs, les fleuves et les rivières sont soumis à de bien plus grandes inégalités de chaleur et de froid; que l’on apprenne qu'il est de vastes réservoirs naturels auprès des sommets des plus hautes montagnes, et à plus de deux mille mètres au-dessus du niveau de la mer, où les poissons remontent par les rivières qui en découlent, et où ces mêmes animaux vivent, se multiplient et prospèrent ‘ ; que l’on pense que les eaux de presque tous les lacs, desrivières et des fleuves sont très-douces et légères, et celles des mers, salées et pesantes ; que l’on ajoute, en ne faisant plus d’attention à cette division de l'Océan et des fleuves, queles unes sont claires et limpides, pendant que les

{ Note adressée de Bagnières, le 15 nivôse de l'an V, au citoyen Lacépède, par le citoyen Ramond, membre associé de Ï Ip:titut national , professeur d'histoire naturelle à Tarbes, et si avantageusement connu du public par ses Voyages dans | ies Alpes et dans les Pyrénées.

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autres sont sales et limoneuses ; que celles-ci sont entièrement calmes , tranquilles, et, pour ainsi dire, immobiles, tandis que celles-là sont agitées par des courants, bouleversées par des marées, précipitées en cascades, lancées en torrents, ou du moins entrainées avec des vitesses plus où moins rapides et plus ou moins constantes : que l’on évalue ensuite tous les degrés que l’on peut compter dans la rapidité, dans la pureté, dans la douceur et dans la chaleur des eaux; et qu’accablé sous le nombre infini de produits que peuvent donner toutes les combinaisons dont ces quatre séries de nuances sont susceptibles, on ne demande plus comment les mers et les continents peuvent fournir aux poissons des habitations très-variées et un très-grand nombre de séjours de choix.

Mais ne descendons pas encore vers les es pèces particulières des animaux que nous voulons connaître; ne remarquons même pas encore les différents groupes dans lesquels nous les distribuerons ; ne les voyons pas divisés en plusieurs familles , placés dans divers ordres; continuons de jeter les yeux sur la classe ens tière ; exposons la forme générale qui lui appar= tient, et’auparavant voyons quelle est son essence, et déterminons les caractères qui la distinguent de toutes les autres classes d’êtres vivants.

On s’apercevra aisément, en parcourant cette histoire, qu’il ne faut pas, avec quelques naturalistes, faire consister le caractère distinctif de la classe des poissons dans la présence d’écailles plus ou moins nombreuses , ni même dans celle de nageoires plus ou moins étendues, puisque nous verrons de véritables poissons paraître n'être absolument revêtus d’aucune écaille, et d'autres être entièrement dénués de nageoires. Il ne faut pas non plus chercher cette marque caractéristique dans la forme des organes de la circulation, que nous trouverons, dans quelques poissons, semblables à ceux que nous avons observés dans d’autres classes que celie de ces derniers animaux. Nous nous sommes assurés, d'un autre côté, par un très-grand nombre de recherches et d'examens, qu’il était impossible d'indiquer un moyen facile à saisir, invariable , propre à tous les individus, et applicable à toutes les époques de leur vie, de séparer la classe des poissons des autres êtres organisés , en n’employant qu’un signe unique, en l'ayant recours , en quelque sorte, qu’à un

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point de la conformation de ces animaux. Mais voici la marque constante, et des plus aisées à * distinguer, que la nature a empreinte sur tous les véritables poissons ; voici, pour ainsi dire, le sceau de leur essence. La rougeur plus ou moins vive du sang des poissons empêche, dans tous les temps et dans tous les lieux, de les confondre avec les insectes, les vers et tous les êtres vivants auxquels le nom d'animaux à sang blane a été donné. Il ne faut donc plus que réunir à ce caractère un second signe aussi sensible, aussi permanent, d’après lequel on puisse , dans toutes les circonstances, tracer d’une main sûre une ligne de démarcation entre les objets actuels de notre étude, et les reptiles, les quadrupèdes ovipares, les oiseaux, les quadrupèdes vivipares et l’homme, qui tous ont reçu un sang plus ou moins rouge comme les poissons. Il faut surtout que cette seconde marque caractéristique sépare ces derniers d’avec les cétacées, que l’on a si souvent confondus avec eux, et qui néanmoins sont compris parmi les animaux à mamelles, au milieu ou à la suite des quadrupèdes vivipares , avec lesquels ils sont réunis par les liens les plus étroits. Or, l'homme, les animaux à mamelles, les oiseaux, les quadrupèdes ovipares, les serpents, ne peuvent vivre, au moins pendant longtemps , qu’au milieu de l’air de l'atmosphère, et ne respirent que par de véritables poumons , tandis que les poissons ont un organe respiratoire auquel le nom de branchies a été donné, dont la forme et la nature sont très-différentes de celles des poumons, et qui ne peuvent servir, au moins longtemps, que dans l’eau, à entretenir la vie de Panimal. Nous ne donnerons done le nom de poisson qu’aux êtres organisés qui ont le sang rouge et respirent par des branchies. Otez-leur un de ces deux caractères, et vous n’aurez plus un poisson sous les yeux ; privez-les, par exemple, de sang rouge , et vous pourrez considérer une sépie, ou quelque autre espèce de ver, à laquelle des branchies ont été données. Rendezleur ce sang coloré, mais rempiacez leurs branchies par des poumons, et quelque habitude de vivre au milieu des eaux que vous présentent alors les objets de votre examen, vous pourrez les reléguer parmi les phoques, les lamantins ou les cétacées ; mais vous ne pourrez, en aucune manière, les inscrire parmi les animaux auxquels cette histoire est consacrée.

Le poisson est done un animal dont le sang

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est rouge et qui respire au milieu de l’eau par le moyen de branchies.

Tout le monde connaît sa forme générale; tout le monde sait qu’elle est le plus souvent allongée, et que l’on distingue l’ensemble de son corps en trois parties , la tête, le corps proprement dit, et la queue, qui commence à l’ouverture de l’anus.

Parmi les parties extérieures qu’il peut présenter, il en est que nous devons, dans ce moment, considérer avec le plus d’attention, soit parce qu'on les voit sur presque tous les animaux de la classe que nous avons sous les yeux, soit parce qu'on ne les trouve que sur un très-petit nombre d’autres êtres vivants et à sang rouge, soit enfin parce que de leur présence et de leur forme dépendent beaucoup la rapidité des mouvements, la force de la natation, et la direction de la route du poisson : ces parties remarquables sont les nageoires.

On ne doit, à la rigueur, donner ce nom de nageoires qu'à des organes composés d'une membrane plus ou moins large, haute et épaisse, et soutenue par de petits cylindres plus ou moins mobiles, plus ou moins nombreux, et auxquels on a attaché le nom de rayons , parce qu ils paraissent quelquefois disposés comme des rayons autour d’un centre. Cependant il est des espèces de poissons sur lesquelles des rayons sans membrane, ou des membranes sans rayons, ont reçu avec raison et par conséquent doivent conserver la dénomination denageoires, à cause de leur position sur l’animal et de l’usage que ce dernier peut en faire.

Mais ces rayons peuvent être de différente nature : les uns sont durs et comme osseux ; les autres sont flexibles, et ont presque tousles caractères de véritables cartilages.

Examinons les rayons que l’on a désignés par le nom d’osseux.

Il faut les distinguer en deux sortes. Plusieurs sont solides, allongés, un peu coniques , terminés par une pointe piquante; ils semblent formés d’une seule pièce : leur structure, si peu composée, nous a déterminés à les appeler rayons simples, en leur conservant cependant le nom d'aiguillons, qui leur a été donné par plusieurs naturalistes, à cause de leur terminaison en piquant fort et délié. Les autres rayons osseux , au lieu d’être aussi simples dans leur construction, sont composés de plusieurs petites pièces placées les unes au-dessus des au-

tres ; ils sont véritablement articulés, et nous les nommerons ainsi.

Ces petites pièces sont de petits cylindres assez courts, et ressemblent, en miniature, à ces tronçons de colonnes que l’on nomme fambours, et dont on se sert pour construire les hautes colonnes des vastes édifices. Non-seulement les rayons articulés présentent une suite plus ou moins allongée de ces tronçons ou petits cylindres : mais, à mesure que l’on considère une portion deces rayons plus éloignée du corps de l'animal, ou, ce qui est la même chose, de la base de la nageoire, on les voit se diviser en deux ; chacune de ces deux branches se sépare en deux branches plus petites, lesquelles forment aussi chacune deux rameaux ; et cette sorte de division, de ramification et d’épanouissement, qui, pour tous lesrayons, se fait dans le même plan, et représente comme un éventail, s'étend quelquefois à un bien plus grand nombre de séparations et de bifurcations suecesgives.

Ces articulations, qui constituent l'essence d’un très-grand nombre de rayons osseux, se retrouvent et se montrent de la même manière dans les cartilagineux ; mais pour en bien voir les dispositions , il faut regarder ces rayons cartilagineux contre le jour, à cause d’une espèce de couche de nature cartilagineuse et transparente, dans laquelle elles sont comme enveloppées !. Au reste, tous les rayons, tant osseux que cartilagineux , tant simples qu’articulés, sont plus ou moins transparents, excepté quelques rayons osseux simples et très-forts, que nous remarquerons sur quelques espèces de poissons, et qui sont le plus souvent entièrement opaques.

Nous avons déjà dit qu’il y avait des poissons dénués de nageoires; les autres en présentent un nombre plus ou moins grand, suivant le genre dont ils font partie, ou l’espèce à laquelle ils appartiennent. Les uns en ont une de chaque côté de la poitrine ; et d’autres, à la vérité très-peu nombreux, ne montrent pas ces nageoires pectorales, qui ne paraissent jamais qu'au nombre de deux, et que l’on a comparées, à cause de leur position et de leurs usages, aux extrémités antérieures de plusieurs animaux , aux bras de l’homme, aux pattes de

‘ On peut reconnaitre particulièrement celte disposition dans les rayons des nageoires pectorales de la raie batis, de la e bouclée, et d'autres poissons du même geure,

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devant des quadrupèdes, ou aux ailes des oiseaux.

Plusieurs groupes de poissons n’ont aucune ” nageoire au-dessous de leur corps proprement dit; les autres en ont, au contraire, une ou deux situées ou sous la gorge, ou sous la poitrine, ou sous le ventre. Ce sont ces nageoires inférieures que l’on a considérées comme les analogues des pieds de l’homme, ou des pattes de derrière des quadrupèdes. |

On voit quelquefois la partie supérieure du corps et de la queue des poissons absolument sans nageoires; d’autres fois on compte une où deux. ou même trois nageoires dorsales; l’extrémité de la queue peut montrer une nageoire plus ou moins étendue , ou n’en présenter aucune, et enfin le dessous de la queue peut être dénué ou garni d'une ou de deux nageoires, auxquelles on a donné le 10m de nageoire de l'anus.

Un poisson peut done avoir depuis une jusqu’à dix nageoires , ou organes de mouvement extérieurs et plus ou moins puissants.

Pour achever de donner une idée nette de la forme extérieure des poissons, nous devons ajouter que ces animaux sont recouverts par une peau qui, communément, revêt toute leur surface. Cette peau est molle et visqueuse; et quelque épaisseur qu’elle puisse avoir, elle est d'autant plus flexible et d'autant plus enduite d’une matière gluante qui la pénètre profondément, qu’elle parait soutenir moins d’écailles, ou être garnie d’écailles plus petites.

Ces dernières productions ne sont pas particulières aux animaux dont cet ouvrage doit renfermer l’histoire : le pangolin et le phatagin, parmi les quadrupèdes à mamelles, presque tous les quadrupèdes ovipares, et presque tous les serpenis , en sont revêtus; et cette sorte de tégument établit un rapport d’autant plus remarquable entre la classe des poissons et le plus grand nombre des autres animaux à sang rouge, que presque aucune espèce de poisson n’en est vraisemblablement dépourvue. A la vérité, il est quelques espèces, parmi les objets de notre examen, sur lesquelles l'attention la plus soutenue, l’œil Le pius exercé, et même le microscope, ne peuvent faire distinguer aucune écaille pendant que l’animal est encore en vie, et que sa peau est imbibée de cette mucositégluante qui est plus ou moins abondante sur tous les poissons; mais lorsque l’animal est

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mort, et que sa peau a été naturellement ou

‘artificiellement desséchée, il n’est peut-être aucune espèce de poisson de laquelle on ne püût, avec un peu de soin, détacher de très-petites écailles qui se sépareraient comme une poussière brillante, et tomberaient comme un amas de très-petites lames dures, diaphanes et éclatantes. Au reste, nous avons plusieurs fois , et sur plusieurs poissons que l’on aurait pu regarder comme absolument sans écailles, répété avec succès ce procédé, qui, même dans plusieurs contrées , est employé dans des arts très-répandus , ainsi qu’on pourra Île voir dans la suite de cette histoire.

La forme des écailles des poissons est trèsdiversifiée. Quelquefois la matière qui les compose s’étend en pointe, et se faconne en aiguillon; d’autres fois elle se tuméfie, pour ainsi dire, se conglomère et se durcit en callosités , ou s'élève en gros tubercules ; mais le plus souvent elle s'étend en lames unies ou relevées par une arête, Ces lames, qui portent avec raison le nom d’écailles proprement dites , sont ou rondes , ou ovales, ou hexagones ; une partie de leur circonférence est quelquefois finement dentelée : sur quelques espèces, elles sont clair-semées et très-séparées les unes des autres; sur d’autres espèces, elles se touchent; sur d’autres encore, elles se recouvrent comme les ardoises placées sur nos toits. Elles communiquent au corps de l’animal par de petits vaisseaux dont nous montrerons bientôt l’usage ; mais d’ailleurs elles sont attachées à la peau par une partie plus ou moins grande de leur contour. Et remarquons un rapport bien digne d’être observé. Sur un grand nombre de pois-

sons qui vivent au milieu de la haute mer, et

qui, ne s’approchant que rarement des rivages, ne sont exposés qu’à des frottements passagers. les écailles sont retenues par une moindre portion de leur circonférence ; elles sont plus attachées, et recouvertes en partie par l'épiderme, dans plusieurs des poissons qui fréquentent les côtes et que l’on a nommés lil{oraux ; elles sont plus attachées encore, et recouvertes en entier par ce même épiderme, dans presque tous ceux qui habitent dans la vase, et y creusent avec effort des asiles assez profonds.

Réunissez à ces écailles les callosités, les tubercules, les aiguillons dont les poissons peuvent être hérissés; réunissez-y surtout des espèces de boucliers solides, et des croûtes os-

seuses, sous lesquelles ces animaux ont souvent une portion considérable de leur corps à l'abri , et qui les rapprochent, par de nouvelles conformités , de la famille des tortues, et vous aurez sous les yeux les différentes ressources que la nature a accordées aux poissons pour les défendre contre leurs nombreux ennemis, les diverses armes qui les protégent contre les poursuites multipliées auxquelles ils sont exposés. Mais ils n’ont pas reçu uniquement la conformation qui leur était nécessaire pour se garantir des dangers qui les menacent; il leur a été aussi départi de vrais moyens d'attaque, de véritables armes offensives, souvent même d'autant plus redoutabies pour l’homme et les plus favorisés des animaux, qu’elles peuvent être réunies à un corps d’un très-grand volume, et mises en mouvement par une grande puissance. À Parmi ces armes danëereuses , jetons d’abord les yeux sur les dents des poissons. Elles sont en général fortes et nombreuses. Mais elles présentent différentes formes : les unes sont un peu coniques ou comprimées, allongées, cependant pointues, quelquefois dentelées sur leurs bords, et souvent recourbées ; les autres sont comprimées et terminées à leur extrémité par une lame tranchante ; d’autres enfin sont presque demi-sphériques , ou même presque entièrement aplaties contre leur base. C’est de leurs différentes formes, et non pas de leur position et de leur insertion dans tel ou tel os des mâchoires, qu’il faut tirer les divers noms que l’on peut donner aux dents des poissons, et que l’on doit conclure les usages auxquels elles peuvent servir. Nous nommerons, en conséquence, dents molaires celles qui, étant demi-sphériques ou très-aplaties, peuvent facilement concasser, écraser, broyer les corps sur lesquels elles agissent ; nous donnerons le nom d’incisives aux dents comprimées dont le côté opposé aux racines présente une sorte de lame avec laquelle l’animal peut aisément couper, trancher et diviser, comme l’homme et plusieurs quadrupèdes vivipares divisent , tranchent et coupent avec leurs dents de devant ; et nous emploierons la dénomination de /aniaires pour celles qui, allongées, pointues et souvent recourbées, accrochent, retiennent et déchirent la proie de l’animal. Ces dernières sont celles que l’on voit le plus fréquemment dans la bouche des poissons ; il n'y a même.

qu’un très-petit nombre d’espèces qui en présentent de molaires ou d’incisives. Au reste, ces trois sortes de dents incisives, molaires ou laniaires , sont revêtues d’un émail assez épais dans presque tous les animaux dont nous publions l’histoire; elles diffèrent peu d’ailleurs les unes des autres par la formedeleurs racines, et par leur structure intérieure, qui en général est plus simple que celle des dents de quadrupèdes à mamelles. Dans les laniaires, par exemple, cette structure ne présente souvent qu’une suite de cônes plus ou moins réguliers , emboités les uns dans les autres, et dont le plus intérieur renferme une a$sez grande cavité, au moins dans les dents qui doivent être remplacées par des dents nouvelles, et que ces dernières, logées dans cette même cavité, poussent en dehors en se développant.

Mais ces trois sortes de dents peuvent être distribuées dans plusieurs divisions, d’après leur manière d’être attachées et la place qu’elles occupent; et par là elles sont encore plus séparées de celles de presque tous les animaux à sang rouge.

En effet, les unes sont retenues presque immobiles dans des alvéoles osseux ou du moins très-durs; les autres ne sont maintenues par leurs racines que dans des capsules membraneuses , qui leur permettent de se relever et de s’abaisser dans différentes directions, à la volonté de l’animal , et d'être ainsi employées avec avantage, ou tenues couchées et en réserve pour de plus grands efforts.

D'un autre côté, les mâchoires des poissons ne sont pas les seules parties de leur bouche qui puissent être armées de dents : leur palais peut en être hérissé, leur gosier peut aussi en être garni; et leur langue même, presque toujours attachée, dans la plus grande partie de sa circonférence, par une membrane qui la lie aux portions de la bouche les plus voisines , peut être plus adhérente encore à ces mêmes portions , et montrer sur sa surface des rangs nombreux et serrés de dents fortes et acérées.

Ces dents mobiles ou immobiles de la langue, du gosier, du palais et des mâchoires, ces instruments plus ou moins meurtriers peuvent exister séparément, ou paraître plusieurs ensemble, ou être tous réunis dans le même poisson. Et toutes les combinaisons que leurs différents mélanges peuvent produire, et qu’il faut multiplier par tous les degrés de grandeur

SUR LA NATURE

et de force, par toutes les formes extérieures et intérieures, par tous les nombres ainsi que par toutes les rangées qu’ils peuvent présenter, ne doivent-elles pas produire une très-grande variété parmi les moyens d’attaque accordés aux poissons ?

Ces armes offensives, quelque multipliées et quelque dangereuses qu’elles puissent être, ne sont cependant pas les seules que la nature leur ait données : quelques-uns ont recu des piquants longs , forts et mobiles, avec lesquels ils peuvent assaillir vivement et blesser profondément leurs ennemis ; et tous ontété pourvus d’une queue plus ou moins déliée, mue par des muscles puissants, et qui, lors même qu’elle est dénuée d’aiguillons et de rayons de nageoires, peut être assez rapidement agitée pour frapper une proie par des coups violents et redoublés.

Mais, avant de chercher à peindre les habitudes remarquables des poissons , examinons encore un moment les premières causes des phénomènes que nous devrons exposer. Occupons-nous encore de la forme de ces animaux ; et en continuant de renvoyer l’examen des détails qu’ils pourront nous offrir, aux articles particuliers de cet ouvrage, jetons un coup d’œil général sur leur conformation intérieure.

À la suite d’un gosier quelquefois armé de dents propres à retenir et déchirer une proie encore en vie, et souvent assez extensible pour recevoir des aliments volumineux, le canal intestinal, qui y prend son origine et se termine à l’anus, s’élargit et reçoit le nom d'estomac, Ce viscère, situé dans le sens de la longueur de l'animal, varie dans les différentes espèces par

sa figure, sa grandeur, l'épaisseur des meni-

branes qui le composent , le nombre et la profondeur des plis que ces membranes forment; il est même quelques poissons dans lesquels un étranglement très-marqué le divise en deux portions assez distinctes pour qu’on ait dit qu'ils avaient deux estomacs, et il en est aussi dans lesquels sa contexture , au lieu d'être membraneuse, est véritablement musculeuse.

L'estomac communique par une ouverture avec l'intestin proprement dit; mais, entre ces deux portions du canal intestinal , on voit, dans le plus grand nombre de poissons , des appendices ou tuyaux membraneux, cylindriques, creux, ouverts uniquement du côté du canal

DES POISSONS

intestinal, et ayant beaucoup de ressemblance avec le cœcum de l’homme et des quadrupèdes à mamelles. Ces appendices sont quelquefois longs et d'un plus petit diamètre que l'intestin, et d’autres fois assez gros et trèscourts. On en compte, suivant les espèces que l’on a sous les veux, depuis un jusqu’à plus de cent.

L'intestin s'étend, presque en droite ligne dans plusieurs poissons, et particulièrement dans ceux dont le corps est très-allongé; il revient vers l’estomac, et se replie ensuite vers Panus, dans le plus grand nombre des autres poissons; et, dans quelques-uns de ces derniers animaux , il présente plusieurs circonvolutions, et est alors plus long que la tête, le corps et la queue considérés ensemble.

On a fait plusieurs observations sur la manière dont s'opère la digestion dans ce tube intestinal; on a particulièrement voulu savoir quel degré de température résultait de cette opération, et l’on s’est assuré qu’elle ne produisait aucune augmentation sensible de chaleur. Les aliments, qui doivent subir dans l'intérieur des poissons les altérations nécessaires pour être changés d’abord en chyme , et ensuite en chyle , ne sont donc soumis à aucun agent dont la force soit aidée par un surcroît de chaleur. D’un autre côté, l'estomac du plus grand nombre de ces animaux est composé de membranes trop minces pour que la nourriture qu'ils avalent soit broyée, triturée et divisée au point d'être très-facilement décomposée; il n’est donc pas surprenant que les sucs digestifs des poissons soient, en général , très-abondants et très-actifs. Aussi ont-ils, avec une rate souvent triangulaire, quelquefois allongée, toujours d’une couleur obscure, et avec une vésicule du fiel assez grande, un foie trèsvolumineux , tantôt simple, et tantôt divisé en deux ou trois lobes , et qui, dans quelques-uns des animaux dont nous traitons, est aussi long que l’abdomen.

Cette quantité et cette force des sucs digestifs sont surtout nécessaires dans les poissons qui ne présentent presque aucune sinuosité dans leur intestin, presque aucun appendice

auprès du pylore, presque aucune dent dans

leur gueule , et qui, ne pouvant ainsi ni cou-

per, ni déchirer, ni concasser les substances

alimentaires , ni compenser le peu de division

de ces substances par un séjour plus long de

ces mêmes matières nutritives dans un estomac garni de petits cœcums, ou dans un intestin très-sinueux et par conséquent très-prolongé , n’ont leurs aliments exposés à la puissance des agents de la digestion que dans l'état et pendant le temps le moins propres aux altérations que ces aliments doivent éprouver. Ce serait done toujours en raison inverse du nombre des dents, des appendices de l'estomac, et des circonvolutions de l'intestin, que devrait être, tout égal d’ailleurs , le volume du foie, si l’abondance des sucs digestifs ne pouvait être suppléée par un accroissement de leur activité. Quelquefois cet accroissement d'énergie est aidé ou remplacé par une faculté particulière accordée à l'animal. Par exemple, le brochet et les autres ésoces, que l’on doit regarder comme les animaux de proie les plus funestes à un très-grand nombre de poissons, et qui, consommant une grande quantité d’aliments, n’ont cependant reçu ni appendices de l’estomac, ni intestin très-contourné, ni foie des plus volumineux, jouissent d’une faculté que l’on a depuis longtemps observée dans d’autres animaux rapaces, et surtout dans les oiseaux de proie les plus sanguinaires ; ils peuvent rejeter facilement par leur gueule les différentes substances qu’ils ne pourraient digérer qu’en les retenant très-longtemps dans des appendices ou des intestins plusieurs fois repliés qui leur manquent, ou en les attaquant par des sucs plus abondants ou plus puissants que ceux qui leur ont été départis.

Nous n’avons pas besoin de dire que de l’organisation qui donne ou qui refuse cette faculté de rejeter, de la quantité et du pouvoir des sucs digestifs, de la forme et des sinuosités du canal intestinal, dépendent peut-être, autant que de la nature des substances avalées par l'animal, la couleur et les autres qualités des excréments des poissons; mais nous devons ajouter que ces produits de la digestion ne sortent du corps que très-ramollis, parce qu'indépendamment d’autre raison, ils sont toujours mêlés, vers l'extrémité de l'intestin, avec une quantité d'urine d'autant plus grande, qu'avant d'arriver à la vessie destinée à la réunir, elle est filtrée et préparée dans des reins très-volumineux, placés presque immrédiatement au-dessous de l’épine du dos , divisés en deux dans quelques poissons, et assez étendus dans presque tous pour égaler l’abdomen

en longueur. Cette dernière sécrétion est cependant un peu moins liquide dans les poissons que dans les autres animaux ; et n’a-t-elle pas cette consistance un peu plus grande, parce qu'elle participe plus ou moins de la nature huileuse que nous remarquerons dans toutes les parties des animaux dont nous publions l’histoire ?

Maintenant ne pourrait-on pas considérer un moment la totalité du corps des poissons comme

une sorte de long tuyau, aussi peu uniforme

dans sa cavité intérieure que dans ses parties externes? Le canal intestinal, dont les membranes se réunissent à ses deux extrémités avec les téguments de l’extérieur du corps, représenterait la cavité allongée et tortueuse de cette espèce de tube. Et que l’on ne pense pas que ce point de vue füt sans utilité. Ne pourrait-il pas servir, en effet, à mettre dans une sorte d’évidence ce grand rapport de conformation qui lie tous les êtres animés, ce modèle simple et unique d'après lequel l’existence des êtres vivants a été plus ou moins diversifiée par la puissance créatrice ? Et dans ce long tube dans lequel nous transformons, pour ainsi dire, le corps du poisson, n’aperçoit-on pas à l’instant ces longs tuyaux qui composent la plus grande partie de l’organisation des animaux les plus simples , d’un grand nombre de polypes ?

Nous avons jeté les yeux sur la surface extérieure et sur la surface interne de ce tube animé qui représente, un instant pour nous, ie corps des poissons. Mais les parois de ce tuyau ont une épaisseur; c’est dans cette épaisseur qu'il faut pénétrer; c’est là qu’il faut chercher les sources de la vie.

Dans les poissons, comme dans les autres animaux, les véritables sucs nourriciers sont pompés au travers des pores dont les membranes de l'intestin sont criblées. Ce chyle est attiré et reçu par une portion de ce système de vaisseaux remarquables , disséminés dans toutes les parties de lanimal, liés par des glandes propres à élaborer le liquide substantiel qu’ils transmettent , et qui ont reçu le nom de vaisseaux lactés ou de vaisseaux lymphatiques , suivant leur position, ou, pour mieux dire , suivant la nature du liquide alimentaire qui lès parcourt.

Les bornes de ce discours et le but de cet ouvrage ne nous permettent pas d'exposer dans

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