‹ Histoire naturelle ... comprenant les cétacés, etcChapitre 69 sur 470 · DE LA GRECQUE · texte numérisé non relu

DE LA GRECQUE

s’élancent avec promptitude jusqu’au sommet

des arbres les plus élevés ; et quoique ses doigts ne soient pas séparés , comme ceux des lézards qui courent avec vitesse , ils ne sont cependant pas conformés de manière à lui interdire une marche facile et prompte.

Les tortues grecques ressemblent , à beaucoup d’égards, aux tortues d’eau douce; leur taille varie beaucoup , suivant leur âge et les pays qu’elles habitent ; il paraît que celles qui vivent sur les montagnes sont plus grandes que les tortues de plaine. Celle que nous avons déerite vivante, et que nous avons mesurée en suivant la courbure de la carapace , avait près de quatorze pouces de longueur totale , sur près de dix de largeur. La tête avait un pouce dix lignes de long , sur un pouce deux lignes de largeur et un pouce d'épaisseur. Le dessus en était aplati et triangulaire. Les yeux étaient garnis d’une membrane elignotante ; la paupière inférieure était seule mobile , ainsi que l’a dit Pline , qui a appliqué faussement aux crocodiles et aux quadrupèdes ovipares en général cette conformation que nous avons observée dans la tortue grecque. Les mâchoires étaient très-fortes et crénelées ; et l’intérieur en était garni d’aspérités que l’on a prises faussement pour des dents. La peau recouvrait les trous auditifs ; la queue était très-courte ; elle n'avait que deux pouces de longueur. Les pattes de devant avaient trois pouces six lignes jusqu’à l'extrémité des doigts ; et celles de derrière deux pouces six lignes. Une peau grenue, et des écailles inégales, dures et d’une couleur plus ou moins brune , couvraient la tête , les pattes et la queue. Quelques-unes de ces écailles qui garnissaient l’extrémité des pattes étaient assez grandes , assez détachées de la peau et assez aiguës pour être confondues au premier coup d’œil avec des ongles. Les pieds étaient ramassés , et comme ils étaient réunis et recouverts par une membrane , on ne pouvait les distinguer que par les ongles qui les terminaient '.

Les ongles des tortues grecques sont communément plus émoussés que ceux des tortues

* 11 est bon d'observer que, d'après cette conformation, M. Linnée n'aurait pas dû employer l'expression pedes suhe digitati, dont il s'est servi pour désigner les pieds de la grecque; cette remarque a déjà été faite par M. François Cette, dans son Histoire nat. des Amphibies et des Poissons de la Sardaigne, imprimée à Sassari, en 1777, page 8.

oo ,

d’eau douce , parce que la grecque les use par un frottement plus continuel , et par une pression plus forte. Lorsqu'elle marche , elle frotte les ongles des pieds de devant séparément et l’un après l’autre contre le terrain , en sorte que lorsqu'elle pose un des pieds de devant à terre , elle appuie d’abord sur l’ongle intérieur, ensuite sur celui qui vient après, et ainsi sur tous successivement jusqu’à l’ongle extérieur : son pied fait, en quelque sorte , par là l’effet d’une roue , comme si la tortue cherchait à élever très-peu ses pattes , et à s’avancer par une suite de petits pas successifs , pour éprouver moins de résistance de la part du poids qu’elle traîne. Treize lames, striées dans leur contour, recouvrent la carapace ; les bords sont garnis de vingt-quatre lames , toutes, et surtout celles de derrière, beaucoup plus grandes en proportion que dans la plupart des autres espèces de tortues ; et par la manière dont elles sont placées les unes relativement aux autres, elles font paraître dentelée la circonférence de la couverture supérieure. Le plastron est ordinairement revêtu de douze ou treize lames ; il y en avait treize dans la tortue que nous avons décrite. Les lames , qui recouvrent la carapace , sont marbrées de deux couleurs, l’une plus ou moins foncée, et l’autre blanchâtre.

La couverture supérieure de la grecque est très-bombée ; l’individu que nous avons décrit avait quatre pouces trois lignes d’épaisseur ; et c’est ce qui fait que lorsqu'elle est renversée sur le dos , elle peut reprendre sa première situation, et ne pas rester en proie à ses ennemis, comme les tortues franches. Ce n’est pas seulement à l’aide de ses pattes qu’elle s’efforce de se retourner; elle ne peut pas assez les écarter pour atteindre jusqu’à terre : elle se sert uniquement de sa tête et de son cou, avec lesquels elle s’appuie fortement contre le terrain , cherchant, pour ainsi dire, à se soulever, et se balançant à droite et à gauche jusqu’à ce qu’elle ait trouvé le côté du terrain qui est le plus incliné , et qui lui oppose le moins de résistance. Alors, au lieu de faire des efforts dans les deux sens , elle ne cherche plus qu’à se renverser du côté favorable , et à se retourner assez pour rencontrer la terre avec ses pattes , et se remettre entièrement sur ses pieds. Il paraît qu’on peut distinguer les mâles d'avec les femelles , en ce que celles-ci ont leur plas-

tron presque plat, au lieu que les mâles l'ont | plus ou moins concave *.

L'élément dans lequel vivent les tortues de mer et les tortues d’eau douce rend leur charge plus légère , car tout le monde sait qu’un cerps plongé dans l’eau perd toujours de son poids ; mais celle des tortues de terre n’est pas ainsi diminuée. Le fardeau que la grecque supporte est donc une preuve de la force dont elle jouit : cette force est d’ailleurs confirmée par la grande facilité avec laquelle elle brise dans sa gueule des corps très-durs ; ses mâchoires sont mues par des muscles si vivaces, que l’on a remarqué dans une petite tortue , dont la tête avait été coupée une demi-heure auparavant, qu’elles claquaient encore avec un bruit assez sensible ; et, dès le temps d’Aristote, on regardait la tortue comme l'animal qui avait en proportion le plus de force dans les mâchoires.

Mais ce fait n’est pas le seul phénomène remarquable que les tortues grecques présentent relativement à la difficulté que l’on éprouve lorsqu'on veut ôter la vie aux quadrupèdes ovipares. François Redi a fait , à ce sujet, en Toscane, des expériences dont nous allons rapporter les principaux résultats ?. Il prit une tortue grecque

‘au commencement du mois de novembre ; il fit une large ouverture dans le crâne , et en enleva la cervelle , sans en laisser aucune portion dans la cavité qui la contenait, et qu’il nettoya, pour ainsi dire, avec soin. Dès le moment que la cervelle fut enlevée, les yeux de la tortue se fermèrent pour ne plus se rouvrir : mais l’animal ayant été mis en liberté, continua de se mouvoir, et de marcher comme s’il n'avait recu aucun mal. A la vérité il ne s’avançait , en quelque sorte, qu’en tâtonnant, parce qu’il ne voyait plus. Après trois jours, une nouvelle peau couvrit l'ouverture du crâne , et la tortue vécut ainsi, en exécutant tous ses mouvements ordinaires, jusqu’au milieu du mois de mai, c’est-à-dire à peu près pendant six mois. Lorsqu'elle fut morte , Redi examina la cavité du crâne d’où il avait ôté la cervelle, et il n’y trouva qu’un petit grumeau de sang sec et noir ; il répéta cette expérience sur plusieurs tortues, tant terrestres que d’eau douce ,

4 list. nat. des Amphibies et des Poissons de la Sardaigne, par M. François Cette, page 10.

2 Osservazioni di Francisco Redi, intorno agli animali viventi, che si trovano negli auimali viventi, Napoli, 4687, pag, 126,

et même de mer ; et tous ces divers animaux vécurent sans cervelle pendant un nombre de jours plus ou moins considérable. Redi coupa ensuite la tête à une grosse tortue grecque, et après que tout le sang qui pouvait s’écouler des veines du cou se fut épanché, la tortue continua de vivre pendant plusieurs jours, ce dont il fut facile de s’apercevoir par les mouvements qu’elle se donnait , et la manière dont elle remuait les pattes de devant et celles de derrière. Ce grand physicien coupa aussi la tête à quatre autres tortues , et les ayant ouvertes douze jours après cette opération, il trouva que leur cœur palpitait encore ; que le sang qui restait à l’animal v entrait et en sortait et par conséquent que la tortue était encore en vie.

Ces expériences , qui ont été depuis répétées par plusieurs physiciens, ne prouvent-elles pas ce que nous avons déjà dit de la nature des quadrupèdes ovipares !? j

La tortue grecque se nourrit d'herbes, de fruits, et même de vers, de limaçons et d’insectes : mais comme elle n’a pas l’habitude d'attaquer des animaux qui aient du sang, et de manger des poissons comme la bourbeuse, que l’on trouve dans les fleuves et dans les marais, où la grecque ne va point, les mœurs de cette tortue de terre sont assez douces ; elle est aussi paisible que sa démarche est lente; et la tranquillité de ses habitudes en fait aisément un animal domestique, que l’on peut nourrir avec du son et de la farine, et que l’on voit avec plaisir dans les jardins, où elle détruit les insectes nuisibles.

Comme les autres tortues et tous les quadrupèdes ovipares , elle peut se passer de manger pendant très-longtemps. Gérard Blasius garda chez lui une tortue de terre, qui, pendant dix mois, ne prit absolument aucune espèce de nourriture ni de boisson. Elle mourut au bout de ce temps; mais elle ne périt pas faute d’aliments, puisqu’on trouva ses intestins encore remplis d’excréments, les uns noirâtres, et les autres verts et jaunes : elle succomba seulement à la rigueur du froid ?,

Les tortues grecques vivent très-longtemps :

M. François Cette en a vu une en Sardaigne qui pesait quatre livres, et qui vivait depuis soixante ans dans une maison, où on la regar-

* Voyez le discours sur la nature des Quadrupèdes ovipae es.

? Observations anatomiques de Gérard Blasius, page 64,

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