‹ Histoire naturelle ... comprenant les cétacés, etcChapitre 420 sur 470 · LA CHIMÈRE ARCTIQUE · texte numérisé non relu

LA CHIMÈRE ARCTIQUE

Chimæra monstrosa, Linn., Gmel., Lacep., Cur.

C’est un objet très-digne d’attention que ce

grand poisson cartilagineux, dont la conforma- |

tion remarquable lui a fait donner le nom de Chimère , et même celui de Chimère monstrueuse par Linnée et par d’autres naturalistes, et dont les habitudes l’ont fait nommer aussi le singe de la mer.

L’agilité et en même temps l’espèce de bizarrerie de ses mouvements, la mobilité de sa queue très-longue et très-déliée, la manière dont il montre fréquemment ses dents, et celle dont il remue inégalement les différentes parties de son museau souples et flexibles, ont, en effet, retracé aux yeux de ceux qui l’ont observé Pallure, les gestes et les contorsions des singes

4 Roi des harengs du Nord, Daubenton, Enc. méth. — Id. Bonnaterre, pl. de l'Enc. méth. — Fauna suecica, 294. — Gunner, Act. nidros. 2, p. 270, tab. 5, 6. — Mull. prodrom. Zool. dan., p.58, n. 520. — Olaff. Island. 1, p. 192. — Bloch, pl. 124. — Mus. ad. fr. 4, p. 55, tab. 25. — Chimcæra argentea, Linnée (nas), Ascan. icon. rerum natural., tab. 15. — Galeus acanthias Clusii exoticus, Willughby, Ichth., p. 57, tab. B, 9, fig. 9. — Rai, p. 25, n. 15. — Gesner, Aquat., p. 877, icon. an., p. 455. — Simia marina, Jonst. pisc., p. 29, tab. 1, fig. 6.— « Centrina prima, centrina vera, simia a marina dicta. » Aldrov. pisc., p. 402, 405, 405. — ÿ7 ulpecula, Stræm. sændm., p. 289.

Nola. C'est à tort qu'on a cru devoir rapporter à la chimère arctique le poisson décrit par Artedi, sous le nom de Squale à queue plus longue que le corps (gen. 68). Il est évident que cet auteur a parlé du squale auquel nous avons conservé le nom de Renard.

HISTOIRE NATURELLE { les plus connus. D'un autre côté, tout le monde

sait que l’imagination poétique des anciens avait donné à l’animal redoutable qu’ils appelaient Chimère, une tête de lion et une queue de serpent. La longue queue du cartilagineux que nous examinons rappelle celle d’un reptile; et la place ainsi que la longueur des premiers rayons de la nageoire du dos représentent, quoique très-imparfaitement, une sorte de crinière, située derrière la tête qui est très-grosse, ainsi que celle du lion, et sur laquelle s’élève dans le mâle, à l’extrémité d’un petit appendice, une petite touffe de filaments déliés. D’ailleurs les différentes parties du corps de cet animal ont des proportions que l’on ne rencontre pas fréquemment dans la classe cependant très-nombreuse des poissons, et qui lui donnent, au premier coup d’œil, l’apparence d’un être monstrueux. Enfin la conformation particulière des parties sexuelles, tant dans le mâle que dans la femelle, et surtout l'appareil extérieur de ces parties, ajoutent à l'espèce de tendance que l’on a, dans les premiers moments où l'on voit la chimère arctique, à ne la considérer que comme un monstre, et doivent la faire observer avec un intérêt encore plus soutenu.

On a assimilé en quelque sorte sa tête à celle du lion. On a voulu, en conséquence, la couronner comme celle de ce dernier et terrible quadrupède. Le lion a été nommé le roi des animaux. On a donné aussi un empire à la chimère; et si on n’a pu supposer sa puissance établie que sur une seule espèce , on l’a fait régner sur une des plus nombreuses , et plusieurs auteurs l'ont appelée le roi des harengs, dont elle Joie et poursuit les immenses co a

On ne connait encore dans le genre de # chimère que deux espèces ; l’arctique dont nous nous occupons, et celle à laquelle nous avons donné le nom d’antarctique. Leurs dénominations indiquent les contrées du globe qu’elles habitent ; et c’est encore un fait digne d’être observé, que ces deux espèces, qui ont de très- , grands rapports dans leurs formes et dans leurs habitudes, soient séparées sur le globe par les plus grands intervalles ; que l’une ne se trouve qu'au milieu des mers qui environnent le pôle septentrional, et qu’on ne rencontre l’autre que dans les eaux situées auprès du pôle antarctique, et particulièrement dans la partie de la mer du Sud qui avoisine ce dernier pôle. On dirait qu’elles se sont partagé les zones glacia-

-DES POISSONS

les. Aucune de ces deux espèces ne s’approche que rarement des contrées tempérées ; elles ne se plaisent, pour ainsi dire, qu'au milieu des montagnes de glace, et des tempêtes qui bouleversent si souvent les plages polaires ; et si l’antarctique s’avance, au milieu des flots de la mer du Sud, beaucoup plus près des tropiques, que la chimère arctique au milieu des ondes agitées de l'Océan boréal, c’est que l’hémisphère austral, plus froid que celui que nous habitons, offre une température moins chaude à une égale distance de la ligne équatoriale ; et que la chimère antarctique peut trouver dans cet hémisphère, quoique à une plus grande proximité de la zone torride, le même degré de froid, la même nature ou la même abondance d’aliments , et les mêmes facilités pour la fécondation de ses œufs, que dans l'hémisphère septentrional.

Mais , avant de parler plus au long de cette espèce antarctique, continuons de faire connaitre la chimère qui habite dans notrehémisphère, qui, de loin, ressemble beaucoup à un squale, et qui parvient au moins à trois pieds de longueur.

Le corps de la chimère arctique est un peu comprimé par les côtés, très-allongé , et va en diminuant très-sensiblement de grosseur depuis les nageoires pectorales jusqu’à l’extrémité de la queue. La peau qui la revêt est souple, lisse, et présente des écailles si petites, qu’elles échappent, pour ainsi dire, au toucher, et cependant si argentées, que tout le corps de la chimère brille d’un éclat assez vif. Quelquefois des taches brunes , répandues sur ce fond, en relèvent la blancheur.

- La tête est grande , et représente une sorte de pyramide, dont le bout du museau forme la pointe, et dont le sommet est presque à la même hauteur que les yeux. Le tégument mou et flexible qui la couvre est plissé dans une très-grande étendue du côté inférieur, et percé dans cette même partie, ainsi que sur les faces latérales, d’un nombre assez considérable de pores arrondis, grands, et destinés à répandre une mucosité plus ou moins gluante.

Les yeux sont très-gros. A une petite distance de ces organes, on voit, de chaque côté du corps, une ligne Lente blanche, et quelquefois bordée de brun, qui s’étend jusques vers le milieu de la queue, y descend sous la partie inférieure de l’animal, et va s’y réunir à la

LS

ligne latérale du côté opposé. Vers la tête , la ligne latérale se divise en plusieurs Dtihes plus ou moins sinueuses, dont une s'élève sur le dos, et va joindre un rameau analogue de la ligne Htétae opposée. Deux autres branches entourent l’œil, et se rencontrent à l’extrémité du museau ; une quatrième va à la commissure de la bouche; et une cinquième , placée audessus de cette dernière , serpente sur la portion inférieure du museau, où elle se confond avec une branche semblable, partie du côté correspondant à celui qu’elle a parcouru. Tous ces rameaux forment des sillons plus ou moins profonds et plus ou moins interrompus par des pores arrondis.

Les nageoires pectorales sont très-grandes , un peu en forme de faux , et attachées à une prolongation charnue. Celle du dos commence par un rayon triangulaire , très-allongé, très-dur, et dentelé par derrière : sa hauteur diminue ensuite tout d’un coup; mais bientôt après elle se relève, et s'étend jusques assez loin au delà de l’anus, en montrant toujours à peu près la même élévation, Là un intervalle très-peu sensible la sépare quelquefois d’une espèce de seconde nageoire dorsale, dont les rayons ont d’abord la même longueur que les derniers de la première, et qui s’abaisse ensuite insensiblement jusques vers l’extrémité de la queue, où elle disparait. D’autres fois cet intervalle n’existe point ; et bien loin de pouvoir compter trois nageoires sur le dos de la chimère arctique, ainsi que plusieurs naturalistes l'ont écrit, on n’y en voit qu’une seule.

Le bout de la queue est terminé par un filament très-long et très-délié. Il y a deux nageoires de l'anus : la première , qui est très-courte et un peu en forme de faux, ne commence qu’au delà de l'endroit où les lignes latérales aboutissent l’une à l’autre ; la seconde est trèsétroite et se prolonge peu. Les nageoires ventrales environnent l’anus, et tiennent, comme les pectorales , à un appendice charnu.

La bouche est petite; l'on voit à chaque mâchoire deux lames osseuses , à bords tranchants, et sillonnées assez profondément pour ressembler à une rangée de dents incisives, et très-distinctes l’une de l’autre; il y a de plus au palais deux dents communément aplaties et triangulaires.

Indépendamment de la petite houppe qui orne le bout du museau du mâle , et dont nous

on

avons parlé, il a , au-devant des nageoires ventrales, deux espèces de petits pieds, ou plutôt d'appendices , garnis d’ongles destinés à retenir la femelle dans l’accouplement. La chimère s'accouple donc comme les raies et les squales ; les œufs sont fécondés dans le ventre de la mère, et l’on doit penser quele plus souventils éclosent dans ce même ventre, comme ceux des squales et des raies : mais ce qui est plus digne de remarque, ce qui lie la classe des poissons avec celle des serpents , et ce qui rend les chimères des êtres plus extraordinaires et plus singuliers, c’est que, seules parmi tous les poissons connus jusqu’à présent , elles paraissent féconder leurs œufs non-seulement pendant un accouplement réel, mais encore pendant une réunion intime , et par une véritable intromission. Plusieurs auteurs ont écrit en effet que les chimères mâles avaient une sorte de verge double; et j'ai vu sur une femelle assez grande, un peu au delà de l'anus, deux parties trèsrapprochées, saillantes, arrondies, assez grandes, membraneuses, plissées, extensibles, et qui présentaient chacune l'origine d’une cavité que j'ai suivie jusque dans l'ovaire correspondant. Ces deux appendices doivent être considérés comme une double vulve destinée à recevoir le double membre génital du mâle; et nous devions d'autant plus les faire connaître, que cette conformation, très-rare dans plusieurs classes d'animaux, est très-éloignée de celle que présentent le plus souvent les parties sexuelles des femelles des poissons.

La chimère arctique, cet animal extraordipaire par sa forme, vit, ainsi que nous l'avons dit au commencement de cet article, au milieu de l'Océan septentrional. Ce n’est que rarement qu’il s'approche des rivages ; le temps de son accouplement est presque le seul pendant lequel il quitte la haute mer : il se tient presque toujours dans les profondeurs de l’Océan, où il se nourrit le plus souvent de crabes, de mollusques, et des animaux à coquille; et s’il vient à la surface de l’eau, ce n’est guère que pendant Ja nuit, ses yeux grands et sensibles ne pouvant supporter qu'avec peine l’éclat de la Jumière du jour, augmenté par la réflexion des glaces boréales. On l’a vu cependant attaquer ces légions innombrables de harengs dont la mer du Nord est couverte à certaines époques de l’année, les poursuivre , et faire sa proie de plusieurs de ces faibles animaux,

Au reste, les Norvégiens et d’autres habitants des côtes septentrionales, vers lesquelles il s’avance quelquefois, se nourrissent de ses œufs et de son foie, qu'ils préparent avec plus ou moins de soin.

Page 1