NATURE
gné d’une matière huileuse, est plus combustible que presque tous les autres cristallins ; il doit donc, par cela seul, accroître la déviation®# de la lumière.
Ajoutons que, dans plusieurs espèces de poissons, l’œil peut être retiré à volonté dans le fond de l'orbite, caché même en partie sous le bord de l’ouverture par laquelle on peut l’apercevoir, garanti dans cette circonstance par cette sorte de paupière immobile; et ne manquons pas surtout de faire remarquer que les poissons, pouvant s’enfoncer avec promptitude jusque dans les plus grandes profondeurs des mers et des rivières, vont chercher dans l’épaisseur des eaux un abri contre une lumière trop vive, et se réfugient, quand ils le veulent, jusqu’à cette distance de la surface des fleuves et de l'Océan où les rayons du soleil ne peuvent pas pénétrer.
Nous devons avouer néanmoins qu’il est certaines espèces, particulièrement parmi les poissons serpentiformes, dont les yeux sont con- Stamment voilés par une membrane immobile, assez épaisse pour que le sens de la vue soit plus faible dans ces animaux que celui de l’ouie, et même que celui du toucher ; mais, en général, voici dans quel ordre la nature a donné aux poissons les sources de leur sensibilité: l’odorat, la vue, l’ouie, le toucher et le goût. Quatre de ces sources, et surtout les deux premières, sont assez abondantes, Cependant le jeu de l’organe respiratoire des poissons leur communique trop peu de chaleur; celle qui leur est propre est trop faible ; leurs muscles l’emportent trop par leur force sur celle de leurs nerfs; plusieurs autres causes, que nous exposerons dans la suite, combattent, par une puissance trop grande, les effets de leurs sens, pour que leur sensibilité soit aussi vive que l’on pourrait être tenté de le croire d’après la grandeur, la dissémination, la division de leur système nerveux ‘. Il en est sans doute de ce système dans les poissons comme dans les autres animaux; son énergie augmente avec sa division, parce que sa vertu dépend du fluide qu’il recèle, et qui, très-voisin
du feu électrique par sa nature, agit, comme ce
dernier fluide, en raison de l’accroissement de : surface que produit une plus grande division ; mais cette cause d’activité est assez contre-balancée par les forces dirigées en sens contraire
‘ Les fibres de la rétine, c'est-à-dire les plus petits rameaux du nerf opt'que, sont, dans plusieurs poissons, 1,166,400 fois
l'plus déliés qu'un cheveu.
DES POISSONS
que nous venons d'indiquer, pour que le résultat de toutes les facultés des poissons, qui constitue le véritable degré de leur animalité, les place, ainsi que nous l'avons annoncé au commencement de ce discours, à une distance à peu près égale des deux termes de la sensibilité, c’està-dire de l’homme et du dernier des animaux.
C’est donc avec une vivacité moyenne entre celle qui appartient à l’homme et celle qui existe dans l’animal qui en diffère le plus, que s'exécute dans le poisson ce jeu des organes des sens qui reçoivent et transmettent au cerveau les impressions des objets extérieurs , et celui du cerveau qui, agissant par les nerfs sur les muscles , produit tous les mouvements volontaires dont les diverses parties du corps peuvent ètre susceptibles.
Mais ce corps des poissons est presque toujours paré des plus belles couleurs. Nous pouvons maintenant exposer comment se produisent ces nuances si éclatantes, si admirablement contrastées, souvent distribuces avec tant de symétrie et quelquefois si fugitives. Ou ces teintes si vives et si agréables résident dans les téguments plus ou moins mous et dans le corps même des poissons, indépendamment des écailles qui peuvent recouvrir l’animal ; ou elles sont le produit de la modification que la lumière éprouve en passant au travers des écailles transparentes ; ou il faut les rapporter uniquement à ces écailles transparentes ou opaques. Examinons ces trois circonstances.
Les parties molles des poissons peuvent par elles-mêmes présenter toutes les couleurs. Suivant queles ramifications artérielles qui serpentent au milieu des muscles et qui s’approchent de la surface extérieure, sont plus ou moins nombreuses et plus ou moins sensibles, les parties molles de l’animal sont blanches ou rouges. Les différents sucs nourriciers qui circulent dans les vaisseaux absorbants, ou qui s’insinuent dans le tissu cellulaire, peuvent donner à ces mêmes parties molles la couleur jaune ou verdâtre que plusieurs de ces liquides présentent le plus souvent. Les veines disséminées dans ces mêmes portions peuvent leur faire présenter toutes les nuances de bleu, de violet etde pourpre; ces nuances de bleu et de violet, mêlées avec celles du jaune, ne doivent-elles pas faire paraitre tous les degrés du vert? Et dès lors les sept couleurs du spectre solaire ne peuvent-elles pas décorer Le corps des poissons,
être disséminées en taches, en bandes, en raies, en petits points, suivant la place qu’occupent les matières qui les font naître, montrer toutes les dégradations dont elles sont susceptibles selon l’intensité de la cause qui les produit, et présenter toutes ces apparences sans le concours d’aucune écaille ? ‘
Si des lames très-transparentes, et pour ainsi dire sans couleur, sont étendues au-dessus de ces teintes, elles n’en changent pas la nature; elles ajoutent seulement, comme par une sorte de vernis léger, à leur vivacité; elles leur donnent l’éclat brillant des métaux polis, lorsqu'elles sont dorées ou argentées ; et si elles ont d’autres nuances qui leur soient propres, ces nuances se mêlent nécessairement avec celles que l’on aperçoit au travers de ces plaques diaphanes , et ilen résulte de nouvelles couleurs, ou une vivacité nouvelle pour les teintes conservées. C’est par la réunion de toutes ces causes que sont produites ces couleurs admirables que l’on remarque sur le plus grand nombre de poissons. Aucune classe d'animaux n’a été aussi favorisée à cet égard ; aucune n’a reçu une parure plus élégante, plus variée, plus riche: et que ceux qui ont vu, par exemple, des zées,; des chétodons, des spares, nager près de la surface d’une eau tranquille et réfléchir les rayons d’un soleil brillant, disent si jamais l’éclat des plumes du paon et du colibri, la vivacité du diamant, la splendeur de l'or, le reflet des pierres précieuses, ont été mêlés à plus de feu , et ont renvoyé à l’œil de l’observateur des images plus parfaites de cet are merveilleusement coloré dont l’astre du jour fait souvent le plus bel ornement des cieux.
Les couleurs cependant qui appartiennent en propre aux plaques transparentes ou opaques, n’offrent pas toujours une seulenuance sur chaque écaille considérée en particulier : chacune de ces lames peut avoir des bandes, des taches, ou des rayons disposés sur un fond très-different; et en cherchant à concevoir la manière dont ces nuances sont produites ou maintenues sur des écailles dont la substance s’altère, et dont, par conséquent, la matière se renouvelle à chaque instant, nous rencontrons quelques difficultés que nous devons d’autant plus chercher à lever, qu’en les écartant nous exposerons des vérités utiles aux progrès des sciences physiques.
Les écailles, soit que les molécules qui les
composent s'étendent en lames minces, se ramassent en plaques épaisses, se groupent en tubereules, s'élèvent en aiguillons, et que, plus ou moins mélangées avec d’autres molécules, elles arrêtent ou laissent passer facilement la lumière, ont toujours les plus grands rapports avec les cheveux de l’homme, les poils, la corne, les ongles des quadrupèdes, les piquants du hérisson et du porc-épie, et les plumes des oiseaux. La matière qui les produit, apportée à la surface du corps ou par des ramifications artérielles , où par des vaisseaux excréteurs plus ou moins liés avec le système général des vaisseaux absorbants, est toujours très-rapprochée , et par son origine, et par son essence, et par sa contexture, des poils, des ongles, des piquants et des plumes. D'habiles physiologistes ont déjà montré les grandes ressemblances
SUR LA NATURE
quer dans les divers points de cette surface avec des vaisseaux semblabies ou différents par leur diamètre, leur figure, leur nature et leur force, recevoir par conséquent dans ces mêmes points des molécules différentes ou semblables, et présenter ensuite une seule couleur, ou offrir plusieurs nuances arrangées symétriquement ou disséminées sans ordre. On conçoit encore comment, lorsque les écailles ne tiennent aux téguments que par une partie de leur contour , elles peuvent être peintes d’une couleur quelconque, suivant que les molécules qui leur “arrivent par l’endroitouelles touchent à la peau, réfléchissent tel ou tel rayon, et absorbent les autres. Mais comme dans la seconde supposition , où une partie de la circonférence des plaques est libre, et qui est réalisée plus souvent que la première, on ne peut pas admettre au-
des cheveux, des ongles, des cornes, des pi- | tant de sources réparatrices que de points dans
quants et des plumes avec les poils. En comparant avec ces mêmes poils les écailles des poissons, nous trouverons la même analogie. Rete-
la surface de la lame, on ne voit pas de quelle manière cette écaille peut paraître peinte de plusieurs couleurs répandues presque toujours
nues par de petits vaisseaux , attachées aux té- | avec beaucoup d’ordre. On admettra bien, à la
guments comme les poils, elles sont de même très-peu corruptibles ; exposées au feu, elles répandent également une odeur empyreumatique.
Si l’on a trouvé quelquefois dans l’épiploon et dans d’autres parties intérieures de quelques quadrupèdes , des espèces de touffes, des rudiments de poils, réunis et conglomérés, on voit
vérité, que lorsque ces nuances seront dispersées en rayons, et que ces rayons partiront de l’endroit où l’écaille est, pour ainsi dire, collée à la peau, il y aura dans cet endroit plusieurs vaisseaux différents l’un de l’autre; que chaque vaisseau, en quelque sorte, fournira les molécules de nature dissemblable, et que la matière
autour du péritoine, de la vessie natatoire et | jaillissante de chacun de ces tuyaux produira,
des intestins des argentines, des ésoces et d’autres poissons, des éléments d’écailles trèsdistincts, une sorte de poussière argentée, un grand nombre de petites lames brillantes et qui ne diffèrent presque que par la grandeur des véritables écailles qu’elles sont destinées à former. Des fibres, ou des séries de molécules, composent les écailles ainsi que les poils; et enfin, pour ne pas négliger au moins tous les petits traits, de même que, dans l’homme et dans les quadrupèdes , on ne voit pas de poils sur la paume des mains ni des pieds, on ne rencontre presque jamais d’écailles sur les nageoires , et on n’en trouve jamais sur celles que Von a comparées aux mains de l’homme, à ses pieds ou aux pattes des quadrupèdes.
Lors donc que ces lames si semblables aux poils sont attachées à la peau par toute leur circonférence, on conçoit aisément comment, appliquées contre le corps de l’animal par toute leur surface inférieure, elles peuvent communi-
en s'étendant, un rayon d’une couleur qui contrastera plus ou moins avec celle des rayons voisins. Mais lorsque les couleurs présenteront une autre distribution ; lorsque, par exemple, on verra sur l’écaille des taches répandues comme des gouttes de pluie, ou rapprochées de manière à former des portions de cercle dont les ouvertures des vaisseaux seront le centre, comment pourra-t-on comprendre que naissent ces régularités ?
Nous ne croyons pas avoir besoin de dire que l’explication que nous allons donner peut s'appliquer, avec de légers changements, aux poils, aux cornes, aux plumes. Quoi qu’il en soit cependant, voici ce que la nature paraît avoir déterminé.
En montrant la manière dont peuvent paraitre des taches, nous exposerons la formation des portions de cercle colorées : en effet, il suffit que ces taches soient toutes à une égale distance des sources des molécules, qu’elles soient
placées autour de ces sources, et qu’elles soient sinombreuses qu’elles se touchent l’une l’autre, pour qu'il y ait à l’instant une portion de cercle colorée. Il y aura un second are, si d’autres taches sont situées d’une manière analogue , plus près ou plus loin des vaisseaux nourriciers ; et l’on peut en supposer plusieurs formés de même. Nous n’avons donc besoin que de savoir comment un jet de matière, sorti du vaisseau déférent, peut, dans son cours, montrer plusieurs couleurs, offrir plusieurs taches plus ou moins égales en grandeur , plus ou moins semblables en nuance.
Ne considérons donc qu’un de ces rayons que l’on distingue aisément lorsqu'on regarde une écaille contre le jour, et qui, par le nombre de ses stries transversales, donne celui des accroissements ou des réparations successifs qu’il a éprouvés ; réduisons les différents exemples que l’on pourrait citer, à un de ceux où l’on ne trouve que deux nuances placées alternativement : l’origine de ces deux nuances étant bien entendue , il ne resterait aucun doute sur celle des nuances plus nombreuses que l’on rencontrerait dans le même jet.
Supposons que ces deux nuances soient le vert et le jaune; c’est-à-dire, ayons sous les yeux un rayon vert deux fois taché de jaune, ou, ce qui est la même chose, un rayon d’abord vert, ensuite jaune, de nouveau vert, et enfin jaune à son extrémité. Les vaisseaux nourriciers qui ont produit ce jet ont d’abord fourni une matière jaune par une suite de leur volume , de leur figure, de leur nature, de leur affinité : mais pourrait-on croire que, lors de la première formation de l’écaille, ou à toutes les époques de ses accroissements et de son entretien, le volume, la figure, la nature ou l’affinité des vaisseaux déférents ont pu changer de manière à ne donner que des molécules vertes après en avoir laissé jaillir de jaunes? pourraiton ajouter que ces vaisseaux éprouvent ensuite de nouveaux changements pour ne laisser échapper que des molécules jaunes ? et enfin admettra-t-on de nouvelles altérations semblables aux secondes, et qui ne permettent plus aux vaisseaux de laisser sortir que des molécules modifiées pour réfléchir des rayons verts ? N’ayons pas recours à des métamorphoses si dénuées de preuves et même de vraisemblance. Nous savons que, dans les corps organisés, les couleurs particulières et différentes du blanc ne peuvent
naître que par la présence de la lumière, qui se combine avec les principes de ces corps. Nous le voyons dans les plantes, qui blanchissent lorsque la lumière ne les éclaire pas; nous le voyons dans les quadrupèdes, dans les oiseaux, dans les reptiles, dont la partie inférieure du corps, comme la moins directement exposée aux rayons du soleil, est toujours distinguée par les teintes les plus pâles; nous le voyons dans les poissons , dont les surfaces les plus garanties de la lumière sont dénuées des riches couleurs départies à ces animaux ; et nous pouvons le remarquer même, au moins le plus souyent, dans chaque écaille en particulier.
Lorsqu’en effetles écailles se recouvrent comme les ardoises placées sur les toits, la portion de la lame inférieure, cachée par la supérieure, n’est pas peinte des nuances dont le reste de la plaque est varié, et on voit seulement quelquefois, sur la surface de cette portion voilée, des agelomérations informes et brillantes formées par ces molécules argentées, cette poussière éclatante, ces petites paillettes, ces vrais rudiments des écailles que nous avons vus dans l’intérieur des poissons, et qui, portés et répandus à la surface, peuvent se trouver entre deux lames, génés et même bizarrement arrêtés dans leur cours. La nature, la grandeur et la figure des molécules écailleuses ne suffisent done pas pour que telle ou telle couleur soit produite; il faut encore qu’elles se combinent plus ou moins intimement avec une quantité plus ou moins grande de fluide lumineux. Cette combinaison doit varier à mesure que les molécules s’altèrent; mais plus ces molécules s’éloignent des vaisseaux déférents, plus elles se rapprochent de la circonférence de l’écaille, plus elles s’écar tent du principe de la vie, et plus elles perdent de l'influence de cette force animale et conser vatrice sans laquelle elles doivent bientôt se dessécher , se déformer , se décomposer, se séparer même du corps du poisson. Dans l’exemple que nous avons choisi, les molécules placées à l’origine du rayon et non encore altérées ont la nature, le volume, la figure, la masse, la quantité de fluide Iumineux convenables pour donner la couleur verte; moins voisines des vaisseaux réparateurs, elles sont dénaturées au point nécessaire pour réfléchir les rayons jaunes ; une décomposition plus avancée introduit daus leur figure, dans leur pesanteur, dans leur grandeur, dans leur combinaison , des
rapports tels, que la couleur verte doit paraître une seconde fois; et enfin des changements plus intimes ramènent le jaune à l’extrémité de la série. Quelqu'un ignore-t-il, en effet, que plusieurs causes réunies peuvent produire les mêmes effets que plusieurs autres causes agissantes ensemble et très-différentes, pourvu que dans ces deux groupes la dissemblance des combinaisons compense les différences de nature? et, d’un autre côté, ne remarque-t-on pas aisément qu’au lieu d'admettre sans vraisemblance des changements rapides dans des vaisseaux nourriciers, dans des organes essentiels, nous n’en exigeons que dans des molécules expulsées, et qui, à chaque instant, perdent de leur propriété en étant privées de quelquesunes de leurs qualités animales ou organiques ?
De quelque manière et dans quelque partie du corps de l’animal que soit élaborée la matière propre à former ou entretenir les écailles, nous n’avons pas besoin de dire que ses principes doivent être modifiés par la nature des aliments que le poisson préfère. On peut remarquer particulièrement que presque tous les poissons qui se nourrissent des animaux à Coquille, présentent des couleurs très-variées et très-éclatantes. Et comment des êtres organisés, tels queles testacées, dont les sucs teignent d’une
manière très-vive et très-diversifiée l'enveloppe
solide qu'ils forment, ne conserveraient - ils pas assez de leurs propriétés pour colorer d’une manière très-brillante les rudiments écailleux dont leurs produits composent la base ?
L'on conclura aussi très-aisément de tout ce que nous venons d'exposer, que, dans toutes les plages où une quantité de lumière plus abondante pourra pénétrer dans le sein des eaux, les poissons se montreront parés d’un plus grand nombre de riches nuances. Et en effet, ceux qui resplendissent comme les métaux les plus polis , ou les gemmes les plus précieuses, se trouvent particulièrement dans ces mers renfermées entre les deux tropiques , et dont la surface est si fréquemment inondée des rayons d’un soleil régnant sans nuage au-dessus de ces contrées équatoriales, et pouvant, sans contrainte, y remplir l’atmosphère de sa vive splendeur, On les rencontre aussi, ces poissons décorés avec tant de magnificence, au milieu de ces mers polaires où des montagnes de glace, et des neiges éternelles durcies par le froid, réfléchissent, multiplient par des milliers de sur-
SUR LA NATURE
faces, et rendent éblouissante la lumière que la lune et les aurores boréales répandent pendant les longues nuits des zones glaciales, et celle qu'y verse le soleil pendant les longs jours de ces plages hyperboréennes.
Si ces poissons qui habitent au milieu ou audessous de masses congelées, mais fréquemment illuminées et resplendissantes , emportent par la variété et la beauté de leurs couleurs sur ceux des zones tempérées, ils cèdent cependant en richesse de parure à ceux qui vivent dans les eaux échauffées de la zone torride.
Dans ces pays, dont l’atmosphère est brülante, la chaleur ne doit-elle pas donner une nouvelle activité à la lumière, accroitre la force attractive de ce fluide, faciliter ses combinaisons avec la matière des écailles, et donner ainsi naïissance à des nuances bien plus éclatantes et bien plus diversifiées ? Aussi, dans ces climats où tout porte l'empreinte de la puissance solaire, voit-on quelques espèces de poissons montrer, jusque sur la portion découverte de la membrane de leurs branchies, des éléments d’écailles luisantes , une sorte de poussière argentée.
Mais ce n’est qu’au milieu des ondes douces ou salées que les poissons peuvent présenter leur décoration élégante ou superbe, Ce n’est qu’au milieu du fluide le plus analogue à leur nature, que, jouissant de toutes leurs facultés, ils animent leurs couleurs par tous les mouvements intérieurs que leurs ressorts peuvent produire. Ce n’est qu’au milieu de l’eau qu’indépendamment du vernis huileux et transparent élaboré dans leurs organes, leurs nuances sont embellies par un second vernis que forment les couches de liquide au travers desquelles on les aperçoit.
Lorsque ces animaux sont hors de ce fluide, leurs forces diminuent, leur vie s’affaiblit , leurs mouvements se ralentissent, leurs couleurs se fanent, le suc visqueux se dessèche ; les écailles n'étant plus ramollies par cette substance huileuse, ni humectées par l’eau, s’altèrent; les vaisseaux destinés à les réparer s’obstruent, et les nuances dues aux écailles ou au corps même de l'animal changent et souvent disparaissent , sans qu'aucune nouvelle teinte indique la place qu elles occupaient.
Pendant que le poisson jouit, au milieu du fluide qu'il préfère, de toute l'activité dont il peut être doué, ses teintes offrent aussi quei-
DES POISSONS
quefois des changements fréquents et rapides, soit dans leurs nuances, soit dans leur ton, soit dans l’espace sur lequel elles sont étendues. Des mouvements violents, des sentiments plus ou moins puissants, tels que la crainte ou la colère, des sensations soudaines de froid ou de chaud, peuvent faire naître ces altérations de couleur, très-analogues à celles que nous avons remarquées dans le caméléon, ainsi que dans plusieurs autres animaux ; mais il est aisé de voir que ces changements ne peuvent avoir lieu que dans les teintes produites, en tout ou en partie , par le sang et les autres liquides susceptibles d’être pressés ou ralentis dans leur cours.
Maintenant nous avons exposé les formes extérieures et les organes intérieurs du poisson ; il se montre dans toute sa puissance et dans toute sa beauté. Il existe devant nous, il respire, il vit, il est sensible. Qu'il obéisse aux impulsions de la nature, qu il déploie toutes ses forces, qu’il s'offre dans toutes ses habitudes.
A peine le soleil du printemps commencet-il de répandre sa chaleur vivifiante, à peine son influence rénovatrice et irrésistible pénètret-elle jusque dans les profondeurs des eaux, qu'un organe particulier se développe et s’agrandit dans les poissons mâles. Cet organe, qui est double, qui s’étend dans la partie supérieure de l'abdomen, qui en égale presque la longueur, est celui qui a reçu le nom de laite. Séparé, par une membrane, des portions qui Pavoisinent, il paraît composé d'un très-grand nom-
bre de petites cellules plus distinctes à mesure qu'elles sont plus près de la queue ; chacun de ses deux lobes renferme un canal qui en parcourt la plus grande partie de la longueur, et qui est destiné à recevoir, pour ainsi dire , de chaque cellule, une liqueur blanchâtre et laiteuse qu'il transmet jusqu auprès de l’anus.
Cette liqueur, qui est la matière séminale ou fécondante , se reproduit périodiquement. A mesure qu'une nourriture plus abondante et la chaleur active de la saison nouvelle augmentent cette substance, elle remplit les cellules de l’organe que nous décrivons, les gonfle, les étend, et donne aux deux lobes ce grand aceroissement qu'ils présentent , lorsque le temps du frai est arrivé. Ce développement successif n'est quelquefois terminé qu’au bout de plusieurs mois ; ei pendant qu’il s'exécute, la matière dont la
production l’occasionne, n’a pas encore toute la fluidité qui doit lui appartenir : ce n’est que graduellement , et même par parties, qu’elle se perfectionne, s'amollit, se fond, mürit, pour ainsi dire, devient plus blanche, liquide, et véritablement propre à porter le mouvement de la vie dans les œufs qu'elle doit arroser.
C’est aussi vers le milieu ou la fin du printemps que les ovaires des femelles commencent à se remplir d'œufs encore presque imperceptibles. Ces organes sont au nombre de deux dans le plus grand nombre de poissons , et réduits à un seul dans les autres. Renfermés dans une membrane comme les laites, ils occupent dans l'abdomen une place analogue à celle que les laites remplissent, et en égalent à peu près la longueur. Les œufs qu’ils renferment croissent à mesure que les laites se tuméfient; et dans la plus grande partie des familles dont nous faisons l’histoire, leur volume est très-petit, leur figure presque ronde, et leur nombre si immense , qu'il est plusieurs espèces de poissons, et particulièrement des gades, dont une seule femelle contient plus de neuf millions d'œufs !.
Ces œufs, en grossissant, compriment chaque jour davantage les parties intérieures de la femelle, et la surchargent d'un poids qui s’accroit successivement. Cette pression et ce poids produisent bientôt une gêne , une sorte de malaise et même de douleur, qui doivent nécessairement être suivis de réactions involontaires venant d’organes intérieurs froissés et resserrés, et d’efforts spontanés que l’animal doit souvent répéter pour se débarrasser d'un très-grand nombre de petits corps qui le font souffrir.
Lorsque ces œufs sont assez gros pour être presque murs, c'est-à-dire assez développés pour recevoir avec fruit la liqueur prolifique du mâle, ils exercent une action si vive et sont devenus si lourds, que la femelle est contrainte de se soustraire à leur pesanteur et aux effets de leur volume. Ils sont alors plus que jamais des corps, pour ainsi dire, étrangers à l’animal ; ils se détachent même facilement les uns des
4 Comme ces œufs sont tous à peu près égaux quand ils sont arrivés au même degré de développement, et qu'ils sont également rapprochés les uns des autres, on peul en savoir facilement le nombre, en pesant li totalité d'un ovaire, en pesant ensuite une petite portion de cet organe , en comptant les œufs renfermés dans cette petite portion, et en multipliant le nombre trouvé par cette derniére opération, autant de fois que le poids de la petite portion est contenu dans celui de
l'ovaire.
autres : aussi arrive-t-il souvent que si lon tient une femelle près de pondre dans une situation verticale et la tête en haut, les œufs sont entrainés par leur propre poids, coulent d'eux-mêmes , sortent par l’anus ; et du moins on n’a besoin d’aider eur chute que par un léger frottement qu'on fait éprouver au ventre de la femelle, en allant de la tète vers la queue *.
C’est ce frottement dont les poissons se procurent le secours, lorsque la sortie de leurs œufs n'est pas assez déterminée par leurs efforts intérieurs. On voit les femelles froisser plusieurs fois leur ventre contre les bas-fonds, les graviers, et les divers corps durs qui peuvent être à leur portée ; et les mâles ont aussi quelquefois recours à un moyen semblable pour comprimer leur laite, et en faire couler la liqueur fécondante qui tient ces organes gonflés , gêne les parties voisines, et fait éprouver au poisson des sensations plus ou moins pénibles ou douloureuses.
A cette époque voisine du frai, dans ce temps où les ovaires sont remplis et les laites très-tuméfiées , dans ces moments d’embarras et de contrainte, il n’est pas surprenant que les poissons aient une partie de leurs forces enchainée, et quelques-unes de leurs facultés émoussées. Voilà pourquoi il est alors plus aisé de les prendre, parce qu’ils ne peuvent opposer à leurs ennemis que moins de ruse, d'adresse et de courage ; et voilà pourquoi encore ceux qui habitent la haute mer s’approchent des rivages , ou remontent les grands fleuves , et ceux qui vivent habituellement au milieu des eaux douces, s'élèvent vers les sources des rivières et des ruisseaux, ou descendent au contraire vers les côtes maritimes. Tous cherchent des abris plus sûrs; et d’ailleurs tous veulent trouver une température plus analogue à leur organisation , une nourriture plus abondante ou plus convenable, une eau d’une qualité plus adaptée à leur nature et à leur état, des fonds commodes contre lesquels ils puissent frotter la partie inférieure de leur corps de la manière Ja plus favorable à la sortie des œufs et de la liqueur laiteuse, sans trop s'éloigner de la douce chaleur de la surface des rivières ou des plages voisines des rivages marins, et sans trop se dé-
4 Notes manuscrites envoyées à Buffon, en 1758, par J. L. Jacobi, lieutenant des miliciens du comté de Lippe Detmold en Westphalie,
SUR LA NATURE
rober à l'influence de la jumière, qui leur est si souvent agréable et utile.
Sans les résultats de tous ces besoins qui agissent presque toujours ensemble, it éclorait un bien plus petit nombre de poissons. Les œufs de ces animaux ne peuvent, en effet, se développer que lorsqu'ils sont exposés à tel ou tel degré de chaleur, à telle ou telle quantité de rayons solaires, que lorsqu'ils peuvent être aisément retenus par les aspérités ou la nature du terrain contre des flots trop agités ou des courants trop rapides ; et d’ailleurs on peut assurer, pour un très-orand nombre d’espèces , que si des matières altérées et trop actives s’attachent à ces œufs, et n’en sont pas assez promptement séparées par le mouvement des eaux , ces mêmes œufs se corrompent et pourrissent, quoique fécondés depuis plusieurs jours *. i
L'on dirait que plusieurs femelles, particulièrement celles du genre des salmones , sont . conduites par leur instinct à préserver leurs œufs de cette décomposition, en ne les déposant que dans des endroits où ils y sont moins exposés. On les voit, en effet, se frotter à plusieurs reprises et en différents sens contre le fond de l’eau , y préparer une place assez grande, en écarter les substances molles , grasses et onctueuses , n’y laisser que du gravier ou des cailloux bien nettoyés par leurs mouvements, et ne faire tomber leurs œufs que dans cette espèce de nid. Mais, au lieu de nous presser d'admettre dans ces animaux une tendresse maternelle très-vive et très-prévoyante, croyons que leur propre besoin les détermine à l’opération dont nous venons de parler, et que ce n’est que pour se débarrasser plus facilement et plus complétement du poids qui les blesse, qu’elles passent et repassent plusieurs fois sur le fond qu’elles préfèrent, et entraînent, parleurs divers frottements , la vase et les autres matières propres à décomposer les œufs.
Ils peuvent cependant, ces œufs, résister plus longtemps que presque toutes les autres parties animales et molles à la corruption et à la pourriture. Un habile observateur ? a, en effet, remarqué que quatre ou cinq jours de séjour dans le corps d’une femelle morte ne suffisaient pas pour que leur altération commençät. Il a
+ Notes de J. L. Jacobi, déjà citées.
2,3, L. Jacobi,
DES POISSONS
pris les œufs mürs d’une truite morte depuis quatre jours et déjà puante; il les a arrosés de la liqueur laiteuse d’un mâle vivant; il en a obtenu de jeunes truites très-bien conformées. Le même physicien pense que la mort d’un poisson mâle ne doit pas empêcher le fluide laiteux de cet animal d’être prolifique, tant qu’il conserve sa fluidité. Mais, quoi qu’il en soit, à peine les femelles sont-elles débarrassées du poids qui les tourmentait, que quelquesunes dévorent une partie des œufs qu’elles viennent de pondre, et c’est ce qui a donné lieu à l'opinion de ceux qui ont cru que certaines femelles de poissons avaient un assez grand soin de leurs œufs pour les couver dans leur gueule: d’autres avalent aussi avec avidité la liqueur laiteuse des mâles, à mesure qu’elle est répandue sur des œufs déjà déposés, et voilà l’origine du soupçon erroné auquel n’ont pu se soustraire de modernes et de très-grands naturalistes, qui ont cru que les poissons femelles pourraient bien être fécondées par la bouche. Le plus grand nombre de femelles abandonnent cependant leurs œufs dès le moment qu'elles en sont délivrées : moins contraintes dans leurs facultés, plus libres dans leurs mouvements, elles vont, par de nouvelles chasses, réparer leurs pertes et ranimer leurs forces. C’est alors que les mâles arrivent auprès des œufs laissés sur le sable ou le gravier : ils accourent de très-loin, attirés par leur odeur; un sentiment assez vif parait même les animer.
Mais cette sorte d’affection n’est pas pour des femelles déjà absentes : elle ne les entraine que vers les œufs qu’ils doivent féconder. Ils s’en nourrissent cependant quelquefois , au lieu de chercher à leur donner la vie; mais le plus souvent ils passent et repassent au-dessus de ces petits corps organisés, jusqu’à ce que les fortes impressions que les émanations de ces œufs font éprouver à leur odorat, le premier de leurs sens, augmentant de plus en plus le besoin qui les aiguillonne, ils laissent échapper de leurs laites pressées le suc actif qui va porter le mouvement dans ces œufs encore inanimés. Souvent même l'odeur de ces œufs est si sensible - pour leurs organes , qu’elle les affecte et les attire, pendant que ces petits corps sont encore renfermés dans le ventre de la mère; on les voit alors se mêler avec les femelles quelque temps avant la ponte, et, par les différents mouvements qu’ils exécutent autour d’elles,
montrer un empressement dont on pourrait croire ces dernières l’objet, mais qui n’est cependant dirigé que vers le fardeau qu’elles portent. C’est alors qu'ayant un désir aussi vif de se débarrasser d’une liqueur laiteuse trèsabondante, que les femelles de se délivrer des œufs encore renfermés dans leurs ovaires, ils
‘eompriment leur ventre, comme ces mêmes fe-
melles, contre les cailloux , le gravier et le sable, et, par les frottements fréquents et variés qu'ils éprouvent contre le fond des eaux, paraissent, en ne travaillant que pour s'’exempter de la douleur, aider cependant la mère auprès de laquelle ils se trouvent, et creusent en effet avec elle, et à ses côtés, le trou dans lequel les œufs seront réunis.
Ajoutons à ce que nous venons d'exposer, que l'agitation des eaux ne peut empêcher que très-rarement la liqueur séminale du mâle de vivifier les œufs, parce qu’une très-petite goutte de cette liqueur blanchâtre suffit pour en féconder un grand nombre. D'ailleurs les produits de la même ponte sont presque toujours successivement , ou à la fois , l’objet de l’empressement de plusieurs mâles.
Nous n'avons pas besoin de réfuter l’erreur dans laquelle sont tombés plusieurs naturalistes très-estimables, et particulièrement Rondelet, qui ont cru que l’eau seule pouvait engendrer des poissons, parce qu’on en a trouvé dans des pièces d'eau où l’on n’en avait jeté aucun, où l’on n’avait porté aucun œuf, et qui n’avaient de communication ni avec la mer, ni avec aueun lac ou étang, ni avec aucune rivière. Nous devons cependant , afin d'expliquer ce fait cbservé plus d’une fois, faire faire attention à Ja facilité avec laquelle des oiseaux d’eau peuvent transporter du frai de poisson, sur les membranes de leurs pattes, dans les pièces d’eau isolées dont nous venons de parler.
Mais si nous venons de faire l’histoire de Ja fécondation des œufs dans le plus grand nombre de poissons, il est quelques espèces de ces animaux parmi les osseux, et surtout parmi les cartilagineux, qui présentent des phénomènes différents dans leur reproduction. Faisons connaître ces phénomènes.
Les femelles des raies, des squales, de quelques blennies, de quelques silures, ne pondent pas leurs œufs : ils parviennent dans le ventre de la mère à tout leur développement, ils y grossissent d'autant plus facilement qu’ils sont,
pour ainsi dire, couvés par la chaleur intérieure de la femelle, ils y éclosent, et les petits arrivent
tout formés à la lumière, Les poissons dont l'es-.
pèce se reproduit de cette manière ne doivent pas cependant être comptés parmi les animaux vivipares; Car, ainsi que nous l’avons fait observer dans l'Aistoire des serpents, on ne peut donner ce nom qu’à ceux qui, jusqu’au moment où ils viennent au jour, tirent immédiatement leur nourriture du corps même de leur mère, tandis que les ovipares sont, jusqu'à la même époque, renfermés dans un œuf qui ue leur permet aucune communication avec le corps de la femelle, soit que ce même œuf éclose dans le ventre de la mère, ou soit qu’il ait été pondu avant d’éclore : mais on peut distinguer les poissons dont nous venons de parler par l'épithète de Vipères, qui ne peut que rappeler un mode de reproduction semblable à celui qui leur a été attribué, et qui appartient à tous les serpents auxquels la dénomination de Vipère a été appliquée.
Dans le plus grand nombre de ces poissons vipères, les œufs non-seulement présentent une forme particulière que nous. ferons connaitre dans cette histoire, mais montrent encore une grandeur très-supérieure à celle des œufs des autres poissons. Devant d’ailleurs atteindre à tout leur volume dans l’intérieur du corps de la mère, ils doivent être beaucoup moins nombreux que ceux des femelles qui pondent ; et en effet leur nombre ne passe guère cinquante. Mais si ces œufs, toujours renfermés dans l’intérieur de la femelle , contiennent un embryon vivant, ils doivent avoir été fécondés dans ce même intérieur; la liqueur prolifique du mâle doit parvenir jusque dans les ovaires. Les mâles de ces animaux doivent donc rechercher leurs femelles; être attirés vers elles par une affection bien plus vive, bien plus intime, bien plus puissante, quoique peut-être la même dans son principe que celle qui porte les autres poissons mâles auprès des œufs déjà pondus; s’en approcher de très-près, s’unir étroitement à elles, prendre la position la plus favorable au but de ce véritable accouplement, et en prolonger la durée jusqu’à l'instant où leurs désirs sont remplis. Et tels sont, en effet, les actes qui précèdent la fécondation dans ces espèces particulières. Il est même quelques-unes de ces espèces dans lesquelles le mâle a reçu une sorte de crochets avec lesquels il saisit sa femelle, et
SUR LA NATURE
la retient collée, pour ainsi dire, contre la partie inférieure de son corps, sans qu’elle puisse parvenir à s'échapper !.
Dans quelques autres poissons , tels que les syngnathes et le silure ascite, les œufs sont à peine développés qu'ils sortent du corps de la mère; mais nous verrons, dans la suite de cet ouvrage, qu'ils demeurent attachés sous le ventre où sous la queue de la femelle, jusqu'au moment où ils éclosent. Ils sont donc vivifiés par la liqueur séminale du mâle, pendant qu'ils sont encore retenus à l’intérieur, ou du moins sur la face inférieure du corps de la mère: il n’est done pas surprenant qu’il y ait un accouplement du mâle et de la femelle dans les syngnathes et dans le silure ascite, comme dans les raies , dans les squales, dans plusieurs
blennies, et dans quelques autres poissons.
Le temps qui s'écoule depuis le moment où les œufs déposés par la femelle sont fécondés par le mâle, jusqu’à celui où les petits viennent à la lumière, varie suivant les espèces; mais il ne parait pas qu’il augmente toujours avec leur grandeur. Il est quelquefois de quarante et même de cinquante jours , et d’autres fois il n’est que de huit ou de neuf. Lorsque c'est au bout de neuf jours que le poisson doit éclore , on voit, dès le second jour, un petit point animé entre le jaune et le blanc. On peut s’en assurer d'autant plus aisément, que tous les œufs de poisson sont membraneux, et qu'ils sont clairs et transparents lorsqu ils ont été pénétrés par la liqueur laiteuse. Au troisième jour, on distingue le cœur qui bat, le corps qui est attaché au jaune, et la queue qui est libre. C’est vers le sixième jour que l’on aperçoit au travers des portions molles de l'embryon, qui sont très-diaphanes , la colonne vertébrale, ce point d’appui des parties solides , et les côtes qui y sont réunies. Au septième jour, on remarque deux points noirs qui sont les yeux : le défaut de place oblige le fœtus à tenir sa queue repliée ; mais il s’agite avec vivacité, et tourne sur lui-même en entrainant le jaune qui est attaché à son ventre, et en montrant ses nageoires pectorales, qui sont formées les premières. Enfin , le neuvième jour, un effort de la queue déchire la membrane de l’œuf parvenu alors à son plus haut point d'extension et de maturité. L'animal sort la queue la première, dégage sa
4 V, les art, des Raïes et des Squales.
DES POISSONS
tête, respire par le moyen d’une eau qui peut parvenir jusqu’à ses branchies sans traverser aucune membrane, et, animé par un sang dont le mouvement est à l’instant augmenté de près d’un tiers ‘, il croit dans les premières heures qui succèdent à ce nouvel état, presque autant que pendant les quinze ou vingt jours qui les suivent. Dans plusieurs espèces le poisson éclos conserve une partie du jaune dans une poche que forme la partie inférieure de son ventre. Il tire pendant plusieurs jours une partie de sa subsistance de cette matière, qui bientôt s’épuise , et à mesure qu’elle diminue, la bourse qui la contient, s’affaisse , s’atténue et disparaît. L'animal grandit ensuite avec plus ou moins de vitesse , selon la famille à laquelle il appartient? ; et lorsqu'il est parvenu au dernier terme de son développement , il peut montrer une longueur de plus de dix mètres“. En comparant le poids, le volume et la figure de ces individus de dix mètres de longueur, avec ceux qu'ils ont dû présenter lors de la sortie de l'œuf, on trouvera que, dans les poissons , la nature augmente quelquefois la matière plus de seize mille fois , et la dimension la plus étendue plus de cent fois. Il serait important, pour les progrès des sciences naturelles, de rechercher dans toutes les classes d'animaux la quantité d’accroissement, soit en masse, soit en volume, soit en longueur, soit en d’autres dimensions , depuis les premiers degrés jusqu'aux dernières limites du développement , et de comparer avee soin les résultats de tous les rapports que l’on trouverait.
Au reste, le nombre des grands poissons est bien plus considérable dans la mer que dans les fleuves et les rivières; et l’on peut observer d’ailleurs que presque toujours, et surtout dans les espèces féroces, les femelles, comme celles des oiseaux de proie, avec lesquels nous avons
‘“ On compte soixante pulsations par minute dans un poisson éclos, et quarante dans ceux qui sont encore renfermés dans l'œuf.
? Nous avons appris, par les observations publiées par le physicien Hans Hæderstræm, dans les Mémoires de l'acadé. mie de Stockholm, qu'un brochet mesuré et pesé à différents âges a présenté les poids et les longueurs suivants :
A tan, 4 : once de poids.
2 aus, 40 pouces de long, 4 onces.
* Consultez l'article du Squale requin, et celui du Squale tres-grand,
déjà vu que les poissons carnassiers ont une analogie très-marquée, sont plus grandes que les mâles.
Quelque étendu que soit le volume des animaux que nous examinons , ils nagent presque tous avec une très-grande facilité. Ils ont, en effet, reçu plusieurs organes particuliers propres à les faire changer rapidement de place au milieu de l’eau qu’ils habitent. Leurs mouvements dans ce fluide peuvent se réduire à Paction de monter ou de descendre, et à celle de s’avancer dans un plan horizontal , ou se composent de ces deux actions. Examinons d’abord comment ils s'élèvent ou s’enfoncent dans le sein des eaux. Presque tous les poissons, excepté ceux qui ont le corps très-plat, comme les raies et les pleuronectes, ont un organe intérieur situé dans la partie la plus haute de l'abdomen, occupant le plus souvent toute la longueur de cette cavité, fréquemment attaché à la colonne vertébrale ,et auquel nous conservons le nom de vessie natatoire. Cette vessie est membraneuse et varie beaucoup dans sa forme, suivant les espèces de poissons dans lesquels on l’observe. Elle est toujours allongée : mais tantôt ses deux extrémités sont pointues, et tantôt arrondies, et tantôt la partie antérieure se divise en deux prolongations : quelquefois elle est partagée transversalement en deux lobes creux qui communiquent ensemble, quelquefois ces deux lobes sont placés longitudinalement à côté l’un de l’autre; il est même des poissons dans lesquels elle présente trois et jusqu’à quatre cavités. Elle communique avec Ja partie antérieure, et quelquefois, mais rarement, avec la partie postérieure de l’estomac, par un petit tuyau nommé canal pneumatique, qui aboutit au milieu ou à l'extrémité de la vessie , la plus voisine de la tête lorsque cet organe est simple, mais qui s’attache au lobe postérieur lorsqu'il y a deux lobes placés l’un devant l'autre. Ce conduit varie dans ses dimensions, ainsi que dans ses sinuosités. Il transmet à la vessie natatoire, que l’on a aussi nommée vessie aérienne , un gaz quelconque, qui la gonfle , l’étend , la rend beaucoup plus légère que l’eau , et donne au poisson la faculté de s’élever au milieu de ce liquide. Lorsqu’au contraire l'animal veut descendre , il comprime sa vessie natatoire par le moyen des muscles qui environnent cet organe ; le gaz qu’elle contient s’échappe par le conduit pneumatique, parvient
à l'estomac , sort du corps par la gueule, par les ouvertures branchiales ou par l’anus; et la pesanteur des parties solides ou molles du poisson entraine l’animal plus ou moins rapidement au fond de l’eau.
Cet effet de la vessie natatoire sur l’ascension et la descente des poissons ne peut pas être révoqué en doute, puisque indépendamment d’autre raison , et ainsi qu’Artedi l’a annoncé, il n’est personne qui ne puisse éprouver que lorsqu'on perce avec adresse, et par le moyen d’une aiguille convenable , la vessie aérienne d’un poisson vivant , il ne peut plus s’élever au milieu de l’eau , à moins qu’il n’appartienne à ces espèces qui ont reçu des muscles assez forts et des nageoires assez étendues pour se passer, dans. leurs mouvements, de tout autre secours. Il est même des contrées dans lesquelles l'art de la pêche a été très-cultivé, et où on se sert depuis longtemps de cette altération de la vessie natatoire pour empêcher des poissons qu’on veut garder en vie dans de grands baquets , de s’approcher de la surface
de l’eau , et de s’élancer ensuite par-dessus les
bords de leur sorte de réservoir.
Mais quel est le gaz qui s’introduit dans la vessie natatoire? Notre savant et célèbre confrère M. Foureroy a trouvé de l’azote dans l’organe aérien d’une carpe! ; d’un autre côté, le docteur Priestley s’est assuré que la vessie natatoire de plusieurs poissons contenait, dans le moment où il l’a examinée, de l'oxygène mêlé avec une quantité plus ou moins considérable d’un autre gaz , dont il n’a pas déterminé la nature*. On lit dans les Annales de chimie, publiées en Angleterre par le docteur Dunkan, que le docteur Francis Rigby Brodbelt, de la Jamaïque, n’a reconnu dans la vessie d’un xiphias espadon que de l'oxygène très-pur”; et enfin celle de quelques tanches, que j'ai examinée, renfermait du gaz hydrogène. Il est donc vraisemblable que, suivant les circonstances dans lesquelles on observera la vessie aérienne des poissons, pendant que leur corps naura encore éprouvé aucune altération, ou leur cadavre étant déjà très-corrompu, leur estomac étant vide où rempli d'aliments plus
+ Annales de chimie, 4, p. 47.
2 Expériences de physique, t. 2, p. 462.
5 Annales de médecine, par le docteur Dunkan, 1796, p. 395; et Journal de physique, chimie et arts, par Nicholson, septembre 1797.
SUR LA NATURE
ou moins décomposés, leurs facultés n'étant retenues par aucun obstacle ou étant affaiblies par la maladie , on trouvera , dans leur organe natatoire, des gaz de différente nature. Ne pourrait-on pas dire cependant que le plus souvent cet organe se remplit de gaz hydrogène?
Ne pourrait-on pas supposer que l’eau, décomposée dans les branchies, fournit au sang l’oxygène nécessaire à ce fluide; que lorsque l’animal n’a pas besoin de gonfler sa vessie aérienne, le second principe de l’eau , l'hydrogène, rendu libre par sa séparation d’avec l'oxygène, se dissipe par les ouvertures branchiales et par celle de la bouche, ou se combine avec différentes parties du corps des poissons , dont l’analyse a donné en effet beaucoup de ce gaz, et que, lorsqu'au contraire le poisson veut étendre l’organe qui doit l’élever, ce gaz hydrogène, au lieu de se dissiper ou de se combiner, se précipite par le canal pneumatique que les muscles ne resserrent plus, et va remplir une vessie qui n’est plus comprimée et qui est située dans la partie supérieure du corps ? Sans cette décomposition de l’eau, comment concevoir que le poisson, qui dans une minute gonfle et resserre plusieurs fois sa vessié, trouve à l'instant, à la portée de cet organe, la quantité de gaz qu’il aspire et rejette? Comment même pourrat-il avoir à sa disposition, dans les profondeurs immenses qu’il parcourt, et dans des couches d’eau éloignées quelquefois de l’atmosphère de plus de six mille mètres, une quantité d’oxygène suffisante pour sa respiration? Doit-on croire que leur estomac peut être rempli de matières alimentaires qui, en se dénaturant, fournissent à la vessie aérienne le gaz qui la gonfle, lorsqu'elle n’est jamais si fréquemment ni si complétement étendue que dans les instants ou cet estomac est vide, et où la faim qui presse l'animal l’eblige à s'élever, à s’abaisser avec promptitude, à faire avec rapidité de longues courses , à se livrer à de pénibles recherches? Cette décomposition, dont la chimie moderne nous indique maintenant tant d'exemples, estelle plus difficile à admettre dans des êtres à sang froid à la vérité, mais très-actifs et assez sensibles , tels que les poissons , que dans les parties des plantes qui séparent également l’hydrogène et l'oxygène contenus dans l’eau ou dans l’humidité de l'air? Les forces animales ne rendent-elles pas toutes les décompositions plus faciles, même avec une chaleur beaucoup
DES POISSONS
moindre? Ne peut-on pas démontrer d’ailleurs que la vessie natatoire ne diminue par sa dilatation la pesanteur spécifique de l'animal, qu’autant qu’elle est remplie d’un fluide beaucoup plus léger que ceux que renferment les autres cavités contenues dans le corps du poisson, cavités qui se resserrent à mesure que celle de la vessie s’agrandit, ou qu’autant que l'agrandissement momentané de cet organe d’ascension produit une augmentation de volume dans la totalité du corps de l’animal?
‘Peut-on assurer que cet accroissement dans le volume total a toujours lieu? Le gaz hydrogène, en séjournant dans la vessie natatoire ou dans d’autres parties de l’intérieur du poisson, ne peut-il pas, selon les circonstances, se combiner de manière à perdre sa nature, à n'être plus reconnaissable, et, par exempie, à produire de l'eau ? Ce fait ne serait-il pas une réponse aux objections les plus fortes contre la décomposition de l’eau, opérée par les branchies des poissons? Sices animaux périssent dans de l'eau au-dessus de laquelle on fait le vide , ne doit-on pas rapporter ce phénomène à des déchirements intérieurs et à la soustraction violente des différents gaz que leur corps peut renfermer?
Quelque opinion qu’on adopte sur la décomposition de l’eau dans l'organe respiratoire des poissons , peut-on expliquer ce qu’ils éprouvent dans les vases placés sous le récipient d’une machine pneumatique , autrement que par des soustractions de gaz ou d’autres fluides qui, plus légers que l’eau, sont déterminés , sous ce récipient vide d’air, à se précipiter, pour ainsi dire, à la surface d’un liquide qui n’est plus aussi comprimé‘? Lorsqu'on est obligé de briser la croûte de glace qui recouvre un étang, afñn de préserver de la mort les poissons qui nagent au-dessous , n’est-ce pas plutôt pour débarrasser l’eau renfermée dans laquelle ils vivent , de tous les miasmes produits par leurs propres émanations , ou par le séjour d’animaux ou de végétaux corrompus , que pour leur rendre l’air atmosphérique dont ils n’ont aucun besoin ? N'est-ce pas pour une raison analogue
‘ Un poisson renfermé dans le vide pendant plusieurs heures paraît d'abord environné de bulles; particulièrement auprès de la bouche et des branchies ; il nage ensuite renversé sur le dos, et le ventre gonflé; il est enfin immobile et roide; mais mis dans de l'eau nouvelle exposée à l'air, il reprend ses forces ; son ventre cependant reste retiré, et ce n'est qu'au bout de quelques heures qu’il peut nager et se tenir sur son ventre, V. Boyle, Trans. phil., an 1670.
qu’on est obligé de renouveler de temps en temps, et surtout pendant les grandes chaleurs , l'eau des vases dans lesquels on garde ces animaux ? Et enfin, l'hypothèse que nous indiquons n’a-t-elle pas été pressentie par J. Mayow, ce chimiste anglais de la fin du dixseptième siècle, qui a deviné, pour ainsi dire, plusieurs des brillantes découvertes de la chimie moderne , ainsi que l’a fait observer, dans un mémoire lu il y a près de deux ans à l’Institut de France, M. Fourcroy, l’un de ceux qui ont le plus contribué à fonder et à étendre la nouvelle théorie chimique ! ?
Mais n’insistons pas davantage sur de pures conjectures ; contentons-nous d’avoir indiqué aux chimistes et aux physiciens un beau sujet de travail, et ne donnons une grande place dans le tableau dont nous nous occupons, qu'aux traits dont nous croirons être sûrs de la fidélité.
Plusieurs espèces de poissons , telles que les balistes et les tétrodons?, jouissent d’une seconde propriété très-remarquable, qui leur donne une grande facilité pour s'élever ou s’abaisser au milieu du fluide qu’ils préfèrent : ils peuvent , à leur volonté et avec une rapidité assez grande, gonfler la partie inférieure de leur ventre, y introduire un gaz plus léger que l'eau , et donner ainsi à leur ensemble un accroissement de volume qui diminue leur pesanteur spécifique. Il en est de cette faculté comme de celle de dilater la vessie natatoire; toutes les deux sont bien plus utiles aux poissons au milieu des mers qu’au milieu des fleuves et des rivières ;’parce que l’eau des mers étant salée , et par conséquent plus pesante que l’eau des rivières et des fleuves , qui est douce, les animaux que nous examinons peuvent, avec moins d'efforts, se donner, lorsqu'ils nagent dans la mer, une légèreté égale ou supérieure à celle du fluide dans lequel ils sont plongés.
Il ne suffit cependant pas aux poissons de monter et de descendre ; il faut encore qu’ils puissent exécuter des mouvements vers tous les points de l’horizon , afin qu’en combinant ces mouvements avec leurs ascensions et leurs descentes, ils s’avancent dans toute sorte de directions perpendiculaires , inclinées ou paral-
* Atque hinc est quôd pisces aquam, perinde ut animalia terrestria auram vulgarem, vicibus perpetuis hauriant egerintque; quo vide:icet œreum aliquot vitale, AB AQUA, veluti aliàs ab aura, secretum, in cruoris massam trajiciatur. (J. Mayow, traité 1, ch. 192, p. 229. La Haye, 1681.)
3 V. l'hist, des Telrodons et celle des Balistes
lèles à la surface des eaux. C’est principalement à leur queue qu'ils doivent la faculté de se mouvoir ainsi dans tous les sens ; c’est cette partie de leur corps que nous avons vue s’agiter même dans l’œuf, en déchirer l’enveloppe et en sortir la première, qui, selon qu’elle est plus ou moins longue, plus ou moins libre, plus ou moins animée par des muscles puissants, pousse en avant avec plus ou moins de force le corps entier de l’animal. Que l’on regarde un poisson s’élancer au milieu de l’eau, on le verra frapper vivement ce fluide , en portant rapidement sa queue à droite et à gauche. Cette partie, qui se meut sur la portion postérieure du corps , comme sur un pivot, rencontre obliquement les couches latérales du fluide conire lesquelles elle agit; elle laisse d’ailleurs si peu d'intervalle entre les coups qu’elle donne d’un côté et de l’autre , que l'effet de ses impulsions successives équivaut à celui de deux actions simultanées ; et dès Jors il n’est aucun physicien qui ne voie que le corps , pressé entre les deux réactions obliques de l’eau , doit s'échapper par la diagonale de ces deux forces, qui se confond avec la direction du corps et de la tête du poisson. Il est évident que .plus la queue est aplatie par les côtés, plus elle tend à écarter l’eau par une grande surface, et plus elle est repoussée avec vivacité, et contraint animal à s’avancer avec promptitude. Voilà pourquoi plus la nageoire qui termine la queue, et qui est placée verticalement , présente une grande étendue, et plus elle accroit la puissance d’un levier qu’elle allonge, et dont elle augmente les points de contact. Voilà pourquoi encore toutes les fois que j'ai divisé un genre de poissons en plusieurs sous-genres, j'ai cru attacher à ces groupessecondaires des caractères non-seulement faciles à saisir, mais encore im-
portants à considérer par leurs liaisons avec les
habitudes de l'animal, en distinguant ces familles subordonnées par la forme de la nageoire de la queue, ou très-avancée en pointe, ou arrondie, ou rectiligne, ou creusée en demi-cercle, ou profondément échancrée en fourche.
C'est en se servant avec adresse de cet or-
gane puissant, en variant l’action de cette queue |
presque toujours si mobile, en accroissant sa
vitesse par toutes leurs forces , ou en tempérant |
sa rapidité, en la portant d’un côté plus vivement que d’un autre, en la repliant jusque vers la tête, et en la débandant ensuite comme
SUR LA NATURE
un ressort violent , surtout lorsqu'ils nagent en partie au-dessus de la surface de l’eau , que les poissons accélèrent, retardent leur mouvement, changent leur direction, se tournent , se retournent, se précipitent , s'élèvent, s’élancent au. dessus du fluide auquel ils appartiennent, franchissent de hautes cataractes, et sautent jusqu’à plusieurs mètres de hauteur’.
La queue de ces animaux , cet instrument redoutable d’attaque ou de défense, est donc aussi non-seulement le premier gouvernail , mais encore la principale rame des poissons , ils en aident l’action par leurs nageoires pectorales. Ces dernières nageoires, s’étendant ou se resserrant à mesure que les rayons qui les soutiennent s’écartent ou se rapprochent, pouvant d’ailleurs être mues sous différentes inclinai-
sons et avec des vitesses très-inégales, servent
aux poissons, non-seulement pour hâter leur mouvement progressif, mais encore pour le modifier, pour tourner à droite ou à gauche, et même pour aller en arrière, lorsqu'elles se déploient en repoussant l’eau antérieure, et qu’elles se replient au contraire en frappant l’eau opposée à cette dernière. En tout, le jeu et l'effet de ces nageoires pectorales sont très-semblables à ceux des pieds palmés des oies, des canards et des autres oiseaux d’eau ; et il en est de même de ceux des nageoires inférieures , dont l’action est cependant ordinairement moins grande que celle des nageoires pectorales, parce qu'elles présentent presque toujours une surface moins étendue.
A l’égard des nageoires de l’anus, l’un de leurs principaux usages est d’abaisser le centre de gravité de l’animal, et de le maintenir d’une manière plus stable dans la position qui lui convient le mieux.
Lorsqu'’elles s'étendent jusque vers la nageoire caudale, elles augmentent la surface de
| la queue, et par-conséquent elles concourent à
la vitesse de la natation; elles peuvent aussi changer sa direction en se déployant ou en se repliant alternativement en tout ou en partie, et en mettant ainsi une inégalité plus ou moins grande entre l'impulsion communiquée à droite, et celle qui est reçue à gauche.
Si les nageoires dorsales règnent au-dessus de la queue, elles influent, comme celles de l’anus, sur la route que suit l'animal et sur la ra-
1 Articles des Squales et des Salmones.
DES POISSONS
pidité de ses mouvements ; elles peuvent aussi, par leurs diverses ondulations et par les différents plans inelinés qu’elles présentent à l’eau et avec lesquels elle frappent ce fluide, augmenter les moyens qu'a le poisson pour suivre telle ou telle direction ; elles doivent encore, lorsque le poisson est exposé à des courants qui le prennententravers, contre-balancer quelquefois l’effet des nageoires de l’anus, et contribuer à conserver l'équilibre de l’animal : mais le plus souvent elles ne tendraient qu’à détruire cet équilibre, et à renverser le poisson, si ce dernier ne pouvait pas, en mouvant séparément chaque rayon de ces nageoires, les rabaisser et même les coucher sur son dos dans leur totalité, ou dans celles de leurs portions qui lui offrent le plus d'obstacles.
Je n’ai pas besoin de faire remarquer comment le jeu de la queue et des nageoires, qui fait avancer les poissons, peut les porter en haut ou en bas, indépendamment de tout gonflement du corps etde toute dilatation de la vessie natatoire, lorsqu'au moment de leur départ leur corps est incliné, et leur tête élevée au-dessus du plan horizontal, ou abaissée au-dessous de ce même plan. On verra, avec la même facilité, que ceux de ces animaux qui ont le corps trèsdéprimé de haut en bas, tels que les raies et les pleuronectes, peuvent, tout égal d’ailleurs, lutter pendant plus de temps et avec plus d’avantage contre un courant rapide, pour peu qu'ils tiennent la partie antéfieure de leur corps un peu élevée, parce qu'alors ils présentent à l’eau un plan incliné que ce fluide tend à soulever; ce qui permet à l’animal de. n’emplover presque aucun effort pour se soutenir à telle ou telle hauteur, mais de réunir toutes ses forces pour accroître son mouvement progressif *. Et enfin on observera également sans peine que si le principe le plus actif de la natation est dans la queue, c’est dans la trop grande longueur de la tête, et dans les prolongations qui l’étendenten avant, que se trouvent les principaux obstacles à la vitesse; c'est dans les parties antérieures qu’estla causeretardatrice, dansles postérieures est au contraire la puissance accélératrice; et le rapport de cette cause et de cette puissance détermine la rapidité de la natation des poissons.
De cette même proportion dépend par conséquent la facilité plus ou moins grande avec Ja-
‘Il est à remarquer que ces poissons très-aplatis manquent de vessie natatoire,
ATS
quelle ils peuvent chercher l’aliment qui leur convient. Quelques-uns se contentent, au moins souvent, de plantes marines, etparticulièrement d'algues; d’autres vont chercher dans la vase les débris des corps organisés, et c'est de ceuxci que l’on a dit qu'ils vivaient de limon ; il en est encore qui ont un goût très-vif pour des graines et d'autres parties de végétaux terrestres ou fluviatiles : mais le plus grand nombre de poissons préfèrent des vers marins, de rivière ou de terre, des insectes aquatiques, des œufs pondus par leurs femelles, de jeunes individus de leur classe, et en général tous les animaux qu'ils peuvent rencontrer au milieu des eaux, saisir et dévorer sans éprouver une résistance trop dangereuse.
Les poissons peuvent avaler, dans un espace de temps très-court, une très-2rande quantité de nourriture; mais ils peuvent aussi vivre sans manger pendant un très-grand nombre de jours, même pendant plusieurs mois, et quelquefois pendant plus d’un an. Nous ne répéterons pas ici ce quenous avons déjà dit sur les causes d'un phénomène semblable, en traitant des quadrupèdes ovipares et des serpents, qui quelquefois sont aussi plus d’un än sans prendre de nourriture. Les poissons, dont les vaisseaux sanguins, ainsi que ceux des reptiles et des quadrupèdes ovipares, sont parcourus par un fluide très-peu échauffé, et dont le corps est recouvert d’écailles ou de téguments visqueux et huilés, doivent habituellement perdre trop peu de leur substance, pour avoir besoin de réparations trèscopieuses et très-fréquentes : maisnon-seulement ils vivent et jouissent de leur vivacité ordinaire malgré une abstinence très-prolongée, mais ces longs jeünes ne les empêchent pas de se développer, de croître, et de produire dans leurtissu cellulaire cette matière onctueuse à laquelle le nom de graisse a été donné. On conçoit très-aisément comment il suffit à un animal de ne pas laisser échapper beaucoup de substance pour ne pas diminuer très-sensiblement dans son volume ou dans ses forces, quoiqu'il ne reçoive cependant qu'une quantité extrêmement petite de matière nouvelle : mais qu'il s’étende, qu’il grossisse, qu'il présente des dimensions plus grandes et une masse plus pesante, quoique n'ayant pris depuis un très-long temps aucun aliment, quoique n'ayant introduit depuis plus d’un an dans son corps aucune substance réparatrice et nutritive, on ne peut le compren-
dre. Il faut done qu’une matiere véritablement alimentaire maintienne et accroisse la substance et les forces des poissons pendantletemps plus ou moins long où l’on est assuré qu'ils ne prennent d’ailleurs aucune portion de leur nourriture ordinaire ; cette matière les touche, les environne, les pénètre sans cesse. Il n’est en effet aucun physicien qui ne sache maintenant combien l’eau est nourrissante lorsqu’elle a subi certaines combinaisons ; et les phénomènes de la panification, si bien développés par les chimistes modernes, en sont Surtout une très-crande preuve ‘. Mais c’est au milieu de cette eau que les poissons sont continuellement plongés ; elle baigne toute leur surface; elle parcourt leur canal intestinal; elle remplit plusieurs de leurs cavités; et, pompée par les vaisseaux absorbants, ne peut-elle pas éprouver, dans les glandes qui réunissent le système de ces vaisseaux, ou dans d’autres de leurs organes intérieurs, des combinaisons et décompositions telles, qu’elle devienne une véritable substance nutritive et augmentative de celle des poissons? Voilà pourquoi nous voyons des carpes suspendues hors de l’eau, et auxquelles on ne donne aucune nourriture, vivre longtemps, et même s’engraisser d’une manière très-remarquable, si on les arrose fréquemment, et si on les entoure de mousse ou d’autres végétaux qui conservent une humidité abondante sur toute la surface de ces animaux ?.
Le fluide dans lequel les poissons sont plongés peut donc non-seulement les préserver de cette sensation douloureuse que l’on a nommée soif, qui provient de la sécheresse de la bouche et du canal alimentaire, et qui par conséquentne doit jamais exister au milieu des eaux, mais encore entretenir leur vie, réparer leurs pertes, accroître leur substance; et les voilà liés, par de nouveaux rapports, avec les végétaux. Il ne peut cependant pas les délivrer, au moins totalement, du tourment de la faim : cet aiguillon pressant agite surtout les grandes espèces, qui ont besoin d'aliments plus copieux, plus actifs
4 Nous citerons particulièrement les travaux de notre confrère M. Parmentier.
3 On pourrait expliquer de même l'accroissement que l’on a vu prendre pendant des jeûnes très-prolongés, à des serpents et à quelques quadrupèdes ovipares, qui, à la vérité, ne vivent pas dans le sein des eaux, mais habitent ordinairement au milieu d'une atmosphère chargée de vapeurs aqueuses, et qui auront puisé dans l'humidité de l'air une nourriture semblable à celle que les poissons doivent à l'eau douce ou salée.
SUR LA NATURE
et plus souvent renouvelés ; et telle est la cause irrésistible qui maintient dans un état de guerre perpétuel la nombreuse classe des poissons, les fait continuellement passer de l’attaque à la défense, et de la défense à l'attaque, les rend tour à tour tyrans et victimes, et convertit en champ de carnage la vaste étendue des mers et des rivières.
Nous avons déjà compté les armes offensives et défensives que la nature a départies à ces animaux, presque tous condamnés à d’éternels combats. Quelques-uns d’eux ont aussi reçu, pour atteindre ou repousser leur ennemi, une faculté remarquable : nous l’observerons dans la raie torpille, dans un tétrodon, dans un gymnote, dans un silure. Nous les verrons atteindre au loin parune puissance invisible, frapper avec la rapidité de l'éclair, mettre en mouvement ce feu électrique qui, excité par l’art du physicien, brille, éclate, brise ou renverse dans nos laboratoires, et qui, condensé par la nature, resplendit dans les nuages et lance la foudre dans les airs. Cette force merveilleuse et soudaine, nous la verrons se manifester par l’action de ces poissons privilégiés, comme dans tous les phénomènes connus depuis longtemps sous le nom d’électriques, parcourir avec vitesse tous les corps conducteurs d'électricité, s'arrêter devant ceux qui n’ont pas reçu cette qualité conductrice, faire jaillir. des étincelles ‘, produire de violentes commotions, et donner une mort imprévue à des victimes éloignées. Transmise par les nerfs, anéantie par la soustraction du cerveau, quoique l’animal conserve encore ses facultés vitales, subsistant pendant quelque temps malgré le retranchement du cœur, nous ne serons pas étonnés desavoir qu’elle appartient à des poissons à un degré que l’on n’a point observé encore dans les autres êtres organisés, lorsque nous réfléchirons que ces animaux sont imprégnés d’une grande quantité de matière huileuse, très-analogue aux résines et aux substances dont le frottement fait naître tous les phénomènes de l'électricité ?,
4 Depuis l'impression de l'articie de la Torpille, nous avons appris, par un nouvel ouvrage de M. Galvani , que les espérances que nous avons exposées dans l'histoire de cette raie sont déjà réalisées, que le gymnote électrique n'est pas le seul poisson qui fasse naître des étincelles visibles , et que; par le moyen d’un microscope , on en a distingué de produites par l'électricité d'une torpille, Consultez les Mémoires de Galvani adressés à Spallauzani, et imprimés à Bologne en 1797.
2 V. l'art, dela Torpille, et surtout celui du Gymnote électrique.
DES POISSONS
On a écrit que plusieurs espèces de poissons avaient recu, à la place de la vertu électrique, la funeste propriété de renfermer un poison actif. Cependant, avec quelque soin que nous ayons examiné ces espèces, nous n’AVOns trouvé ni dans leurs dents, ni dans leurs aiguillons, aucune cavité, aucune conformation analogues à celles que l’on remarque, par exemple, dans les dents de la couleuvre vipère, et qui sont propres à faire pénétrer une liqueur délétère jusqu'aux vaisseaux sanguins d’un animal blessé; nous n’avons vu, auprès de ces aiguillons ni de ces dents, aucune poche, aucun organe contenant un suc particulier et vénéneux ; nous n'avons pu découvrir dans les autres parties du corps aucun réservoir de matière corrosive, de substance dangereuse; et nous nous sommes assurés, ainsi qu’on pourra s’en convaincre dans le cours de cette histoire, que les accidents graves produits par la morsure des poissons, ou par l’action de leurs piquants, ne doivent être rapportés qu’à la nature des plaies faites par ces pointes ou par les dents de ces animaux. On ne peut pas douter cependant que, dans certaines contrées, particulièrement dans celles qui sont très-voisines de la zone torride, dans la saison des chaleurs, ou dans d’autres circonstances de temps et de ljeu, plusieurs des animaux que nous étudions ne renferment souvent, au moment où on les prend, une quantité assez considérable d’aliments vénéneux etmême mortels pour l’homme, ainsi que pour plusieurs oiseaux ou quadrupèdes, et cependant très-peu nuisibles ou innocents pour des animaux à sang froid, imprégnés d’huile, remplis de sues digestifs d’unequalitéparticulière, etorganisés comme les poissons. Cette nourriture redoutable pour l’homme peut consister, par exemple, en fruits du mancenillier, ou d’autres végétaux, eten débris de vers marins, dont les observateurs connaissent depuis longtemps l’activité malfaisante des sucs. Si des poissons ainsi remplis de substances dangereuses sont préparés sans précaution, s’ils ne sont pas vidés avec le plus grand soin, ils doivent produire les effets les plus funestes sur l’homme, les oiseaux ou les quadru- pèdes qui en mangent. On peut même ajouter qu’une longue habitude de ces aliments vénéneux peut dénaturer un poisson, au point de faire partager à ses muscles, à ses sucs, à presque toutes ses parties, les propriétés redoutables de la nourriture qu’il aura préférée, et de le
rendre capable de donner la mort à ceux qui mangeraient de sa chair, quand bien même ses intestins auraient été nettoyés avec la plus grande attention. Mais il est aisé de voir que le poison n’appartient jamais aux poissons par une suite de leur nature; que si quelques individus le recèlent, ce n’est qu’une matière étrangère que renferme leur intérieur pendant des instants souvent très-courts; que si la substance de ces individus en est pénétrée, ils ont subi une altération profonde ; et il est à remarquer, en conséquence, que lorsqu'on parcourt le vaste ensemble des êtres organisés, que l'on commence par l’homme, et que, dans ce long examen, on observe d’abord les animaux qui vivent dans l’atmosphère, on n’aperçoit pas de qualités vénéneuses avant d’être parvenu à ceux dont le sang est froid. Parmi les animaux qui ne respirent qu’au milieu des eaux, la limite en decà de laquelle on ne rencontre pas d’armes ni de liqueurs empoisonnées est encore plus reculée ; et l’on ne voit d'êtres vénéneux par eux-mêmes que lorsqu'on a passé au delà de ceux dont le sang est rouge.
Continuons cependant de faire connaître tous les moyens d’attaque et de défense accordés aux poissons. Indépendamment de quelques manœuvres particulières que de petites espèces mettent en usage contre des insectes qu’elles ne peuvent pas attirer jusqu’à elles, presque tous les poissons emploient avec constance et avec une sorte d’habileté les ressources de la ruse; il n’en est presque aucun qui ne tende des embüches à un être plus faible ou moins attentif. Nous verrons particulièrement ceux dont la tête est garnie de petits filaments déliés et nommés barbillons, se cacher souvent dans la vase, sous les saillies des rochers, au milieu des plantes marines, ne laisser dépasser que ces barbillons qu’ils agitent et quiressemblent alors à de petits vers, tâcher de séduire par ces appâts les animaux marins ou fluviatiles qu’ils ne pourraient atteindre en nageant qu’en S’exposant à de trop longues fatigues, les attendre avec patience, et les saisir avec promptitude au moment de leur approche ‘. D’autres, ou avec
4 Les acipensères qui ont plusieurs barbilions, peuvent se tenir d'autant plus aisément cachés en partie sous des algues ou de la vase, que je viens de voir dans l'esturgeon, et que l'on trouvera vraisemblablement dans tous les autres acipensères, deux évents analogues à celui des pétromyzons ainsi qu'à ceux des raies et des squales. Chacun de ces deux évents consiste dans un petit canal un peu demi-cirçulaire, placé
leur bouche !, ou avec leur queue *, ou avec jeurs nageoires inférieures rapprochées en disque ?, ou avec un organe particulier situé au-dessus de leur tête ?, s’attachentaux rochers, aux bois flottants, aux vaisseaux, aux poissons plus gros qu'eux, et, indépendamment de plusieurs causes qui les maintiennent dans cette position, y sont retenus par le désir d’un approvisionnement plus facile, ou d’une garantie plus sûre. D’autres encore, tels que les anguilles,se ménagent dans des cavités qu’ils creusent, dans des terriers qu’ils forment avec précaution, et dont les issues sont pratiquées avec une sorte de soin, bien moins un abri contre le froid des hivers, qu’un rempart contre des ennemis plus forts ou mieux armés. Ils les évitent aussi quelquefois ces ennemis dangereux, en employant la faculté de ramper que leur donne jeur corps très-allongé-et serpentiforme, en s’élançant”hors de l’eau, et en allant chercher, pendant quelques instants, loin de ce fluide, non-seulement une nourriture qui leur plait, et qu’ils y trouvent en plus grande abondance que dans la mer ou dans les fleuves, mais encore un asile plus sûr que toutes les retraites aquatiques. Ceux-ci, enfin, qui ont reçu des nageoires pectorales très-étendues, très-mobiles, et composées de rayons faciles à rapprocher ou à écarter, s’élancent dans l’atmosphère pour échapper à une poursuite funeste, frappent l'air par une grande surface, avec beaucoup de rapidité, et, par un déploiement d’instrument ou une vitesse d’action moindres dans un sens que dans un autre, se soutiennent pendant quelques moments au-dessus des eaux, et ne retombent dans leur fluide natal qu'après avoir parcouru une courbe assez longue. Il est des plages où ils fuient ainsi en troupe et où ils brillent d’une lumière phosphorique assez sensible, lorsque c’est au milieu de l’obseurité des nuits qu'ils
au-devant de l'opercule des branchies, et situé de telle sort: que sonorifice externe est très-près du bord supérieur de l'opercule, et que son ouverture interne est dans la partie antéricure et supérieure de la cavité branchiale, aupres de l'angle formé par le cartilage sur lequel l'opercule est attaché. Ces évents de l’esturgeon ont été observés, par M. Cuvier et par moi, sur un individu d'environ deux mètres de longueur, dans lequel on a pu aussi distinguer aisément de petites côtes cartilagineuses. Par ce double caractère, l'esturgeon lie de plus près les raies et les sqnales avec les osseux, ainsi que nous te ferons remarquer dans le discours sur les parties solides de l'intérieur des poissons.
4 Les pétromyzons.
3 Quelques murèues et les murénophis.
# Les cycloptères, etc. — 4 Les échénéis.
SUR LA NATURE
s'efforcent de se dérober à la mort. Ils représentent alors, par leur grand nombre, une sorte de nuage enflammé, ou, pour mieux dire, de pluie de feu ; et l’on dirait que ceux qui, lors de l’origine des mythologies, ont inventé le pouvoir magique des anciennes enchanteresses, et ont placé le palais et l’empire de ces redoutables magiciennes dans le sein ou auprès des ondes, connaissaient et ces légions lumineuses de poissons volants, et cet éclat phosphorique de presque tous les poissons, et cette espèce de foudre que lancent les poissons électriques.
Ce n’est donc pas seulement dans le fond des eaux, mais sur la terre et au milieu de l’air, que quelques poissons peuvent trouver quelques moments de sûreté. Mais que cette garantie est passagère! qu’en tout les moyens de défense sont inférieurs à ceux d'attaque! Quelle
dévastation s’opère à chaque instant dans les
mers et dans les fleuves ! combien d’embryons anéantis , d'individus dévorés ! et combien d’espèces disparaitraient, si presque toutes n’avaient recu la plus grande fécondité, si une seule femelle, pouvant donner la vie à plusieurs millions d'individus, ne suffisait pas pour réparer d'immenses destructions! Cette fécondité si remarquable commence dans les femelles lorsqu'elles sont encore très-jeunes ; elle s’accroit avec leurs années, elle dure pendant la plus grande partie d’une vie qui peut être très-étendue ; et si l’on ne compare pas ensemble des poissons qui viennent au jour d’une manière différente, c’est-à-dire ceux qui éclosent dans le ventre de la femelle, et ceux qui sortent d’un œuf pondu, on verra que’la nature a établi, relativement à ces animaux, une loi bien différente de celle à laquelle elle a soumis les quadrupèdes, et que les plus grandes espèces sont celles dans lesquelles on compte le plus grand nombre d'œufs. La nature a donc placé de grandes sources de reproductions où elle a allumé la guerre la plus constante et la plus cruelle; mais l’équilibre nécessaire entre le pouvoir qui conserve, et la force consommatrice qui n'en est que la réaction, ne pourrait pas subsister, si la nature, qui le maintient, négligeait, pour ainsi dire, la plus courte durée ou la plus petite quantité. Ce n’est que par cet emploi de tous les instants et de tous les efforts qu’elle met de l’égalité entre les plus petites et les plus grandes puissances : et n'est-ce pas là le secret de cette supériorité
DES POISSONS
d’action à laquelle l’art de l’homme ne peut atteindre que lorsqu'il a le temps à son commandement ?
Cependant ce n’est pas uniquement par des courses très-limitées que les poissons parviennent à se procurer leur proie, ou à se dérober à leurs ennemis. Ils franchissent souvent de très-grands intervalles ; ils entreprennent de grands voyages, et, conduits par la crainte, ou excités par des appétits vagues, entrainés de proche en proche par le besoin d’une nourriture plus abondante ou plus substantielle, chassés par les tempêtes, transportés par les courants , attirés par une température plus convenable, ils traversent des mers immenses ; ils vont d’un continent à un autre, et parcourent dans tous les sens la vaste étendue d’eau au milieu de laquelle la nature les a placés. Ces grandes migrations, ces fréquents changements, ne présentent pas plus de régularité que les causes fortuites qui les produisent ; ils ne sont soumis à aucun ordre : ils n'appartiennent point à l'espèce ; ce ne sont que des actes individuels. Il n’en est pas de même de ce concours périodique vers les rivages des mers, qui précède le temps de la ponte et de la fécondation des œufs. Il n’en est pas de même non plus de ces ascensions régulières exécutées chaque année avec tant de précision, qui peuplent, pendant plus d’une saison, les fleuves , les rivières, les lacs et les ruisseaux les plus élevés sur le globe, de tant de poissons attachés à l'onde amère pendant d’autres saisons , et qui dépendent nonseulement des causes que nousavons énumérées plus haut, mais encore de ce besoin si impé-
rieux pour tous les animaux, d'exercer leurs
facultés dans toute leur plénitude, de ce mobile si puissant de tant d'actions des êtres sensibles, qui imprime à un si grand nombre de poissons le désir de nager dans une eau plus légère, de lutter contre des courants, de surmonter de fortes résistances, de rencontrer des obstacles difficiles à écarter, de se jouer, pour ainsi dire, avec les torrents et les cataractes, de trouver un aliment moins ordinaire dans la substance d'une eau moins salée, et peut-être de jouir d'autres sensations nouvelles. Il n’en est pas encore de même de ces rétrogradations, de ces voyages en sens inverse , de ces descentes qui, de l’origine des ruisseaux, des lacs, des rivières et des fleuves, se propagent vers les côtes maritimes , et rendent à l'Océan tous
AT
les individus que l’eau douce et courante avait attirés. Ces longues allées et venues, cette affluence vers les rivages, cette retraite vers la haute mer, sont les gestes de l’espèce entière, Tous les individus réunis par la même conformation, soumis aux mêmes causes , présentent les mêmes phénomènes, Il faut néanmoins se bien garder de comprendre parmi ces voyages périodiques , constatés dans tous les temps et dans tous les lieux, de prétendues migrations régulières, indépendantes de celles que nous venons d'indiquer, et que l’on a supposées dans quelques espèces de poissons, particulièrement dans les maquereaux et dans les harengs. On a fait arriver ces animaux en colonnes pressées, en légions rangées, pour ainsi dire, en ordre de bataille, en troupes conduites par des chefs. On les a fait partir des mers glaciales de notre hémisphère à des temps déterminés, s’avancer avec un concert toujours soutenu , s’approcher successivement de plusieurs côtes de l’Europe, conserver leur disposition, passer par des détroits , se diviser en plusieurs bandes , changer de direction , se porter vers l’ouest, tourner encore et revenir vers le nord, toujours avec le même arrangement, et, pour ainsi dire , avec la même fidélité. On a ajouté à cette narration; on a embelli les détails ; on en a tiré des conséquences multipliées : et cependant on pourra voir dans les ouvrages de Bloch, dans ceux d’un très-bon observateur de Rouen, M. Noël, et dans les articles de cette histoire relatifs à ces poissons , combien de faits très-constants prouvent que lorsqu'on a réduit à leur juste valeur les récits merveilleux dont nous venons de donner une idée , on ne trouve dans les maquereaux et dans les harengs que des animaux qui vivent, pendant la plus grande partie de l'année, dans les profondeurs de la haute mer, et qui, dans d’autres saisons , se rapprochent , comme presque tous les autres poissons pélagiens, des rivages les plus voisins et les plus analogues à leurs besoins et à leurs désirs.
Au reste, tous ces voyages périodiques ou fortuits , tous ces déplacements réguliers, toutes ces courses irrégulières, peuvent être exécutés par les poissons avec une vitesse très-grande et très-longtemps prolongée. On a vu de ces animaux s'attacher, pour ainsi dire, à des vaisseaux destinés à traverser de vastes mers, les accompagner, par exemple, d'Amérique en Europe, les suivre avec constance malgré la vio-
lence du vent qui poussait les bâtiments, ne pas les perdre de vue, souvent les précéder en se jouant, revenir vers les embarcations, aller en sens contraire, se retourner, les atteindre, les dépasser de nouveau, et regagnant, après de courts repos, le temps qu’ils avaient, pour ainsi dire, perdu dans cette sorte de halte, arriver avec les navigateurs sur les côtes européennes. En réunissant ces faits à ceux qui ont été observés dans des fleuves d’un cours trèslong et très-rapide, nous nous sommes assurés, ainsi que nous l’exposerons dans l'histoire des saumons, que les poissons peuvent présenter une vitesse telle que, dans une eau tranquille, ils parcourent deux cent quatre-vingt-huit hectomètres par heure, huit mètres par seconde, c’est-à-dire un espace douze fois plus grand que celui sur lequel les eaux de la Seine s'étendent dans le même temps, et presque égal à celui qu’un renne fait franchir à un traîneau également dans une seconde.
Pouvant se mouvoir avec cette grande rapidité, comment les poissons ne vogueraient-ils pas à de grandes distances, lorsque en quelque sorte aucun obstacle ne se présente à eux? En effet, ils ne sont point arrêtés dans leurs migrations, comme les quadrupèdes , par des forêts impénétrables, de hautes montagnes, des déserts brülants ; ni comme les oiseaux, par le froid de l’atmosphère au-dessus des cimes congelées des monts les plus élevés : ils trouvent dans presque toutes les portions des mers, et une nourriture abondante, et une température à peu près égale. Et quelle est la barrière qui pourrait s'opposer à leur course au milieu d’un fluide qui leur résiste à peine, et se divise si facilement à leur approche ?
D'ailleurs, non-seulement ils n’éprouvent pas , dans le sein des ondes, de frottement pénible; mais toutes leurs parties étant de trèspeu moins légères que l’eau, et surtout que l'eau salée, les portions supérieures de leur corps, soutenues par le liquide dans lequel elles sont plongées, n’exercent pas une très-grande pression sur les inférieures, et l’animal n’est pas contraint d'employer une grande force pour contre-balancer les effets d’une pesanteur peu considérable.
Les poissons ont cependant besoin de se livrer de temps en temps au repos et même au sommeil. Lorsque, dans le moment où ils commencent à s'endormir, leur vessie natatoire est
SUR LA NATURE
très-gonflée et remplie d’un gaz très-léger, ils peuvent être soutenus à différentes hauteurs par leur seule légèreté , glisser sans effort entre deux couches de fluide , et ne pas cesser d’être plongés dans un sommeil paisible, que ne trouble pas un mouvement très-doux et indépendant de leur volonté. Leurs muscles sont néanmoins si irritables, qu’ils ne dorment profondément que lorsqu'ils reposent sur un fond stable, que la nuit règne, ou qu’éloignés de la surface des eaux, et cachés dans une retraite obscure, ils ne reçoivent presque aucun rayon de lumière dans des yeux qu'aucune paupière ne garantit, qu'aucune membrane clignotante ne voile, et qui par conséquent sont toujours ouverts.
Maintenant, si nous portons notre vue en arrière , et si nous comparons les résultats de toutes les observations que nous venons de réunir, et dont on trouvera les détails et les preuves dans la suite de cette histoire, nous admettrons dans les poissons un instinct qui, en s’affaiblissant dans les osseux dont le corps est très-aplati, s’anime au contraire dans ceux qui ont un corps serpentiforme , s’accroit encore dans presque tous les cartilagineux, et peut-être paraitra, dans presque toutes les espèces , bien plus vif et bien plus étendu qu’on ne l’aurait pensé. On en sera plus convaincu lorsqu'on aura reconnu qu'avec très-peu de soins on peut les apprivoiser, les rendre familiers. Ce fait, bien connu des anciens, a été trèssouvent vérifié dans les temps modernes. Il y a, par exemple, bien plus d’un siècle que l’on sait que des poissons nourris dans des bassins d’un jardin de Paris , désigné par la dénomination de Jardin des Tuileries, accouraient lorsqu’on les appelait, et particulièrement lorsqu’on prononçait le nom qu’on leur avait donné. Ceux à qui l’éducation des poissons n’est pas étrangère, n’ignorent pas que, dans les étangs d’une grande partie de l'Allemagne, on accoutume les truites, les carpes et les tanches à se rassembler au son d’une cloche, et à venir prendre la nourriture qu’on leur destine ‘. On a même observé assez souvent ces habitudes, pour savoir que les espèces qui ne se contentent pas de débris d'animaux ou de végétaux trouvés dans la fange, ni même de petits vers, ou
4 Nierembergius, Histor. natur. lib. 3. — Geor. Segerus, Éph. des Curieux de la Nature, années 4673 et 1674, ob, 445, — Bloch, Hist. des poissons.
d'insectes aquatiques, s’apprivoisent plus promptement, et s’attachent, pour ainsi dire, davantage à la main qui les nourrit, parce que dans les bassins où on les renferme, elles ont plus besoin d'assistance pour ne pas manquer de l’aliment qui leur est nécessaire.
A la vérité, leur organisation ne leur permet de faire entendre aucune voix; ils ne peuvent proférer aucun cri, ils n’ont reçu aucun véritable instrument sonore; et s’il est quelques-uns de ces animaux dans lesquels la crainte ou la surprise produisent une sorte de bruit, ce n’est qu’un bruissement assez sourd, un sifflement imparfait, occasionné par les gaz qui sortent avec vitesse deleur corps subitement comprimé, et qui froissent avec plus ou moins de force les bords des ouvertures par lesquelles ils s'échappent. On ne peut pas croire non plus que, ne formant ensemble aucune véritable société, ne s’entr’aidant point dans leurs besoins ordinaires, ne chassant presque jamais avec concert, ne se recherchant en quelque sorte que pour se nuire, vivant dans un état perpétuel de guerre, ne s’occupant que d’attaquer ou de se défendre, et ne devant avertir ni leur proie de leur approche , ni leur ennemi de leur fuite, ils aient ce langage imparfait, cette sorte de pantomime qu’on remarque dans un grand nombre d’animaux, et qui naît du besoin de se communiquer des sensations très-variées. Le sens de l’ouie et celui de la vue sont donc à peine pour eux ceux de la discipline. De plus , nous avons vu que leur cerveau était petit, que leurs nerfs étaient gros ; et l'intelligence paraît être en raison de la grandeur du cerveau, relativement au diamètre des nerfs. Le sens du goût est aussi très-émoussé dans ces animaux ; mais C’est celui de la brutalité. Le sens du toucher, qui n’est pas très-obtus dans les poissons, est au contraire celui des sensations précises. La vue est celui de l’activité , et leurs yeux ont été orga-
nisés d’une manière très-analogue au fluide
qu'ils habitent. Et enfin, leur odorat est exquis; l’odorat, ce sens qui sans doute est celui des appétits violents, ainsi que nous le prouvent les squales , ces féroces tyrans des mers, mais qui, considéré, par exemple, dans l’homme, a - été regardé avec tant de raison par un philosophe célèbre, par Jean-Jacques Rousseau, comme le sens de l’imagination, et qui, n'étant pas moins celui des sensations douces et délicates, celui des tendres souvenirs, est encore celui t
que le poëte de l’amour a recommandé de chercher à séduire dans l’objet d'une vive affection.
Mais pour jouir de cet instinct dans toute son étendue, il faut que rien n’affaiblisse les facultés dont il est le résultat. Elles s’émoussent cependant, ces facultés, lorsque la température des eaux qu’ils habitent devient trop froide, et que le peu de chaleur que leur respiration et leurs organes intérieurs font naître, n’est point suffisamment aidé par une chaleur étrangère.
Les poissons qui vivent dans la mer ne sont point exposés à ce froid engourdissement , à moins qu’ils ne s’approchent trop de certaines côtes dans la saison où les glaces les ont envahies. Ils trouvent presque à toutes les latitudes, et en s’élevant ou s’abaissant plus ou moins dans l'Océan, un degré de chaleur qui ne descend guère au-dessous de celui qui est indiqué par douze sur le thermomètre dit de Réaumur '. Mais dans les fleuves, dans les rivières, dans les lacs, dont les eaux de plusieurs, surtout en Suisse, font constamment descendre le thermomètre , suivant l’habile observateur Saussure, au moins jusqu’à quatre ou cinq degrés au-dessus de zéro, les poissons sont soumis à presque toute l'influence des hivers, particulièrement auprès des pôles. Ils ne peuvent que difficilement se soustraire à cette torpeur, à ce sommeil profond dont nous avons tâché d'exposer les causes, la nature et les effets, en traitant des quadrupèdes ovipares et des serpents. C’est en vain qu’à mesure que le froid pénètre dans leurs retraites, ils cherchent les endroits les plus abrités, les plus éloignés d’une surface qui commence à se geler, qu’ils creusent quelquefois des trous dans la terre, dans le sable, dans la vase, qu'ils s’y réunissent plusieurs, qu’ils s’y amoncèlent, qu’ils s’y pressent; ils y succombent aux effets d’une trop grande diminution de chaleur; et s’ils ne sont pas plongés dans un engourdissement complet, ils montrent au moins un de ces degrés d’affaiblissement de forces que l’on peut compter depuis la diminution des mouvements extérieurs jusqu’à une très-grande torpeur. Pendant ce long sommeil d'hiver, ils perdent d'autant moins de leur substance, que leur engourdissement
4 Voyez le quatrième volume des Voyages du respectable et célèbre Saussure, et l'ouvrage de R. Kirwan, de la société de Londres, sur l'estimation de la température de différents degrés de latitude. Cet ouvrage à été tradnit en français par
M. Adet.
est plus profond; et plusieurs fois on s’est assuré qu’ils n'avaient dissipé qu'environ le dixième de leur poids.
* Cet effet remarquable du froid, cette sorte de maladie périodique, n’est pas la seule à laquelle la nature ait condamné les poissons.
Plusieurs espèces de ces animaux peuvent, sans doute, vivre dans des eaux thermales échauffées à un degré assez élevé, quoique cependant je pense qu’il faut modérer beaucoup les résultats des observations que l'on a faites à ce sujet ; mais en général les poissons périssent, ou éprouvent un état de malaise très-considérable, lorsqu'ils sont exposés à une chaleur très-vive et surtout très-soudaine. [ls sont tourmentés par des insectes et des vers de plusieurs espèces qui se logent dans leurs intestins, où qui s'attachent à leurs branchies. Une mauvaise nourriture les incommode. Une eau trop froide, provenue d’une fonte de neige trop rapide, une eau trop souvent renouvelée et trop imprégnée de miasmes nuisibles, ou trop chargée de molécules putrides, ne fournissant à leur sang que des principes insuffisants ou funestes, et aux autres parties de leur corps, qu’un aliment trop peu analogue à leur nature, leur donne différents maux très-souvent mortels, qui se manifestent par des pustules ou des excroissances. Des ulcères peuvent aussi être produits dans leur foie et dans plusieurs autres de leurs organes intérieurs ; et enfin une longue vieillesse les rend sujets à des altérations et à des dérangements nombreux et quelquefois délétères.
Malgré ces diverses maladies qui les mena-
cent, et dont nous traiterons de nouveau en. |
nous occupant de l’éducation des poissons domestiques ; malgré les accidents graves et fréquents auxquels les exposent la place qu’oceupe leur moelle épinière, et la nature du canal qu’elle parcourt, ces animaux vivent pendant un très-grand nombre d'années, lorsqu'ils ne succombent pas sous la dent d’un ennemi, ou ne tombent pas dans les filets de l’homme. Des observations exactes prouvent, en effet, que leur vie peut s'étendre au delà de deux siècles; plusieurs renseignements portent même à croire qu’on a vu des poissons âgés de près de trois cents ans. Et comment les poissons ne seraient-ils pas à l’abri de plusieurs causes de mort naturelles ou accidentelles? Comment leur vie ne serait-elle pas plus longue que celle de tous les autres animaux? Ne pouvant pas
NATURE connaitre l’alternative de l'humidité et de la sécheresse , délivrés le plus souvent des passages subits de la chaleur vive à un froid rigoureux, perpétuellement entourés d’un fluide ramollissant , pénétrés d’une huile abondante, composés de portions légères et peu compactes, réduits à un sang peu échauffé, faiblement animés par quelques-uns de leurs sens, soutenus par l’eau au milieu de presque tous leurs mouvements, changeant de place sans beaucoup d’efforts, peu agités dans leur intérieur, peu froissés à l'extérieur, en tout peu fatigués, peu usés, peu altérés, ne doivent-ils pas conserver trèslongtemps une grande souplesse dans leurs parties, et n’éprouver que très-tard cette rigidité des fibres, cet endureissement des solides, cette obstruction des canaux, que suit toujours la cessation de Ja vie ? D’ailleurs, plusieurs de leurs organes, plus indépendants les uns des autres que ceux des animaux à sang chaud, moins intimement liés avec des centres communs, plus ressemblants par là à ceux des végétaux , peuvent être plus profondément altérés , plus gravement blessés, et plus complétement détruits, sans que ces accidents leur donnent la mort. Plusieurs de leurs parties peuvent même être reproduites lorsqu’elles ont été emportées, et c’est un nouveau trait de ressemblance qu’ils ont avec les quadrupèdes ovipares et avec les serpents. Notre confrère Broussonnet a montré que, dans quelques sens qu’on coupe une nageoire, les membranes se réunissent facilement, et les rayons, ceux même qui sont articulés et composés de plusieurs pièces , se renouvellent et reparaissent ce qu’ils étaient, pour peu que la blessure ait laissé une petite portion de leur origine. Au reste, nous devons faire remarquer que le temps de la reproduction est, pour les différentes sortes de nageoires, très-inégal , et proportionné , comme celui de leur premier développement , à l’influence que nous leur avons assignée sur la natation des poissons : et comment, en effet, les nageoires les plus nécessaires aux mouvements de ces animaux, et par conséquent les plus exercées, les plus agitées, ne seraient-elles pas les premières formées et les premières reproduites ? Nous verrons dans cette histoire que lorsqu'on a ouvert le ventre à un poisson pour lui enlever la laite ou l'ovaire, et l’engraisser par cette sorte de castration, les parties séparées par cette opération se reprennent avec une
DES POISSONS
grande facilité, quoique la blessure ait été souvent profonde et étendue; et enfin nous devons dire ici que c’est principalement dans les poissons que l’on. doit s’attendre à voir des nerfs coupés se rattacher et se reproduire dans une de leurs parties , ainsi que Cruikshank, de la société de Londres, les a vus se relier et se régénérer dans des animaux plus parfaits, sur lesquels il a fait de très-belles expériences !,
Tout se réunit donc pour faire admettre dans
es poissons, ainsi que dans les quadrupèdes ovipares et dans les serpents, une très-grande vitalité; et voilà pourquoi il n’est aucun de leurs muscles qui, de même que ceux de ces deux dernières classes d'animaux, ne soit encore irritable, quoique séparé de leur corps, et longtemps après qu’ils ont perdu la vie.
Que l’on rapproche maintenant dans sa pensée les différents objets que nous venons de parcourir, et leur ensemble formera un tableau général de l’état actuel de la classe des poissons. Mais cet état a-t-il toujours été le même ? C’est ce que nous examinerons dans un discours particulier, que nous consacrerons à de nouvelles recherches. Ne tendant point alors, pour ainsi dire, à pénétrer dans les abîimes des mers, nous nous enfoncerons dans les profondeurs de la terre; nous irons fouiller dans les différentes couches du globe, et recueillir, au milieu des débris qui attestent les catastrophes qui l’ont bouleversé, les restes des poissons qui vivaient aux époques de ces grandes destructions. Nous examinerons , et les empreintes, et les portions conservées dans presque toute leur essence, ou converties en pierres, des diverses espèces de ces animaux ; nous les comparerons avec ce que nous connaissons des poissons qui dans ce moment peuplent les eaux douces et les eaux salées. L'observation nous indiquera les espèces qui ont disparu de dessus le globe, celles qui ont été reléguées d’une plage dans une autre, celles qui ont été légèrement ou profondément modifiées, et celles qui ont résisté sans altération aux siècles et aux combats des éléments. Nous interrogerons, sur l’ancienneté des changements éprouvés par la classe des poissons, le temps qui, sur les monts qu’il renverse, écrit l’histoire des âges de la nature. Nous porterons surtout un œil attentif sur ces endroits déjà célèbres pour les naturalistes , et où se
4 Transact. philosoph., 1795.
trouvent réunies un très-grand nombre de ces empreintes ou de ces pétrifications de poissons. Nous étudierons surtout la curieuse ecllection de ces animaux que renferme dans ses flancs ce Bolca, ce mont véronais, connu depuis plusieurs années par les travaux de plusieurs habiles ichthyologistes, fameux maintenant par les victoires des armées françaises, tant de fois triomphantes autour de sa cime. Faisant enfin remarquer les changements de température que paraïitront indiquer pour telle ou telle contrée les dégénérations ou l’éloignement des espèces, nous tâcherons, après avoir éclairé l’histoire des poissons par celle de la terre, d'éclairer l’histoire de la terre par celle des poissons.
Indépendamment de ces altérations très-remarquables que peuvent présenter les espèces de poissons, les forces de la nature dérangées dans leur direction, ou passagèrement changées dans leurs proportions, font éprouver à ces animaux des modifications plus ou moins grandes, mais qui, ne portant que sur quelques individus, ne sont que de véritables monstruosités. On voit souvent, et surtout parmi les poissons domestiques , dont les formes ont dù devenir moins constantes, des individus sortir de leurs œufs et quelquefois se développer, les uns difformes par une trop grande extension ou un trop grand rétrécissement de certaines parties, les autres sans ouverture de la bouche, ou sans quelqu'un des organes extérieurs propres à leur espèce ; ceux-ci avec des nageoires de plus, ceux-là avec deux têtes; ceux-là encore avec deux têtes, deux corps, deux queues, et composés de deux animaux bien formés, bien distincts , mais réunis sous divers angles par le côté ou par le ventre. La connaissance de ces accidents est très-utile; elle découvre le jeu des ressorts; elle montre jusqu’à quel degré l’exercice des fonctions animales est augmenté, diminué ou anéanti par la présence ou l’absence de différents organes.
Cependant la force productive, non-seulement réunit, dans ses aberrations, des formes que l’on ne trouve pas communément ensemble, mais encore peut souvent , dans sa marche régulière, et surtout lorsqu'elle est aidée par l’art, rapprocher deux espèces différentes, les combiner, et de leur mélange faire naître des individus différents de l’un et de l’autre. Quelquefois ces individus sont féconds et deviennent la souche d’une espèce métive, mais constante, et dis-
uncte des deux auxquelles on doit rapporter son origine. D’autres fois ils peuvent se reproduire, mais sans transmettre leurs traits caractéristiques ; et les petits auxquels ils donnent le jour, rentrent dans l’une ou dans l’autre des deux espèces mères. D’autres fois enfin ils sont entièrement stériles , et avec eux s'éteint tout produit de l’union de ces deux espèces. Ces différences proviennent de l’éloignement plus ou moins grand qui sépare les formes et les habitudes des deux espèces primitives. Nous rechercherons dans cette histoire les degrés de cet éloignement, auxquels sont attachés les divers phénomènes que nous venons de rapporter, et nous tâcherons d'indiquer les caractères d’après lesquels on pourra ne pas confondre les espèces anciennes avec celles qui ont été formées plus récemment.
Mais comme le devoir de ceux qui cultivent les différentes branches des sciences naturelles est d’en faire servir les fruits à augmenter les jouissances de l’homme, à calmer ses douleurs et à diminuer ses maux, nous ne terminerons pas cet ouvrage sans faire voir, dans un discours et dans des articles particuliers, tout ce que le commerce et l’industrie doivent et peuvent devoir encore aux productions que fournit la nomabreuse classe des poissons. Nous prouverons qu'il n’est presque aucune partie de ces animaux qui ne soit utile aux arts, et quelque-
fois même à celui de guérir. Nous montrerons:
leurs écailles revétant le stuc des palais d’un éclat argentin , et donnant des perles fausses, mais brillantes, à la beauté; leur peau, leurs membranes, et surtout leur vessie natatoire, se métamorphosant dans cette colle que tant d’ouvrages réclament, que tait d'opérations exigent, que la médecine n’a pas dédaigné d'employer; leurs arêtes et leurs vertèbres nourrissant plusieurs animaux sur des rivages très-étendus ; leur huile éclairant tant de cabanes et assouplissant tant de matières ; leurs œufs, leur laite et leur chair, nécessaires au luxe des festins somptueux, et cependant consolant l'infortune sur l’humble table du pauvre. Nous dirons par quels soins leurs différentes espèces deviennent plus fécondes, plus agréables au goût, plus salubres, plus propres aux divers climats ; comment on les introduit dans les contrées où elles étaient encore inconnues ; comment on doit s’en servir pour embellir nos demeures, et répandre un nouveau charme au milieu de nos solitudes.
NOMENCLATURE
Quelle extension, d’ailleurs, ne peut pas recevoir cet art si important de la pêche, sans lequel il n’y a pour une nation, ni navigation sûre, ni commerce prospère, ni force maritime, et par conséquent ni richesse ni pou voir ! Quelle nombreuse population ne serait pas entretenue par l’immense récolte que nous pouvons demander tous les ans aux mers, aux fleuves, aux rivières , aux lacs, aux viviers, aux plus petits ruisseaux ! Les eaux peuvent nourrir bien plus d’hommes que la terre. Et combien d'exemples de toutes ces vérités ne nous présenteront pas, et les hordes qui commencent à sortir de l’état sauvage, et les peuples les plus éclairés de l’antiquité, et les habitants des Indes orientales, et ces Chinois si pressés sur leur vaste territoire, et plusieurs nations européenues, particulièrement les moins éloignées des mers septentrionales !
Nous venons d'achever de construire la base sur laquelle reposera le monument que nous cherchons ä élever. Gravons sur une de ses faces : Le zèle le consacre à la science, à l'instant mémorable où la victoire entasse les lauriers sur la têle auguste de la patrie triomphante. Puissions-nous encore y graver bientôt ces mots: La constance l’a terminé après l’époque immortelle où la grande nation, couronnée, par la paix, des épis de l’abondance , de l’olive des talents et des palmes du génie , à donné le repos au monde , et reçu le bonheur des mains de la vertu !
NOMENCLATURE
ET