‹ Histoire naturelle ... comprenant les cétacés, etcChapitre 372 sur 470 · CR À · texte numérisé non relu

CR À

tés

Le canal intestinal ne montre que deux portions distinctes, dont l’une représente les intestins gréles, et l’autre les gros intestins de l homme et des quadrupèdes. La première portion de ce canal est très-courte , et n’a ordinairement qu’un peu plus de trois decimètres , ou un pied de lony, dans les requins qui ne sont encore parvenus qu’à une longueur de deux mètres, ou d'environ six pieds ; et comme elle est si étroite que sa cavité peut à peine, dans les individus dont nous venons de parler, laisser passer une plume à écrire, ainsi que le rapporte Commerson, l’on doit penser, avec ce savant naturaliste, que le principal travail de la digestion s'opère dans l'estomac, et que les aliments doivent être déjà réduits à une substauce fluide , pour«pouvoir pénétrer par la première partie du canal jusqu’à la seconde.

Cette seconde portion du tube intestinal, beaucoup plus grosse que l’autre, est trèscourte ; mais elle présente une structure trèsremarquable , et dont les effets compensent ceux de sa brièveté. Au lieu de former un tuyau continu et de représenter un simple sac, comme les intestins de presque tous les animaux, elle ne consiste que dans une espèce de toile très-grande , qui s'étend inégalement lorsqu'on la développe, et qui, repliée sur ellemême en spirale, composant ainsi un tube assez allongé, et maintenue dans cette situation uniquement par la membrane interne du péritoine , présente un grand nombre de sinuosités propres à retenir ou à absorber les produits des aliments. Cette conformation, qui équivaut à de longs intestins , a été très-bien observée et très -bien décrite par Commerson.

Le foie se divise en deux lobes très-allongés et inégaux. Le lobe droit a communément une longueur égale au tiers de la longueur totale du requin ; le gauche est plus court à peu près d'un quart, et plus large à sa base.

La vésicule du fiel, pliée et repliée en forme d’s, et placée entre les deux lobes du foie, est pleine d une bile verte et fluide.

La rate , très-allongée , tient par un bout au pylore , et par l'autre bout à la fin de l'intestin gréle ; et sa couleur est très-variée par le pourpre et le blanc des vaisseaux sanguins qui en

parcourent la surface".

! Commerson a observé, dans le mâle a'nsi que dans la femelle du requin; un viscère particulier, situé dans le bas ventre, enveloppé et suspendu dans la membrane intérieure

990 | La grandeur du foie ét d’autres viscères , l’abondance des liquides qu'ils fournissent \ Ja quantité des sucs gastriques qui inondent k estomac , donnent au requin une force digestive active et rapide : elles sont les causes puissantes de cette voracité qui le rend siterrible, et que les aliments les plus copieux semblent ne pouvoir pas apaiser; mais elles ne sont pas les seuls aiguillons de cetté faim dévorante. Commerson a fait à ce sujet une observation curieuse que nous allons rapporter. Ce voyageur a toujours trouvé dans l'estomac et dans les in-

testins des requins un très-grand nombre de |

tænia, qui non-seulement en infestaient les cavités, mais pénétraient et se logeaient dans les tuniques intérieures de: ces visceres. Il a vu plus d'une fois le ford de leur estomac gonflé et énflammé par les efforts d’une multitude de

petits vers, de véritables tænia, renfermés en |

païtie dans les cellules qu'ils s'étaient pratiquées entre lés membranes internes , etuui, s’y retirant tout entiers lorsqu'on les fatiguait, conservaient encore la vie quelque temps après la mort du requin. Nous n’avons pas besoin de

montrer combien cette quantité de piqüres :

ajoute de vivacité aux appétits du requin. Aussi

avale-t-il quelquefois si goulument, et se presse- |

t-il tant de se débarrasser d’aliments encore mal digérés , pour les remplacer par une nouvelle proie que ses intestins , forcés de suivre en partie des excréments imparfaits et chassés trop tôt, sortent par l'anus, et paraissent hors du corps de l’animal, d’une longueur assez considérable!.

Dans le mâle, les vaisseaux spermatiques, ou da lail«, sont divisés en deux portions, et ont une longueur égale au tiers de celle de l’animal considéré dans son entier. Le requin mâle a d’ailleurs entre chaque nageoire del’anus et cette dernière ouverture, un appendice douze fois plus long que large, égalant dans sa plus grande dimension le douzième. de la longueur totale du squale, organisé à l'intérieur comme les appendices des mâles des raies batis, contenant cependant ordinairement un nombre moins grand de parties dures et solides, mais se recourbant également par le bout , et servant de

dn péritoine, semblable à la rate par sa couleur et par sa sub« stauce, mais très-pelit. en forme de cylindre très étroit et + {rés-allongé, et s'ouvrant par un orifice très-resserré, près de l'anus, et dans le gros intestin.

{ Manuscrits de Commerson déjà cités

HISTOIRE NATURELLE même à saisir le corps de la femelle, et à la re-

tenir avec force lors de l’accouplement.

Chacun des deux ovaires de la femelle du

requin est à peu près égal en grandeur à l'une des deux portions des vaisseaux spermatiques du mâle. ;

Le temps où le mâle et la femelle se recherchent et s’unissent, varie suivant les climats ; mais c'est presque toujours lorsque la saison chaude de l’année a commencé à se faire sentir, qu'ils éprouvent le besoin impérieux de se débarrasser, l’une des œufs qu’elle porte, et l’autre de la liqueur destinée à les féconder. Ils s’avancent alors vers les rivages ; ils se rapprochent; et souvent, lorsque le mâle a soutenu contre un rival un combat dangereux et sanglant, ils s'appliquent l’un contre l’autre, de manière à faire toucher leurs anus. Maintenus dans cette position par les appendices crochus du mâle, par leurs efforts mutuels, et par une sorte de croisement de plusieurs nageoires et

des extrémités de leur queue, ils voguent dans | cette situation contrainte, mais qui doit être

pour eux pleine de charmes, jusqu’à ce que la liqueur vivifiante du mâle ait animé les œufs déjà parvenus au degré de développement susceptible de recevoir la vie. Et telle est la puissance de cette flamme si active, qui s'allume même au milieu des eaux , et dont la chaleur pénètre jusqu'au plus profond des abimes de la mer, que ce mâle et cette femelle, qui, dans d'autres saisons, seraient si redoutables l’un pour l’autre, et ne chercheraient qu’à se dévorer mutuellement s'ils étaient pressés par ühe faim violente. radoucis maintenant, et cédant à des affections bien différentes d’un sentiment destructeur, mêlent sans crainte leurs armés meurtrières, rapprochent leurs gueules énôrmes et leurs queues terribles, ét, bien loin de se donner la mort, s’exposéraient à la recevoir plutôt que de se séparer, et ne cesseraient de défendre avec fureur l’objet de leurs vives jouissances.

Cet accouplement, plus ou moins prolongé, est aussi répété plus ou moins fréquemment pendant le temps des chaleurs, soit que le hasard ramene lé même mâle auprès de la même femelle, ou qu’il les unisse avec de nouveaux

| individus. Dans cette espèce sanguinaire, le

mouvement qui entraine le mâle vers Sa femelle n’a en effet aucune constance; il. passe avec le besoin qui l’a produit ; et le requin, rendu

VE

AT

bientôt à ses affreux appétits, moins susceptible encore de tendresse que le tigre le plus féroce, ne connaissant ni femelle, ni famille, ni semblable redevenu le dépopulateur des mers, et véritable image de la tyrannie, ne vit plus

que pour combattre, mettre à mort et anéantir. |

Ces divers accouplements fécondent successivement une assez gr ande quantité d'œufs qui éclosent à différentes époques dans le ventre de la mère ; et de ces développements commencés

après des temps inégaux , il résulte que , même

encore vers la fin de l'été, la femelle donne le jour à des petits. On sait que ces petits sortent du ventre de leur mère , au nombre de deux ou trois à la fois, plus fréquemment que les jeunes raies ; on a même écrit que ceux de ces squales qui venaient ensemble à la lumière, étaient souvent en nombre plus grand que trois ou quatre : mais la longue durée de la saison pendant laquelle s'exécutent ces sorties successives de jeunes requins, a empêché de savoir avec précision quel nombre de petits une femelle pouvait mettre au jour pendant un printemps ou un été. Des observations assez multipliées

-et faites avec exactitude paraissent néanmoins

RIOUver que ce nombre est plus considérable qu’on ne l’a pensé jusqu’à présent ; et l'on n’en sera pas étonné, si l’on se rappelle ce que nous avons dit! de la fécondité des grandes espèces de poissons, supérieure en général à celle des petites, quoiqu’un rapport contraire ait été reconnu dans les quadrupèdes à mamelles, et que plusieurs grands naturalistes aient été tentés de le généraliser. Je ne serais point éloigné de croire , d’après la comparaison de plusieurs relations qui m'ont été envoyées, que ce nom- ‘bre va quelquefois au-delà de trente. J'ai même reçu une lettre de M. Odiot de Saint-Léger, qui m'a assuré” avoir aidé à pêcher un requin de plus de trois mètres, ou d’environ dix pieds de longueur, et dans le corps duquelil avait trouvé une quarantaine d'œufs ou de petits squales; et cette même lettre fait mention de l’assertion d’un autre marin, qui a dit avoir vu prendre dans la rade du fort appelé Fort Dauphin, auprès du àp Français (ile Saint-Domingue), une femelle de requin dans le ventre de laquelle il compta , ainsi que plusieurs autres personnes, quarante-neuf œufs ou $quales déjà sortis de leur enveloppe. 0e

b # Discours sur la nature des poissons, ? Lettre de M. Odiot de Saint-Léger, du 2 juillet 1793.

Il arrive quelquefois que les-femelles se dé

barrassent de leurs œufs avant qu’ils soient as- .

sez développés pour éclore; mais , comme cette expulsion prématurée a lieu moins souvent pour les requins et les autres squales que pour les raies , On a connu la forme des œnfs des premiers plus difficilement que celle des œufs des raies. Ces enveloppes , que l’on a prises pen-

dant longtemps, ainsi que celles des jeunes :

raies, non pas pour de simples coques , mais pour des animaux particuliers, présentent presque entièrement la même substance, la même couleur et lamême forme que les œufs des raies ; mais leurs quatre angles , au lieu de montrer de courtes prolongations , sont terminés par des filaments extrêmement déliés , et si longs, que nous en avons mesuré de cent sept centimètres (près de quarante pouces) de longueur , dans les coins d’une coque qui n’avait que huit centimètres dans sa plus grande dimension!

Lorsque le requin est sorti de son œuf, et qu'ila étendu librement tous ses membres il n’à encore que près de deux décimètres, ou quelques pouces de longueur; et nous ignorons quel nombre d'années doit s’écouler. avant qu'il présente celle de dix mètres, ou de plus de trente pieds. Mais à peine a-t-il atteint quelques degrés de cet immense développement, qu'il se montre avec toute sa voracité. Il n’arrive que lentement et par des différences trèsnombreuses au plus haut point de sa grandeur et de sa puissance : mais il parvient pour ainsi dire tout d’un coup à la plus grande intensité de ses appétits véhéments; il n’a pas encore une masse très-étendue à entretenir, ni des armes bien redoutables pour exercer ses fureurs , et déjà il est avide de proie : la férocité est son essence et devance sa force. d Quelquefois le défaut d'aliments bits substantiels l’oblige de se contenter de sépies, de mollusques ou d'autres vers marins : mais ce sont les plus grands animaux qu’il recherche avec le plus d'ardeur; et, par une suite de la perfection de son odorat, ainsi que de la préférence qu’elle lui donne pour les substances dont l’odeur est la plus exaltée, il est surtout très-empressé de courir partout où l’attirent des corps morts de poissons ou de quadrupèdes, et des cadavres humains. Il s’attache, par

4 Nous avons fait graver un dessin d'œuf de roussette. L'enveloppe de ce squale est LE en tout semblable à celle du requin

exemple, aux vaisseaux négriers , qui, malgré les lumières de la philosophie, la voix du véritable intérêt, et le cri plaintif de l’humanité outragée , partent encore des côtes de la malheureuse Afrique. Digne compagnon de tant de cruels conducteurs de ces funestes embarca:

tions , il les escorte avec constance, il les suit avec acharnement jusque dans les ports des colonies américaines, et, se montrant sans cesse autour des bâtiments , s’agitant à la surface de l’eau, et pour ainsi dire, sa gueule toujours ouverte, il y attend, pour les engloutir, les cadavres des noirs qui succombent sous le poids de l'esclavage ou aux fatigues d’une dure traversée. On a vu un de ces cadavres de noir pendre au bout d'une vergue élevée de plus de six mètres (vingt pieds) au-dessus de l’eau de la mer, et un requin s’élancer à plusieurs reprises vers cette dépouille, y atteindre enfin, et la dépecer sans crainte membre par membre. Queile énergie dans les muscles de la queueet de la partie postérieure du corps ne doit-on pas supposer, pour qu’un animal aussi gros et aussi pesant puisse s’élever comme un trait à une aussi grande hauteur ? ! Quelle preuve de la force que nous avons cru devoir lui attribuer ! Comment être surpris maintenant des autres traits de l’histoire de la voracité des requins? Et tous les navigateurs ne savent-ils pas quel danger court un passager qui tombe dans la mer, auprès des endroits les plus infestés par ces animaux? S'il s'efforce de se sauver à la nage, bientôt il se sent saisi par un de ces squales, qui l’entraine au fond des ondes. Si l’on parvient à jeter jusqu’à lui une corde secourable, et à l’élever au-dessus des flots , le requin s’élance et se retourne avec tant de promptitude, que, malgré la position de l’ouverture de sa bouche au-dessous de son museau, il arrète le malheureux qui se croyait près de lui échapper, le déchire en lambeaux et le dévore aux yeux de ses compagnons effrayés. Oh! quels périls environnent donc la vie de l’homme, et sur la terre, et sur les ondes! et pourquoi faut-il que ses passions aveugles ajoutent à chaque instant à ceux qui le menacent! On a vu quelquefois cependant des marins surpris par le requin au milieu de l’eau, profiter, pour s'échapper, des effets de cette situation de la bouche de ce squale dans la partie

4 Manuscrits de Commerson.

3 Discours sur la nature des poissons,

inférieure de sa tête, et de ia nécessité de se re-

tourner, à laquelle cet animal est condamné

par cette confurmation, lorsqu'il veut saisir les objets qui ne sont pas placés au-dessous de lui. »

C’est par une suite de cette même nécessité

que, lorsque les requins s’attaquent mutuelle-

ment (Car comment des êtres aussi atroces, comment les tigres de la mer pourraient-ils

conserver la paix entre eux?) ils élévent au-

dessus de l'eau et leur tête, et la partie antérieure de leur corps; et c’est alors que faisant briller leurs yeux Sanguinolents et enflammés de colère, ils se portent des coups si terribles, que, suivant plusieurs voyageurs, la surface des ondes en retentit au loin'.

Ün seul requin a suffi, près du banc de

Terre-Neuve, pour déranger toutes les opéra- ; £ P

tions relatives à la pêche de la morue, soit en se nourrissant d’une grande quantité de morues que l’on avait prises , et en éloignant plusieurs des autres, soit en mordant aux appâts et en détruisant les lignes disposées par les pécheurs.

Mais quel est donc le moyen que l’on peut employer pour délivrer les mers d’un squale aussi dangereux ?

Il y a, sur les côtes d’Afrique, des nègres assez hardis pour s’avancer en nageant vers un requin, le harceler, prendre le moment où l’animal se retourne , et lui fendre le ventre avec une arme tranchante. Mais, dans presque toutes les mers, on a recours à un procédé moins périlleux pour pêcher le requin. On préfère un temps calme; et sur quelques rivages, comme, par exemple, sur ceux d’Islande?, on attend les nuits les plus lbngues et les plus obscures. Ou prépare un hamecon garni ordinairement d’une pièce de lard , et attaché à une chaine de : fer longue et forte. Si le requin n’est pas trèsaffamé , il s'approche de l’appât, tourne autour, l’examine, pour ainsi dire, s'en éloigne, revient, commence de l’engloutir, et en détache sa gueule déjà ensanglantée. Si alors on feint de retirer l’appât hors de l’eau, ses appétits se réveillent, son avidité se ranime, il se jette sur lappât, l’avale goulument, et veut se replonger dans les abimes de l'Océan. Mais comme il se sent retenu par la chaine, il la tire avec violence pour l’arracher et l’entrainer : ne

‘ Voyez particulièrement Bosman, dans sa Description de la Guinée.

? Anderson, Hist. nat. du Groenland, de l'Islande, etc.

DES POISSONS

pouvant vaincre la résistance qu’il éprouve, il s’élance, il bondit, il devient furieux ; et, suivant plusieurs relations! , il s'efforce de vomir tout ce qu'il a pris, et de retourner, en quelque sorte, son estomac. Lorsqu'il s'est debattu pendant longtemps et que ses forces commencent à être épuisées, on tire assez la chaine de fer vers la côte ou le vaisseau pêcheur, pour que la téte du squale paraisse hors de l’eau ; on approche des cordes avec des nœuds coulants, dans lesquels on engage son corps, que l’on serre étroitement, surtout vers l'origine de la “queue ; et après l'avoir ainsi entouré de liens, on l’enlève et on le transporte sur le bâtiment ou sur le rivage, où l’on n achève de le mettre à mort qu’en prenant les plus grandes précautions contre sa terrible morsure et ies coups que sa queue peut encore donner. Au reste, ce n’est que difficilement qu’on lui ôte la vie; il résiste sans périr à de larges blessures ; et lorsqu'il a expiré, on voit encore pendant longtemps les différentes parties de son corps-donner tous les signes d’une grande irritabilité. La chair du requin est dure, coriace, de mauvais goût et difficile à digérer. Les negres de Guinée , et particulièrement ceux de la côte d'Or, s'en nourrissent cependant, et ôtent à cet aliment presque toute sa dureté en le gardant très-longtemps. On mange aussi, sur plusieurs côtes de la Méditerranée , les très-petits requins que l’on trouve dans le ventre de leur mére, et près de venir à la lumière; et l’on n’y dédaigne . pas quelquefois le dessous du ventre des grands requins, auquel on fait subir diverses préparations pour lui ôter sa qualité coriace et son goût désagréable. Cette même chair du basventre est plus recherchée dans plusieurs contrées septentrionales , telles que la Norvége et l'Islande, où on la fait sécher avec soin , en la tenant suspendue à l’air pendant plus d’une année. 1h Islandais font d’ailleurs un grand usage de la graisse du requin : comme elle a la propriété de se conserver longtemps et de se durcir en séchant, ils s’en servent à la place du lard de cochon, ou la font bouillir pour en tirer de l'huile. Mais c'est surtout le foie du requin qui leur fournit cette huile qu’ils nomment thran , et dont un seul foie peut donner un grand nombre de litres ou pintes?.

4 Labat. Voyase en Afrique et en Amériqne.

3 Suivant Ponutoppidan, auteur d’une Hist. nat de la Nor-

vége , le foie d'un squale de vingt pieds de longueur fournit communément deux tonnes et demie d'hnile.

On a écrit que la cervelle des requins, séchée et mise en poudre, était aperitive et diurétique. On a vanté les vertus des dents de ces animaux, également réduites en poudre , pour arrêter le cours du ventre, guérir les hémorrhagies , pro-. voquer les urines, détruire la pierre dans la, vessie ; et ce sont ces mêmes dents de requin qui, enchâssées dans des métaux plus ou moins précieux, vnt été portées en amulettes, pour calmer les douleurs de dents et préserver du plus grand des maux, de celui de la peur. Ces amulettes ont entièrement perdu leur crédit, et nous ne voyons aucune cause de différence entre les propriétés de la poudre des dents ou de la cervelle des requins , et celles de la cervelle desséchée ou des dents broyées des autres poissons.

Malgré les divers usages auxquels les arts emploient la peau du requin, ce squale serait donc peu recherché dans les contrées où un climat tempéré, une population nombreuse, et une industrie active, produisent en abondance des aliments sains et agréables, si sa puissance n’était pas très-dangereuse. Lorsqu'on lui tend des piéges , lorsqu'on s’avance pour le combattre, ce n’est pas uniquement une proie utile que l’on cherche à saisir, mais un envemi acharné que l’on veut anéantir. Il a le sort de tout ce qui inspire un grand effroi : on l'attaque dès qu’on peut espérer de le vaincre; on le poursuit, parce qu'on le redoute; il périt, parce qu’il peut donner la mort: et telle est en tout la destinée des êtres dont la force parait en quelque sorte sans égale. De petits vers, de faibles ascarides, tourmentent souvent dans son intérieur le plus énorme requin; ils déchirent ses entrailles sans avoir rien à craindre de sa puissance. D’autres animaux presque autant sans défense relativement à sa force, des poissons mal armés, tels que l’Etheneis Remora, peuvent aussi impunément s’attacher à sa surface extérieure. Presque toujours, à la vérité, sa peau dure et tuberculeuse l’empêche de s’apercevoir de la présence de ces animaux: mais si quelquefois ils s’accrochent à quelque partie plus sensible, le requin fait de vains efforts pour échapper à la douleur; et le poisson qui u’a presque reçu aucun moyen de nuire, est pour lui au milieu des eaux ce que l’aiguillon d’un seul insecte est pour le tigre le plus furieux au milieu des sables ardents de l'Afrique.

Les requins de dix mètres, où d’un peu plus

) de trente pieds de, longueur, étant les plus grands des poissons qui habitent la mer Méditerranée, et Surpassant par leurs dimensions la plupart des cétacées que l’on voit dans ses eaux, C’est vraisemblablement le squale dont - nous essayons de présenter les traits, qu'ont eu en vue les inventeurs des mythologies, ou les auteurs des opinions religieuses adoptées par

les Grecs et par les autres peuples placés sur:

les rivages de cette même mer. Il parait que c’est dans le vaste estomac d’un immense requin qu'ils ont annoncé qu’un de leurs héros ou de leurs demi-dieux avait vécu pendant trois jours et trois nuits ; et ce qui doit faire croire d'autant plus aisément qu'ils ont, dans leur ré- . cit, voulu parler de ce squale, et qu’ils n’ont désigné aucun des autres animaux marins qu’ils comprenaient avec ce poisson sous la dénomination générale de Cete, c’est que l’on a écrit qu’un très-long requin pouvait avoir l’œsophage et l’estomac assez étendus pour engloutir de très-grands animaux sans les blesser, et pour les rendre encore en vie à la lumière.

Les requins sont très-répandus dans toutes

les mers. Il n’est donc pas Surprenant que leurs dépouilles pétrifiées, et plus ou moins entières, se trouvent dans un si grand nombre de montagnes et d’autres endroits du globe autrefois

recouverts par les eaux de l'Océan. On a déco vert une de ces dépouilles presque complète

dans l’intérieur du Monte-Bolca, montagne volcanique des environs de Vérone, célèbre par les pétrifications de poissons qu'elle renferme, et qui, devenue depuis le dix-huitième siècle l’objet des recherches de savants Véronais, leur a fourni plusieurs collections précieuses ‘, et particulièrement celle que l’on a due aux soins éclairés de M. Vincent Bozza et du comte Jean- Baptiste Gazola. C’est à cette dernière collection qu'appartient ce requin pétrifié qui a près de sept décimètres (vingt-cinq pouces six lignes) de longueur, et dont on peut voir la figure‘dans l’Ichthyolithologie véronaise ?, bel ouvrage que publie dans ce moment une société de physiciens de Vérone. Maïs il est rare de voir, dans les différentes couches du globe, des restes un peu entiers de requin; on n’en trouve ordinairement que des fragments; et celles des

4 Deux de ces riches collections, formées l'une par l'illnstre marquis Scipion Maffei, et l'autre par M. Jean-Jacques Spada, ont appartenu au célèbre Seguier de Nîmes, et ont été dans le

temps transportées dans cêtte dernière ville. ? Seconde partie, p. 40, pl. 5. fig. 4

portions de cet animal qui sont répandues presque dans toutes les contrées, sont ses dents amenées à un état de pétrification plus ou moins complet. Ces parties sont les substances les

plus dures de toutes celles qui composent le”

corps du requin; il est done naturel qu’elles

soient les plus communes dans les couches de”

la terre. Les premières dont les naturalistes se

soient beaucoup occupés avaient été apportées.

quantité ; et comme ces corps pétrifiés, ou’ espèces de pierres d’une forme extraordinair pour beaucoup de personnes, se sont liés dans le temps et dans beaucoup de têtes, avec Vhistoire de l’arrivée de saint Paul à Malte, ain si qu'avec la tradition de grands serpents qui infestaient cette ile, et que cet apôtre changea en pierres, on a voulu retrouver dans ces dents de requins les langues pétrifiées des serpents métamorphosés par saint Paul. Cette erreur, comme toutes celles qui se sont mêlées avec des idées religieuses, à même été assez générale pour faire donner à ces parties de requin un nom qui rappelât l'opinion que l’on avait sur leur origine; et on les a distinguées par la dénomination de Glossopètres, qui signifie lanques de pierre ou pélrifiées. 11 aurait été plus convenable de les appeler, avec quelques au-

teurs, Odonlopètres, c’est-à-dire dents pétri-. Jiees, ou Ichthyodontes, qui veut dire dents de”

poissons, ou encore mieux , dents de Lamie ou Requin.

Au reste, on remarque, dans quelques cabinets, de ces dents de requin , ou lamiodontes, pétriliées, d’une grandeur très-considérable.

Lamiodonies ,

avaient appartenu à un requin, on leur a attribué les mêmes vertus chimériques qu'aux dents

voit pourquoi plusieurs muséum pifsentent de ces lamiodontes enchâssées avec art dans de l'argent ou du cuivre, et montées de manière à pouvoir être suspendues et portées au cou en guise d’amulettes.

Il ya, dans le Muséum d'histoire naturelle, une très-graude dent fossile et pétrifiée qui réunit à un émail assez bien conservé tous les caractères des dents de requin. Elle a été trouvée aux environs de Dax, auprès des Pyrénées,

Borda. J'ai mesuré avec exactitude la partie

de l’ile de Malte, où l’on en voit en és oo

Et comme lorsqu'on a su que ces dépouilles

de cet animal non pétrifiées et non fossiles, on .

et envoyée dans le temps au Muséum par M. de

émaillée qui, dans l’animal vivant, paraissait :

DES POISSONS

hors des alvéoles ; j'ai trouvé que le plus grand - côté du triangle formé par cette partie émaillée avait cent quinze millimètres (quatre pauses trois lignes) de longueur: la note suivante ! indiquera les autres dimensions. J'ai désiré de savoir quelle. grandeur on pouvait supposer dans de requin auquel cette dent a appartenu. J'ai, en conséquence, pris avec exactitude la mesure des dents d’un grand nombre de requins parvenus à différents degrés de développement. J ai comparé les dimensions de ces dents avec celles de ces animaux. J'ai vu qu’elles ne croissaient pas dans une proportion aussi grande que la longueur totale des requins, et que, lorsque ces squales avaient obtenu une taille un peu considérable , leurs dents étaient plus petites qu'on ne l'aurait pensé d’après celles des jeunes requins. On ne pourra déterminer la loi de ces rapports que lorsqu'on aura observé plusieurs requins beaucoup plus près du dernier terme de leur croissance, que ceux que J'ai examinés. Maisil me parait déja prouvé, par le résultat de mes recherches, que nous serons en deçà de la vérité, bien loin d'être au dela, en attribuant au requin dont une des dents a été découverte aupres des Pyrénées, une longueur aussi supérieure à celle du plus grand côté de la partie émailiée de cette dent fossile , que la longueur totale d'un jeune requin que j'ai mesure très-exactement, l’emportait sur le côté analogue de ses plus grandes dents. Ce côté analogue avait dans le jeune requin cinq millimètres de long, et l'animal en avait mille. Le jeune requin était done deux cents fois plus long que le plus grand côté de la partie émaillée de ses dents les plus développées. On doit done penser que le requin dont une portion de la dépouille a été trouvée auprès de Dax, était au moins deux cents fois plus long que le plus grand côté de la partie émaillée de sa dent fossile. Nous venons de voir que ce côté avait cent quinze

milim, P. lig.

Plus grande largeur dela partie émaillée de la dént. « . :

ngueur de la partieémaillée, mesnréesur le côté convexe, et di puis le soñimet de l'angle saillänt jusqu'à celui de l'angle rentrant formé par la base de celte même partie émaillée. .

Longueur de la partie émaillée, mesurée sur le | côté concave, ét depuis le sommet de l'angle saillant jusqu'à celui de l'angle rentrant formé

par la base de cetie même jartie étnaillée. . . 82 3 0 Je n'ai point cherché à connaître les dimensions de la portion non émäaillée, parce que je ne pouvais pas être sûr de son intégrité.

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millimètres de longueur : on peut done assurer que le requin était long au moins de vingt-trois mètres, Ou, ce qui est la méme chose (Soixantedix pieds neuf pouces). Maintenant, Si nous déterminons les dimensions que sa gueule devait présenter. d’après celles que nous à montrées la bouche d'un nombre très-considérable de requins de différentes tailles , nous verrons que le Contour de sa mâchoire supérieure devait être au moins de treize pieds trois pouces (quatre Cent vingt-huit centimètres); et comme les parties molles qui réunissent les deux mâchoires peuvent se prêter à une assez grande extension, on doit dire que la circonférence totale de l’ouverture de la bouche était au moins de vingtsix pieds, et que cette même ouverture avait près de neuf pieds de diamètremoyen.

Quel abime dévorant! Quelle grandeur, quelles armes, quelle puissance présentait done ce squale géant qui exercait ses ravages au milieu de l'Océan, à cette époque reculée au delà des temps historiques, où la mer couvrait encore la France, ou, pour mieux dire, la Gaule méridionale, et baignait de ses eaux les hautes sommités de la chaine des Pyrénées! Et que l’on ne dise pas que cet animal remarquable était de la famille ou du genre des squales, muis qu’il appartenait à une espèce différente de celle des requins de nos jours. Tout œil exercé à reconnaitre les caractères distinctifs des animaux, et surtout ceux des poissons, verra aisément sux la dent fossile des environs de Dax, non-seulement les traits de la famille des squales, mais encore ceux des requins proprement dits. Et si, rejetant des rapports que l’on regarderait comme trop vagues, on voulait rapporter cette dent de Dax à un des squales dont nous allons nous occuper, on l’attribuerait à une espèce beaucoup plus pétite maintenant que celle du requin, et on ne ferait qu’augmenter l’étonnement de ceux qui ne s’accoutument | pas à supposer vinot-trois mètres de longueur dans une espèce dont on ne voit aujourd’hui que des individus de dix mêtres.

Au reste, dans ces parties de l'Océan que ne traversent pas les routes du commerce, et dont les navigateurs sont repoussés par l’âpreté du climat, ou par la violence des tempêtes, ne

| pourrait-on pas trouver d'immenses requins

qui, ayant joui, dans ces parages écartés, d’une tranquillité aussi parfaite, ou, pour mieux dire, d’une impunité aussi grande, que ceux qui in-

festaient, il y a plusieurs milliers d'années, les « nombre des individus de chaque espèce, il est ,

bords des Pyrénées, y auraient vécu assez lonstemps pour y atteindre au véritable degré d'accroissement que la nature a marqué pour leur espèce? Quoi qu’il en Soit, il n’est pas indifférent, pour l’histoire des révolutions du globe, de savoir que les animaux marins dont on trouve la dépouille fossile aux environs de Dax, étaient de véritables requins, et avaient plus de soixante-dix pieds de longueur.

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